faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut,
dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un
déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel
brouillard de poussière et de soleil.
Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région
aérienne... Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu
surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse
sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement
multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il
gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de
torture ou des têtes coupées.
* * * * *
Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur
ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence,
plus haut que leurs tours et leurs pagodes,--ainsi qu'on aurait chez
nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est
comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme
l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là,
d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits
enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir
tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs
d'entrailles vives...
Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de
marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres,
en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable
et le silence absolu.
Pékin sous mes pieds semblable à un bois!... On m'avait averti de cet
effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En
dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point
qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les
jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et
même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur
cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement,
c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers
le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et
irisées, sur le ciel pâle.
* * * * *
Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan
unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans
aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des
avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes
drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures
de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui
restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un
processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque
chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours,
qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux
quatre coins de la Chine immense.
La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout
Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole
et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et
un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans
trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol
d'oiseaux noirs...
* * * * *
Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail
dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je
suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans
recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce
palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma
solitude charmante.
Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé
autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà
tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y
passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple
obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat
morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes
vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail,
et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles
balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que
souffle le vent... Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a
fait le maître ici pour quelques jours!...
* * * * *
Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue
galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries
légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais
l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent
en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans
la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été
simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes,
dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats
ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les
rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les
réserves du palais,--canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts
en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial.
Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous
réunit une fois encore, le capitaine C... et moi, à notre toujours
même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à
voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite
s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois...
Lundi 29 octobre.
J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le
général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses
commissions pour l'amiral.
C'est donc un dernier après-midi tout à fait imprévu à passer dans mon
haut mirador et une dernière visite du chat, qui ne me retrouvera
plus, ni demain ni jamais, à ma place habituelle. D'ailleurs, la
température s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientôt
ne serait plus tenable.
Avant que la porte de ce palais se referme derrière moi pour
l'éternité, je me promène, en tournée d'adieu, dans tous les recoins
étranges des terrasses, dans tous les kiosques maniérés et charmants,
où l'Impératrice sans doute cachait ses rêveries et ses amours.
* * * * *
Quand je vais prendre congé de la grande déesse blanche--le soleil
déjà déclinant et les toits de la «Ville violette» déjà baignés dans
l'or rouge des soirs--je trouve les aspects changés autour d'elle: les
soldats qui gardent en bas la poterne sont montés pour mettre de
l'ordre dans sa demeure; ils ont enlevé les mille cassons de
porcelaines, de girandoles, les mille débris de vases ou de bouquets,
et balayé avec soin la place. La déesse d'albâtre, délicieusement pâle
dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son
temple vide.
Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages
d'hiver et de gelée qui donnent froid rien qu'à regarder. Et le vent
de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le
Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,--où le général vient
d'arriver, avec une escorte de cavaliers.
* * * * *
Mardi 30 octobre.
A cheval à sept heures du matin, sous l'inaltérable beau soleil et
sous le vent glacé. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le
jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique
qui m'accompagnera jusqu'à ma jonque. Environ six kilomètres à faire,
avant d'être dans la funèbre campagne. Nous devons naturellement
d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois impérial.
Ensuite, traverser, dans le nuage de poussière noire, tout ce Pékin de
ruines, de décombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement
matinal.
Et enfin, après les portes profondes, percées dans les hauts remparts,
voici le steppe gris du dehors, balayé par un vent terrible, voici les
énormes chameaux de Mongolie à crinière de lion, qui perpétuellement y
défilent en cortège et font nos chevaux se cabrer de peur.
* * * * *
L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de
cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du
Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un
cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon
même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre
demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau
pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce
moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres
soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant.
A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons
toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les
ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la
peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du
courant, vers la mer.
Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est
presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit
sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans
l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives
noires.
Mercredi 31 octobre.
Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une
couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le
vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment
salubre.
Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au
départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes
ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour
nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant
presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de
vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers.
* * * * *
Jeudi 1er novembre.
Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit
heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de
nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des
étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin.
Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est
repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près
de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu
d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve
encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou
vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures.
Vendredi 2 novembre.
Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans
pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure
du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui:
les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée.
Peut-être demain et encore?...
J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et
pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va
faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de
matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la
barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient
entre la terre et les navires, pour ce _débarquement du corps
expéditionnaire_,--qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on
y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels
parages...
Samedi 3 novembre.
En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une
demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et
les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage
noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il
fait mauvais...
Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux
lames, je saute à bord du _Redoutable_,--où mes camarades, qui n'ont
pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine
depuis déjà quarante jours.
V
RETOUR A NING-HAI
Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait
sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où
tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici
revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre
navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous
retournons au fort des Français.
Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a
ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de
dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et
glacée.
Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois,
s'étaient mis en route pour y succéder à nos matelots, ont déjà laissé
dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emportés par le typhus,
ou tués par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous
venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les
honneurs derniers à deux d'entre eux qui, d'une façon particulièrement
tragique, par une lamentable méprise, sont tombés sous des balles
russes.
Tout est plus solitaire sur les routes de sable semées de feuilles
jaunes. Les cosaques de la plaine ont évacué leurs campements et
disparu, de l'autre côté de la Grande Muraille, vers la Mandchourie.
C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et
de l'encombrement joyeux; cela «s'est tassé», comme on dit en marine;
chacun a pris ses quartiers d'hiver à la place assignée; quant aux
paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent
vides, à l'abandon.
Le fort, orné toujours de ses emblèmes chinois, de son écran de pierre
et de son monstre, porte à présent un nom très français: il s'appelle
le fort «Amiral-Pottier». Et quand nous entrons, les clairons sonnant
aux champs pour l'amiral, les zouaves rangés sous les armes regardent
avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funérailles de
deux soldats.
Les portes franchies, on a tout à coup le sentiment inattendu
d'arriver sur un sol de France,--et vraiment on serait en peine de
dire par quel sortilège ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu
et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de
patrie.
Rien de bien changé cependant; ils se sont contentés de déblayer les
immondices chinoises, de mettre en ordre le matériel de guerre, de
blanchir les logis, d'organiser une boulangerie où le pain sent
bon,--et un hôpital où beaucoup de blessés, hélas! et de malades
dorment sur des petits lits de camp très propres. Mais tout cela, dès
l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une émotion de France
retrouvée...
Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle
où le mandarin trônait, deux voitures d'artillerie, sous le triste
ciel d'automne, attendent, dételées. Leurs roues sont garnies de
feuillage, et des draps blancs les enveloppent, semés de pauvres
petits bouquets qui y tiennent par des épingles: dernières fleurs des
jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthèmes et chétives roses
flétries par la gelée; tout cela, disposé avec des soins touchants et
de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts
et qui reposent là sur ces voitures, dans des cercueils couverts du
pavillon de France.
Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin,
que les zouaves ont transformée en chapelle.
Chapelle un peu étrange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux,
des vestes de soldats chinois sont clouées en étoiles, réunies en
trophées avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de
l'autel que des potiches décorent, les flambeaux pour les cierges sont
faits d'obus et de baïonnettes;--choses naïves et charmantes, que les
soldats savent arranger quand ils sont en exil.
La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes,
avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves;
messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil;
messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent
glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour,
les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach,
qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre
lointaine, de funérailles et de matinée grise...
Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux
solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre
cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral
lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves
forment la haie, présentant les armes.
Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de
cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid,
et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer
sur nous leurs feuilles.
Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a
déjà pris lui aussi un air d'être français,--sans doute à cause de ces
braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes
toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par
les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus
du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se
prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre,
c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin,
effroyablement loin, dans l'exil extrême.
* * * * *
Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa
fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes
sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et
leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là
tombèrent:
C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans
la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie,
quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes,
derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient
jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour
des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions
déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et
ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau
pour essayer d'arrêter le feu.
Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés
se voilent bientôt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le
funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses
béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en
soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf
et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui,
dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave...
* * * * *
Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de
pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours!
Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision
et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés
debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux
rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés
d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat,
avec des paroles simples qui font pleurer!...
VI
PÉKIN AU PRINTEMPS
I
Jeudi 18 avril 1901.
Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de
ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici
de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les
eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho.
Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles
vibrations cueillies en haut de la mâture du _Redoutable_, nous
informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de
Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major
allemand a péri dans la flamme.
De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral
aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai
offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles
allemandes.
Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de
petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait
attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir
franchir ce soir la barre du fleuve.
Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout
d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible
Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit.
* * * * *
Vendredi 19 avril.
La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le
train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour
quatre heures du soir.
Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au
début de l'hiver, en jonque et à cheval!
Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse
des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait
dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa
nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière
grise et brûlées par un soleil déjà torride.
Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de
la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts
surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville
chinoise», moins imposants et moins sombres.
Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette
muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la
porte du «temple du Ciel»!--Il en va de même, paraît-il, pour la ligne
de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de
fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers
impériaux.--Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur
Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à
travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!...
* * * * *
Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse;
beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.
Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans
l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel
Marchand, le héros que l'on sait,--arrivé à Pékin en novembre dernier,
alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en
voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est
offerte.
C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit
palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et
dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le
colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,--et, en
causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a
justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon
cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à
l'arrière-saison.
Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des
empereurs, par les portes triples percées dans les colossales
murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les
ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre
les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.
Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture
glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la
relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence,
revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus
révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à
ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son
long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol
de poussière, des parcs de poussière.