Tout au pied du donjon qui couronne ces rochers, voici le kiosque de

faïence et de marbre où le «grand diable» habite. On est là très haut,

dans l'air vif et pur, sur une étroite terrasse, au-dessus d'un

déploiement d'arbres à peine voilés aujourd'hui par l'habituel

brouillard de poussière et de soleil.

Et j'entre chez le «grand diable», qui est seul hôte de cette région

aérienne... Oh! l'horrible personnage! Il est de taille un peu

surhumaine, coulé en bronze. Comme Shiva, dieu de la mort, il danse

sur des cadavres; il a cinq ou six visages atroces, dont le ricanement

multiple est presque intolérable; il porte un collier de crânes et il

gesticule avec une quarantaine de bras qui tiennent des instruments de

torture ou des têtes coupées.

* * * * *

Telle est la divinité protectrice que les Chinois font planer sur leur

ville, plus haut que toutes leurs pyramidales toitures de faïence,

plus haut que leurs tours et leurs pagodes,--ainsi qu'on aurait chez

nous, aux âges de foi, placé un christ ou une Vierge blanche. Et c'est

comme le symbole tangible de leur cruauté profonde; c'est comme

l'indice de l'inexplicable fissure dans la cervelle de ces gens-là,

d'ordinaire si maniables et doux, si accessibles au charme des petits

enfants et des fleurs, mais qui peuvent tout à coup devenir

tortionnaires avec joie, avec délire, arracheurs d'ongles et dépeceurs

d'entrailles vives...

Les choses qui me soutiennent en l'air, rochers et terrasses de

marbre, dévalent au-dessous de moi, parmi les cimes des vieux cèdres,

en des fuites glissantes à donner le vertige. La lumière est admirable

et le silence absolu.

Pékin sous mes pieds semblable à un bois!... On m'avait averti de cet

effet incompréhensible, mais mon attente est encore dépassée. En

dehors des parcs de la «Ville impériale», il ne me paraissait point

qu'il y eût tant d'arbres, dans les cours des maisons, dans les

jardins, dans les rues. Tout est comme submergé par la verdure. Et

même au delà des remparts, qui dessinent dans le lointain extrême leur

cadre noir, le bois recommence, semble infini. Vers l'Ouest seulement,

c'est le steppe gris, par où j'étais arrivé un matin de neige. Et vers

le Nord, les montagnes de Mongolie se lèvent charmantes, diaphanes et

irisées, sur le ciel pâle.

* * * * *

Les grandes artères droites de cette ville, tracées d'après un plan

unique, avec une régularité et une ampleur qu'on ne retrouve dans

aucune de nos capitales d'Europe, ressemblent, d'où je suis, à des

avenues dans une forêt; des avenues que borderaient des maisonnettes

drôles, compliquées, fragiles, en carton gris ou en fines découpures

de papier doré. Beaucoup de ces artères sont mortes; dans celles qui

restent vivantes, la vie s'indique, regardée de si haut, par un

processionnement de petites bêtes brunes aplaties sur le sol, quelque

chose qui rappelle la migration des fourmis: ces caravanes toujours,

qui s'en vont, s'en vont lentes et tranquilles, se disperser aux

quatre coins de la Chine immense.

La région directement sous mes pieds est la plus dépeuplée de tout

Pékin et la plus muette. Le silence seul monte vers l'affreuse idole

et vers moi, qui, de compagnie, nous grisons de lumière, d'air vif et

un peu glacé. A peine quelques croassements, perdus, diffusés dans

trop d'espace, quand vient à tourbillonner au-dessous de nous un vol

d'oiseaux noirs...

* * * * *

Un semblant de regret se mêle aujourd'hui à mon après-midi de travail

dans l'isolement de mon haut palais: regret de ce qui va finir, car je

suis maintenant tout près de mon départ. Ce sera du reste une fin sans

recommencement possible, car si je revenais plus tard à Pékin, ce

palais me serait fermé, ou tout au moins n'y retrouverais-je jamais ma

solitude charmante.

Et ce lieu si lointain, si inaccessible, dont il eût semblé insensé

autrefois de dire que je ferais ma demeure, m'est devenu déjà

tellement familier, ainsi que tout ce qui s'y trouve et ce qui s'y

passe! La présence de la grande déesse d'albâtre dans le temple

obscur, la visite quotidienne du chat, le silence des entours, l'éclat

morne du soleil d'octobre, l'agonie des derniers papillons contre mes

vitres, le manège de quelques moineaux qui nichent aux toits d'émail,

et la promenade des feuilles mortes, la chute des petites aiguilles

balsamiques des cèdres sur les dalles de l'esplanade, sitôt que

souffle le vent... Quelle singulière destinée, quand on y songe, m'a

fait le maître ici pour quelques jours!...

* * * * *

Au palais du Nord, c'est déjà bien fini des splendeurs de notre longue

galerie. La voici traversée de place en place par des boiseries

légères, qui pourraient être enlevées sans peine si jamais

l'Impératrice pensait à revenir, mais qui pour le moment la partagent

en bureaux et en chambres. Encore quelques bibelots magnifiques dans

la partie qui sera le salon du général; ailleurs, tout a été

simplifié, et les soieries, les potiches, les écrans, les bronzes,

dûment catalogués aujourd'hui, sont allés au Garde-Meuble. Nos soldats

ont même apporté dans ces futurs logements de l'état-major, pour les

rendre habitables, des sièges européens, trouvés par là dans les

réserves du palais,--canapés et fauteuils vaguement Henri II, couverts

en peluche vieil or, d'un beau faste d'hôtel garni provincial.

Je pars sans doute demain matin. Et, quand l'heure du dîner nous

réunit une fois encore, le capitaine C... et moi, à notre toujours

même table d'ébène, nous avons l'un et l'autre un peu de mélancolie à

voir combien les choses sont changées autour de nous et combien vite

s'est achevé notre petit rêve de souverains chinois...

Lundi 29 octobre.

J'ai retardé mon départ de vingt-quatre heures, afin de rencontrer le

général Voyron, qui rentre à Pékin ce soir, et de prendre ses

commissions pour l'amiral.

C'est donc un dernier après-midi tout à fait imprévu à passer dans mon

haut mirador et une dernière visite du chat, qui ne me retrouvera

plus, ni demain ni jamais, à ma place habituelle. D'ailleurs, la

température s'abaisse de jour en jour et mon poste de travail bientôt

ne serait plus tenable.

Avant que la porte de ce palais se referme derrière moi pour

l'éternité, je me promène, en tournée d'adieu, dans tous les recoins

étranges des terrasses, dans tous les kiosques maniérés et charmants,

où l'Impératrice sans doute cachait ses rêveries et ses amours.

* * * * *

Quand je vais prendre congé de la grande déesse blanche--le soleil

déjà déclinant et les toits de la «Ville violette» déjà baignés dans

l'or rouge des soirs--je trouve les aspects changés autour d'elle: les

soldats qui gardent en bas la poterne sont montés pour mettre de

l'ordre dans sa demeure; ils ont enlevé les mille cassons de

porcelaines, de girandoles, les mille débris de vases ou de bouquets,

et balayé avec soin la place. La déesse d'albâtre, délicieusement pâle

dans sa robe d'or, sourit plus solitaire que jamais, au fond de son

temple vide.

Il se couche, le soleil de ce dernier jour, dans de petits nuages

d'hiver et de gelée qui donnent froid rien qu'à regarder. Et le vent

de Mongolie me fait trembler sous mon manteau tandis que je repasse le

Pont de Marbre pour rentrer au palais du Nord,--où le général vient

d'arriver, avec une escorte de cavaliers.

* * * * *

Mardi 30 octobre.

A cheval à sept heures du matin, sous l'inaltérable beau soleil et

sous le vent glacé. Et je m'en vais, avec mes deux serviteurs, plus le

jeune Chinois Toum, et une petite escorte de deux chasseurs d'Afrique

qui m'accompagnera jusqu'à ma jonque. Environ six kilomètres à faire,

avant d'être dans la funèbre campagne. Nous devons naturellement

d'abord passer le Pont de Marbre, sortir du grand bois impérial.

Ensuite, traverser, dans le nuage de poussière noire, tout ce Pékin de

ruines, de décombres et de pouillerie, qui est en plein grouillement

matinal.

Et enfin, après les portes profondes, percées dans les hauts remparts,

voici le steppe gris du dehors, balayé par un vent terrible, voici les

énormes chameaux de Mongolie à crinière de lion, qui perpétuellement y

défilent en cortège et font nos chevaux se cabrer de peur.

* * * * *

L'après-midi, nous sommes à Tong-Tchéou, la ville de ruines et de

cadavres, qu'il faut franchir dans le silence pour arriver au bord du

Peï-Ho. Et là, je retrouve ma jonque amarrée, sous la garde d'un

cavalier du train; ma même jonque, qui m'avait amené de Tien-Tsin, mon

même équipage de Chinois et tout mon petit matériel de lacustre

demeuré intact. On n'a pillé en mon absence que ma provision d'eau

pure, ce qui est très grave pour nous, mais si pardonnable, en ce

moment où l'eau du fleuve est un objet d'effroi pour nos pauvres

soldats! Tant pis! nous boirons du thé bouillant.

A la course, allons chez le chef d'étape régler nos papiers, allons

toucher nos rations de campagne au magasin de vivres installé dans les

ruines, et vite, démarrons la jonque de la rive infecte qui sent la

peste et la mort, commençons de redescendre le fleuve, au fil du

courant, vers la mer.

Bien qu'il fasse sensiblement plus froid encore qu'à l'aller, c'est

presque amusant de reprendre la vie nomade, de réhabiter le petit

sarcophage au toit de natte, de s'enfoncer, à la nuit tombante, dans

l'immense solitude d'herbages, en glissant entre les deux rives

noires.

Mercredi 31 octobre.

Le soleil matinal resplendit sur le pont de la jonque couvert d'une

couche de glace. Le thermomètre marque 8° au-dessous de zéro, et le

vent de Mongolie souffle avec violence, âpre, cruel, mais puissamment

salubre.

Nous avons pour nous le courant rapide, et, beaucoup plus vite qu'au

départ, défilent sous nos yeux les rives désolées, avec leurs mêmes

ruines, leurs mêmes cadavres aux mêmes places. Du matin au soir, pour

nous réchauffer, nous marchons sur le chemin de halage, courant

presque à côté de nos Chinois à la cordelle. Et c'est une plénitude de

vie physique; dans ce vent-là, on se sent infatigables et légers.

* * * * *

Jeudi 1er novembre.

Notre trajet par le fleuve n'aura duré cette fois que quarante-huit

heures, et nous n'aurons dormi que deux nuits de gelée sous le toit de

nattes minces qui laisse voir par ses mailles le scintillement des

étoiles, car vers la fin du jour nous entrons à Tien-Tsin.

Ce Tien-Tsin, où il nous faudra chercher un gîte pour la nuit, s'est

repeuplé terriblement depuis notre dernier passage. Nous mettons près

de deux heures pour traverser à l'aviron l'immense ville, au milieu

d'une myriade de canots et de jonques, les deux rives du fleuve

encombrées de foules chinoises qui hurlent, qui s'agitent, achètent ou

vendent, malgré l'éboulement des murailles et des toitures.

Vendredi 2 novembre.

Sous le vent de gel et de poussière qui continue de souffler sans

pitié, nous arrivons pour midi dans l'horrible Takou, à l'embouchure

du fleuve. Mais hélas! impossible de rejoindre l'escadre aujourd'hui:

les marées sont défavorables, la barre mauvaise, la mer démontée.

Peut-être demain et encore?...

J'avais presque eu le temps de l'oublier, moi, la vie incertaine et

pénible que l'on mène ici: perpétuelle inquiétude du temps qu'il va

faire; préoccupation pour tel chaland, chargé de soldats ou de

matériel, qui risque d'être surpris dehors ou de s'échouer sur la

barre; complications et dangers de toute sorte pour ce va-et-vient

entre la terre et les navires, pour ce _débarquement du corps

expéditionnaire_,--qui semble peut-être une chose si simple, lorsqu'on

y regarde de loin, et qui est un monde de difficultés, dans de tels

parages...

Samedi 3 novembre.

En route dès le matin pour l'escadre, par grosse mer. Au bout d'une

demi-heure, la sinistre rive de Chine s'est évanouie derrière nous et

les fumées des cuirassés commencent d'étendre sur l'horizon leur nuage

noir. Mais nous craignons d'être forcés de rebrousser chemin, tant il

fait mauvais...

Tout trempé d'embruns, je finis cependant par arriver, et, entre deux

lames, je saute à bord du _Redoutable_,--où mes camarades, qui n'ont

pas eu comme moi un intermède de haute chinoiserie, sont à la peine

depuis déjà quarante jours.

V

RETOUR A NING-HAI

Environ six semaines plus tard. C'est encore le matin, mais il fait

sombre et froid. Après avoir été à Tien-Tsin, à Pékin et ailleurs, où

tant d'étranges ou funèbres images ont passé sous nos yeux, nous voici

revenus devant Ning-Haï, que nous avions eu le temps d'oublier; notre

navire a repris là, au petit jour, son précédent mouillage, et nous

retournons au fort des Français.

Il fait sombre et froid; l'automne, très brusque dans ces régions, a

ramené des gelées soudaines, et les bouleaux, les saules achèvent de

dépouiller leurs feuilles, sous un ciel bas, d'une couleur terne et

glacée.

Les zouaves, habitants du fort, qui si gaiement, il y a un mois,

s'étaient mis en route pour y succéder à nos matelots, ont déjà laissé

dans la terre chinoise quelques-uns des leurs, emportés par le typhus,

ou tués par des explosions de torpilles, par des coups de feu. Et nous

venons ce matin, avec l'amiral et des marins en armes, rendre les

honneurs derniers à deux d'entre eux qui, d'une façon particulièrement

tragique, par une lamentable méprise, sont tombés sous des balles

russes.

Tout est plus solitaire sur les routes de sable semées de feuilles

jaunes. Les cosaques de la plaine ont évacué leurs campements et

disparu, de l'autre côté de la Grande Muraille, vers la Mandchourie.

C'est fini de l'agitation des premiers jours, fini de la confusion et

de l'encombrement joyeux; cela «s'est tassé», comme on dit en marine;

chacun a pris ses quartiers d'hiver à la place assignée; quant aux

paysans d'alentour, ils ne sont pas revenus, et les villages restent

vides, à l'abandon.

Le fort, orné toujours de ses emblèmes chinois, de son écran de pierre

et de son monstre, porte à présent un nom très français: il s'appelle

le fort «Amiral-Pottier». Et quand nous entrons, les clairons sonnant

aux champs pour l'amiral, les zouaves rangés sous les armes regardent

avec un respect attendri ce chef qui vient honorer les funérailles de

deux soldats.

Les portes franchies, on a tout à coup le sentiment inattendu

d'arriver sur un sol de France,--et vraiment on serait en peine de

dire par quel sortilège ces zouaves, en un mois, ont fait de ce lieu

et de ses proches alentours quelque chose qui est comme un coin de

patrie.

Rien de bien changé cependant; ils se sont contentés de déblayer les

immondices chinoises, de mettre en ordre le matériel de guerre, de

blanchir les logis, d'organiser une boulangerie où le pain sent

bon,--et un hôpital où beaucoup de blessés, hélas! et de malades

dorment sur des petits lits de camp très propres. Mais tout cela, dès

l'abord, sans qu'on sache pourquoi, vous cause une émotion de France

retrouvée...

Au milieu du fort, dans la cour d'honneur, devant la porte de la salle

où le mandarin trônait, deux voitures d'artillerie, sous le triste

ciel d'automne, attendent, dételées. Leurs roues sont garnies de

feuillage, et des draps blancs les enveloppent, semés de pauvres

petits bouquets qui y tiennent par des épingles: dernières fleurs des

jardins chinois d'alentour, maigres chrysanthèmes et chétives roses

flétries par la gelée; tout cela, disposé avec des soins touchants et

de gentilles gaucheries de soldat, pour les camarades qui sont morts

et qui reposent là sur ces voitures, dans des cercueils couverts du

pavillon de France.

Et c'est une surprise d'entrer dans cette vaste chambre du mandarin,

que les zouaves ont transformée en chapelle.

Chapelle un peu étrange, il est vrai. Aux murs tout blancs de chaux,

des vestes de soldats chinois sont clouées en étoiles, réunies en

trophées avec des sabres, des poignards, et, sur la nappe blanche de

l'autel que des potiches décorent, les flambeaux pour les cierges sont

faits d'obus et de baïonnettes;--choses naïves et charmantes, que les

soldats savent arranger quand ils sont en exil.

La messe alors commence, très militaire, avec des piquets en armes,

avec des sonneries de clairon qui font tomber à genoux les zouaves;

messe dite par l'aumônier de l'escadre, dans ses ornements de deuil;

messe de mort, pour les deux qui dorment, devant la porte, au vent

glacé, sur les fourgons ornés de tardives fleurs. Et, dans la cour,

les cuivres un peu assourdis entonnent lentement le «Prélude» de Bach,

qui monte comme une prière, dominant ce mélange de patrie et de terre

lointaine, de funérailles et de matinée grise...

Ensuite c'est le départ pour un enclos chinois tout proche, aux

solides murs de terre battue, dont nous avons fait ici notre

cimetière. On attelle des mules aux deux fourgons lourds, et l'amiral

lui-même conduit le deuil, par les sentiers de sable où les zouaves

forment la haie, présentant les armes.

Le soleil, ce matin, ne percera pas les nuées d'automne, au-dessus de

cet enterrement d'enfants de France. Il fait toujours sombre et froid,

et les saules, les bouleaux de la morne campagne continuent de semer

sur nous leurs feuilles.

Ce cimetière improvisé, au milieu de tout l'exotisme qui l'entoure, a

déjà pris lui aussi un air d'être français,--sans doute à cause de ces

braves noms de chez nous, inscrits sur les croix de bois des tombes

toutes fraîches, à cause de ces pots de chrysanthèmes, apportés par

les camarades devant les tristes mottes de terre. Cependant au-dessus

du mur qui protège nos morts, ce rempart si voisin, qui monte et se

prolonge indéfiniment dans la campagne sous les nuages de novembre,

c'est la Grande Muraille de Chine,--et nous sommes loin,

effroyablement loin, dans l'exil extrême.

* * * * *

Maintenant les nouveaux cercueils sont descendus, chacun au fond de sa

fosse, continuant ainsi la rangée, qui est déjà longue, de ces jeunes

sépultures; tous les zouaves se sont approchés, les files serrées, et

leur commandant rappelle en quelques mots comment ces deux-là

tombèrent:

C'était aux environs d'ici. La compagnie marchait sans méfiance, dans

la direction d'un fort où l'on venait de hisser le pavillon de Russie,

quand les balles tout à coup fouettèrent comme une grêle; ces Russes,

derrière leurs créneaux, étaient des nouveaux venus qui n'avaient

jamais rencontré de zouaves et qui prenaient leurs bonnets rouges pour

des calottes de Boxers. Avant que la méprise fût reconnue, nous avions

déjà plusieurs des nôtres à terre, sept blessés dont un capitaine, et

ces deux morts, dont l'un était le sergent qui agitait notre drapeau

pour essayer d'arrêter le feu.

Enfin l'amiral à son tour parle aux zouaves, dont les regards alignés

se voilent bientôt de bonnes larmes,--et, quand il s'avance sur le

funèbre éboulement de terre pour abaisser son épée vers les fosses

béantes, en disant à ceux qui y sont couchés: «Je vous salue en

soldat, pour la dernière fois», on entend un vrai sanglot, très naïf

et nullement retenu, partir de la poitrine d'un large garçon hâlé qui,

dans le rang, n'a pourtant pas l'air du moins brave...

* * * * *

Le vide pitoyable, à côté de cela, le vide ironique de tant de

pompeuses cérémonies sur des tombes officielles, et de beaux discours!

Oh! dans nos temps médiocres et séniles, où tout s'en va en dérision

et où les lendemains épouvantent, heureux ceux qui sont fauchés

debout, heureux ceux qui tombent, candides et jeunes, pour les vieux

rêves adorables de patrie et d'honneur, et que l'on emporte enveloppés

d'un humble petit drapeau tricolore,--et que l'on salue en soldat,

avec des paroles simples qui font pleurer!...

VI

PÉKIN AU PRINTEMPS

I

Jeudi 18 avril 1901.

Le terrible hiver de Chine, qui nous avait pour quatre mois chassés de

ce golfe de Pékin envahi par les glaces, vient de finir, et nous voici

de nouveau à notre poste de misère, revenus avec le printemps sur les

eaux bourbeuses et jaunes, devant l'embouchure du Peï-Ho.

Aujourd'hui, la télégraphie sans fil, par une série d'imperceptibles

vibrations cueillies en haut de la mâture du _Redoutable_, nous

informe que le palais de l'Impératrice, occupé par le feld-maréchal de

Waldersee, était en feu cette nuit et que le chef d'état-major

allemand a péri dans la flamme.

De toute l'escadre alliée, nous sommes les seuls avertis, et l'amiral

aussitôt me donne l'ordre imprévu de partir pour Pékin, où je devrai

offrir ses condoléances au maréchal et le représenter aux funérailles

allemandes.

Vingt-cinq minutes pour mes préparatifs, emballage de grande et de

petite tenue; le bateau qui doit m'emporter à terre ne saurait

attendre davantage sans risquer de manquer la marée et de ne pouvoir

franchir ce soir la barre du fleuve.

Printemps encore incertain, brise froide et mer remuante. Au bout

d'une heure de traversée, je mets pied sur la berge de l'horrible

Takou, devant le quartier français où il me faudra passer la nuit.

* * * * *

Vendredi 19 avril.

La voie ferrée, que les Boxers avaient détruite, a été rétablie, et le

train que je prends ce matin me mènera directement à Pékin, pour

quatre heures du soir.

Voyage rapide et quelconque, si différent de celui que j'avais fait au

début de l'hiver, en jonque et à cheval!

Les pluies du printemps ne sont pas commencées; la verdure frileuse

des maïs, des sorghos et des saules, en retard sur ce qu'elle serait

dans nos climats, sortie à grand'peine du sol desséché, jette sa

nuance hésitante sur les plaines chinoises, saupoudrées de poussière

grise et brûlées par un soleil déjà torride.

Et combien cette apparition de Pékin est différente aussi de celle de

la première fois! D'abord nous arrivons non plus devant les remparts

surhumains de la «Ville tartare», mais devant ceux de la «Ville

chinoise», moins imposants et moins sombres.

Et, à ma grande surprise, par une brèche toute neuve dans cette

muraille, le train passe, entre en pleine ville, me dépose devant la

porte du «temple du Ciel»!--Il en va de même, paraît-il, pour la ligne

de Pao-Ting-Fou: l'enceinte babylonienne a été percée, et le chemin de

fer pénètre Pékin, vient mourir à l'entrée des quartiers

impériaux.--Que de bouleversements inouïs trouvera cet empereur

Céleste, s'il revient jamais: les locomotives courant et sifflant à

travers la vieille capitale de l'immobilité et de la cendre!...

* * * * *

Sur le quai de cette gare improvisée, une animation plutôt joyeuse;

beaucoup de monde européen, au-devant des voyageurs qui débarquent.

Parmi tant d'officiers réunis là, il en est un que je reconnais sans

l'avoir jamais vu, et vers qui spontanément je m'avance: le colonel

Marchand, le héros que l'on sait,--arrivé à Pékin en novembre dernier,

alors que je n'y étais déjà plus. Et, ensemble, nous partons en

voiture pour le quartier général français, où l'hospitalité m'est

offerte.

C'est à une lieue environ, ce quartier général, toujours dans ce petit

palais du Nord que j'avais connu au temps de sa splendeur chinoise et

dont j'avais suivi les premières transformations. Lui-même, le

colonel, habite tout auprès, dans le palais de la Rotonde,--et, en

causant, nous découvrons que, pour son logis particulier, il a

justement choisi, sans le savoir, le même kiosque où j'avais fait mon

cabinet de travail, durant ces journées de lumière et de silence, à

l'arrière-saison.

Nous nous en allons par la grande voie magnifique des cortèges et des

empereurs, par les portes triples percées dans les colossales

murailles rouges sous l'écrasement des donjons à meurtrières; par les

ponts de marbre, entre les gros lions de marbre au rire affreux, entre

les vieux obélisques couleur d'ivoire où perchent des bêtes de rêve.

Et quand, après les cahots, le tapage et les foules, notre voiture

glisse enfin librement sur les larges dalles de pierre, dans la

relative solitude qu'est la «Ville Jaune», toute cette magnificence,

revue ce soir, me paraît plus que jamais condamnée, et son temps plus

révolu. Le Pékin impérial, dans son éternelle poussière, se chauffe à

ces rayons d'avril, mais sans s'éveiller, sans reprendre vie après son

long hiver glacé. Pas une goutte de pluie encore n'est tombée: un sol

de poussière, des parcs de poussière.

Les derniers jours de Pékin · 第 11 / 17 段