Je suis charmé, chaque fois que je remonte dans ce palais, de

retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le faîte

crénelé des remparts; esplanade artificielle, d'où l'on domine de

partout des paysages artificiels, mais immenses et séculaires,--et

surtout _interdits_, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus

jusqu'à ces jours par des yeux d'Européens.

Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur

même du pays jaune, dans une Chine quintessenciée et exclusive. Ces

jardins suspendus étaient un lieu de choix pour les rêveries

ultra-chinoises d'une intransigeante Impératrice, qui rêva peut-être

de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde,

et qui voit aujourd'hui crouler à ses pieds son empire, vermoulu de

toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de

dieux en bois doré...

L'heure magique, ici, est celle où l'énorme boule rouge qu'est le

soleil chinois des soirs d'automne éclaire avant de mourir les toits

de la «Ville violette». Et je sors chaque fois de mon kiosque à cette

heure-là pour revoir encore ces aspects uniques au monde.

Comparée à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d'oiseau

d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de

tuiles grossières; toits sales plantés de cheminées et de tuyaux de

poêle, avec en plus l'horreur des fils électriques entre-croisés en

réseau noir! En Chine, où l'on dédaigne assurément trop le pavage et

la voirie, par contre tout ce qui s'élève un peu haut dans

l'air--domaine des Esprits protecteurs au vol incessant--est toujours

impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et

mort, étale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux

de ses toitures d'émail.

Malgré leur vieillesse, elles étincellent encore sous ce soleil

rougissant, les pyramides de faïence jaune aux contours arqués avec

une grâce qui nous est inconnue; à tous les angles de leurs sommets,

des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les

bords, viennent les rangées de monstres, dans ces mêmes poses qui se

recopient de siècle en siècle, qui sont consacrées et immuables.

Elles étincellent, les pyramides de faïence jaune. Jusque dans le

lointain, sur le bleu cendré du ciel où flotte l'éternelle poussière,

on dirait une ville en or,--et ensuite une ville de cuivre rouge, à

mesure que le soleil s'en va...

Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de

croassements qui s'élève de partout à l'instant du coucher des

corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur

cette magnificence de l'émail, dès que le soleil s'éteint....

* * * * *

Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous

passons sans nous arrêter devant notre palais du Nord pour aller chez

monseigneur Favier.

Il me reçoit dans la même salle blanche, où des valises, des sacs de

voyage sont posés çà et là sur les meubles. L'évêque part demain pour

l'Europe, qu'il n'a pas vue depuis douze ans. Il s'en va à Rome,

auprès du Pape, et puis en France, chercher de l'argent pour ses

missions en détresse. Sa grande oeuvre de quarante années est

anéantie; quinze mille de ses chrétiens, massacrés; ses églises, ses

chapelles, ses hôpitaux, ses écoles, tout est détruit, rasé jusqu'au

sol, et on a violé ses cimetières. Cependant, il veut tout recommencer

encore, il ne désespère de rien.

Et quand il vient me reconduire à travers son jardin déjà obscur,

j'admire la belle énergie avec laquelle il me dit, montrant sa

cathédrale trouée d'obus, qui est la seule restée debout et qui se

profile tristement sur le ciel de nuit avec sa croix brisée:

--Toutes les églises qu'ils m'ont jetées par terre, je les

reconstruirai plus grandes et plus hautes! Et je veux que chaque

manoeuvre de haine et de violence contre nous amène au contraire un

pas en avant du christianisme dans leur pays. Ils me les démoliront

peut-être encore mes églises, qui sait? Eh bien! je les rebâtirai une

fois de plus, et nous verrons, d'eux ou de moi, qui se lassera le

premier!...

Alors il m'apparaît très grand dans son opiniâtreté et sa foi, et je

comprends que la Chine devra compter avec cet apôtre d'avant-garde.

XII

Samedi 27 octobre.

J'ai voulu, avant de m'en aller, revoir la «Ville violette» les salles

de trône et y entrer, non plus cette fois par les détours cachés et

les poternes sournoises, mais par les avenues d'honneur et les grandes

portes pendant des siècles fermées,--pour essayer d'imaginer un peu

sous le délabrement d'aujourd'hui, ce que devait être, au temps passé,

la splendeur des arrivées de souverains.

Aucune de nos capitales d'Occident n'a été conçue, tracée avec tant

d'unité et d'audace, dans la pensée dominante d'exalter la

magnificence des cortèges, surtout de préparer l'effet terrible d'une

apparition d'empereur. Le trône, ici, c'était le centre de tout; cette

ville, régulière comme une figure de géométrie, n'avait été créée,

dirait-on, que pour enfermer, pour glorifier le trône de ce Fils du

Ciel, maître de quatre cents millions d'âmes; pour en être le

péristyle, pour y donner accès par des voies colossales, rappelant

Thèbes ou Babylone. Et comme on comprend que ces ambassades chinoises,

qui, au temps où florissait leur immense patrie, venaient chez nos

rois ne fussent pas éblouies outre mesure à la vue de notre Paris

d'alors, du Louvre ou de Versailles!...

* * * * *

La porte Sud de Pékin, par où les cortèges arrivaient, est dans l'axe

même de ce trône, jadis effroyable, auquel viennent aboutir en ligne

droite, six kilomètres d'avenues de portiques et de monstres. Quand on

a franchi par cette porte du Sud le rempart de la «Ville chinoise»,

passant d'abord entre les deux sanctuaires démesurés qui sont le

«Temple de l'Agriculture» et le «Temple du Ciel», on suit pendant une

demi-lieue la grande artère, bordée de maisons en dentelles d'or, qui

mène à un second mur d'enceinte--celui de la «Ville tartare»,--plus

haut et plus dominateur que le premier. Une porte plus énorme alors se

présente, surmontée d'un donjon noir, et l'avenue se prolonge au delà,

toujours aussi impeccablement magnifique et droite, jusqu'à une

troisième porte dans un troisième rempart d'un rouge de sang--celui de

la «Ville impériale».

Une fois entré dans la «Ville impériale», on est encore loin de ce

trône, vers lequel on s'avance en ligne directe, de ce trône qui

domine tout et que jadis on ne pouvait voir; mais, par l'aspect des

entours, on est déjà comme prévenu de son approche; à partir d'ici,

les monstres de marbre se multiplient, les lions de taille colossale,

ricanant du haut de leur socle; il y a de droite et de gauche des

obélisques de marbre, monolithes enroulés de dragons, au sommet de

chacun desquels s'assied une bête héraldique toujours la même, sorte

de maigre chacal aux oreilles longues, au rictus de mort, qui a l'air

d'aboyer, de hurler d'effroi vers cette chose extraordinaire qui est

en avant: le trône de l'Empereur. Les murailles se multiplient aussi,

coupant la route, les murailles couleur de sang, épaisses de trente

mètres, surmontées de toitures cornues et percées de triples portes de

plus en plus inquiètes, basses, étroites, souricières. Les fossés de

défense, au pied de ces murailles, ont des ponts de marbre blanc, qui

sont triples comme les portes. Et par terre, maintenant, de larges et

superbes dalles s'entrecroisent en biais, comme les planches d'un

parquet.

Et puis, en pénétrant dans la «Ville impériale», cette même voie, déjà

longue d'une lieue, est devenue tout à coup déserte, et s'en va, plus

grandiosement large encore, entre de longs bâtiments réguliers et

mornes: logis de gardes et de soldats. Plus de maisonnettes dorées, ni

de petites boutiques, ni de foules; à partir de ce dernier rempart

emprisonnant, la vie du peuple s'arrête, sous l'oppression du trône.

Et, tout au bout de cette solitude, surveillée du haut des obélisques

par les maigres bêtes de marbre, on aperçoit enfin le centre si

défendu de Pékin, le repaire des Fils du Ciel.

* * * * *

Cette dernière enceinte qui apparaît là-bas--celle de la «Ville

violette», celle du palais--est, comme les précédentes, d'une couleur

de sang qui a séché; elle est plantée de donjons de veille, dont les

toits d'émail sombre se recourbent aux angles, se relèvent en pointes

méchantes. Et ses triples portes, toujours dans l'axe même de la

monstrueuse ville, sont trop petites, trop basses pour la hauteur de

la muraille, trop profondes, angoissantes comme des trous de tunnel.

Oh! la lourdeur, l'énormité de tout cela, et l'étrangeté du dessin de

ces toitures, caractérisant si bien le génie du «Colosse jaune»!...

* * * * *

Le délabrement des choses a dû commencer ici depuis des siècles;

l'enduit rouge des remparts est tombé par places, ou s'est tacheté de

noir; le marbre des obélisques féroces, le marbre des gros lions aux

yeux louches n'a pu jaunir ainsi que sous les pluies d'innombrables

saisons, et l'herbe verte, poussée partout entre les joints du granit,

détaille comme d'une ligne de velours les dessins du dallage.

Ces triples portes, les dernières, qui furent autrefois les plus

farouches du monde, confiées depuis la déroute à un détachement de

soldats américains, peuvent s'ouvrir aujourd'hui à tel ou tel barbare

comme moi, porteur d'une permission dûment signée.

Et on entre alors, après les tunnels, dans l'immense blancheur des

marbres,--une blancheur, il est vrai, un peu passée au jaune d'ivoire

et très tachée par la rouille des feuilles mortes, par la rouille des

herbes d'automne, des broussailles sauvages qui ont envahi ce lieu

délaissé. On est sur une place dallée de marbre, et on a devant soi,

se dressant au fond comme un mur, une écrasante estrade de marbre, sur

laquelle pose la salle même du trône, avec ses colonnes trapues d'un

rouge sanglant et sa monumentale toiture de vieil émail. C'est comme

un jardin funéraire, cette place blanche tant les broussailles ont

jailli du sol entre les dalles soulevées, et on y entend crier, dans

le silence, les pies et les corbeaux.

* * * * *

Il y a par terre des rangées de blocs en bronze, tous pareils, sortes

de cônes sur lesquels s'ébauchent des formes de bêtes; ils sont là

seulement posés, parmi les herbes roussies et les branches

effeuillées, on peut en changer l'arrangement comme on ferait d'un jeu

de lourdes quilles,--et ils servaient, en leur temps, pour les entrées

rituelles de cortèges; ils marquaient l'alignement des étendards et

les places où devaient se prosterner de très magnifiques visiteurs,

lorsque le Fils du Ciel daignait apparaître au fond, comme un dieu,

tout en haut des terrasses de marbre, entouré de bannières, dans un de

ces costumes dont les images enfermées au temple des Ancêtres nous ont

transmis la splendeur surhumaine, tout cuirassé d'or, avec des têtes

de monstres aux épaules et des ailes d'or à la coiffure.

On y monte, à ces terrasses qui supportent la salle du trône, par des

rampes de proportions babyloniennes, et, ceci pour l'Empereur seul,

par un «sentier impérial», c'est-à-dire par un plan incliné fait d'un

même morceau de marbre, un de ces blocs intransportables que les

hommes d'autrefois avaient le secret de remuer; le dragon à cinq

griffes déroule ses anneaux sculptés du haut en bas de cette pierre,

qui partage par le milieu, en deux travées pareilles, les larges

escaliers blancs, et vient aboutir au pied du trône;--pas un Chinois

n'oserait marcher sur ce «sentier» par où les empereurs descendaient,

appuyant, pour ne pas glisser, les hautes semelles de leurs chaussures

aux écailles de la bête héraldique.

Et ces rampes de marbre, obstinément blanches à travers les années,

ont des centaines de balustres plantés partout, sur la tête desquels

s'arrête la lumière, et qui, regardés de près, figurent des espèces de

petits gnomes enlacés de reptiles.

* * * * *

La salle qui est là-haut, ouverte aujourd'hui à tous les vents et à

tous les oiseaux du ciel, a pour toiture le plus prodigieux amas de

faïence jaune qui soit à Pékin et le plus hérissé de monstres, avec

des ornements d'angle ayant forme de grandes ailes éployées. Au

dedans, il va sans dire, c'est l'éclat, l'incendie des ors rouges,

dont on est toujours obsédé dans les palais de la Chine. A la voûte,

qui est d'un dessin inextricable, les dragons se tordent en tous sens,

enchevêtrés, enlaçants; leurs griffes et leurs cornes apparaissent

partout, mêlées à des nuages,--et il en est un qui se détache de

l'amas, un qui semble prêt à tomber de ce ciel affreux, et tient dans

sa gueule pendante une sphère d'or, juste au-dessus du trône. Le

trône, en laque rouge et or, est dressé au centre de ce lieu de

pénombre, en haut d'une estrade; deux larges écrans de plumes,

emblèmes de la souveraineté, sont placés derrière, au bout de hampes,

et tout le long des gradins qui y conduisent sont étagés des

brûle-parfums, ainsi que dans les pagodes aux pieds des dieux.

Comme les avenues que je viens de suivre, comme les séries de ponts et

comme les triples portes, ce trône est dans l'axe même de Pékin, dont

il représentait l'âme; n'étaient toutes ces murailles, toutes ces

enceintes, l'Empereur assis là, sur ce piédestal de marbre et de

laque, aurait pu plonger son regard, jusqu'aux extrémités de la ville,

jusqu'à la dernière percée de remparts donnant au dehors; les

souverains tributaires qui lui venaient, les ambassades, les armées,

dès leur entrée dans Pékin par la porte du Sud, étaient, pour ainsi

dire, sous le feu de ses yeux invisibles...

* * * * *

Par terre, un épais tapis impérial jaune d'or reproduit, en dessins

qui s'effacent, la bataille des chimères, le cauchemar sculpté aux

plafonds; c'est un tapis d'une seule pièce, un tapis immense, de laine

si haute et si drue que les pas s'y assourdissent comme sur l'herbe

d'une pelouse; mais il est tout déchiré, tout mangé aux vers, avec,

par endroits, des tas de fiente grisâtre,--car les pies, les pigeons,

les corbeaux ont ici des nids dans les ciselures de la voûte, et, dès

que j'arrive, la sonorité lugubre de ce lieu s'emplit d'un

bourdonnement de vols effarés, en haut, tout en haut, contre les

poutres étincelantes et semi-obscures, parmi l'or des dragons et l'or

des nuages.

Pour nous, barbares non initiés, l'incompréhensible de ce palais,

c'est qu'il y a trois de ces salles, identiquement semblables, avec

leur même trône, leur même tapis, leurs mêmes ornements aux mêmes

places; elles se succèdent à la file, toujours dans l'axe absolu des

quatre villes murées dont l'ensemble forme Pékin; elles se succèdent

précédées des pareilles grandes cours de marbre, et construites sur

les pareilles terrasses de marbre; on y monte par les pareils

escaliers, les pareils sentiers impériaux. Et partout, même abandon,

même envahissement par l'herbe et les broussailles, même délabrement

de vieux cimetière, même silence sonore où l'on entend les corbeaux

croasser.

Pourquoi trois? puisque forcément l'une doit masquer les deux autres,

et puisqu'il faut, pour passer de la première à la seconde, ou de la

seconde à la troisième, redescendre chaque fois au fond d'une vaste

cour triste et sans vue, redescendre et puis remonter, entre les

amoncellements des marbres couleur d'ivoire, superbes, mais si

monotones et oppressifs!

Il doit y avoir à ce nombre trois quelque raison mystérieuse, et, sur

nos imaginations déroutées, cette répétition produit un effet analogue

à celui des trois sanctuaires pareils et des trois cours pareilles,

dans le grand temple des Lamas...

* * * * *

J'avais déjà vu les appartements particuliers du jeune Empereur. Ceux

de l'Impératrice--car elle avait ses appartements ici, dans la «Ville

violette», outre les palais frêles que sa fantaisie avait disséminés

dans les parcs de la «Ville jaune»--ceux de l'Impératrice ont moins de

mélancolie et surtout ne sont pas crépusculaires. Des salles et des

salles, toutes pareilles, vitrées de grandes glaces et couronnées

toujours d'une somptueuse toiture d'émail jaune; chacune a son perron

de marbre, gardé par deux lions tout ruisselants d'or; et les

jardinets qui les séparent sont encombrés d'ornements de bronze,

grandes bêtes héraldiques, phénix élancés, ou monstres accroupis.

A l'intérieur, des soies jaunes, des fauteuils carrés, de cette forme

qui est consacrée par les âges et immuable comme la Chine. Sur les

bahuts, sur les tables, quantité d'objets précieux sont placés dans de

petites guérites de verre, à cause de la poussière perpétuelle de

Pékin,--et cela donne à ces choses la tristesse des momies, cela jette

dans les appartements une froideur de musée. Beaucoup de bouquets

artificiels, de chimériques fleurs aux nuances neutres, en ambre, en

jade, en agate, en pierre de lune...

Le grand luxe inimitable de ces salles de palais, c'est toujours cette

suite d'arceaux d'ébène, fouillés à jour, qui semblent d'épaisses

charmilles de feuillages noirs. Dans quelles forêts lointaines ont

poussé de tels ébéniers, permettant de créer d'un seul bloc chacune de

ces charmilles mortuaires? Et au moyen de quels ciseaux et avec quelle

patience a-t-on pu ainsi, en plein bois, jusqu'au coeur même de

l'arbre, aller sculpter chaque tige et chaque feuille de ces bambous

légers, ou chaque aiguille fine de ces cèdres,--et encore détailler là

dedans des papillons et des oiseaux?

Derrière la chambre à coucher de l'Impératrice, une sorte d'oratoire

sombre est rempli de divinités bouddhiques sur des autels. Il y reste

encore une senteur exquise, laissée par la femme élégante et galante,

par la vieille belle qu'était cette souveraine. Parmi ces dieux, un

petit personnage de bois très ancien, tout fané, tout usé et dont l'or

ne brille plus, porte au cou un collier de perles fines,--et devant

lui une gerbe de fleurs se dessèche; dernières offrandes, me dit l'un

des eunuques gardiens, faites par l'Impératrice, pendant la minute

suprême avant sa fuite de la «Ville violette», à ce vieux petit

bouddha qui était son fétiche favori.

* * * * *

J'aurai traversé aujourd'hui ce repaire en sens inverse de mon

pèlerinage du premier jour.

Et, pour sortir, je dois donc passer maintenant dans les quartiers où

tout est muré et remuré, portes barricadées et gardées par de plus en

plus horribles monstres... Les princesses cachées, les trésors, est-ce

par ici?... Toujours la même couleur sanglante aux murailles, les

mêmes faïences jaunes aux toitures, et, plus que jamais, les cornes,

les griffes, les formes cruelles, les rires d'hyène, les dents

dégainées, les yeux louches; les moindres choses, jusqu'aux verrous,

jusqu'aux heurtoirs, affectant des traits de visage pour grimacer la

haine et la mort.

Et tout s'en va de vétusté, les dalles par terre sont mangées d'usure,

les bois de ces portes si verrouillées tombent en poussière. Il y a de

vieilles cours d'ombre, abandonnées à des serviteurs centenaires en

barbiche blanche qui y ont bâti des cabanes de pauvre et qui y vivent

comme des reclus, s'occupant à élever des pies savantes ou à cultiver

de maladives fleurs dans des potiches, devant le rictus éternel des

bêtes de marbre et de bronze. Aucun préau de cloître, aucun couloir de

maison cellulaire n'arriverait à la tristesse de ces petites cours

trop encloses et trop sourdes, sur lesquelles, pendant des siècles,

sans contrôle, pesa le caprice ombrageux des empereurs chinois. La

sentence inexorable y semblerait à sa place: _Ceux qui sont entrés

doivent abandonner l'espérance_; à mesure que l'on va, les passages se

compliquent et se resserrent; on se dit qu'on ne s'en échappera plus,

que les grosses serrures de tant de portes ne pourront plus s'ouvrir,

ou bien que des parois vont se rapprocher jusqu'à vous étreindre...

Me voici pourtant presque dehors, sorti de l'enceinte intérieure, par

des battants massifs qui vite se referment sur mes pas. Je suis pris

maintenant entre le second et le premier rempart, l'un aussi farouche

que l'autre; je suis dans le chemin de ronde qui fait le tour de cette

ville, espèce de couloir d'angoisse, infiniment long, entre les deux

murailles rouge sombre qui dans le lointain ont l'air de se rejoindre;

il y traîne quelques débris humains, quelques loques ayant été des

vêtements de soldats; on y voit aussi deux ou trois corbeaux

sautiller, et il s'y promène un chien mangeur de cadavres.

Quand enfin tombent devant moi les madriers qui barricadent la porte

extérieure--(la porte confiée aux Japonais),--je retrouve, comme au

réveil d'un rêve étouffant, le parc de la «Ville jaune», l'espace

libre, sous les grands cèdres...

XIII

Dimanche 28 octobre.

L'Ile des Jades, sur le Lac des Lotus, est un rocher--artificiel

peut-être malgré ses proportions de montagne--qui se dresse au milieu

des bois de la «Ville jaune»; à ses parois s'accrochent de vieux

arbres, de vieux temples, qui vont s'étageant vers le ciel; et,

couronnant cet ensemble, une sorte de tour s'élance, un donjon d'une

taille colossale, d'un dessin baroque et mystérieux. On le voit de

partout, ce donjon; il domine tout Pékin de sa silhouette, de sa

chinoiserie vraiment excessive, et il contient là-haut une effroyable

idole aérienne, dont le geste menaçant et le rictus de mort planent

sur la ville,--une idole que nos soldats ont appelée le «grand diable

de Chine.»

Et je monte, ce matin, faire visite à ce «grand diable».

Un arceau de marbre blanc, jeté sur les roseaux et les lotus, donne

accès dans l'Ile des Jades. Et les deux bouts de ce pont, il va sans

dire, sont gardés par des monstres de marbre, ricanant et louchant

d'une façon féroce vers quiconque aurait l'audace de passer. Les rives

de l'île s'élèvent à pic, sous les branches des cèdres, et il faut

tout de suite commencer à grimper, par des escaliers ou des chemins

taillés dans le roc. On trouve alors, échelonnées parmi les arbres

sévères, des séries de terrasses de marbre, avec leurs brûle-parfums

de bronze, et des pagodes sombres au fond desquelles brillent dans

l'obscurité d'énormes idoles dorées.

Cette Ile des Jades, position stratégique importante, puisqu'elle

domine tous les alentours, vient d'être occupée militairement par une

compagnie de notre infanterie de marine.

* * * * *

Ils n'ont point là d'autre gîte que les pagodes, nos soldats, et point

d'autre lit de camp que les tables sacrées; alors, pour pouvoir se

faire un peu de place, pour pouvoir s'étendre, la nuit, sur ces belles

tables rouges, ils ont doucement mis à la porte la peuplade des petits

dieux secondaires qui les encombraient depuis quelques siècles,

laissant seulement sur leurs trônes les grandes idoles solennelles.

Donc, les voici dehors par centaines, par milliers, alignés comme des

jouets sur les terrasses blanches, les pauvres petits dieux encore

étincelants, sur qui tombent à présent le soleil et la poussière. Et,

dans l'intérieur des temples, autour des grandes idoles que l'on a

respectées, avec quels aspects de rudesse les fusils de nos hommes

s'étalent, et leurs couvertures grises, et leurs hardes suspendues! Et

quelle lourde senteur de tanière ils ont déjà apportée, nos braves

soldats, dans ces sanctuaires fermés, sous ces plafonds de laque

habitués au parfum du santal et des baguettes d'encens.

* * * * *

A travers les ramures torturées des vieux cèdres, l'horizon, qui peu à

peu se déploie, est un horizon de verdure, aux teintes roussies par

l'automne. C'est un bois, un bois infini, au milieu duquel

apparaissent seulement, çà et là, comme noyées, des toitures de

faïence jaune. Et ce bois, c'est Pékin, Pékin que l'on n'imaginait

certainement pas ainsi,--et Pékin vu des hauteurs d'un lieu très

sacré, où il semblait que jamais Européen n'aurait pu venir.

Le sol rocheux qui vous porte va toujours diminuant, se rétrécissant,

à mesure que l'on s'élève vers le «grand diable de Chine», à mesure

que l'on approche de la pointe de ce cône isolé qui est l'Ile des

Jades.

Ce matin, aux étages supérieurs, je croise en montant une petite

troupe de pèlerins singuliers qui redescendent: des missionnaires

lazaristes en costume mandarin et portant la longue queue; en leur

compagnie, quelques jeunes prêtres catholiques chinois, qui semblent

effarés d'être là, comme si, malgré leur christianisme superposé aux

croyances héréditaires, ils avaient encore le sentiment de quelque

sacrilège, commis par leur seule présence en un lieu si longtemps

défendu.

Les derniers jours de Pékin · 第 10 / 17 段