catholique», où les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune
viennent de subir les détresses d'un long siège. Et la cathédrale,
criblée de mitraille, nous apparaît vague, dans un ciel éteint, si
poussiéreux qu'on le croirait voilé de brume,--la cathédrale
nouvellement bâtie, celle dont l'Impératrice accorda la construction,
en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble.
Monseigneur Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin
depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des
souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril
boxer. Malgré l'effondrement momentané de son oeuvre, il est encore
une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le
rang de vice-roi.
La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus
récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la
présence dans ce presbytère étonne tout d'abord. Il les collectionnait
autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les
quelques milliers d'affamés que la guerre vient de laisser dans son
église.
* * * * *
L'évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec
des yeux de finesse et d'énergie. Ils devaient lui ressembler, par
l'allure aussi bien que par l'opiniâtre volonté, ces évêques du moyen
âge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement
depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu'il a repris la
soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise.
(On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des
plus énormes et subversives faveurs accordées aux Lazaristes par les
empereurs Célestes.)
Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu'un
Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui
vient de finir ici même; cette défense de quatorze cents mètres de
murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots;
cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de
tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l'énorme ville en
feu. Bien qu'il conte tout cela à voix très basse, dans la salle
blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude,
vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de
temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge,--surtout
lorsqu'il est question de l'enseigne Henry.
L'enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du
dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et
qui furent blessés presque tous!... Il faudrait graver quelque part en
lettres d'or leur histoire d'un été, de peur qu'on ne l'oublie trop
vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n'y croirait
plus.
Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les
avait pas choisis; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au
hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient
leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu
sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils
pitoyables. Mais c'était eux l'âme de la défense obstinée, et, devant
la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses
formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmuré.
Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là,
s'étaient jusqu'à la fin battus héroïquement aussi, laissant six des
leurs parmi les morts.
* * * * *
Oh! l'héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens
chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l'évêché,
qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule révérence à une
image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout
de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le
martyre presque certain! En même temps, du reste, en dehors de ces
murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères
étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour
la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier.
Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège: un évêque[2], la
tête éraflée par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau
et de quatre marins, arracher un canon à l'ennemi; des séminaristes
fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de
leur préau et avec du salpêtre qu'ils dérobaient la nuit, en
escaladant les murs, dans un arsenal chinois.
[Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.]
On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement
de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la
cathédrale, criblés d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur
les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les
cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c'était la nuit
surtout que les balles s'abattaient comme grêle, et qu'on entendait
sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs
cris de mort, tout le temps, à plein gosier: _Cha! cha!_ (Tuons!
tuons!), ou: _Chao! chao!_ (Brûlons! brûlons!), emplissaient la ville
comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse.
* * * * *
On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant,--et on vivait
dans le feu: des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les
toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes
allumées; il fallait, d'un côté ou d'un autre, courir, apporter des
échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces
flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si
épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas
mangé à sa faim.
Courir!... Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes
Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits
enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C'étaient elles, les
sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de
place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la
moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête
baissée, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant
sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants,
les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient,
se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes
protectrices...
Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une
lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre
de mourir! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit,
la mitraille, la dégringolade des pierres, on s'habituait encore à
cela, et à voir à chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang.
Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des
bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les
racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres
Chinois venaient humblement dire:
--Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous
défendent et qui ont plus besoin de force que nous.
L'évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la
veille, qui suppliait:
--Évêque! évêque! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour
qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas!
* * * * *
On entendait toute la nuit dans l'église les petites voix de deux ou
trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant
l'expression de monseigneur Favier, c'étaient comme les _bêlements
d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice_. Leurs cris d'ailleurs
allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.
On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame
pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication
était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour
essayer d'aller y porter un mot de l'évêque, demandant des secours ou
au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet
épinglé à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d'une perche
enguirlandée de ses entrailles.
Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non
seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les
Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques,
des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs
mains forcenées. On n'avait pas de médecins, on pansait comme on
pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands
trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires
s'épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de
morts. Et toujours les cris de la meute enragée: _Cha! cha!_ (Tuons!
tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille,
et toujours le beuglement des trompes...
Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des
pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les
cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins
furent finies. Et, chaque fois, c'était une nouvelle grande brèche
ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c'était une entrée
béante pour la torture et la mort...
Mais l'enseigne Henry accourait là toujours; avec ce qui lui restait
de matelots, on le voyait surgir à la place qu'il fallait, au point
précis d'où l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de
muraille,--et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs
fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en
couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres,
les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des
marbres de la cathédrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prêt,
et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu'à la mine
prochaine!
Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait
trop, on n'avait plus de force...
Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste
pourtour désespérément défendu, emplissaient l'air d'une odeur de
peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie,
s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps,
on tuait ces chiens du haut du mur, on les pêchait avec un croc au
bout d'une corde,--et c'était une viande réservée aux malades et aux
mères qui allaitaient.
Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par
l'évêque à cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau
français, le jour où l'on se jeta dans les bras les uns des autres
avec des larmes de joie,--il restait tout juste de quoi faire, en y
mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas.
--Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence eût compté
nos grains de riz!
Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry:
--La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous
ayons pleuré, c'est à l'instant de sa mort. Il était resté debout
longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours,
rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu
lentement de la brèche, et il est venu s'affaisser entre les bras de
deux de nos prêtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses
matelots qui s'étaient approchés et qui l'entouraient.--C'est qu'aussi
il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits... Être un
soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y
a rien de plus beau?
Et il ajoute, après un silence:
--Il avait la foi, celui-là! Chaque matin, il venait prier ou
communier au milieu de nous, disant avec un sourire:
«Il faut se tenir prêt.»
Il est nuit noire quand je sors de chez l'évêque, auquel je ne pensais
faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est
désolation, éboulements, décombres; rien n'a plus forme de maisons, et
on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux
serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant
à l'enseigne Henry, à sa gloire, à sa délivrance, à tout autre chose
qu'à l'insignifiant détail du chemin à suivre dans ces ruines...
D'ailleurs, c'est si près: un kilomètre à peine...
Une bourrasque de vent de Mongolie, qui éteint notre chandelle dans sa
gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussière qu'on ne voit
plus à deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'étant jamais
venus dans ce quartier, nous voilà égarés, au milieu des obstacles et
des trous, trébuchant sur des pierres, sur des débris, des cassons de
poterie ou des cassons de crâne.
A peine les étoiles pour nous guider, tant cette poussière fait nuage,
et vraiment nous ne savons plus...
Une odeur de cadavre tout à coup... Ah! c'est notre découverte d'hier
matin, la tranchée des scalpés! Nous la reconnaissons à certaines
pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la
direction était bonne; encore deux cents mètres et nous trouverons
notre palais de verre, nous serons chez nous...
XI
Vendredi 26 octobre.
Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hâte vers le
rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures
du matin.
Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois
envoyé pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot accéléré,
sous le rayonnement blanc du soleil, à travers du silence et de la
poussière, le long des grandes murailles muettes et des fossés en
marécage du palais des Empereurs.
Ensuite, au sortir de la «Ville jaune», commence la vie et commence le
bruit. Après cette magnifique solitude, où l'on s'est déjà habitué à
demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pékin de tout le monde,
c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et
ses humbles foules: on n'arrive pas à se figurer que ces bois, ces
lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices,
englobées de toutes parts dans la plus fourmillante des villes.
Il est incontestable que les gens reviennent en masse à Pékin. (Au
dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous
tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour à l'autre
augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des
yeux de travers et des queues.
Il faut allonger le trot quand même, au milieu de tout ce monde, car
nous sommes encore loin, paraît-il, et l'heure passe. Notre piqueur à
présent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces
rues plus poudreuses encore que les chemins de la «Ville jaune»; c'est
seulement l'envolée de poussière noire dont il s'enveloppe avec son
petit cheval mongol,--et nous suivons ce nuage.
* * * * *
Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans
vue, devant une vieille maison délabrée, le nuage enfin s'arrête...
Est-ce possible qu'il demeure là, ce Li-Hung-Chang, riche comme
Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris
les plus durables de l'Impératrice, et une des gloires de la
Chine?....
* * * * *
Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de
soldats cosaques garde cette entrée: uniformes sordides et naïves
figures roses. La salle où l'on m'introduit, au fond d'une cour, est
en décrépitude et en désarroi; au milieu, une table et deux ou trois
fauteuils d'ébène sculptés un peu finement, mais c'est tout. Dans les
fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures
enroulées; on dirait les préparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est
venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me
fait asseoir et m'offre du thé; c'est l'interprète de céans; il parle
français d'une façon correcte, même élégante: on est allé, me dit-il,
m'annoncer à Son Altesse.
Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmène bientôt dans une seconde
cour, et là m'apparaît, à la porte d'une salle de réception, un grand
vieillard qui s'avance à ma rencontre. De droite et de gauche il
s'appuie sur les épaules de serviteurs en robe de soie qu'il dépasse
de toute la tête. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de
petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagération du
type mongol, avec une certaine beauté quand même et l'air grand
seigneur, bien que sa robe fourrée, de nuance indécise, laisse voir
les taches et l'usure. (On m'en avait prévenu d'ailleurs: Son Altesse,
en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'être pauvre).
La grande salle décrépite où il me reçoit est, comme la première,
encombrée de malles et de paquets ficelés. Nous prenons place dans des
fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur
laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du thé, du champagne.
Et nous nous dévisageons d'abord comme deux êtres qu'un monde sépare.
Après m'avoir demandé mon âge et le chiffre de mes revenus (ce qui est
une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la
conversation commence...
* * * * *
Quand nous avons fini de causer des questions brûlantes du jour,
Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pékin.
* * * * *
--Ayant visité toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les musées de toutes
vos capitales. Pékin avait le sien aussi, car la «Ville jaune» tout
entière était un musée, commencé depuis des siècles, que l'on pouvait
comparer aux plus beaux d'entre les vôtres... Et maintenant, il est
détruit...
Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du
Nord, s'informe, avec des ménagements aimables, si nous n'y commettons
pas de dégâts.
Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions
partout, même parmi nos portefaix; son énigmatique figure cependant
simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne détruisons
rien.
L'audience finie, les poignées de main échangées, Li-Hung-Chang,
toujours appuyé sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute
taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me
retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle
courtoisement à ma mémoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer
le récit de mon voyage à Pékin--si jamais je trouve le temps de
l'écrire. Malgré la grâce parfaite de l'accueil, due surtout à mon
titre de _mandarin de lettres_, ce vieux prince des «Mille et une
Nuits» chinoises, en habits râpés, dans un cadre de misère, n'a cessé
de me paraître inquiétant, masqué, insaisissable et peut-être
sourdement dédaigneux ou ironique.
A travers deux kilomètres de ruines et de décombres, je me dirige à
présent vers le quartier des légations européennes, afin de prendre
congé de notre ministre de France, encore malade et alité, et de lui
demander ses commissions pour l'amiral;--car, je dois, après-demain au
plus tard, quitter Pékin, m'en retourner à bord.
Et cette visite terminée, au moment où je remonte à cheval pour
rentrer dans la «Ville jaune», quelqu'un de la légation vient très
gentiment me donner une indication précise, tout à fait singulière,
qui me permettra sans doute de dérober ce soir deux petits souliers de
l'Impératrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En
effet, dans une île ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un
frêle palais, presque caché, où la souveraine avait dormi sa dernière
nuit d'angoisse, avant sa fuite affolée en charrette comme une
pauvresse. Or, _la deuxième chambre à gauche, au fond de la deuxième
cour_ de ce palais était la sienne. Et là, paraît-il, sous un lit
sculpté, sont restés par terre deux petits souliers en soie rouge,
brodés de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu'à elle.
Je m'en reviens donc grand train dans la «Ville jaune». Je déjeune en
hâte dans notre galerie vitrée--d'où les bibelots merveilleux ont déjà
commencé, hélas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de
permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation.
Et vite je m'en vais, à pied cette fois, avec mes deux fidèles
serviteurs, à la recherche de cette île, de ce palais et de ces petits
souliers.
* * * * *
Le soleil d'une heure est brûlant sur les sentiers desséchés, sur les
vieux cèdres tout gris de poussière.
A deux kilomètres environ, au sud de notre résidence, nous trouvons
l'île sans peine; elle est dans une région où le lac se divise en
différents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que
bordent des balustres de marbre enguirlandés de verdure. Et le palais
est là, caché à demi dans les arbres, charmant et frêle, posé sur une
terrasse de marbre blanc. Ses toits de faïence verte rehaussés d'or,
ses murs à jour, peints et dorés, brillent d'un éclat de choses
précieuses et toutes neuves, parmi le vert poussiéreux des cèdres
centenaires. Il était une petite merveille de grâce et de mignardise,
et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence.
Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de
gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de
porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de
bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes
de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels?
Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie
de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus.
Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de
corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants
et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme
c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en
soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur.
* * * * *
«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!...»
Voici... Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas,
sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de
crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers
lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et
la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le
paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une
soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste
exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus
beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par
quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales...
Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers
manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs,
qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont
bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les
deux petits souliers rouges, étonnants et comiques!
Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise
aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse _tartare_,
ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste,
très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure
très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons,
qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la
semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans
quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait
invraisemblables.
Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire
tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas
l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que
nous risquons de trouver en chemin?
* * * * *
Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de
Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et
c'est admirable comme escamotage; en marche même--car nous le faisons
marcher pour être plus sûrs,--on ne devinerait rien... Je ne me sens
d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si
loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la
première à en sourire...
* * * * *
Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux,
retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à
peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour
travailler avant la tombée du froid et de la nuit.