C'est déjà le crépuscule quand nous entrons dans la «Concession

catholique», où les missionnaires et leur pauvre troupeau jaune

viennent de subir les détresses d'un long siège. Et la cathédrale,

criblée de mitraille, nous apparaît vague, dans un ciel éteint, si

poussiéreux qu'on le croirait voilé de brume,--la cathédrale

nouvellement bâtie, celle dont l'Impératrice accorda la construction,

en remplacement de l'ancienne dont elle fit son garde-meuble.

Monseigneur Favier, chef des missions françaises, habitant Pékin

depuis quarante années, ayant longtemps joui de la faveur des

souverains, avait été le premier à prévoir et à dénoncer le péril

boxer. Malgré l'effondrement momentané de son oeuvre, il est encore

une puissance en Chine, où un décret impérial lui a jadis conféré le

rang de vice-roi.

La salle où il me reçoit, aux murs blancs, avec un trou d'obus

récemment bouché, contient de précieux bibelots chinois, dont la

présence dans ce presbytère étonne tout d'abord. Il les collectionnait

autrefois, et il les revend aujourd'hui pour pouvoir secourir les

quelques milliers d'affamés que la guerre vient de laisser dans son

église.

* * * * *

L'évêque est un homme de haute taille, de beau visage régulier, avec

des yeux de finesse et d'énergie. Ils devaient lui ressembler, par

l'allure aussi bien que par l'opiniâtre volonté, ces évêques du moyen

âge qui suivaient les croisades en Terre sainte. C'est seulement

depuis le début des hostilités contre les chrétiens qu'il a repris la

soutane des prêtres français et coupé sa longue tresse à la chinoise.

(On sait que le port de la queue et du costume mandarin était une des

plus énormes et subversives faveurs accordées aux Lazaristes par les

empereurs Célestes.)

Il veut bien me retenir une heure auprès de lui et, tandis qu'un

Chinois soyeux nous sert le thé, il me redit la grande tragédie qui

vient de finir ici même; cette défense de quatorze cents mètres de

murs, organisée avec rien par un jeune enseigne et trente matelots;

cette résistance de plus de deux mois contre des milliers de

tortionnaires qui déliraient de fureur, au milieu de l'énorme ville en

feu. Bien qu'il conte tout cela à voix très basse, dans la salle

blanche un peu religieuse, sa parole devient de plus en plus chaude,

vibrante en sourdine, avec une certaine rudesse de soldat, et, de

temps à autre, une émotion qui lui étrangle la gorge,--surtout

lorsqu'il est question de l'enseigne Henry.

L'enseigne Henry, qui mourut traversé de deux balles, sur la fin du

dernier grand combat! Ses trente matelots, qui eurent tant de tués et

qui furent blessés presque tous!... Il faudrait graver quelque part en

lettres d'or leur histoire d'un été, de peur qu'on ne l'oublie trop

vite, et la faire certifier telle, parce que bientôt on n'y croirait

plus.

Et ces matelots-là, commandés par leur officier tout jeune, on ne les

avait pas choisis; ils étaient les premiers venus, pris en hâte et au

hasard à bord de nos navires. Quelques prêtres admirables partageaient

leurs veilles, quelques braves séminaristes faisaient le coup de feu

sous leurs ordres, et aussi une horde de Chinois armés de vieux fusils

pitoyables. Mais c'était eux l'âme de la défense obstinée, et, devant

la mort, qui était tout le temps présente dans la diversité de ses

formes les plus atroces, pas un n'a faibli ni murmuré.

Un officier et dix matelots italiens, que le sort avait jetés là,

s'étaient jusqu'à la fin battus héroïquement aussi, laissant six des

leurs parmi les morts.

* * * * *

Oh! l'héroïsme enfin, le plus humble héroïsme de ces pauvres chrétiens

chinois, catholiques ou protestants, réfugiés pêle-mêle à l'évêché,

qui savaient qu'un seul mot d'abjuration, qu'une seule révérence à une

image bouddhique leur garantirait la vie, mais qui restaient là tout

de même, fidèles, malgré la faim torturante aux entrailles et le

martyre presque certain! En même temps, du reste, en dehors de ces

murs qui les protégeaient un peu, quinze mille environ de leurs frères

étaient brûlés, dépecés vifs, jetés en morceaux dans le fleuve, pour

la nouvelle foi qu'ils ne voulaient point renier.

Il se passait des choses inouïes, pendant ce siège: un évêque[2], la

tête éraflée par les balles, allait, suivi d'un enseigne de vaisseau

et de quatre marins, arracher un canon à l'ennemi; des séminaristes

fabriquaient de la poudre, avec les branches carbonisées des arbres de

leur préau et avec du salpêtre qu'ils dérobaient la nuit, en

escaladant les murs, dans un arsenal chinois.

[Note 2: Monseigneur Jarlin, coadjuteur de monseigneur Favier.]

On vivait dans un continuel fracas, dans un continuel éclaboussement

de pierres ou de mitraille; tous les clochetons en marbre de la

cathédrale, criblés d'obus, chancelaient, tombaient par morceaux sur

les têtes. A toute heure sans trêve, les boulets pleuvaient dans les

cours, enfonçaient les toits, crevaient les murs. Mais c'était la nuit

surtout que les balles s'abattaient comme grêle, et qu'on entendait

sonner les trompes des Boxers ou battre les affreux gongs. Et leurs

cris de mort, tout le temps, à plein gosier: _Cha! cha!_ (Tuons!

tuons!), ou: _Chao! chao!_ (Brûlons! brûlons!), emplissaient la ville

comme la clameur d'ensemble d'une immense meute en chasse.

* * * * *

On était en juillet, en août, sous un ciel étouffant,--et on vivait

dans le feu: des incendiaires arrosaient de pétrole les portes ou les

toits avec des jets de pompe, et lançaient dessus des étoupes

allumées; il fallait, d'un côté ou d'un autre, courir, apporter des

échelles, grimper avec des couvertures mouillées pour étouffer ces

flammes. Courir, il fallait tout le temps courir, quand on était si

épuisé, avec la tête si lourde, les jambes si faibles, de n'avoir pas

mangé à sa faim.

Courir!... Il y avait une sorte de course lamentable, que les bonnes

Soeurs avaient charge d'organiser, celle des femmes et des petits

enfants, hébétés par la souffrance et la peur. C'étaient elles, les

sublimes filles, qui décidaient quand il y avait lieu de changer de

place suivant la direction des obus, et qui choisissaient la minute la

moins dangereuse pour prendre son élan, traverser une cour tête

baissée, aller s'abriter autre part. Un millier de femmes, maintenant

sans volonté et sans idées, ayant au cou de pauvres bébés mourants,

les suivaient alors comme un remous humain, avançaient ou reculaient,

se poussant pour ne pas perdre de vue les blanches cornettes

protectrices...

Courir, quand on ne tenait plus debout faute de vivres, et qu'une

lassitude suprême vous poussait à vous coucher par terre pour attendre

de mourir! Les détonations qui ne cessaient pas, le perpétuel bruit,

la mitraille, la dégringolade des pierres, on s'habituait encore à

cela, et à voir à chaque instant quelqu'un s'affaisser dans son sang.

Mais la faim était un mal plus intolérable que tout. On faisait des

bouillies avec les feuilles et les jeunes pousses des arbres, avec les

racines des dahlias du jardin et les oignons des lis. De pauvres

Chinois venaient humblement dire:

--Il faut garder le peu qui reste de millet pour les matelots qui nous

défendent et qui ont plus besoin de force que nous.

L'évêque voyait se traîner à ses pieds une femme accouchée de la

veille, qui suppliait:

--Évêque! évêque! fais-moi donner seulement une poignée de grain, pour

qu'il me vienne du lait et que mon petit ne meure pas!

* * * * *

On entendait toute la nuit dans l'église les petites voix de deux ou

trois cents enfants qui gémissaient pour avoir à manger. Suivant

l'expression de monseigneur Favier, c'étaient comme les _bêlements

d'une troupe d'agnelets destinés au sacrifice_. Leurs cris d'ailleurs

allaient en diminuant, car on en enterrait une quinzaine par jour.

On savait que non loin de là, aux légations européennes, un drame

pareil devait se jouer, mais, il va sans dire, toute communication

était coupée, et quand quelque jeune chrétien chinois se dévouait pour

essayer d'aller y porter un mot de l'évêque, demandant des secours ou

au moins des nouvelles, on voyait bientôt sa tête, avec le billet

épinglé à la joue, reparaître au-dessus du mur, au bout d'une perche

enguirlandée de ses entrailles.

Tout était plein de sang, de cervelle jaillie des crânes brisés. Non

seulement des boulets tombaient par centaines chaque jour, mais les

Boxers dans leurs canons mettaient aussi des cailloux, des briques,

des morceaux de fer, des cassons de marmite, ce qui tombait sous leurs

mains forcenées. On n'avait pas de médecins, on pansait comme on

pouvait, et sans espoir, les grandes blessures horribles, les grands

trous dans les poitrines. Les bras des fossoyeurs volontaires

s'épuisaient à creuser le sol pour enfouir des morts ou des débris de

morts. Et toujours les cris de la meute enragée: _Cha! cha!_ (Tuons!

tuons!), et toujours les gongs avec leur bruit de sinistre ferraille,

et toujours le beuglement des trompes...

Des mines sautaient de différents côtés, engloutissant du monde et des

pans de mur. Dans le gouffre que fit l'une d'elles, disparurent les

cinquante petits bébés de la crèche, dont les souffrances au moins

furent finies. Et, chaque fois, c'était une nouvelle grande brèche

ouverte pour les Boxers qui se précipitaient, c'était une entrée

béante pour la torture et la mort...

Mais l'enseigne Henry accourait là toujours; avec ce qui lui restait

de matelots, on le voyait surgir à la place qu'il fallait, au point

précis d'où l'on pouvait tirer le mieux, sur un toit, sur une crête de

muraille,--et ils tuaient, ils tuaient, sans perdre une balle de leurs

fusils rapides, chaque coup donnant la mort. Par terre, ils en

couchaient cinquante, cent, en monceaux, et fiévreusement les prêtres,

les Chinois, les Chinoises apportaient des pierres, des briques, des

marbres de la cathédrale, n'importe quoi, avec du mortier tout prêt,

et on refermait la brèche, et on était sauvés encore jusqu'à la mine

prochaine!

Mais on n'en pouvait plus; la maigre ration de bouillie diminuait

trop, on n'avait plus de force...

Ces cadavres de Boxers, qui s'entassaient tout le long du vaste

pourtour désespérément défendu, emplissaient l'air d'une odeur de

peste; ils attiraient les chiens qui, dans les moments d'accalmie,

s'assemblaient pour leur manger le ventre; alors, les derniers temps,

on tuait ces chiens du haut du mur, on les pêchait avec un croc au

bout d'une corde,--et c'était une viande réservée aux malades et aux

mères qui allaitaient.

Le jour enfin où nos soldats entrèrent dans la place, guidés par

l'évêque à cheveux blancs qui, debout sur le mur, agitait le drapeau

français, le jour où l'on se jeta dans les bras les uns des autres

avec des larmes de joie,--il restait tout juste de quoi faire, en y

mettant beaucoup de feuilles d'arbres, un seul et dernier repas.

--Il semblait, dit monseigneur Favier, que la Providence eût compté

nos grains de riz!

Et puis il me reparle encore de l'enseigne Henry:

--La seule fois, dit-il, pendant tout le siège, la seule fois que nous

ayons pleuré, c'est à l'instant de sa mort. Il était resté debout

longtemps, avec ses deux blessures mortelles, commandant toujours,

rectifiant le tir de ses hommes. A la fin du combat, il est descendu

lentement de la brèche, et il est venu s'affaisser entre les bras de

deux de nos prêtres; alors nous pleurions tous et, avec nous, tous ses

matelots qui s'étaient approchés et qui l'entouraient.--C'est qu'aussi

il était charmant, simple, bon, doux avec les plus petits... Être un

soldat pareil, et se faire aimer comme un enfant, n'est-ce pas, il n'y

a rien de plus beau?

Et il ajoute, après un silence:

--Il avait la foi, celui-là! Chaque matin, il venait prier ou

communier au milieu de nous, disant avec un sourire:

«Il faut se tenir prêt.»

Il est nuit noire quand je sors de chez l'évêque, auquel je ne pensais

faire qu'une courte visite. Autour de chez lui, bien entendu, tout est

désolation, éboulements, décombres; rien n'a plus forme de maisons, et

on ne retrouve plus trace de rues. Je m'en vais, avec mes deux

serviteurs, nos revolvers et notre petit fanal; je m'en vais songeant

à l'enseigne Henry, à sa gloire, à sa délivrance, à tout autre chose

qu'à l'insignifiant détail du chemin à suivre dans ces ruines...

D'ailleurs, c'est si près: un kilomètre à peine...

Une bourrasque de vent de Mongolie, qui éteint notre chandelle dans sa

gaine de papier, nous enveloppe de tant de poussière qu'on ne voit

plus à deux pas devant soi, comme en pleine brume. Et, n'étant jamais

venus dans ce quartier, nous voilà égarés, au milieu des obstacles et

des trous, trébuchant sur des pierres, sur des débris, des cassons de

poterie ou des cassons de crâne.

A peine les étoiles pour nous guider, tant cette poussière fait nuage,

et vraiment nous ne savons plus...

Une odeur de cadavre tout à coup... Ah! c'est notre découverte d'hier

matin, la tranchée des scalpés! Nous la reconnaissons à certaines

pierres du bord, juste avant de tomber dedans. Alors tout est bien, la

direction était bonne; encore deux cents mètres et nous trouverons

notre palais de verre, nous serons chez nous...

XI

Vendredi 26 octobre.

Parti presque en retard de mon palais du Nord, je me hâte vers le

rendez-vous que Li-Hung-Chang a bien voulu me donner pour neuf heures

du matin.

Un chasseur d'Afrique m'accompagne. Nous suivons un piqueur chinois

envoyé pour nous conduire. Et c'est d'abord un temps de trot accéléré,

sous le rayonnement blanc du soleil, à travers du silence et de la

poussière, le long des grandes murailles muettes et des fossés en

marécage du palais des Empereurs.

Ensuite, au sortir de la «Ville jaune», commence la vie et commence le

bruit. Après cette magnifique solitude, où l'on s'est déjà habitué à

demeurer, chaque fois que l'on rentre dans le Pékin de tout le monde,

c'est presque une surprise de retrouver le grouillement de la Chine et

ses humbles foules: on n'arrive pas à se figurer que ces bois, ces

lacs, ces horizons qui jouent la vraie campagne, sont choses factices,

englobées de toutes parts dans la plus fourmillante des villes.

Il est incontestable que les gens reviennent en masse à Pékin. (Au

dire de monseigneur Favier, il y reviendrait surtout des Boxers, sous

tous les costumes et sous toutes les formes.) D'un jour à l'autre

augmente le nombre des robes en soie; des robes en coton bleu, des

yeux de travers et des queues.

Il faut allonger le trot quand même, au milieu de tout ce monde, car

nous sommes encore loin, paraît-il, et l'heure passe. Notre piqueur à

présent semble galoper; ce n'est plus lui que nous voyons; dans ces

rues plus poudreuses encore que les chemins de la «Ville jaune»; c'est

seulement l'envolée de poussière noire dont il s'enveloppe avec son

petit cheval mongol,--et nous suivons ce nuage.

* * * * *

Au bout d'une demi-heure de course rapide, dans une triste ruelle sans

vue, devant une vieille maison délabrée, le nuage enfin s'arrête...

Est-ce possible qu'il demeure là, ce Li-Hung-Chang, riche comme

Aladin, possesseur de palais et de merveilles, qui fut un des favoris

les plus durables de l'Impératrice, et une des gloires de la

Chine?....

* * * * *

Pour je ne sais quelles raisons, sans doute complexes, un poste de

soldats cosaques garde cette entrée: uniformes sordides et naïves

figures roses. La salle où l'on m'introduit, au fond d'une cour, est

en décrépitude et en désarroi; au milieu, une table et deux ou trois

fauteuils d'ébène sculptés un peu finement, mais c'est tout. Dans les

fonds, un chaos de malles, de valises, de paquets, de couvertures

enroulées; on dirait les préparatifs d'une fuite. Le Chinois qui est

venu me recevoir au seuil de la rue, en belle robe de soie prune, me

fait asseoir et m'offre du thé; c'est l'interprète de céans; il parle

français d'une façon correcte, même élégante: on est allé, me dit-il,

m'annoncer à Son Altesse.

Sur un signe d'un autre Chinois, il m'emmène bientôt dans une seconde

cour, et là m'apparaît, à la porte d'une salle de réception, un grand

vieillard qui s'avance à ma rencontre. De droite et de gauche il

s'appuie sur les épaules de serviteurs en robe de soie qu'il dépasse

de toute la tête. Il est colossal, les pommettes saillantes sous de

petits yeux, de tout petits yeux vifs et scrutateurs; l'exagération du

type mongol, avec une certaine beauté quand même et l'air grand

seigneur, bien que sa robe fourrée, de nuance indécise, laisse voir

les taches et l'usure. (On m'en avait prévenu d'ailleurs: Son Altesse,

en ces jours d'abomination, croit devoir affecter d'être pauvre).

La grande salle décrépite où il me reçoit est, comme la première,

encombrée de malles et de paquets ficelés. Nous prenons place dans des

fauteuils, l'un devant l'autre, une table entre nous deux, sur

laquelle des serviteurs posent des cigarettes, du thé, du champagne.

Et nous nous dévisageons d'abord comme deux êtres qu'un monde sépare.

Après m'avoir demandé mon âge et le chiffre de mes revenus (ce qui est

une formule de politesse chinoise), il salue de nouveau et la

conversation commence...

* * * * *

Quand nous avons fini de causer des questions brûlantes du jour,

Li-Hung-Chang s'apitoie sur la Chine, sur les ruines de Pékin.

* * * * *

--Ayant visité toute l'Europe, dit-il, j'ai vu les musées de toutes

vos capitales. Pékin avait le sien aussi, car la «Ville jaune» tout

entière était un musée, commencé depuis des siècles, que l'on pouvait

comparer aux plus beaux d'entre les vôtres... Et maintenant, il est

détruit...

Il m'interroge ensuite sur ce que nous faisons dans notre palais du

Nord, s'informe, avec des ménagements aimables, si nous n'y commettons

pas de dégâts.

Ce que nous faisons, il le sait aussi bien que moi, ayant des espions

partout, même parmi nos portefaix; son énigmatique figure cependant

simule une satisfaction quand je lui confirme que nous ne détruisons

rien.

L'audience finie, les poignées de main échangées, Li-Hung-Chang,

toujours appuyé sur les deux serviteurs qu'il domine de sa haute

taille, vient me reconduire jusqu'au milieu de la cour. Et quand je me

retourne sur le seuil pour lui adresser le salut final, il rappelle

courtoisement à ma mémoire l'offre que je lui ai faite de lui envoyer

le récit de mon voyage à Pékin--si jamais je trouve le temps de

l'écrire. Malgré la grâce parfaite de l'accueil, due surtout à mon

titre de _mandarin de lettres_, ce vieux prince des «Mille et une

Nuits» chinoises, en habits râpés, dans un cadre de misère, n'a cessé

de me paraître inquiétant, masqué, insaisissable et peut-être

sourdement dédaigneux ou ironique.

A travers deux kilomètres de ruines et de décombres, je me dirige à

présent vers le quartier des légations européennes, afin de prendre

congé de notre ministre de France, encore malade et alité, et de lui

demander ses commissions pour l'amiral;--car, je dois, après-demain au

plus tard, quitter Pékin, m'en retourner à bord.

Et cette visite terminée, au moment où je remonte à cheval pour

rentrer dans la «Ville jaune», quelqu'un de la légation vient très

gentiment me donner une indication précise, tout à fait singulière,

qui me permettra sans doute de dérober ce soir deux petits souliers de

l'Impératrice de Chine et de les emporter comme part de pillage. En

effet, dans une île ombreuse de la partie sud du Lac des Lotus est un

frêle palais, presque caché, où la souveraine avait dormi sa dernière

nuit d'angoisse, avant sa fuite affolée en charrette comme une

pauvresse. Or, _la deuxième chambre à gauche, au fond de la deuxième

cour_ de ce palais était la sienne. Et là, paraît-il, sous un lit

sculpté, sont restés par terre deux petits souliers en soie rouge,

brodés de papillons et de fleurs, qui n'ont pu appartenir qu'à elle.

Je m'en reviens donc grand train dans la «Ville jaune». Je déjeune en

hâte dans notre galerie vitrée--d'où les bibelots merveilleux ont déjà

commencé, hélas! de s'en aller au nouveau garde-meuble, afin de

permettre aux charpentiers de commencer leur oeuvre d'appropriation.

Et vite je m'en vais, à pied cette fois, avec mes deux fidèles

serviteurs, à la recherche de cette île, de ce palais et de ces petits

souliers.

* * * * *

Le soleil d'une heure est brûlant sur les sentiers desséchés, sur les

vieux cèdres tout gris de poussière.

A deux kilomètres environ, au sud de notre résidence, nous trouvons

l'île sans peine; elle est dans une région où le lac se divise en

différents petits bras, que traversent des ponts de marbre, que

bordent des balustres de marbre enguirlandés de verdure. Et le palais

est là, caché à demi dans les arbres, charmant et frêle, posé sur une

terrasse de marbre blanc. Ses toits de faïence verte rehaussés d'or,

ses murs à jour, peints et dorés, brillent d'un éclat de choses

précieuses et toutes neuves, parmi le vert poussiéreux des cèdres

centenaires. Il était une petite merveille de grâce et de mignardise,

et il est adorable ainsi, dans cet abandon et ce silence.

Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de

gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de

porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de

bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes

de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels?

Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie

de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus.

Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de

corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants

et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme

c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en

soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur.

* * * * *

«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!...»

Voici... Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas,

sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de

crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers

lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et

la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le

paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une

soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste

exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus

beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par

quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales...

Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers

manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs,

qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont

bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les

deux petits souliers rouges, étonnants et comiques!

Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise

aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse _tartare_,

ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste,

très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure

très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons,

qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la

semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans

quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait

invraisemblables.

Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire

tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas

l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que

nous risquons de trouver en chemin?

* * * * *

Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de

Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et

c'est admirable comme escamotage; en marche même--car nous le faisons

marcher pour être plus sûrs,--on ne devinerait rien... Je ne me sens

d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si

loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la

première à en sourire...

* * * * *

Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux,

retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à

peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour

travailler avant la tombée du froid et de la nuit.

Les derniers jours de Pékin · 第 9 / 17 段