peut-être, le plus déjeté et le plus vermoulu--ne présente que la
répétition obsédante des deux autres,--sauf pourtant l'idole du centre
qui, au lieu d'être assise et de taille humaine, surgit debout,
géante, imprévue et presque effroyable. Les plafonds d'or, coupés pour
la laisser passer, lui arrivent à mi-jambe, et elle monte toute droite
sous une espèce de clocher doré, qui la tient par trop étroitement
emboîtée. Pour voir son visage, il faut s'approcher tout contre les
autels, et lever la tête au milieu des brûle-parfums et des rigides
fleurs: on dirait alors une momie de Titan érigée dans sa gaine, et
son regard baissé, au premier abord, cause quelque crainte. Mais, en
la fixant, on subit d'elle un maléfice plutôt charmeur; on se sent
hypnotisé et retenu là par son sourire, qui tombe d'en haut si détaché
et si tranquille, sur tout son entourage de splendeur expirante, d'or
et de poussière,--de froid, de crépuscule, de ruines et de silence...
VIII
CHEZ CONFUCIUS
Quand nous sortons de chez ces fantômes de Lamas, une demi-heure de
soleil nous reste encore, et nous allons chez Confucius qui habite le
même quartier,--la même nécropole pourrait-on dire,--dans un
délaissement aussi funèbre.
La grande porte vermoulue, pour nous livrer passage, s'arrache de ses
gonds et s'effondre, tandis qu'un hibou, qui dormait par là, prend
peur et s'envole. Et nous voici dans une sorte de bois mortuaire,
marchant sur l'herbe jaunie d'automne, parmi de vieux arbres à bout de
sève.
Un arc de triomphe d'abord se présente à nous dans ce bois: hommage de
quelque souverain défunt au grand penseur de la Chine. Il est d'un
dessin charmant, dans l'excès même de son étrangeté, sous les trois
clochetons d'émail jaune qui le couronnent de leurs toits courbes,
ornés de monstres à tous les angles. Il ne se relie à rien. Il est
posé là comme un bibelot précieux que l'on aurait égaré parmi des
ruines. Et sa fraîcheur surprend, au milieu du délabrement de toutes
choses. De près, cependant, on s'aperçoit de son grand âge, à je ne
sais quel archaïsme de détails et quelle imperceptible usure; mais il
est composé de matériaux presque éternels, où même la poussière des
siècles ne saurait avoir prise, sous ce climat sans pluie: marbre
blanc pour la base, faïence ensuite jusqu'au sommet,--faïence jaune et
verte, représentant, en haut relief, des feuilles de lotus, des nuages
et des chimères.
Plus loin, une grande rotonde, qui accuse une antiquité extrême, nous
apparaît couleur de terre ou de cendre, entourée d'un fossé où meurent
des lotus et des roseaux. Cela, c'était un lieu pour les sages, une
retraite où ils venaient méditer sur la vanité de la vie, et ce large
fossé avait pour but de l'isoler, d'y faire plus de silence.
On y accède par la courbe d'un pont de marbre dont les balustres
ébauchent vaguement des têtes de monstres. A l'intérieur, c'est la
décrépitude, l'abandon suprêmes; tout semble déjeté, croulant, et la
voûte, encore dorée, est pleine de nids d'oiseaux. Il y reste une
chaire, jadis magnifique, avec un fauteuil et une table. Sur toutes
ces choses, on dirait qu'on a semé à pleines pelletées une sorte de
terre très fine, dont le sol est aussi recouvert; les pas s'enfoncent
et s'assourdissent dans cette terre-là, qui est répandue partout en
couche uniforme,--et sous laquelle on s'aperçoit bientôt que des tapis
subsistent encore; ce n'est cependant que de la poussière, accumulée
depuis des siècles, l'épaisse et la continuelle poussière que souffle
sur Pékin le vent de Mongolie.
En cheminant un peu dans l'herbe flétrie, sous les vieux arbres
desséchés, on arrive au temple lui-même, précédé d'une cour où de
hautes bornes de marbre ont été plantées. On dirait tout à fait un
cimetière, cette fois,--et pourtant les morts n'habitent point sous
ces stèles, qui sont seulement pour glorifier leur mémoire.
Philosophes qui, dans les siècles révolus, illustrèrent ce lieu par
leur présence et leurs rêveries, profonds penseurs à jamais ténébreux
pour nous, leurs noms revivent là gravés, avec quelques-unes de leurs
pensées les plus transcendantes.
De chaque côté des marches blanches qui mènent au sanctuaire, sont
rangés des blocs de marbre en forme de tam-tam,--objets d'une
antiquité à donner le vertige, sur lesquels des maximes, intelligibles
seulement pour quelques mandarins très érudits, ont été inscrites
jadis en caractères chinois primitifs, en lettres contemporaines et
soeurs des hiéroglyphes de l'Égypte.
C'est ici le temple du détachement, le temple de la pensée abstraite
et de la spéculation glacée. On est saisi dès l'abord par sa
simplicité absolue, à laquelle jusqu'ici la Chine ne nous avait point
préparés. Très vaste, très haut de plafond, très grandiose et d'un
rouge uniforme de sang, il est magnifiquement vide et supérieurement
calme. Colonnes rouges et murailles rouges, avec quelques discrets
ornements d'or, voilés par le temps et la poussière. Au milieu, un
bouquet de lotus géants dans un vase colossal, et c'est tout. Après la
profusion, après la débauche d'idoles et de monstres, le pullulement
de la forme humaine ou animale dans les habituelles pagodes chinoises,
cette absence de toute figure cause un soulagement et un repos.
Dans des niches alignées contre les murs, des stèles, rouges comme ce
lieu tout entier, sont consacrées à la mémoire de personnages plus
éminents encore que ceux de la cour d'entrée, et portent des sentences
qu'ils énoncèrent. Et la stèle de Confucius lui-même, plus grande que
les autres, plus longuement inscrite, occupe la place d'honneur, au
centre du panthéon sévère, posée comme sur un autel.
A proprement dire, ce n'est point un temple, puisqu'on n'y a jamais
fait ni culte ni prière; une sorte d'académie plutôt, une salle de
réunion et de froides causeries philosophiques. Malgré tant de
poussière et d'apparent abandon, les nouveaux élus de l'Académie de
Pékin (infiniment plus que la nôtre, conservatrice de formes et de
rites, on m'accordera bien cela) sont tenus encore, paraît-il, d'y
venir faire une retraite et tenir une conférence.
En plus des maximes de renoncement et de sagesse inscrites du haut en
bas de sa stèle, Confucius a légué à ce sanctuaire quelques pensées
sur la littérature, que l'on a gravées en lettres d'or, de manière à
former çà et là des tableaux accrochés aux murailles.
Et en voici une que je transcris à l'intention de jeunes érudits
d'occident, préoccupés surtout de classifications et d'enquêtes. Ils y
trouveront une réponse vénérable et plus de deux fois millénaire à
l'une de leurs questions favorites:
«_La Littérature de l'avenir sera la littérature de la pitié._»
* * * * *
Il est près de cinq heures quand nous sortons de ces temples, de ces
herbes et de ces ruines, et le triste soleil rose d'automne achève de
décliner là-bas derrière l'immense Chine, du côté de l'Europe
lointaine. Je me sépare alors de mes compagnons du jour, car ils
habitent, eux, le quartier des Légations, dans le sud de la «Ville
tartare», et moi, c'est dans la «Ville impériale», fort loin d'ici.
A travers les dédales et les solitudes de Pékin, j'ignore absolument
le chemin à suivre pour sortir de ces lieux morts où nous venons de
passer la journée et où jamais je n'étais venu. J'ai pour guide un
«mafou» que l'on m'a prêté (en français: un piqueur). Et je sais
seulement que je dois faire plus d'une lieue avant d'atteindre mon
gîte somptueux et désolé.
Mes compagnons partis, je chemine un moment encore au milieu du
silence des vieilles rues sans habitants pour arriver bientôt dans des
avenues larges, qui paraissent sans fin, et où commencent à grouiller
des robes de coton bleu et des faces jaunes à longue queue. De petites
maisons toutes basses, toutes maussades et grises, s'en vont à
l'interminable file de chaque côté des chaussées, où les pas des
chevaux dans la terre friable et noire soulèvent d'infects nuages.
Si basses les maisons et si larges les avenues, que l'on a sur la tête
presque toute l'étendue du ciel crépusculaire. Et, tant le froid
augmente vite à la tombée du jour, il semble que, de minute en minute,
tout se glace.
Parfois le grouillement est compact autour des boutiques où l'on vend
à manger, dans la fétidité qu'exhalent les boucheries de viande de
chien ou les rôtisseries de sauterelles. Mais quelle bonhomie, en
somme, chez tous ces gens de la rue, qui, au lendemain des
bombardements et des batailles, me laissent passer sans un regard de
malveillance! Qu'est-ce que je ferais pourtant, avec mon «mafou»
d'emprunt et mon revolver, si ma figure allait ne pas leur convenir?
Ensuite, on se retrouve isolés, pour un temps, parmi les décombres, au
milieu de la désolation des quartiers détruits.
D'après l'orientation du couchant d'or pâle, je crois voir que la
route suivie est bonne; si cependant il n'avait pas compris où j'ai
l'intention de me rendre, mon mafou, comme il ne parle que chinois, je
me trouverais fort au dépourvu.
* * * * *
Ce retour me paraît interminable, dans le froid du soir.
A la fin cependant voici là-bas, en silhouette déjà grise devant le
ciel, la montagne factice des parcs impériaux, avec ses petits
kiosques de faïence et ses vieux arbres tordus, qui se groupent et
s'arrangent comme sur les laques, dans les paysages précieusement
peints. Et voici la muraille rouge sang et l'une des portes d'émail
jaune de la «Ville impériale», avec deux factionnaires de l'armée
alliée qui me présentent les armes. Là, je me reconnais, je suis chez
moi, et je congédie mon guide pour entrer seul dans cette «Ville
jaune», de laquelle du reste, à cette heure-ci, on ne le laisserait
plus sortir.
La «Ville impériale» ou «Ville jaune», ou «Ville interdite», murée de
si terribles murs au milieu même de l'énorme Pékin aux enceintes
babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres
séculaires--de l'espèce sombre des cyprès et des cèdres--qui peut
avoir deux ou trois lieues de tour; quelques très anciens temples y
émergent d'entre les branches, et aussi quelques palais récents dus
aux fantaisies de l'Impératrice régente. Ce grand bois, où je pénètre
ce soir comme chez moi, à aucune époque précédente de l'histoire
n'avait été violé par les étrangers; les ambassadeurs eux-mêmes n'en
passaient jamais les portes; jusqu'à ces derniers jours, il était
demeuré inaccessible aux Européens et profondément inconnu.
Elle entoure, cette «Ville jaune», elle protège, derrière une zone de
tranquillité et d'ombre, la plus mystérieuse encore «Ville violette»,
résidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carré
dominateur, défendu par des fossés et de doubles remparts.
Et quel silence, ici, à cette heure! Quel lugubre désert que tout ce
lieu! La mort plane à présent sur ces allées, qui jadis voyaient
passer des princesses promenées dans des palanquins, des impératrices
suivies de soyeux cortèges. Depuis que les hôtes habituels ont pris la
fuite et que les «barbares d'Occident» occupent leur place, on ne
rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin,
une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et
on n'y entend guère que le pas des sentinelles devant les palais ou
les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux
et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts.
J'ai d'abord à traverser une région où il n'y a que des arbres, des
arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect
suffirait à donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route
s'en va là-dessous, inquiétante, soudainement assombrie par les
vieilles ramures qui y font le crépuscule presque nocturne. Sur
l'herbe rase, fanée par l'automne, sautillent des pies attardées.
Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des
corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du
froid et du silence. Et là-bas, des chiens, dans une sorte de
clairière où tombe un peu de lueur, traînent une longue chose qui a
forme humaine. Après la déroute, les défenseurs de la «Ville jaune»
sont venus mourir n'importe où dans le bois, et les moyens ont manqué
pour les ramasser tous....
Au bout d'un quart d'heure, apparition de la «Ville violette», dont un
angle surgit devant moi au détour du chemin. Elle se découvre
lentement, toujours muette et fermée, bien entendu, comme un colossal
tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fossés pleins
d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et déjà obscurs.
Le silence semble s'exagérer à son approche, comme si elle en
condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte
effroyable,--du silence et de la mort.
Un coin du «Lac des Lotus» commence maintenant de s'indiquer, comme un
morceau de miroir clair, renversé parmi des roseaux pour recueillir
les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant
l'«Ile des Jades», où mène un pont de marbre,--et je sais d'avance,
pour l'avoir journellement vue, la féroce grimace chinoise que me
réservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des siècles
accroupis sur leur socle.
Je sors enfin de l'ombre et de l'oppression des arbres; le Lac des
Lotus achève de se déployer devant moi, faisant de l'espace libre, en
même temps qu'une grande étendue de ciel crépusculaire se dégage à
nouveau sur ma tête. Les premières étoiles s'allument, au fond glacial
du vide. Et c'est le commencement d'une de ces nuits que l'on passe
ici, au milieu de cette région très particulière de Pékin, dans un
excès d'isolement et de silence,--avec, de temps à autre, des coups de
fusil au loin, traversant le calme tragique des palais et des arbres.
Il gèlera tout à l'heure; on la sent venir, la gelée, à l'âpreté de
l'air qui cingle la figure.
Le lac jadis invisible, le Lac des Lotus qui doit être en effet,
durant la saison des fleurs, le merveilleux champ de calices roses
décrit par les poètes de la Chine, ne représente plus, en cette fin
d'octobre, qu'un triste marécage, recouvert de feuilles roussies, et
duquel monte à cette heure une buée hivernale comme un nuage qui
traînerait sur les roseaux morts.
Ma demeure est de l'autre côté de ce lac, et j'arrive au grand Pont de
Marbre qui le franchit d'une courbe superbe, d'une courbe encore toute
blanche, malgré l'envahissement des obscurités grises ou noires.
En cet endroit, comme je m'y attendais, une senteur cadavérique
s'élève tout à coup dans l'air glacé.--Et je connais depuis une
semaine le personnage qui me l'envoie: en robe bleue, les bras
étendus, couché le nez dans les vases de la rive et montrant sa nuque
où le crâne s'ouvre. De même que je devine, dans le fouillis épeurant
des herbes, son camarade qui, à dix pas plus loin, gît le ventre en
l'air.
Une fois passé ce beau et solitaire Pont de Marbre, à travers le pâle
nuage dont les eaux se sont enveloppées, je serai presque arrivé à mon
logis. Il y aura d'abord à ma gauche un portail de faïence, gardé par
deux sentinelles allemandes,--deux êtres vivants que je ne suis pas
fâché de savoir bientôt sur ma route, et qui, s'ils y voient encore,
me salueront de l'arme avec un ensemble automatique; ce sera l'entrée
des jardins au fond desquels réside le feld-maréchal de Waldersee,
dans un palais de l'Impératrice.
Et, deux cents mètres plus loin, après avoir traversé d'autres
portails et des ruines, je rencontrerai une brèche fraîchement ouverte
dans un vieux mur: ce sera mon entrée à moi, gardée par un soldat de
chez nous, un chasseur d'Afrique. Un autre palais de l'Impératrice est
là très caché par des enclos et se perdant un peu sous bois, un palais
frêle, tout en découpures et en vitrages. Alors je pousserai une porte
de verre, peinturlurée de lotus roses, et retrouverai la féerie de
chaque soir: sous des arceaux d'ébène prodigieusement sculptés et sur
des tapis jaunes, l'éclat des inappréciables porcelaines, des
cloisonnés, des laques, et des soies impériales traversées de chimères
d'or...
IX
Il est presque nuit close, quand je rentre au logis. Les grands
brasiers de chaque soir sont allumés déjà dans les fours souterrains,
et une douce chaleur commence de monter du sol, à travers l'épaisseur
des tapis jaune d'or. On a maintenant des impressions de chez soi, de
bien-être et de confortable dans ce palais qui nous avait fait le
premier jour un accueil mortel.
Je dîne comme d'habitude à la petite table d'ébène un peu perdue dans
la longue galerie aux fonds obscurs, en compagnie de mon camarade le
capitaine C..., qui a découvert dans la journée de nouveaux bibelots
merveilleux et les a fait momentanément placer ici pour en jouir au
moins un soir.
* * * * *
C'est d'abord un nouveau trône, d'un style que nous ne connaissions
pas; des écrans de taille colossale, qui posent sur des socles d'ébène
et représentent des oiseaux étincelants livrant bataille à des singes,
parmi des fleurs de rêve; des girandoles qui dormaient depuis le
XVIIIe siècle dans leurs caisses capitonnées de soie jaune, et qui
maintenant descendent de nos arceaux ajourés, retombent en pluie de
perles et d'émail au-dessus de nos têtes,--et tant d'autres
indescriptibles choses, ajoutées depuis aujourd'hui à la profusion de
nos richesses d'art lointain.
Mais c'est la dernière fois que nous jouissons de notre galerie dans
son intégrité et sa profondeur; demain il va falloir d'abord renvoyer
et étiqueter parmi les réserves la plupart de ces objets qui amusaient
nos yeux, et puis tout en réservant un salon convenable pour le
général, qui doit hiverner ici, faire couper, en plusieurs places,
cette aile de palais par des cloisons légères, y préparer des
logements et des bureaux pour l'état-major.--Et ce sera la besogne du
capitaine C..., qui est ici improvisé architecte et intendant suprême,
tandis que je reste, moi, l'hôte de passage, ayant voix consultative
seulement.
* * * * *
Donc, ce soir, c'est le dernier tableau et l'apogée de notre petite
fantasmagorie impériale, aussi allons-nous prolonger la veillée plus
que de coutume. Et, ayant eu pour une fois l'enfantillage de revêtir
les somptueuses robes asiatiques, nous nous étendons sur des coussins
dorés, appelant à notre aide l'opium, très favorable aux imaginations
un peu lasses et blasées, ainsi que les nôtres ont malheureusement
commencé d'être... Hélas! combien notre solitude dans ce palais nous
eût semblé magique, sans le secours d'aucun avatar, quelques années
plus tôt!...
C'est un opium exquis, il va sans dire, dont la fumée, tournant en
petites spirales rapides, a tout de suite fait d'alourdir l'air en
l'embaumant. Par degrés, il nous apportera l'extase chinoise, l'oubli,
l'allègement, l'impondérabilité, la jeunesse.
* * * * *
Absolu silence au dehors, car le poste des soldats--d'ailleurs
endormis--est fort loin de nous; absolu silence, cours désertes où il
gèle, et nuit noire. La galerie, dont les extrémités se perdent dans
l'imprécision obscure, devient de plus en plus tiède; la chaleur des
fours souterrains s'y appesantit, entre ces parois de vitres et de
papier collé qui seraient si frêles pour nous garantir des surprises
de l'extérieur, mais qui font les salles si hermétiquement closes et
propices à l'intoxication par les parfums.
Étendus très mollement sur des épaisseurs soyeuses, nous regardons
fuir le plafond, l'enfilade des arceaux de bois précieux sculptés en
dentelles, d'où retombent les lanternes ruisselantes de perles. Des
chimères d'or brillent discrètement çà et là sur des soies jaunes et
vertes aux replis lourds. Les hauts paravents, les hauts écrans de
cloisonné, de laque ou d'ébène, qui sont le grand luxe de la Chine,
font partout des recoins, des cachettes de luxe et de mystère, peuplés
de potiches, de bronzes, de monstres aux yeux de jade qui observent en
louchant...
Absolu silence. Mais, dans le lointain, par intervalles, quelqu'un de
ces coups de feu qui ne manquent jamais de ponctuer ici la torpeur
nocturne, ou bien un cri d'alarme, un cri de détresse: escarmouches
entre postes européens et rôdeurs chinois; sentinelles, effarées par
les cadavres et par la nuit, qui tirent peut-être sur des ombres.
Aux premiers plans qu'éclaire notre lampe, les seules choses très
lumineuses, dont le dessin et les couleurs se gravent, comme par
obsession, dans nos yeux maintenant immobilisés, sont quatre
brûle-parfums géants, de forme hiératique, en cloisonné adorablement
bleu, qui posent sur des éléphants d'or. Ils se détachent, précis, en
avant de panneaux en laque noire, semés d'une envolée de longues ailes
blanches, traversés d'une fuite éperdue de grands oiseaux dont chaque
plume est faite d'une nacre différente. Sans doute notre lampe
faiblit, car, en dehors de ces choses proches, la magnificence du lieu
ne se voit presque plus, s'indique plutôt à notre souvenir--par la
silhouette rare de quelque vase de cinq cents ans, par le reflet de
quelque inimitable soierie, ou l'éclat d'un émail...
* * * * *
Très tard la fumée de l'opium nous tient en éveil, dans un état lucide
et confus à la fois. Et nous n'avions jamais à ce point compris l'art
chinois; c'est vraiment ce soir, dirait-on, qu'il nous est révélé.
D'abord, nous en ignorions, comme tout le monde, la grandeur presque
terrible, avant d'avoir connu cette «Ville impériale», avant d'avoir
aperçu le palais muré des Fils du Ciel; et, à cette heure nocturne,
dans la galerie surchauffée, au milieu de la fumée odorante épandue en
nuage, l'impression qui nous reste des grands temples sombres, des
grandes toitures d'émail jaune couronnant l'énormité titanesque des
terrasses de marbre, s'exalte jusqu'à de l'admiration subjuguée,
jusqu'à du respect et de l'effroi...
Et puis, même dans les mille détails des broderies, des ciselures,
dont la profusion ici nous entoure, combien cet art est habile et
juste, qui, pour rendre la grâce des fleurs, en exagère ainsi les
poses languissantes ou superbes, le coloris violent ou délicieusement
pâle, et qui, pour attester la férocité des êtres quels qu'ils soient,
voire des moindres papillons ou libellules, leur fait à tous des
griffes, des cornes, des rictus affreux et de gros yeux louches!...
Elles ont raison, les broderies de nos coussins: c'est cela, les
roses, les lotus, les chrysanthèmes! Et, quant aux insectes,
scarabées, mouches ou phalènes, ils sont bien tels que ces horribles
petites bêtes peintes en reliefs d'or sur nos éventails de cour...
* * * * *
Dans un anéantissement physique très particulier, qui laisse se
libérer l'esprit (à Bénarès, peut-être dirait-on: se dégager le corps
astral), tout nous paraît facile, amusant, dans ce palais, et ailleurs
dans le monde entier. Nous nous félicitons d'être venus habiter la
«Ville jaune» à un instant unique de l'histoire de la Chine, à un
instant où tout est ouvert et où nous sommes encore presque seuls,
libres dans nos fantaisies et nos curiosités. La vie nous semble avoir
des lendemains remplis de circonstances intéressantes, et même
nouvelles. En causant, nous trouvons des suites de mots, des formules,
des images rendant enfin l'inexprimable, l'en-dessous des choses, ce
qui n'avait jamais pu être dit. Les désespérances, les grandes
angoisses que l'on traînait partout comme le boulet des bagnes, sont
incontestablement atténuées.
Quant aux petits ennuis de la minute présente, aux petits agacements,
ils n'existent plus... Par exemple, à travers les glaces de la
galerie, quand nous apercevons, dans le lointain du palais de verre,
un pâle fanal de mauvais aloi qui se promène, nous disons, sans que
cela nous agite aucunement:
--Tiens! encore les voleurs! Ils doivent pourtant nous voir. Demain il
faudra songer à refaire une battue!
Et nous jugeons indifférent, confortable même, que des vitres seules
séparent nos coussins, nos soies impériales, du froid, de
l'horreur,--des entours où les cadavres, à cette heure tardive, se
recouvrent de gelée blanche, dans les ruines.
X
Jeudi 25 octobre.
En compagnie du chat, j'ai travaillé tout le jour dans la solitude de
mon palais de la Rotonde que j'avais déserté hier.
A l'heure où le soleil rouge du soir s'enfonce derrière le Lac des
Lotus, mes deux serviteurs, comme d'habitude, viennent me chercher.
Mais, le Pont de Marbre franchi, nous passons cette fois sans nous
arrêter devant la brèche qui mène à mon fragile palais du Nord. Nous
avons à sortir de nos quartiers, à travers la poussière et les ruines,
car je dois faire visite à monseigneur Favier, évêque de Pékin,--qui
habite dans notre voisinage, en dehors, mais tout près de la «Ville
impériale».