Sur les côtés, des temples secondaires, dont les murailles de laque et

d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue,

renferment les pièces démontées des énormes catafalques, et les

emblèmes, les objets sacrés pour l'accomplissement des rites

funéraires. Là, tout est incompréhensible et d'aspect effroyable; on

se sent profondément étranger à l'énigme des formes et des symboles.

Enfin, dans la dernière cour, sur une terrasse de marbre blanc, où

sont postées en faction des biches de bronze, le palais des Ancêtres

dresse sa façade aux ors ternis et sa haute toiture de faïence jaune.

* * * * *

C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fané,

mourant, passé au rougeâtre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes

mystérieuses, dont les doubles battants somptueux ont été scellés de

cachets à la cire. Au milieu, sont restées les tables sur lesquelles

on posait pieusement les repas pour les Mânes des ancêtres--et où, le

jour de la prise de la «Ville jaune», nos soldats qui avaient faim

furent heureux de trouver toute servie une collation imprévue. Et à

chaque extrémité de la salle sonore, des carillons et des instruments

à cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-être jamais plus, de

faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant

des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux fermés;

carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre

et de jade suspendues par des chaînes d'or, et tous deux surmontés de

grandes bêtes fantastiques, qui déploient leurs ailes d'or, dans la

pénombre éternelle, vers les plafonds d'or.

Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons,

contenant des collections de peintures anciennes roulées sur des

bâtons d'ébène ou d'ivoire et enveloppées dans des soies impériales.

Il en est de merveilleuses,--révélation d'un art chinois que l'on ne

soupçonne guère en Occident, d'un art au moins égal au nôtre, bien que

profondément dissemblable. Portraits d'empereurs en chasse ou en

rêverie solitaire dans des forêts, dans des sites sauvages qui donnent

l'effroi et le nostalgique désir de la nature d'autrefois, du monde

inviolé des rochers, et des arbres. Portraits d'impératrices mortes,

peints à l'aquarelle sur des soies bises, et rappelant un peu la grâce

candide des Primitifs italiens; portraits pâles, pâles, presque

incolores, comme si c'étaient plutôt des reflets de personnes,

vaguement fixés et prêts à fuir; la perfection du modelé, obtenue avec

rien, mais toute l'intensité concentrée dans les yeux que _l'on sent

ressemblants_ et qui vous font vivre, pour une étrange minute, face à

face avec des princesses passées, endormies depuis des siècles sous

les mausolées prodigieux... Et toutes ces peintures étaient des choses

sacro-saintes, que jamais les Européens n'avaient vues, dont ils ne se

doutaient même pas.

* * * * *

D'autres rouleaux, tout en longueur, qui, déployés sur les dalles, ont

bien six ou huit mètres, représentent des cortèges, des réceptions à

la Cour, des défilés d'ambassades, de cavaliers, d'armées,

d'étendards: milliers de petits bonshommes dont les vêtements, les

broderies, les armes supporteraient qu'on les regardât à la loupe.

L'histoire du costume et du cérémonial chinois à travers les âges

tient tout entière dans ces précieuses miniatures.--Nous y trouvons

même la réception, par je ne sais quel empereur, d'une ambassade de

Louis XIV: petits personnages aux figures très françaises, habillés

comme pour se pavaner à Versailles, avec la perruque à l'instar du

Roi-Soleil.

* * * * *

Dans le fond du temple, les neuf portes magnifiques, aux battants

scellés, ferment les autels mortuaires de neuf empereurs. On veut bien

briser pour moi les cachets de cire rouge et déchirer les bandelettes

de toile à l'une de ces entrées si défendues, et je pénètre dans un

des sanctuaires très sacrés,--celui du grand empereur Kouang-Su, dont

la gloire resplendissait au commencement du XVIIIe siècle. Un sergent

m'accompagne par ordre dans cette profanation, tenant à la main une

bougie allumée qui semble brûler ici à regret, dans l'air plus rare et

le froid du sépulcre.

Le temple était déjà bien sombre; mais à présent c'est la nuit noire,

et on dirait qu'on a jeté de la terre et de la cendre sur les choses:

toujours cette poussière, qui s'accumule sans trêve sur Pékin, comme

un indice de vétusté et de mort. Passant de la lumière du jour, si

amortie qu'elle soit, à la lueur d'une petite bougie effarée dans des

ténèbres, on y voit d'abord confusément, et il y a une hésitation de

la première minute, surtout si le lieu est saisissant par lui-même.

J'ai devant moi un escalier de quelques marches, montant à une sorte

de tabernacle qui me paraît chargé d'objets d'un art presque inconnu.

Et, à droite et à gauche, fermés par des serrures compliquées, sont

des bahuts austères, en laque noir, dont il m'est permis de visiter

l'intérieur: dans leurs compartiments, dans leurs doubles fonds à

secret, ont été ensevelis par centaines les cachets impériaux de ce

souverain, lourds cachets frappés pour toutes les circonstances de sa

vie et tous les actes de son règne, en blocs d'onyx, de jade ou d'or;

reliques sans prix auxquelles on ne devait plus toucher après les

funérailles et qui dormaient là depuis deux fois cent ans.

Je monte ensuite au tabernacle, et le sergent promène sa petite bougie

devant les merveilles qui sont là, sceptres de jade, vases aux formes

d'une simplicité étrange et exquise, ou d'une complication déroutante,

en jade sombre, en jade blême, en cloisonné sur or, ou en or massif...

Et derrière cet autel, dans un recul d'obscurité, une grande figure,

que je n'avais pas aperçue encore, me suit d'un regard oblique entre

deux rideaux de soie jaune impérial, dont tous les plis sont devenus

presque noirs de poussière: un pâle portrait de l'empereur défunt, un

portrait en pied de grandeur naturelle, si effacé à la lueur de notre

misérable bougie barbare, que l'on dirait l'image d'un fantôme

reflétée dans une glace ternie... Or, quel sacrilège sans nom, aux

yeux de ce mort, l'ouverture par nous des bahuts où reposent ses

cachets, et rien que notre seule présence, dans ce lieu impénétrable

entre tous, au milieu d'une impénétrable ville!...

Quand tout est soigneusement refermé, quand on a remis en place les

scellés de cire rouge et rendu le pâle reflet du vieil empereur à son

silence, à ses ténèbres habituelles, j'ai hâte de sortir du froid

tombal qu'il fait ici, de respirer plus d'air, de retrouver sur la

terrasse, à côté des bêtes de bronze, un peu du soleil d'automne

filtré entre les branches des cèdres.

Je vais aujourd'hui déjeuner à l'extrême nord du bois impérial, invité

par des officiers français qui sont logés là, au «Temple des vers à

soie». Et chez eux, c'est encore un admirable vieux sanctuaire,

précédé de cours pompeuses, où des vases de bronze décorent des

terrasses de marbre.--Un monde de temples et de palais dans la

verdure, cette «Ville jaune». Jusqu'au mois dernier, les voyageurs qui

croyaient visiter la Chine et pour qui tout cela restait muré,

interdit, vraiment ne pouvaient rien imaginer du Pékin merveilleux que

la guerre vient de nous ouvrir.

* * * * *

Quand, vers deux heures, je reprends le chemin de mon palais de la

Rotonde, un brûlant soleil rayonne sur les cèdres noirs, sur les

saules qui s'effeuillent; comme en été, on recherche l'ombre. Et, près

de ma porte, à l'entrée du Pont de Marbre, mes mornes voisins, les

deux cadavres en robe bleue qui gisent parmi les lotus, baignent dans

une ironique splendeur de lumière.

Après que les soldats de garde ont refermé derrière moi l'espèce de

poterne basse par où l'on accède à mes jardins suspendus, me voici de

nouveau seul dans le silence,--jusqu'à l'heure où les rayons de ce

soleil, tombant plus obliques et plus rougis sur ma table à écrire,

m'annonceront le triste soir.

* * * * *

A peine suis-je installé au travail qu'un petit coup de tête amical,

discrètement frappé contre ma jambe pour appeler mon attention,

m'annonce la visite du chat.--Je l'avais d'ailleurs prévue, cette

visite, et je dois m'attendre à la recevoir à présent chaque jour.

Une heure passe, dans un calme idéal, traversé tout au plus de deux ou

trois cris de corbeau. Et puis j'entends, au pied de mon rempart, un

galop de cavalerie, très bruyant sur les dalles de pierre de la route:

c'est le feld-maréchal de Waldersee, suivi d'une escorte de soldats

portant des fanions au bout de leurs lances. Il rentre chez lui, dans

le palais qu'il habite non loin d'ici, et qui est la plus somptueuse

de toutes les résidences de l'Impératrice. Je suis des yeux sur le

Pont de Marbre la chevauchée qui s'éloigne, tourne à gauche, se perd

derrière les arbres. Et le silence aussitôt revient, absolu comme

devant.

De temps à autre, je vais me promener sur mes hautes terrasses

dallées, y découvrant chaque fois des choses nouvelles. Au pied de mes

cèdres, il y a d'énormes tam-tams pour appeler les Esprits; il y a des

plates-bandes de chrysanthèmes jaunes et d'oeillets d'Inde jaunes,

auxquels la gelée a laissé quelques fleurs; il y a une sorte de dais,

en faïence et en marbre, abritant un objet d'aspect au premier abord

indéfinissable: l'un des plus gros blocs de jade qui soient au monde,

taillé à l'imitation d'un flot de la mer, avec des monstres luttant au

milieu de l'écume.

Je vais aussi visiter les kiosques déserts, qui sont encore meublés de

trônes d'ébène, de divans et de coussins de soie jaune, et qui

ressemblent à des nids d'amour clandestin.--Sans doute, en effet, la

belle souveraine, vieillie et encore galante, y venait-elle s'isoler

avec ses favoris, dans les soies impériales et la pénombre complice.

* * * * *

Aujourd'hui, en ce palais de rêve, ma seule compagne est la grande

déesse d'albâtre en robe d'or, qui sourit toujours à ses vases brisés

et à ses fleurs fanées; mais son temple, où n'entre pas le soleil, est

éternellement glacial et devient obscur avant l'heure.

Maintenant, du reste, c'est décidément le soir: le froid commence de

me prendre, même dans mon kiosque vitré. Le soleil, qui sur notre

France est à son apogée méridienne, ici tombe, tombe, triste boule

rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abîmer derrière

le Lac des Lotus, dans une buée d'hiver.

En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation

comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,--en même

temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'être exilé très

loin, au milieu d'étrangetés qui s'assombrissent.

Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher

pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau.

VI

Mercredi 24 octobre.

Le même soleil radieux se lève sur nos galeries vitrées, et nos

jardins, et nos bois saupoudrés de gelée blanche qui vont de plus en

plus s'effeuillant.

Et chaque jour, c'est la même activité de nos soldats menant leurs

équipes de Chinois qui déblayent la nef gothique; ils séparent avec

soin les merveilles restées intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui

n'est plus qu'irréparables débris. A travers nos cours, le va-et-vient

est continuel, de meubles, de bronzes précieux promenés sur des

brancards; tout cela, inventorié au fur et à mesure, sort de l'église

ou du presbytère, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce

moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais

des Ancêtres, où on le laissera dormir sous scellés.

Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que ça

devient satiété et lassitude. Les plus étonnantes découvertes, faites

au fond des plus vieilles caisses, ont cessé de nous étonner; rien ne

nous plaît plus pour la décoration--oh! si passagère!--de nos

appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies

d'Héliogabale--qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu

de jours, que l'inventaire soit terminé, et que nos longues galeries,

redevenues modestes, soient morcelées en chambres d'officier et en

bureaux.

En fait de découvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de

cadavres: les derniers défenseurs de la «Ville impériale», tombés là,

au fond de leur tranchée suprême, en tas, et restés enchevêtrés dans

leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du

trou, leur ont vidé le thorax, mangé les intestins et les yeux; dans

un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des

épines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de

vêtements. Presque tous ont gardé leurs souliers, mais ils n'ont plus

de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois

évidemment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalpé ces

morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour

hommes étant en honneur à Pékin, tous les cadavres qui gisent dans nos

environs ont la natte arrachée avec la peau et laissent voir le blanc

de leur crâne.

* * * * *

Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journée notre

«palais du Nord», ayant à me rendre dans le quartier des Européens,

auprès de notre ministre. A la légation d'Espagne, où il a été

recueilli, il est toujours alité, mais convalescent, et je pourrai lui

faire enfin les communications dont j'ai été chargé par l'amiral.

Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la

«Ville impériale», que je n'étais sorti de notre solitude superbe. Et

quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises

dans les rues banales de la «Ville tartare», dans le Pékin de tout le

monde, dans le Pékin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprécie

mieux l'étrangeté unique de notre grand bois, de notre grand lac, et

de nos splendeurs défendues.

Cette ville du peuple cependant paraît déjà moins funèbre que le jour

de mon arrivée, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les

gens ont commencé à revenir; en ce moment Pékin se repeuple; même dans

les quartiers les plus détruits, des boutiques sont rouvertes, on

rebâtit des maisons, et déjà se reprennent les humbles et comiques

petits métiers exercés le long des rues, sur des tables, sous des

tentes, sous des parasols,--à ce chaud soleil de l'automne chinois,

ami des myriades de pauvres hères qui n'ont pas de feu.

VII

AU TEMPLE DES LAMAS

Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pékin et l'un des

plus singuliers du monde, contient à profusion des merveilles

d'ancienne orfèvrerie chinoise et d'inestimables bibliothèques.

On l'a très peu vu, ce temple précieux, bien qu'il ait duré des

siècles. Avant l'invasion européenne de cette année, l'accès en était

strictement interdit aux «barbares d'Occident». Et depuis que les

alliés sont maîtres de Pékin, on n'y est guère allé non plus; il a

pour sauvegarde sa situation même, contre l'angle de la muraille

tartare, dans une partie tout à fait morte de cette ville--qui se

meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche

par branche les vieux arbres.

Quand j'y viens aujourd'hui en pèlerinage avec les membres de la

légation de France, nous y pénétrons tous pour la première fois de

notre vie.

Pour nous y rendre, sous le vent glacé et l'éternelle poussière, nous

avons d'abord traversé le «marché de l'Est», trois ou quatre

kilomètres d'un Pékin insolite et lamentable, un Pékin de crise et de

déroute, où tout se vend par terre, étalé sur les immondices et sur la

cendre. A la guenille et à la ferraille se mêlent d'introuvables

choses, que des générations de mandarins s'étaient pieusement

transmises; les vieux palais détruits ont vomi là, comme les maisons

de pauvres, leur plus étonnant contenu séculaire; des débris sordides

et des débris merveilleux; à côté d'une loque empestée, un bibelot de

trois mille ans. Le long des maisons, à perte de vue, pendent à des

clous des défroques de morts et de mortes, formant une boutique à la

toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de

Mongolie, volées chez des riches; des costumes clinquants de

courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant

appartenu à des grandes dames disparues. La populace chinoise--qui

aura cent fois plus fait que l'invasion des alliés pour le pillage,

l'incendie et la destruction de Pékin,--la basse populace uniformément

sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches,

grouille, pullule là dedans, innombrable et pressée, soulevant la

poussière et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drôles à

longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques

piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines

admirables, dans la hâte de s'en défaire et la peur d'être pris.

* * * * *

Cependant le silence se fait par degrés, à mesure que nous approchons

du but de notre course; aux rues agitées, aux rues encombrées,

succèdent peu à peu les rues mortes de vieillesse, où il n'y a plus de

passants; l'herbe verdit au seuil des portes et on voit, au-dessus des

murs abandonnés, monter des arbres aux branches noueuses comme de

vieux bras.

Nous mettons pied à terre devant un portail croulant, qui semble

donner sur un parc pour promenades de fantômes,--et c'est, cela,

l'entrée du temple.

Quel accueil nous fera-t-on dans cet enclos de mystère? Nous n'en

savons rien, et d'abord il n'y a personne pour nous recevoir.

Mais le chef des lamas paraît bientôt, avec des saluts, apportant ses

clefs, et nous le suivons à travers le petit parc funèbre.

Robe violette et chevelure rasée, figure de vieille cire, à la fois

souriante, épeurée et hostile, il nous conduit à un second portail

ouvrant sur une immense cour dallée de pierres blanches, que les

premiers bâtiments du temple entourent de leurs murs compliqués,

fouillés, de leurs toits courbes et griffus, de leurs masses

inquiétantes et hermétiquement fermées,--tout cela couleur d'ocre et

de rouille, avec des reflets d'or jetés sur le haut des tuiles par le

triste soleil du soir.

La cour est déserte, et l'herbe des ruines, il va sans dire, croît

entre ses dalles. Et sur des estrades de marbre blanc, devant les

portes closes de ces grands temples rouillés par les siècles, sont

rangés des «moulins-à-prières» sortes de troncs de cône en bronze

gravés de signes secrets, que l'on fait tourner, tourner, en murmurant

des paroles inintelligibles pour les hommes de nos jours...

Dans la vieille Asie, notre aïeule, il m'est arrivé de pénétrer au

fond de bien des sanctuaires sans âge, et de frémir d'une angoisse

essentiellement indéfinissable, devant des symboles au sens depuis des

siècles perdu. Mais cette sorte d'angoisse-là jamais ne s'était

compliquée d'autant de mélancolie que ce soir, par ce vent froid, dans

la solitude, dans le délabrement de cette cour, sur ces pavés blancs

et ces herbes, entre ces mystérieuses façades couleur d'ocre et de

rouille, devant la muette rangée de ces moulins-à-prière.

* * * * *

De jeunes lamas, venus sans bruit comme des ombres, apparaissent l'un

après l'autre derrière nous; même des enfants lamas,--car on commence

de les instruire tout petits dans ces rites millénaires que personne

ne comprend plus.

Ils sont jeunes, mais ils n'ont aucune jeunesse d'aspect; la sénilité

est sur eux, irrémédiable, avec je ne sais quelle hébétude mystique;

leurs regards ont l'air de venir du fond des siècles et de s'être

ternis en route. Pauvreté ou renoncement, leurs robes jaunes ne sont

plus que des loques décolorées, sur leurs maigres corps. On les dirait

tous, costumes et visages, saupoudrés de la cendre du temps, comme

leur culte et comme leur sanctuaire.

Ils veulent bien nous montrer, dans ces grands bâtiments aujourd'hui

anéantis, tout ce que nous désirons voir,--et on commence par les

salles d'étude, où se sont lentement formées tant de générations de

prêtres figés et obscurs.

En y regardant de près, on s'aperçoit que toutes ces murailles, à

présent couleur de métal oxydé, ont été jadis chamarrées de dessins

éclatants, de laques et de dorures; pour les unifier ainsi dans des

tons de vieux bronze, il a fallu une suite indéfinie d'étés brûlants

et d'hivers glacés, avec toujours cette poussière, cette poussière

incessante, soufflée sur Pékin par les déserts de Mongolie.

Elles sont très sombres, leurs salles d'étude,--et le contraire nous

eût surpris; cela explique d'ailleurs leurs yeux bombés dans leurs

paupières fanées. Très sombres, mais immenses, somptueuses encore

malgré la décrépitude, et conçues dans des proportions grandioses,

comme tous les monuments anciens de cette ville, qui fut en son temps

la plus magnifique du monde. Les hauts plafonds, où s'enroulent des

chimères d'or, sont soutenus par des colonnes de laque. Les petits

sièges pour les étudiants, les petits pupitres sculptés s'alignent par

centaines, usés, rongés, déformés sous les frottements humains. Des

dieux en robe dorée, assis dans les coins, brillent de reflets

atténués. Des tentures murales, d'un travail ancien et sans prix,

représentent, parmi des nuages, les béatitudes des paradis du Néant.

Et les bibliothèques débordent de manuscrits, les uns ayant forme de

livre, les autres en grands rouleaux, enveloppés dans des soies

éteintes.

On nous montre ensuite un premier temple,--et c'est un chatoiement

d'ors aussitôt que la porte s'ouvre. Des ors discrets, ayant ces tons

chauds et un peu rouges que les laques prennent au cours des siècles.

Trois autels d'or, où trônent, au milieu d'une pléiade de petits dieux

d'or tous pareils entre eux, trois grands dieux d'or aux paupières

baissées. Toutes pareilles aussi, en leur raideur archaïque, les

gerbes de fleurs d'or plantées dans les vases d'or qui s'alignent

devant ces autels. Du reste, la répétition, la multiplication obstinée

des mêmes choses, des mêmes attitudes et des mêmes visages est un des

caractères de l'art immuable des pagodes. Ainsi que dans tous les

temples d'autrefois, il n'y a aucune ouverture pour la lumière;

seules, les lueurs glissées dans l'entre-bâillement des portes

éclairent par en dessous le sourire des grandes idoles assises et

l'enlacement des chimères qui se contournent dans les nuages du

plafond. Rien n'a été touché, rien n'a été enlevé, pas même les

cloisonnés admirables où brûlent des baguettes parfumées; évidemment

on a ignoré ce lieu, on y est à peine venu.

Derrière ce temple, derrière ses dépendances poussiéreuses et déjà

pleines d'ombre, où sont figurés les supplices de l'enfer bouddhique,

les lamas nous conduisent dans une seconde cour aux dalles blanches,

en tout semblable à la première; même délabrement et même solitude,

entre les mêmes murailles aux nuances de cuivre et de rouille.

Après cette seconde cour, un second temple, tellement identique au

premier, tellement, qu'on se demande si on n'est pas le jouet de

quelque illusion, dans ce domaine des Esprits étranges: mêmes figures

et mêmes sourires, aux mêmes places; mêmes bouquets dorés dans des

vases d'or; reproduction patiente et servile des mêmes magnificences.

Après ce second temple, une troisième cour, encore pareille aux deux

autres, avec un troisième temple qui se dresse au fond, pareil aux

deux premiers! Toute pareille, cette cour, avec la même herbe de

cimetière entre ses dalles usées. Mais le soleil plus bas n'éclaire

plus que le faîte extrême des toits de faïence, les mille petits

monstres d'émail jaune qui ont l'air de se poursuivre sur la courbure

des tuiles. On frissonne de froid, le vent devenu plus âpre. Et les

pigeons qui nichent aux corniches sculptées s'agitent déjà pour leur

couchage, tandis que s'éveillent des hiboux silencieux qui commencent

à tournoyer.

Les derniers jours de Pékin · 第 7 / 17 段