dans une grande salle sombre et dont les fenêtres scellées prennent
demi-jour par des carreaux en papier de riz, sur quelque petit préau
funèbre, sans doute muré de triples murs. Le lit-alcôve, large et bas,
qui semble creusé dans la profondeur d'une paroi épaisse comme un
rempart, a des rideaux et une couverture en soie d'un bleu couleur de
nuit. Point de sièges, d'ailleurs il y en aurait à peine la place;
point de livres non plus, et on y verrait à peine pour lire. Sur des
coffres en bois noir, qui servent de tables, posent des bibelots
mélancoliques, enfermés dans des guérites de verre: petits vases en
bronze ou en jade, contenant des bouquets artificiels très rigides,
aux pétales de nacre et d'ivoire. Et une couche de poussière, sur
toutes ces choses, témoigne que l'on n'habite plus.
Au premier aspect rien ne précise un lieu ni une époque,--à moins que
peut-être, au-dessus des rideaux de ce lit mystérieux et quasi
funéraire, dans le couronnement d'ébène, la finesse merveilleuse des
sculptures ne révèle des patiences chinoises. Ailleurs cependant tout
est sobre, morne, conçu en lignes droites et austères.
Où donc sommes-nous, dans quelle demeure lointaine, fermée,
clandestine?
Est-ce de nos jours que quelqu'un vivait ici, ou bien était-ce dans le
recul des temps? Depuis combien d'heures--ou combien de
siècles--est-il parti, et qui pouvait-il bien être, l'hôte de la
chambre abandonnée?...
Quelque rêveur très triste évidemment, pour avoir choisi ce recoin
d'ombre, et très raffiné aussi, pour avoir laissé derrière lui cette
senteur distinguée, et très las, pour s'être complu dans cette terne
simplicité et ce crépuscule éternel.
Vraiment on se sent étouffé par ces trop petites fenêtres, aux
carreaux voilés de papier soyeux, qui n'ont pu jamais s'ouvrir pour le
soleil ni pour l'air, puisqu'elles sont partout scellées dans le mur.
Et puis, on repense à tout ce qu'il a fallu faire de chemin et
rencontrer d'obstacles, avant d'arriver ici, et cela inquiète.
D'abord, la grande muraille noire, la muraille babylonienne, les
remparts surhumains d'une ville de plus de dix lieues de
tour,--aujourd'hui en ruines et en décombres, à moitié vidée et semée
de cadavres. Ensuite une seconde muraille, peinte en rouge sombre de
sang, qui forme une autre ville forte, enfermée dans la première.
Ensuite une troisième muraille, plus magnifique, mais de la même
couleur sanglante,--muraille du grand mystère celle-ci, et que jamais,
avant ces jours de guerre et d'effondrement, jamais aucun Européen
n'avait franchie; nous avons dû aujourd'hui nous y arrêter plus d'une
heure, malgré les permis signés et contresignés; à travers les
serrures d'une porte farouche, qu'un piquet de soldats entourait et
que des madriers barricadaient par derrière comme en temps de siège,
il a fallu menacer, parlementer longuement, avec des gardiens
intérieurs qui voulaient se dérober et fuir. Une fois ouverts les
battants lourds, bardés de ferrures, une autre muraille encore est
apparue, séparée de la précédente par un chemin de ronde, où gisaient
des lambeaux de vêtements et où des chiens traînaient des os de
mort,--nouvelle muraille toujours du même rouge, mais encore plus
somptueuse, couronnée, sur toute sa longueur infinie, par des
ornements cornus et des monstres en faïence jaune d'or. Et enfin, ce
dernier rempart traversé, des vieux personnages imberbes et
singuliers, venus à notre rencontre avec des saluts méfiants, nous ont
guidés à travers un dédale de petites cours, de petits jardins murés
et remurés, où végétaient, entre des rocailles et des potiches, des
arbres centenaires; tout cela séparé, caché, angoissant, tout cela
protégé et hanté par un peuple de monstres, de chimères en bronze ou
en marbre, par mille figures grimaçant la férocité et la haine, par
mille symboles inconnus. Et toujours, dans les murailles rouges au
faîte de faïence jaune, les portes derrière nous se refermaient:
c'était comme dans ces mauvais rêves où des séries de couloirs se
suivent et se resserrent, pour ne vous laisser sortir jamais plus.
Maintenant, après la longue course de cauchemar, on a le sentiment,
rien qu'à contempler le groupe anxieux des personnages qui nous ont
amenés, trottinant sans bruit sur leurs semelles de papier, le
sentiment de quelque profanation suprême et inouïe, que l'on a dû
commettre à leurs yeux en pénétrant dans cette modeste chambre close:
ils sont là, dans l'embrasure de la porte, épiant d'un regard oblique
le moindre de nos gestes, les cauteleux eunuques en robe de soie, et
les maigres mandarins qui portent au bouton rouge de leur coiffure la
triste plume de corbeau. Obligés pourtant de céder, ils ne voulaient
pas; ils cherchaient, avec des ruses, à nous entraîner ailleurs, dans
l'immense labyrinthe de ce palais d'Héliogabale, à nous intéresser aux
grandes salles sombrement luxueuses qui sont plus loin, aux grandes
cours, là-bas, et aux grandes rampes de marbre où nous irons plus
tard, à tout un Versailles colossal et lointain, envahi par une herbe
de cimetière et où l'on n'entend plus que les corbeaux chanter...
Ils ne voulaient absolument pas, et c'est en observant le jeu de leurs
prunelles effarées que nous avons deviné où il fallait venir.
Qui donc habitait là, séquestré derrière tant de murs, tant de murs
plus effroyables mille fois que ceux de toutes nos prisons d'Occident?
Qui pouvait-il bien être, l'homme qui dormait dans ce lit, sous ces
soies d'un bleuâtre nocturne, et, qui, pendant ses rêveries, à la
tombée des soirs, ou bien à l'aube des jours glacés d'hiver pendant
l'oppression de ses réveils, contemplait ces pensifs petits bouquets
sous globe, rangés en symétrie sur les coffres noirs?...
C'était lui, l'invisible empereur fils du Ciel, l'étiolé et
l'enfantin, dont l'empire est plus vaste que notre Europe, et qui
règne comme un vague fantôme sur quatre ou cinq cents millions de
sujets.
De même que s'épuise dans ses veines la sève des ancêtres presque
déifiés, qui s'immobilisèrent trop longtemps au fond de palais plus
sacrés que des temples, de même se rapetisse, dégénère et s'enveloppe
de crépuscule le lieu où il se complaît à vivre. Le cadre immense des
empereurs d'autrefois l'épouvante, et il laisse à l'abandon tout cela;
l'herbe pousse, et les broussailles sauvages, sur les majestueuses
rampes de marbre, dans les grandioses cours; les corbeaux et les
pigeons nichent par centaines aux voûtes dorées des salles de trône,
couvrant de terre et de fiente les tapis somptueusement étranges qu'on
y laisse pourrir. Cet inviolable palais, d'une lieue de tour, qu'on
n'avait jamais vu, dont on ne pouvait rien savoir, rien deviner,
réservait aux Européens, qui viennent d'y entrer pour la première
fois, la surprise d'un délabrement funèbre et d'un silence de
nécropole.
Il n'allait jamais par là, le pâle empereur. Non, ce qui lui seyait à
lui, c'était le quartier des jardinets et des préaux sans vue, le
quartier mièvre par où les eunuques regrettaient de nous avoir fait
passer. Et, c'était, dans un renfoncement craintif, le lit-alcôve, aux
rideaux bleu-nuit.
De petits appartements privés, derrière la chambre morose, se
prolongent avec des airs de souterrains dans la pénombre plus épaisse;
l'ébène y domine; tout y est volontairement sans éclat, même les
tristes bouquets momifiés sous leurs globes. On y trouve un piano aux
notes très douces, que le jeune empereur apprenait à toucher, malgré
ses ongles longs et frêles; un harmonium; une grande boîte à musique
jouant des airs de nostalgie chinoise, avec des sons que l'on dirait
éteints sous les eaux d'un lac.
Et enfin, voici le retiro sans doute le plus cher, étroit et bas comme
une cabine de bord, où s'exagère la fine senteur de thé et de rose
séchée.
Là, devant un soupirail voilé de papier de riz qui tamise des petites
lueurs mortes, un matelas en soie impériale jaune d'or semble garder
l'empreinte d'un corps, habituellement étendu. Il y traîne quelques
livres, quelques papiers intimes. Plaquées au mur, il y a deux ou
trois images de rien, pas même encadrées, représentant des roses
incolores,--et, écrite en chinois, la dernière ordonnance du médecin
pour ce continuel malade.
Qu'était-ce, au fond, que ce rêveur, qui le dira jamais? Quelle vision
déformée lui avait-on léguée des choses de la terre, et des choses
d'au delà, que figurent ici pour lui tant d'épouvantables symboles?
Les empereurs demi-dieux dont il descend faisaient trembler la vieille
Asie, et, devant leur trône, les souverains tributaires venaient de
loin se prosterner, emplissant ce lieu de cortèges et d'étendards dont
nous n'imaginons plus la magnificence; lui, le séquestré et le
solitaire, entre ces mêmes murailles aujourd'hui silencieuses, comment
et sous quels aspects de fantasmagorie qui s'efface gardait-il en
soi-même l'empreinte des passés prodigieux?
Et quel désarroi sans doute, dans l'insondable petit cerveau, depuis
que vient de s'accomplir le forfait sans précédent, que ses plus
folles terreurs n'auraient jamais su prévoir: le palais aux triples
murs, violé jusqu'en ses recoins les plus secrets; lui, fils du Ciel,
arraché à la demeure où vingt générations d'ancêtres avaient vécu
inaccessibles; lui, obligé de fuir, et dans sa fuite, de se laisser
regarder, d'agir à la lumière du soleil comme les autres hommes,
peut-être même d'implorer et d'attendre!...
* * * * *
Au moment où nous sortons de la chambre abandonnée, nos ordonnances,
qui s'étaient attardés à dessein derrière nous, se jettent en riant
sur le lit aux rideaux couleur de ciel nocturne, et j'entends l'un
d'eux à la cantonade, avec une voix gaie et l'accent gascon:
--Comme ça au moins, mon vieux, nous pourrons dire que nous nous
sommes couchés dans le lit de l'empereur de Chine!
IV
Lundi 22 octobre.
Des équipes de Chinois--parmi lesquels on nous a prévenus qu'il y a
des espions et des Boxers--entretenant dans notre palais le feu de
deux fours souterrains, nous ont chauffés toute la nuit par en
dessous, plutôt trop. A notre réveil d'ailleurs, c'est comme hier une
illusion d'été, sous nos légères vérandas, aux colonnettes vertes
peinturlurées de lotus roses. Et un soleil tout de suite brûlant monte
et rayonne sur le pèlerinage presque macabre que je vais faire à
cheval, vers l'Ouest, en dehors de la «Ville tartare», à travers le
silence de faubourgs détruits, parmi des ruines et de la cendre.
De ce côté, dans la poussiéreuse campagne, étaient des cimetières
chrétiens qui, même en 1860, n'avaient pas été violés par la populace
jaune. Mais cette fois on s'est acharné contre ces morts, et c'est là
partout le chaos et l'abomination; les plus vieux ossements, les
restes des missionnaires qui dormaient depuis trois siècles, ont été
déterrés, concassés, pilés avec rage, et puis jetés au feu afin
d'anéantir, suivant la croyance chinoise, ce qui pouvait encore y
rester d'âme.--Et il faut être un peu au courant des idées de ce pays
pour comprendre l'énormité de cette suprême insulte, faite du même
coup à toutes nos races occidentales.
Il était singulièrement somptueux, ce cimetière des Pères Jésuites,
qui furent jadis si puissants auprès des empereurs Célestes, et qui
empruntaient, pour leurs propres tombes les emblèmes funéraires des
princes de la Chine. La terre est jonchée à présent de leurs grands
dragons de marbre, de leurs grandes tortues de marbre, de leurs hautes
stèles enroulées de chimères; on a renversé, brisé toutes ces
sculptures, brisé aussi les lourdes pierres des caveaux, et
profondément retourné le sol.
Un plus modeste enclos, près de celui-là, recevait depuis de longues
années les morts des légations européennes. Il a subi la même injure
que le beau cimetière des Jésuites: on a fouillé toutes les fosses,
broyé tous les cadavres, violé même de petits cercueils d'enfant.
Quelques débris humains, quelques morceaux de crâne ou de mâchoires
traînent encore par terre, avec les croix renversées. Et c'est une des
plus poignantes désolations qui se soient jamais étalées devant mes
yeux au soleil d'un radieux matin.
Tout à côté demeuraient des bonnes Soeurs, qui tenaient une école de
petites Chinoises: il ne reste plus de leurs modestes maisons qu'un
amas de briques et de cendres; on a même arraché les arbres de leurs
jardins pour les repiquer la tête en bas, par ironie.
Et voici à peu près leur histoire.
Elles étaient seules, la nuit où un millier de Boxers vinrent hurler à
la mort sous leurs murs, en jouant du gong; alors elles se mirent en
prières dans leur chapelle pour attendre le martyre. Cependant les
clameurs s'apaisèrent, et quand le jour se leva, les alentours étaient
vides; elles purent se sauver à Pékin et s'abriter dans l'enclos de
l'évêché, emmenant le troupeau épouvanté de leurs petites élèves.
Lorsqu'on demanda par la suite aux Boxers: «Comment n'êtes-vous pas
entrés pour les tuer?» Ils répondirent: «C'est que nous avons vu tous
les murs du couvent se garnir de têtes de soldats et de canons de
fusil.» Elles ne durent la vie qu'à cette hallucination des
tortionnaires.
Les puits de leurs jardins dévastés remplissent aujourd'hui le
voisinage d'une odeur de mort. C'étaient trois grands puits ouverts,
larges comme des citernes, fournissant une eau si pure qu'on
l'envoyait de loin chercher pour le service des légations. Les Boxers
les ont comblés jusqu'à la margelle avec les corps mutilés des petits
garçons de l'école des Frères et des familles chrétiennes d'alentour.
Les chiens tout de suite sont venus manger à même l'horrible tas, qui
montait au niveau du sol; mais il y en avait trop; aussi beaucoup de
cette chair est-elle restée, se conservant dans la sécheresse et dans
le froid,--et montrant encore des stigmates de supplice. Telle pauvre
cuisse a été zébrée de coupures, comme ces entailles faites sur les
miches de pain par les boulangers. Telle pauvre main n'a plus
d'ongles. Et voici une femme à qui l'on a tranché, avec quelque
coutelas, une partie intime de son corps pour la lui mettre dans la
bouche, où les chiens l'ont laissée entre les mâchoires béantes... On
dirait du sel, sur ces cadavres, et c'est de la gelée blanche qui n'a
pas fondu dans les affreux replis d'ombre. Le soleil cependant,
l'implacable et clair soleil, détaille les maigreurs, les saillies
d'os, exagère l'horreur des bouches ouvertes, la rigidité des poses
d'angoisse et des contournements d'agonie.
Pas un nuage aujourd'hui; un ciel profond et pâle, d'où tombe une
étincelante lumière.--Et il en sera ainsi tout l'hiver, paraît-il,
même pendant les plus grands froids, les temps sombres,--les pluies,
les neiges étant à Pékin des exceptions très rares.
Après notre bref déjeuner de soldats, servi dans les précieuses
porcelaines, au milieu de la longue galerie vitrée, je quitte notre
«palais du Nord» pour m'installer au travail, sur l'autre rive, dans
ce kiosque dont j'ai fait choix hier matin. Il est environ deux
heures; un vrai soleil d'été, dirait-on, rayonne sur mon chemin
solitaire, sur les blancheurs du Pont de Marbre, sur les vases du lac
et sur les cadavres qui dorment parmi les feuilles gelées des lotus.
A l'entrée du palais de la Rotonde, les hommes de garde m'ouvrent et
referment derrière moi, sans me suivre, les battants de laque rouge.
Je gravis le plan incliné qui mène à l'esplanade, et me voici seul,
largement seul, dans le silence de mon jardin suspendu et de mon
palais étrange.
Pour se rendre à mon cabinet de travail, il faut passer par d'étroits
couloirs aux fines boiseries, qui se contournent dans la pénombre,
entre de vieux arbres et des rocailles très maniérées. Ensuite, c'est
le kiosque inondé de lumière; le beau soleil tombe sur ma table, sur
mes sièges noirs et mes coussins jaune d'or; le beau soleil
mélancolique d'octobre illumine et chauffe ce réduit d'élection, où
l'Impératrice, paraît-il, aimait venir s'asseoir et contempler de haut
son lac tout rose de fleurs.
Contre les vitres, les derniers papillons, les dernières guêpes
battent des ailes, prolongés par cette chaleur de serre. Devant moi,
s'étend ce grand lac impérial, que le Pont de Marbre traverse; sur les
deux rives, des arbres séculaires lui font comme une ceinture de
forêt, d'où s'élèvent des toits compliqués de palais ou de pagodes,
qui sont de merveilleux amas de faïences. Comme dans les paysages
peints sur éventail chinois, il y a, aux tout premiers plans, la
mignardise des rocailles, les petits monstres d'émail d'un kiosque
voisin, et, tranchant sur les lointains clairs, des branches noueuses
qui retombent de quelque vieux cèdre.
Je suis seul, largement et délicieusement seul, et très haut perché,
parmi des splendeurs dévastées et muettes, dans un lieu inaccessible
dont les abords sont gardés par des sentinelles. Parfois, un cri de
corbeau. Ou bien, de loin en loin, le galop d'un cheval, en bas, au
pied du rempart où pose mon habitation frêle: quelque estafette
militaire qui passe. Autrement rien; pas un bruit proche pour troubler
le calme ensoleillé de ma retraite, pas une surprise possible, pas une
visite...
* * * * *
Je travaille depuis une heure, quand un très léger frôlement derrière
moi, du côté des petits couloirs d'entrée, me donne le sentiment de
quelque discrète et gentille présence, et je me retourne: un chat, qui
s'arrête court, une patte en l'air, hésitant, et me regarde bien dans
les yeux, avec un air de dire: «Qui es-tu toi? Et qu'est-ce que tu
fais ici?...»
Je l'appelle tout bas; il répond par un miaulement plaintif,--et je me
remets à écrire, toujours plein de tact avec les chats, sachant très
bien que, pour une première entrevue, il n'y a pas à insister
davantage.
Un très joli chat, blanc et jaune, qui a l'air distingué, élégant et
même grand seigneur.
Un moment après, tout contre ma jambe, le frôlement est renouvelé;
alors je fais descendre avec lenteur, en plusieurs temps, ma main
jusqu'à la petite tête veloutée qui, après un soubresaut, se laisse
caresser, s'abandonne. C'est fini, la connaissance est faite.--Un chat
habitué aux caresses, c'est visible, un familier de l'Impératrice
vraisemblablement. Demain et chaque jour, je prierai mon ordonnance de
lui apporter une collation froide, prise sur mes vivres de campagne.
* * * * *
Elle finit avec le jour, l'illusion d'été, en ces climats. Le soleil,
à l'heure où il s'abaisse, énorme et rouge, derrière le Lac des Lotus,
prend tout à coup son air triste de soleil d'hiver, en même temps
qu'un frisson passe sur les choses et que, soudainement, tout devient
funèbre dans le palais vide. Alors, pour la première fois de la
journée, j'entends des pas qui s'approchent, résonnant au milieu du
silence sur les dalles de l'esplanade: mes serviteurs, Osman et
Renaud, qui viennent me chercher comme ils en ont la consigne; ce sont
d'ailleurs les seuls êtres humains pour qui la porte du rempart,
au-dessous de moi, ait reçu l'ordre de s'ouvrir.
Il fait un froid glacial et la buée de chaque soir commence de former
nuage sur le Lac des Lotus quand nous retraversons le Pont de Marbre,
au crépuscule, pour rentrer chez nous.
* * * * *
Après le souper, par nuit noire, chasse à l'homme, dans les salles et
les cours de notre palais. Les précédentes nuits, à travers la
transparence des vitrages, nous avions aperçu d'inquiétantes petites
lumières--tout de suite éteintes si nous faisions du bruit--circulant
dans les galeries inhabitées et un peu lointaines, comme des feux
follets. Et la battue de ce soir amène la capture de trois inconnus,
arrivée par-dessus les murs avec coutelas et fanal sourd, pour piller
dans les réserves impériales: deux Chinois et un Européen, soldat
d'une nation alliée. Afin de ne pas susciter d'histoires, on se
contente de les mettre dehors, amplement giflés et bâtonnés.
V
Mardi 23 octobre.
Il a gelé plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de
petits cristaux blancs quand nous commençons, dans les galeries et les
dépendances du palais, nos explorations de chaque matin.
Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles
d'école est bondé de caisses; il y a là des réserves de soie et des
réserves de thé; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou
brûle-parfums, empilés jusqu'à hauteur d'homme.
Mais c'est encore l'église qui demeure la mine la plus extraordinaire,
la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens
apportés de la «Ville violette», l'Impératrice y avait fait entasser
tous les cadeaux reçus, il y a deux ans, pour son jubilé. (Et le
défilé des mandarins qui, en cette occasion, apportèrent des présents
à la souveraine avait, paraît-il, une lieue de longueur et dura toute
une journée.)
* * * * *
Dans la nef, dans les bas-côtés, les monceaux de caisses et de boîtes
s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des colonnes. Malgré les bouleversements,
malgré les pillages faits à la hâte par ceux qui nous ont précédés
ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore
des merveilles. Les plus énormes coffres, ceux d'en dessous, préservés
par leur lourdeur même et par les amas de choses qui les recouvraient,
n'ont même pas été ouverts. On s'est attaqué plutôt aux innombrables
bibelots posés par-dessus, et enfermés pour la plupart dans des
guérites de verre ou des écrins de soie jaune: bouquets artificiels en
agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus,
en plumes de martin-pêcheur prodigieusement travaillées; pagodes et
paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres
de patience chinoise, ayant coûté des années de travail, et
aujourd'hui brisées, crevées à coups de baïonnette, les débris de
leurs grandes boîtes de verre jonchant le sol et craquant sous les
pas.
Les robes impériales, en lourde soie, brochées de dragons d'or,
traînent par terre, parmi les cassons de toute espèce. On marche
dessus; on marche sur des ivoires ajourés, sur des vitres, des
broderies, des perles.
* * * * *
Il y a des bronzes millénaires, pour les collections d'antiquités de
l'Impératrice; il y a des paravents que l'on dirait sculptés et brodés
par les génies et les fées; il y a des potiches anciennes, des
cloisonnés, des craquelés, des laques. Et certaines caisses en
dessous, portant l'adresse d'empereurs défunts depuis un siècle,
renferment encore des présents qui étaient venus pour eux des
provinces éloignées et que personne n'avait jamais pris la peine de
déballer. La sacristie enfin de l'étonnante cathédrale contient, dans
des séries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du
théâtre de l'Impératrice, avec leurs coiffures à la mode des vieux
temps chinois.
Cette église, emplie de richesses païennes, a gardé là-haut ses
orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon
camarade et moi, dans la tribune, pour faire à nouveau résonner sous
la voûte des chants de Bach ou d'Hændel, tandis qu'en bas nos
chasseurs d'Afrique, enfoncés jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans
les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au
déblayement.
* * * * *
Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois impérial,
qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les
corbeaux, je m'en vais, de l'autre côté de la «Ville violette»,
visiter le «Palais des ancêtres», gardé aujourd'hui par notre
infanterie de marine, et qui était le saint des saints, le panthéon
des empereurs morts, le temple dont on n'approchait même pas.
C'est dans une région particulièrement ombreuse; en avant de la porte
d'entrée, les arcs de triomphe laqués de vert, de rouge et d'or,
tourmentés et légers sur des pieds frêles, s'emmêlent aux ramures
sombres: les énormes cèdres, les énormes cyprès tordus de vieillesse
abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le
seuil.
* * * * *
Une fois franchie la première enceinte, on en trouve naturellement une
seconde. Toujours à l'ombre froide des vieux arbres, les cours se
succèdent, magnifiquement funèbres, pavées de larges dalles entre
lesquelles pousse une herbe de cimetière; chacun des cèdres, chacun
des cyprès qui jette là son obscurité est entouré à la base d'une
ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculptée. Tout est
saupoudré de milliers de petites aiguilles résineuses qui
éternellement tombent des branches. Des brûle-parfums géants, en
bronze terni par les siècles, posent sur des socles, avec des emblèmes
de mort.
Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vétusté et de mystère.
Et c'est bien un lieu unique, hanté par des mânes d'empereurs chinois.