Le «Lac des Lotus» et le «Pont de Marbre»! Ces deux noms m'étaient

connus depuis longtemps, noms de féerie, désignant des choses _qui ne

pouvaient pas être vues_, mais des choses dont la renommée pourtant

avait traversé les infranchissables murs. Ils évoquaient pour moi des

images de lumière et d'ardente couleur, et ils me surprennent,

prononcés ici dans ce morne désert, sous ce vent glacé.

Le «Lac des Lotus!»... Je me représentais, comme les poètes chinois

l'avaient chanté, une limpidité exquise, avec de grands calices

ouverts à profusion sur l'eau, une sorte de plaine aquatique garnie de

fleurs roses, une étendue toute rose. Et c'est ça! C'est cette vase et

ce triste marais, que recouvrent des feuilles mortes, roussies par les

gelées! Il est du reste infiniment plus grand que je ne pensais, ce

lac creusé de main d'homme, et il s'en va là-bas, là-bas, vers de

nostalgiques rivages, où d'antiques pagodes apparaissent parmi de

vieux arbres, sous le ciel gris.

Le «Pont de Marbre!»... Oui, ce long arceau blanc supporté par une

série de piliers blancs, cette courbure gracieusement excessive, ces

rangées de balustres à tête de monstre, cela répond à l'idée que je

m'en faisais; c'est très somptueux et c'est très chinois.--Je n'avais

cependant pas prévu les deux cadavres, en pleine pourriture sous leurs

robes, qui, à l'entrée de ce pont, gisent parmi les roseaux.

Toutes ces larges feuilles mortes, sur le lac, ce sont bien des

feuilles de lotus; de près, maintenant, je les reconnais, je me

souviens d'avoir jadis beaucoup fréquenté leurs pareilles--mais si

vertes et si fraîches!--sur les étangs de Nagasaki ou de Yeddo. Et il

devait y avoir là en effet une nappe ininterrompue de fleurs roses;

leurs tiges fanées se dressent encore par milliers au-dessus de la

vase.

Mais ils vont sans doute mourir, ces champs de lotus, qui charmaient

depuis des siècles les yeux des empereurs, car leur lac est presque

vide,--et ce sont les alliés qui en ont déversé les eaux dans le canal

de communication entre Pékin et le fleuve, afin de rétablir cette

voie, que les Chinois avaient desséchée par crainte qu'elle ne servît

aux envahisseurs.

Le «Pont de Marbre», tout blanc et solitaire, nous mène sur l'autre

rive du lac, très rétréci en cet endroit, et c'est là que je dois

trouver ce «palais du Nord» où sera ma résidence. Je n'aperçois

d'abord que des enceintes s'enfermant les unes les autres, de grands

portiques brisés, des ruines, encore des ruines et des décombres. Et,

sur ces choses, une lumière morte tombe d'un ciel d'hiver, à travers

l'opacité des nuages pleins de neige.

Au milieu d'un mur gris, une brèche où un chasseur d'Afrique monte la

faction; d'un côté, il y a un chien mort, de l'autre un amas de loques

et de détritus répandant une odeur de cadavre. Et c'est, paraît-il,

l'entrée de mon palais.

Nous sommes noirs de poussière, saupoudrés de neige, nos dents

claquent de froid, quand nous descendons enfin de nos charrettes, dans

une cour encombrée de débris,--où mon camarade l'aide de camp, le

capitaine C..., vient à ma rencontre. Et vraiment on se demanderait, à

de tels abords, si le palais promis n'était pas chimérique.

Au fond de cette cour, cependant, une première apparition de

magnificence. Il y a là une longue galerie vitrée, élégante,

légère,--intacte, à ce qu'il semble, parmi tant de destructions. A

travers les glaces, on voit étinceler des ors, des porcelaines, des

soies impériales traversées de dragons et de nuages... Et c'est bien

un coin de palais, très caché, que rien ne décelait aux alentours.

* * * * *

Oh! notre repas du soir d'arrivée, au milieu des étrangetés de ce

logis! C'est presque dans les ténèbres. Nous sommes assis, mon

camarade et moi, à une table d'ébène, enveloppés dans nos capotes

militaires au collet remonté, grelottant de froid, servis par nos

ordonnances qui tremblent de tous leurs membres. Une pauvre petite

bougie chinoise en cire rouge, fichée sur une bouteille--bougie

ramassée par là, dans les débris de quelque autel d'ancêtres,--nous

éclaire à grand'peine, tourmentée par le vent. Nos assiettes, nos

plats sont des porcelaines inestimables, jaune impérial, marquées au

chiffre d'un fastueux empereur, qui fut contemporain de Louis XV. Mais

notre vin de ration, notre eau trouble--bouillie et rebouillie, par

peur des cadavres qui empoisonnent tous les puits--occupent

d'affreuses bouteilles qui ont pour bouchons des morceaux de pomme de

terre crue taillés au couteau par nos soldats.

La galerie où la scène se passe est très longue, avec des lointains

qui vont se perdre en pleine obscurité et où s'esquissent vaguement

des splendeurs de conte asiatique; elle est partout vitrée jusqu'à

hauteur d'homme, et cette frêle muraille de verre nous sépare seule du

grand noir sinistre, plein de ruines et de cadavres, qui nous

environne: on a le sentiment que les formes errantes du dehors, les

fantômes qu'intéresse notre petite lumière, peuvent de loin nous voir

attablés, et cela inquiète... Au-dessus des glaces, c'est, suivant

l'usage chinois, une série de châssis légers, en papier de riz,

montant jusqu'au plafond--d'où retombent ici, comme des dentelles, de

merveilleuses sculptures d'ébène; mais ce papier de riz est déchiré,

crevé de toutes parts, laissant passer sur nous les souffles

mortellement froids de la nuit. Nos pieds gelés posent sur des tapis

impérial..., jaunes, à haute laine, où s'enroulent des dragons à cinq

griffes. A côté de nous brillent doucement, à la lueur de notre bout

de bougie qui va finir, des brûle-parfums gigantesques, en cloisonné

d'un bleu inimitable d'autrefois, montés sur des éléphants d'or; des

écrans d'une fantaisie extravagante et magnifique; des phénix d'émail

éployant leurs longues ailes; des trônes, des monstres, des choses

sans âge et sans prix. Et nous sommes là, nous, inélégants, pleins de

poussière, traînés, salis,--l'air de grossiers barbares, installés en

intrus chez des fées.

Ce que devait être cette galerie, il y a trois mois à peine! Quand, au

lieu du silence et de la mort, c'était la vie, les musiques et les

fleurs; quand la foule des gens de cour ou des domestiques en robe de

soie peuplait ces abords aujourd'hui vides et dévastés; quand

l'Impératrice, suivie de ses dames du palais, passait dans ses atours

de déesse!...

Ayant fini notre souper, qui se composait de la modeste ration de

campagne, ayant fini de boire notre thé dans des porcelaines de musée,

nous n'avons pas le courage de prolonger, pour l'heure des cigarettes

et de la causerie. Non, ça a beau être amusant de se voir ici, ça a

beau être imprévu et aux trois quarts fantastique, il fait trop froid,

ce vent nous glace jusqu'à l'âme. Nous ne jouissons plus de rien. Nous

préférons nous en aller et essayer de dormir.

Mon camarade, le capitaine C..., qui a pris possession en titre de ce

lieu, me mène, avec un fanal et un petit cortège, dans l'appartement

qu'il me destine. C'est au rez-de-chaussée, bien entendu, puisque les

constructions chinoises n'ont jamais d'étage. Comme dans la galerie

d'où nous venons, je n'ai là, pour me séparer de la nuit extérieure,

que des panneaux de verre, de très légers stores en soie blanche et

des châssis en papier de riz, crevés de toutes parts. Quant à ma

porte, qui est faite d'une seule grande glace, je l'attacherai avec

une ficelle, car elle n'a plus de loquet.

J'ai par terre d'admirables tapis jaunes, épais comme des coussins.

J'ai un grand lit impérial en ébène sculptée, et mon matelas, mes

oreillers sont en soie précieuse, lamée d'or; pas de draps, et une

couverture de soldat en laine grise.

* * * * *

--Demain, me dit mon camarade, je pourrai aller choisir, dans les

réserves de Sa Majesté, de quoi changer à mon caprice la décoration de

cette chambre; ça ne fera tort à personne de déplacer quelques objets.

* * * * *

Sur ce, il me confirme que les portes de l'enceinte extérieure et la

brèche par où je suis entré sont surveillées par des factionnaires, et

il se retire dans son logis, sous la garde de ses ordonnances, à

l'autre bout du palais.

Tout habillé et tout botté, comme dans la jonque, je m'étends sur les

belles soies dorées, ajoutant à ma couverture grise une vieille peau

de mouton, deux ou trois robes impériales brodées de chimères d'or,

tout ce qui me tombe sous la main. Mes deux serviteurs, par terre,

s'arrangent dans le même style. Et, avant de souffler ma bougie rouge

d'autel d'ancêtres, je suis forcé de convenir, en mon for intérieur,

que notre air «barbare d'Occident» a plutôt empiré depuis le souper.

* * * * *

Le vent, dans l'obscurité, tourmente et déchire ce qui reste de papier

de riz à mes carreaux; c'est, au-dessus de ma tête, comme un bruit

continu d'ailes d'oiseaux nocturnes, de vols de chauves-souris. Et, en

demi-sommeil, je distingue aussi de temps à autre une courte

fusillade, ou un grand cri isolé, dans le lointain lugubre...

II

Dimanche 21 octobre.

Le froid, les ténèbres, la mort, tout ce qui nous oppressait hier au

soir s'évanouit dans le matin qui se lève. Le soleil rayonne, chauffe

comme un soleil d'été. Autour de nous cette magnificence chinoise, un

peu bouleversée, s'éclaire d'une lumière d'Orient.

Et c'est amusant d'aller à la découverte, dans le palais presque

caché, qui se dissimule en un lieu bas, derrière des murs, sous des

arbres, qui n'a l'air de rien quand on arrive, et qui, avec ses

dépendances, est presque grand comme une ville.

Il est composé de longues galeries, vitrées sur toutes leurs faces, et

dont les boisures légères, les vérandas, les colonnettes sont peintes

extérieurement d'un vert bronze semé de nénufars roses.

On sent qu'il a été construit pour les fantaisies d'une femme; on

dirait même que la vieille Impératrice galante y a laissé, avec ses

bibelots, un peu de sa grâce surannée et encore charmeuse.

Elles se coupent à angle droit, les galeries, formant entre elles des

cours, des espèces de petits cloîtres. Elles sont remplies, comme des

garde-meubles, d'objets d'art entassés, que l'on peut aussi bien

regarder du dehors, car tout ce palais est transparent; d'un bout à

l'autre, on voit au travers. Et il n'y a rien pour défendre ces

glaces, même la nuit; le lieu était entouré de tant de remparts,

semblait si inviolable, qu'on n'avait songé à prendre aucune

précaution.

Au dedans, le luxe architectural de ces galeries consiste surtout en

des arceaux de bois précieux, qui les traversent de proche en proche;

ils sont faits de poutres énormes, mais tellement sculptées,

fouillées, ajourées, qu'on dirait des dentelles, ou plutôt des

charmilles de feuillages noirs se succédant en perspective comme aux

allées des vieux parcs.

* * * * *

L'aile que nous habitons devait être l'aile d'honneur. Plus on s'en

éloigne, en allant vers le bois où le palais finit, plus la décoration

se simplifie. Et on tombe en dernier lieu dans des logements de

mandarins, d'intendants, de jardiniers, de domestiques,--tout cela

abandonné à la hâte et plein d'objets inconnus, d'ustensiles de culte

ou de ménage, de chapeaux de cérémonie, de livrées de cour.

Vient ensuite un jardin clos, où l'on entre par une porte en marbre

surchargée de sculptures, et où l'on trouve des petits bassins, de

prétentieuses et bizarres rocailles, des alignements de vases en

faïence contenant des plantes mortes de sécheresse ou de gelée. Il y a

aussi plus loin des jardins fruitiers, où l'on cultivait des kakis,

des raisins, des aubergines, des citrouilles et des gourdes--des

gourdes surtout, car c'est ici un emblème de bonheur, et l'Impératrice

avait coutume d'en offrir une de ses blanches mains, en échange de

présents magnifiques, à tous les grands dignitaires qui venaient lui

faire leur cour. Il y a des petits pavillons pour l'élevage des vers à

soie et des petits kiosques pour emmagasiner les graines

potagères,--chaque espèce de semence gardée dans une jarre de

porcelaine avec dragons impériaux qui serait une pièce de musée.

Et les sentiers de cette paysannerie artificielle finissent par se

perdre dans la brousse, sous les arbres effeuillés du bois où les

corbeaux et les pies se promènent aujourd'hui par bandes, au beau

soleil d'automne. Il semble que l'Impératrice en quittant la

régence--et on sait par quelle manoeuvre d'audace elle parvint si

vite à la reprendre--ait eu le caprice de s'organiser ici une façon de

campagne, en plein Pékin, au centre même de l'immense fourmilière

humaine.

Le plus imprévu, dans cet ensemble, c'est une église gothique avec ses

deux clochers de granit, un presbytère et une école,--toutes choses

bâties jadis par les missionnaires dans des proportions très vastes.

Pour créer ce palais, on s'était vu obligé de reculer la limite de la

«Ville impériale» et d'englober le petit territoire chrétien; aussi

l'Impératrice avait-elle échangé cela aux Pères lazaristes contre un

emplacement plus large et une plus belle église, édifiée ailleurs à

ses frais--(contre ce nouveau Peï-Tang où les missionnaires et

quelques milliers de convertis ont enduré, cet été, les horreurs d'un

siège de quatre mois). Et, en femme d'ordre, Sa Majesté avait utilisé

ensuite cette église et ses dépendances pour y remiser, dans

d'innombrables caisses, ses réserves de toute sorte. Or, on n'imagine

pas, sans l'avoir vu, ce qu'il peut y avoir d'étrangetés, de

saugrenuités et de merveilles dans les réserves de bibelots d'une

impératrice de Chine!

Les Japonais les premiers ont fourragé là dedans; ensuite sont venus

les cosaques, et en dernier lieu les Allemands, qui nous ont cédé la

place. A présent, c'est par toute l'église un indescriptible désarroi;

les caisses ouvertes ou éventrées; leur contenu précieux déversé

dehors, en monceaux de débris, en ruissellements de cassons, en

cascades d'émail, d'ivoire et de porcelaine.

Du reste, dans les longues galeries vitrées du palais, la déroute est

pareille. Et mon camarade, chargé de débrouiller ce chaos et de

dresser des inventaires, me rappelle ce personnage qu'un méchant Génie

avait enfermé dans une chambre remplie de plumes de tous les oiseaux

des bois, en le condamnant à les trier par espèces: ensemble celles

des pinsons, ensemble celles des linots, ensemble celles des

bouvreuils... Cependant, il s'est déjà mis à l'étonnante besogne, et

des équipes de portefaix chinois, conduits par quelques hommes de

l'infanterie de marine, par quelques chasseurs d'Afrique, ont commencé

le déblayage.

* * * * *

A cinq cents mètres d'ici, sur l'autre rive du Lac des Lotus, en

rebroussant mon chemin d'hier soir, on trouve un second palais de

l'Impératrice qui nous appartient aussi. Dans ce palais-là, que

personne pour le moment ne doit habiter, je suis autorisé à faire,

pendant ces quelques jours, mon cabinet de travail, au milieu du

recueillement et du silence,--et je vais en prendre possession ce

matin.

Cela s'appelle le palais de la Rotonde. Juste en face du Pont de

Marbre, cela ressemble à une forteresse circulaire, sur laquelle on

aurait posé des petits miradors, des petits châteaux de faïence pour

les fées,--et l'unique porte basse en est gardée nuit et jour par des

soldats d'infanterie de marine, qui ont la consigne de ne l'ouvrir

pour aucun visiteur.

Quand on l'a franchie, cette porte de citadelle, et que les

factionnaires l'ont refermée sur vous, on pénètre dans une solitude

exquise. Un plan incliné vous mène, en pente rapide, à une vaste

esplanade d'une douzaine de mètres de hauteur, qui supporte les

miradors, les kiosques aperçus d'en bas, plus un jardin aux arbres

centenaires, des rocailles arrangées en labyrinthe, et une grande

pagode étincelante d'émail et d'or.

* * * * *

De partout ici, l'on a vue plongeante sur les palais et sur le parc.

D'un côté, c'est le déploiement du Lac des Lotus. De l'autre, c'est la

«Ville violette» aperçue un peu comme à vol d'oiseau, c'est la suite

presque infinie des hautes toitures impériales: tout un monde, ces

toitures-là, un monde d'émail jaune luisant au soleil, un monde de

cornes et de griffes, des milliers de monstres dressés sur les pignons

ou en arrêt sur les tuiles...

A l'ombre des vieux arbres, je me promène dans la solitude de ce lieu

surélevé, pour y prendre connaissance des êtres et y choisir un logis

à ma fantaisie.

Au centre de l'esplanade, la pagode magnifique où des obus sont venus

éclater, est encore dans un désarroi de bataille. Et la divinité de

céans--une déesse blanche qui était un peu le palladium de l'empire

chinois, une déesse d'albâtre en robe d'or brodée de

pierreries--médite les yeux baissés, calme, souriante et douce, au

milieu des mille débris de ses vases sacrés, de ses brûle-parfums et

de ses fleurs.

Ailleurs, une grande salle sombre a gardé ses meubles intacts: un

admirable trône d'ébène, des écrans, des sièges de toute forme et des

coussins en lourde soie impériale, jaune d'or, brochée de nuages.

De tant de kiosques silencieux, celui qui fixe mon choix est posé au

bord même de l'esplanade, sur la crête du rempart d'enceinte, dominant

le Lac des Lotus et le Pont de Marbre, avec vue sur l'ensemble de ce

paysage factice--composé jadis à coups de lingots d'or et de vies

humaines pour les yeux las des empereurs.

A peine est-il plus grand qu'une cabine de navire; mais, sous son toit

de faïence, il est vitré de tous côtés; j'y recevrai donc jusqu'au

soir, pour me chauffer, ce soleil des automnes chinois, qui,

paraît-il, ne se voile presque jamais. J'y fais apporter, de la salle

sombre, une table, deux chaises d'ébène avec leurs soieries

jaunes,--et, l'installation ainsi terminée, je redescends vers le Pont

de Marbre, afin de regagner le palais du Nord, où m'attend pour

déjeuner le capitaine C..., qui est en ce moment mon camarade de rêve

chinois.

* * * * *

Et j'arrive à temps là pour voir, avant leur destruction par la

flamme, les singulières trouvailles qu'on y a faites ce matin: les

décors, les emblèmes et les accessoires du théâtre impérial. Toutes

choses légères, encombrantes, destinées sans doute à ne servir qu'un

ou deux soirs, et ensuite oubliées depuis un temps indéterminé dans

une salle jamais ouverte, qu'il s'agit maintenant de vider, d'assainir

pour y loger nos blessés et nos malades. Ce théâtre évidemment devait

jouer surtout des féeries mythologiques, se passant aux enfers, ou

chez les dieux, dans des nuages: ce qu'il y a là de monstres, de

chimères, de bêtes, de diables, en carton ou en papier, montés sur des

carcasses de bambou ou de baleine, le tout fabriqué avec un supérieur

génie de l'horrible, avec une imagination qui recule les limites

extrêmes du cauchemar!...

Les rats, l'humidité, les termites y ont fait d'ailleurs des dégâts

irrémédiables, aussi est-il décidé qu'elles périront par le feu, ces

figures qui servirent à amuser ou à troubler la rêverie du jeune

empereur débauché, somnolent et débile...

Il faut voir alors l'empressement de nos soldats à charrier tout cela

dehors, dans la joie et les rires. Au beau soleil de onze heures,

voici pêle-mêle, au milieu d'une cour, les bêtes d'apocalypse, les

éléphants grands comme nature, qui ont des écailles et des cornes, et

qui ne pèsent pour ainsi dire pas, qu'un seul homme promène et fait

courir. Et ils les brisent à coups de botte, nos chasseurs d'Afrique;

ils sautent dessus, ils sautent dedans, passent au travers, les

réduisent à rien, puis, finalement, allument la gaie flambée, qui les

consume en un clin d'oeil.

Les braves soldats ont en outre travaillé toute la matinée à recoller

du papier de riz sur les châssis de notre palais, où le vent bientôt

n'entrera plus. Quant au chauffage, suivant la mode chinoise, il

s'opère par en dessous, au moyen de fours souterrains qui sont

disposés tout le long des salles et que nous allumerons ce soir, dès

que tombera la nuit glacée. Pour le moment, le soleil splendide nous

suffit; tous ces vitrages, dans la galerie où brillent les soies, les

émaux et les ors, nous donnent une chaleur de serre, et, servis

toujours dans de la vaisselle d'empereur, nous prenons cette fois

notre petit repas de campagne en nous faisant des illusions d'été.

* * * * *

Mais ce ciel de Pékin a des variations excessives et soudaines, dont

rien ne peut donner l'idée chez nous, dans nos climats si réguliers.

Vers le milieu du jour, quand je me retrouve dehors, sous les cèdres

de la «Ville jaune», le soleil a brusquement disparu derrière des

nuages couleur de plomb, qui semblent lourds de neige; le vent de

Mongolie recommence de souffler comme hier, âpre et glacial, et c'est

l'hiver du Nord, succédant sans transition à quelques heures d'un

temps radieux du Midi.

* * * * *

J'ai rendez-vous par là, dans le bois, avec les membres de la légation

de France, pour pénétrer avec eux dans cette sépulcrale «Ville

violette», qui est le centre, le coeur et le mystère de la Chine, le

véritable repaire des Fils du Ciel, la citadelle énorme et

sardanapalesque, auprès de quoi tous ces petits palais modernes, que

nous habitons, en pleine «Ville impériale», ne semblent être que

jouets d'enfant.

Même depuis la déroute, n'entre pas qui veut dans la «Ville violette»

aux grandes toitures d'émail jaune. Derrière les doubles remparts, des

mandarins, des eunuques habitent encore ce lieu d'oppression et de

magnificence; on dit qu'il y est resté aussi des femmes, des

princesses cachées, des trésors. Et les deux portes en sont défendues

par des consignes sévères, celle du Nord sous la garde des Japonais,

et celle du Sud sous la garde des Américains.

C'est par la première de ces deux entrées que nous sommes autorisés à

passer aujourd'hui, et nous trouvons là un groupe de petits soldats du

Japon, qui nous sourient pour la bienvenue; mais la porte farouche,

sombrement rouge avec des ferrures dorées représentant des têtes de

monstre, est fermée en dedans et résiste à leurs efforts. Comme

l'usure des siècles en a disjoint les battants énormes, on aperçoit,

en regardant par les fentes, des madriers arcboutés derrière pour

empêcher d'ouvrir,--et des personnages, accourus de l'intérieur au

fracas des coups de crosse, répondent avec des voix flûtées qu'ils

n'ont pas d'ordres.

Alors nous menaçons d'incendier cette porte, d'escalader, de tirer des

coups de revolver par les fentes, etc., toutes choses que nous ne

ferons pas, bien entendu, mais qui épouvantent les eunuques et les

mettent en fuite.

Plus personne même pour nous répondre. Que devenir? On gèle au pied de

cette sinistre muraille, dans l'humidité des fossés d'enceinte pleins

de roseaux morts, et sous ce vent de neige qui souffle toujours.

* * * * *

Les bons petits Japonais, cependant, imaginent d'envoyer le plus râblé

des leurs--qui part à toutes jambes--faire le tour par l'autre porte

(quatre kilomètres environ). Et en attendant, ils allument pour nous

par terre un feu de branches de cèdre et de boiseries peintes, où nous

venons à tour de rôle chauffer nos mains dans une fumée épaisse; nous

amusant aussi à ramasser, de-ci de-là, aux alentours, les vieilles

flèches empennées que jadis les princes ou les empereurs lançaient du

haut des remparts.

Nous avons patienté là une heure, quand enfin du bruit et des cris se

font entendre derrière la porte silencieuse: c'est notre envoyé qui

est dans la place et bouscule à coups de poing les eunuques qu'il a

pris à revers.

Tout aussitôt, avec un grondement sourd, tombent les madriers, et

s'ouvrent devant nous les deux battants terribles.

III

LA CHAMBRE ABANDONNÉE

Une discrète odeur de thé, dans la chambre très obscure, une odeur de

je ne sais quoi d'autre encore, de fleur séchée et de vieille soierie.

Les derniers jours de Pékin · 第 5 / 17 段