Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils

continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués

maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme

enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible

mort.

Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser

sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des

sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au

lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec

un revolver.

Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des

batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et

profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient

au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme

dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!... Ce ne pouvait être

que les armées d'Europe, venues à leur secours!

Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce

qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les

anéantir avant l'entrée des troupes alliées?

En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette

veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le

capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis

autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils

résistèrent... Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une

tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence

dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés

entraient dans la ville!...

* * * * *

Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de

la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers

viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y

répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et

comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon

étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une

table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me

faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,--et voici que

cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans

quelque taudis de faubourg... Comment soupçonner que l'on est en

Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des

palais pleins de merveilles?...

Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire

les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant

plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a

la fièvre typhoïde--épidémique à cause de l'eau partout

empoisonnée--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon

séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne

pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées

ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber

le crépuscule et la neige...

Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je

dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de

la Ville interdite, dans la féerie très étrange?...

VIII

Vendredi 19 octobre.

Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de

pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.

Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été

chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de

terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage...

* * * * *

Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre

les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à

notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que

doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il

veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour

Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage,

j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens

camarades,--qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du

service militaire cette résidence de conte de fées.

Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à

charbon!

Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain

matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir

d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y

préparer la place.

Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui,

j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France,

d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs

finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages,

et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.

* * * * *

D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce

temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se

trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de

doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était

impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer

pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de

purifications et de rites préparatoires.

[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident»,

depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était

faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]

Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces

cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir

ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la

«Ville chinoise».

Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées

dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son

milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où

j'irai demain habiter.

Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se

découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la

surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux

anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une

nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille

formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la

soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien

cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous

choses inimaginables et indéchiffrables!... Entre ce monde et le

nôtre, quels abîmes de dissemblances!...

La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de

trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre

porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon

à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux

solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés,

s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en

bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent

des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or

et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de

dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des

stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches

laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement

étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.

A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on

voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les

dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue,

passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont

des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par

des mâts de navire,--et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide

l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des

griffes, le contournement des fantastiques bêtes.

La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets,

les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et

de clochettes, dans un même effacement d'image estompée.

* * * * *

Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est

un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux

chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables

files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des

fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute

cette ville est étouffée.--Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond

des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure

infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises,

agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à

travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante

est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter;

les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des

maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours,

vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les

flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs

figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent

presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence

d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches.

On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle,

mais posant sur une nuée,--une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs,

des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses.

Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche

et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui

détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne

du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air

une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte

de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur

leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous,

se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On

distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des

hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même

on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux

louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du

couronnement des toits.

Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et

cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait

illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière

éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque

alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules.

Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux

et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu,

entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant

les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les

«barbares», et il y a partout des décombres, des ruines.

La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit

maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur

une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des

ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus

qu'un steppe lugubre.

C'était le Pont des Mendiants,--hôtes dangereux qui, avant la prise de

Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à

têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une

corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée.

Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles

et de massacres, la truanderie a émigré.

Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux

kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart

là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de

caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit

jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi

lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans

la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il

doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus;

quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui

traînent, et c'est tout.

A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un

rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de

grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de

l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons

nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces

terrains tristes, quittant les foules et la poussière.

* * * * *

Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il

est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu

avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La

porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans

un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels

de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué

au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des

«barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la

Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes

choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de

fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de

l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte,

les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de

la peste bovine et y fabriquer du noir animal.

Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des

temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand

temple central.

N'étant jamais venus, nous nous dirigeons _au jugé_ vers quelque chose

qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres,

une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère

d'or qui luit au soleil.

En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous

finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux

ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre

blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier

impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter

d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement

d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce

et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en

bas-relief;--les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux,

ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que

ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé

à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.

Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de

nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.

* * * * *

Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement

blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les

arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le

soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.

La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux

longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dépaysé

que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et

sacrées.

Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit

d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très

ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout

est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre

des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes

colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées,

avec des enroulements de fleurs d'or.

Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et

là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des

marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et

si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour

les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à

regarder, comme des Fils du Ciel.

Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des

cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de

silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est

nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne

la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous

de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait

plutôt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de

proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du

brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail:

les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des

montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à

une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin,

c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des

caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme

une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans

trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il

en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes

voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées.

Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre

ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des

patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous

affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire

démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de

cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons

jamais...

IV

DANS LA VILLE IMPÉRIALE

I

Samedi 20 octobre.

Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'éclaircie, comme

s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la

poussière noire, en pleine déroute, tourbillonne de compagnie avec les

flocons blancs.

Ce matin, ma première entrevue avec notre ministre, à la légation

d'Espagne. Sa fièvre est tombée, mais il est très faible encore et

devra rester alité pendant bien des jours; il me faut remettre à

demain ou après-demain les quelques communications que je suis chargé

de lui faire.

Je prends mon dernier repas avec les membres de la légation de France,

dans la maison du chancelier où l'on m'avait offert, à défaut d'un

appartement somptueux, une si aimable hospitalité. Et, à une heure et

demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prête, pour

mon émigration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la «Ville

jaune».

Toujours très petites, les charrettes chinoises, très massives, très

lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une élégance de

corbillard, est recouverte à l'extérieur d'une soie gris ardoise avec

de larges bordures de velours noir.

C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du côté opposé à la

«Ville chinoise» d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six

kilomètres à faire, presque au pas, vu l'état pitoyable des rues et

des ponts, où manquent la moitié des dalles.

Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple

guérite montée sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le

vent glacial, cinglé par la neige, aveuglé par la poussière.

D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Légations. Et,

aussitôt après, des ruines plus solitaires, presque désertes et tout à

fait chinoises: une dévastation poudreuse et grise, vaguement aperçue

à travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux

principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles

européennes ou japonaises; toute la ville, gardée militairement. Et de

temps à autre, des corvées de soldats, des voitures d'ambulance

portant le pavillon de la Croix-Rouge.

Enfin la première enceinte de la «Ville jaune» ou «Ville impériale»

m'est annoncée par l'interprète de la légation de France, qui a bien

voulu m'offrir d'être mon guide et de partager ma charrette aux soies

funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.

* * * * *

Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous

passons, avec d'épouvantables cahots, non par une porte, mais par une

brèche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte à coups

de mine dans l'épaisseur des ouvrages.

Pékin, de l'autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les

maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois

doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits,--tout cela, il

est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de

mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille

encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu.

Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l'on

voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens

engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à

manger les morts.

Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de

faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville

impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était

jamais entré,--et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de

l'enchantement et du mystère...

Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville,

mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent

partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du

Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous,

ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le

grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et

l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le

vent.

Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres,

des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande

hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention

chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière,

on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches,

aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis

devant les seuils.

Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en

même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre!

* * * * *

Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment

longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore?

Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang

comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en

ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et

de roseaux mourants.--Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au

sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus

impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du

Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous

le ciel sombre!

Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue

solitude, et on dirait le parc de la Mort.

Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois,

s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité

impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»... Et

leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent

encore plus lointains.

Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne

persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui

un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au

contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore

des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je

vais sans doute résider quelques jours.

* * * * *

--Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le «Lac des Lotus» et voici

le «Pont de Marbre»!

* * * * *

Les derniers jours de Pékin · 第 4 / 17 段