continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués
maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme
enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible
mort.
Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser
sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des
sauvages,--et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au
lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec
un revolver.
Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des
batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et
profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient
au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme
dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!... Ce ne pouvait être
que les armées d'Europe, venues à leur secours!
Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce
qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les
anéantir avant l'entrée des troupes alliées?
En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette
veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le
capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis
autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils
résistèrent... Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une
tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence
dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés
entraient dans la ville!...
* * * * *
Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de
la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers
viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y
répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et
comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon
étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une
table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me
faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,--et voici que
cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans
quelque taudis de faubourg... Comment soupçonner que l'on est en
Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des
palais pleins de merveilles?...
Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire
les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant
plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a
la fièvre typhoïde--épidémique à cause de l'eau partout
empoisonnée--et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon
séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne
pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées
ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber
le crépuscule et la neige...
Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je
dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de
la Ville interdite, dans la féerie très étrange?...
VIII
Vendredi 19 octobre.
Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de
pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.
Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été
chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de
terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage...
* * * * *
Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre
les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à
notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que
doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il
veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour
Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage,
j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,--un de mes anciens
camarades,--qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du
service militaire cette résidence de conte de fées.
Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à
charbon!
Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain
matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir
d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y
préparer la place.
Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui,
j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France,
d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs
finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages,
et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.
* * * * *
D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce
temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se
trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de
doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était
impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer
pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de
purifications et de rites préparatoires.
[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident»,
depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était
faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]
Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces
cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir
ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la
«Ville chinoise».
Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées
dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son
milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où
j'irai demain habiter.
Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se
découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la
surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux
anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une
nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille
formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la
soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.--Mais combien
cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous
choses inimaginables et indéchiffrables!... Entre ce monde et le
nôtre, quels abîmes de dissemblances!...
La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de
trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre
porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon
à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux
solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés,
s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en
bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent
des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or
et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de
dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des
stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches
laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement
étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.
A travers un nuage de poussière et dans un poudroiement de soleil, on
voit, jusqu'au fond des lointains, miroiter les dorures, grimacer les
dragons et les chimères. Et, par-dessus tout cela, enjambant l'avenue,
passent dans le ciel des arcs de triomphe étonnamment légers, qui sont
des choses presque aériennes, en bois découpé, supportées comme par
des mâts de navire,--et qui répètent encore sur le bleu pâle du vide
l'obsédante étrangeté des formes hostiles, la menace des cornes, des
griffes, le contournement des fantastiques bêtes.
La poussière, l'éternelle et souveraine poussière, confond les objets,
les gens, la foule d'où s'échappe un bruit d'imprécations, de gongs et
de clochettes, dans un même effacement d'image estompée.
* * * * *
Sur la chaussée large, où l'on piétine comme en pleine cendre, c'est
un grouillement embrumé de cavaliers et de caravanes. Les monstrueux
chameaux de Mongolie, tout laineux et roux, attachés en interminables
files, lents et solennels, coulent incessants comme les eaux des
fleuves, entretenant par leur marche la couche poudreuse dont toute
cette ville est étouffée.--Ils s'en vont qui sait où, jusqu'au fond
des déserts thibétains ou mongols, emportant, de la même allure
infatigable et inconsciente, des milliers de ballots de marchandises,
agissant à la façon des canaux et des rivières, qui charrient à
travers des espaces immenses les chalands et les jonques.--Si pesante
est la poussière soulevée par leurs pas qu'elle peut à peine monter;
les jambes de ces innombrables chameaux en cortège, comme la base des
maisons, comme les robes des passants, tout cela est sans contours,
vague et noyé autant que dans l'épaisse fumée d'une forge, ou dans les
flocons d'une ouate sombre; mais les dos des grandes bêtes et leurs
figures poilues émergent de ce flou qui est vers le sol, se dessinent
presque nettement. Et l'or des façades, terni par en bas, commence
d'étinceler très clair à la hauteur des extravagantes corniches.
On dirait une ville de fantasmagorie, n'ayant pas d'assise réelle,
mais posant sur une nuée,--une lourde nuée où se meuvent, inoffensifs,
des espèces de moutons géants, au col élargi par des toisons rousses.
Au-dessus de l'invraisemblable poussière, rayonne une clarté blanche
et dure, resplendit cette froide et pénétrante lumière de Chine, qui
détaille les choses avec une rigueur incisive. Tout ce qui s'éloigne
du sol et de la foule se précise par degrés, prend peu à peu en l'air
une netteté absolue. On perçoit les moindres petits monstres, au faîte
de ces arcs de triomphe, si haut perchés sur leurs jambes minces, sur
leurs béquilles, sur leurs échasses qui semblent se perdre en dessous,
se diffuser, s'évaporer dans le grouillement et dans le nuage. On
distingue les moindres ciselures au sommet des stèles, au sommet des
hampes noir et or qui montent piquer le ciel de leurs pointes; et même
on compterait toutes les dents, les langues fourchues, les yeux
louches de ces centaines de chimères d'or qui jaillissent du
couronnement des toits.
Pékin, ville de découpures et de dorures, ville où tout est griffu et
cornu, Pékin, les jours de sécheresse, de vent et de soleil, fait
illusion encore, retrouve un peu de sa splendeur, dans cette poussière
éternelle de ses steppes et de ses ruines, dans ce voile qui masque
alors le délabrement de ses rues et la pouillerie de ses foules.
Cependant, sous ces ors qui continuent de briller, tout est bien vieux
et décrépit. De plus, dans ces quartiers, on s'est constamment battu,
entre Chinois, durant le siège des légations, les Boxers détruisant
les logis de ceux qu'ils suspectaient de sympathie pour les
«barbares», et il y a partout des décombres, des ruines.
La grande avenue que nous suivons depuis une demi-heure aboutit
maintenant à un pont courbé en marbre blanc, encore superbe, jeté sur
une sorte de canal fétide où des détritus humains macèrent avec des
ordures,--et ici les maisons finissent; la rive d'en face n'est plus
qu'un steppe lugubre.
C'était le Pont des Mendiants,--hôtes dangereux qui, avant la prise de
Pékin, se tenaient en double rangée menaçante le long des balustres à
têtes de monstres, et rançonnaient les passants; ils formaient une
corporation hardie, ayant un roi, et quelquefois pillant à main armée.
Cependant leur place est libre aujourd'hui; depuis tant de batailles
et de massacres, la truanderie a émigré.
Tout de suite après ce pont, commence une plaine grise, d'environ deux
kilomètres, qui s'étend, vide et désolée, jusqu'au grand rempart
là-bas, là-bas, où Pékin finit. Et la chaussée, avec son flot de
caravanes tranquilles, à travers cette solitude, continue tout droit
jusqu'à la porte du dehors, qui semble toujours presque aussi
lointaine sous son grand donjon noir. Pourquoi ce désert enclavé dans
la ville? Il ne porte même pas trace d'anciennes constructions; il
doit avoir été toujours ainsi. Et on n'y voit personne non plus;
quelques chiens errants, quelques guenilles, quelques ossements qui
traînent, et c'est tout.
A droite et à gauche, très loin dans ce steppe, des murailles d'un
rouge sombre, adossées aux remparts de Pékin, paraissent enfermer de
grands bois de cèdres. L'enclos de droite est celui du temple de
l'Agriculture, et à gauche c'est ce temple du Ciel où nous voulons
nous rendre; donc, nous nous engageons dans les grisailles de ces
terrains tristes, quittant les foules et la poussière.
* * * * *
Il a plus de six kilomètres de tour, l'enclos du temple du Ciel; il
est une des choses les plus vastes de cette ville, où tout a été conçu
avec cette grandeur des vieux temps, qui aujourd'hui nous écrase. La
porte, jadis infranchissable, ne se ferme plus, et nous entrons dans
un bois d'arbres séculaires, cèdres, thuyas et saules, sous lesquels
de longues avenues ombreuses sont tracées. Mais ce lieu, tant habitué
au respect et au silence, est profané aujourd'hui par la cavalerie des
«barbares». Quelques milliers d'Indiens, levés et expédiés contre la
Chine par l'Angleterre, sont là campés, leurs chevaux piétinant toutes
choses; les pelouses, les mousses s'emplissent de fumier et de
fientes. Et, d'une terrasse de marbre où l'on brûlait autrefois de
l'encens pour les dieux, montent les tourbillons d'une fumée infecte,
les Anglais ayant élu cette place pour y incinérer leur bétail mort de
la peste bovine et y fabriquer du noir animal.
Comme pour tous les bois sacrés, il y a double enceinte. Et des
temples secondaires, disséminés sous les cèdres, précèdent le grand
temple central.
N'étant jamais venus, nous nous dirigeons _au jugé_ vers quelque chose
qui doit être cela: plus haut que tout, dominant la cime des arbres,
une lointaine rotonde au toit d'émail bleu, surmontée d'une sphère
d'or qui luit au soleil.
En effet, c'est bien le sanctuaire même, cette rotonde à laquelle nous
finissons par arriver. Les abords en sont silencieux: plus de chevaux
ni de cavaliers barbares. Elle pose sur une haute esplanade en marbre
blanc où l'on accède par des séries de marches et par un «sentier
impérial», réservé aux Fils du Ciel qui ne doivent point monter
d'escaliers. Un «sentier impérial» c'est un plan incliné, généralement
d'un même bloc, un énorme monolithe de marbre, couché en pente douce
et sur lequel se déroule le dragon à cinq griffes, sculpté en
bas-relief;--les écailles de la grande bête héraldique, ses anneaux,
ses ongles, servant à soutenir les pas de l'Empereur, à empêcher que
ses pieds chaussés de soie ne glissent sur le sentier étrange réservé
à Lui seul et que pas un Chinois n'oserait toucher.
Nous montons en profanateurs par le «sentier impérial», frottant de
nos gros souliers en cuir les fines écailles blanches de ce dragon.
* * * * *
Du haut de la terrasse solitaire, mélancoliquement et éternellement
blanche de l'inaltérable blancheur du marbre, on voit, par-dessus les
arbres du bois, l'immense Pékin se déployer dans sa poussière, que le
soleil commence à dorer comme il dore les petits nuages du soir.
La porte du temple est ouverte, gardée par un cavalier indien aux
longs yeux de sphinx, qui salue et nous laisse entrer,--aussi dépaysé
que nous-mêmes, celui-là, dans ces ambiances extra-chinoises et
sacrées.
Le temple circulaire est tout éclatant de rouge et d'or, sous son toit
d'émail bleu; c'est un temple neuf, bâti en remplacement du très
ancien qui brûla il y a quelque dix ans. Mais l'autel est vide, tout
est vide; des pillards sont passés par là; il ne reste que le marbre
des pavés, la belle laque des plafonds et des murs; les hautes
colonnes de laque rouge, rangées en cercle, tout uniment fuselées,
avec des enroulements de fleurs d'or.
Sur l'esplanade alentour, l'herbe, les broussailles poussent, çà et
là, entre les dalles sculptées, attestant la vieillesse extrême des
marbres, malgré tout ce blanc immaculé où tombe un soleil si morne et
si clair. C'est un lieu dominateur, jadis édifié à grands frais pour
les contemplations des souverains, et nous nous y attardons à
regarder, comme des Fils du Ciel.
Il y a d'abord, dans nos environs proches, les cimes des thuyas et des
cèdres, le grand bois qui nous enveloppe de tranquillité et de
silence. Et puis, vers le Nord, une ville sans fin, mais qui est
nuageuse, qui paraît presque inexistante; on la devine plus qu'on ne
la voit, elle se dissimule comme sous des envolées de cendre, ou sous
de la brume, ou sous des voiles de gaze, on ne sait trop; on croirait
plutôt un mirage de ville,--sans ces toitures monumentales de
proportions exagérées, qui de distance en distance émergent du
brouillard, bien nettes et bien réelles, le faîte étincelant d'émail:
les palais et les pagodes. Derrière tout cela, très loin, la crête des
montagnes de Mongolie, qui ce soir n'ont point de base, ressemble à
une découpure de papier bleu et rose, dans l'air. Vers l'Ouest enfin,
c'est le steppe gris par où nous sommes venus; la lente procession des
caravanes le traverse en son milieu, y traçant dans le lointain comme
une coulée brune, jamais interrompue, et on se dit que ce défilé sans
trêve doit continuer pareil pendant des centaines de lieues, et qu'il
en va de même, avec une lenteur identique, sur toutes les grandes
voies de la Chine, jusqu'aux frontières si reculées.
Cela, c'est le moyen de communication séculaire et inchangeable entre
ces hommes d'une autre espèce que nous, ayant des ténacités, des
patiences supérieures, et pour lesquels la marche du temps, qui nous
affole, n'existe pas; c'est la circulation artérielle de cet empire
démesuré, où pensent et spéculent quatre ou cinq cents millions de
cerveaux tournés au rebours des nôtres et que nous ne déchiffrerons
jamais...
IV
DANS LA VILLE IMPÉRIALE
I
Samedi 20 octobre.
Il neige. Le ciel est bas et obscur, sans espoir d'éclaircie, comme
s'il n'y avait plus de soleil. Un vent furieux souffle du Nord, et la
poussière noire, en pleine déroute, tourbillonne de compagnie avec les
flocons blancs.
Ce matin, ma première entrevue avec notre ministre, à la légation
d'Espagne. Sa fièvre est tombée, mais il est très faible encore et
devra rester alité pendant bien des jours; il me faut remettre à
demain ou après-demain les quelques communications que je suis chargé
de lui faire.
Je prends mon dernier repas avec les membres de la légation de France,
dans la maison du chancelier où l'on m'avait offert, à défaut d'un
appartement somptueux, une si aimable hospitalité. Et, à une heure et
demie, arrivent les deux charrettes chinoises que l'on me prête, pour
mon émigration, avec mes gens et mon mince bagage, vers la «Ville
jaune».
Toujours très petites, les charrettes chinoises, très massives, très
lourdes et sans le moindre ressort; la mienne d'une élégance de
corbillard, est recouverte à l'extérieur d'une soie gris ardoise avec
de larges bordures de velours noir.
C'est vers le Nord-Ouest que nous nous dirigerons, du côté opposé à la
«Ville chinoise» d'hier et au temple du Ciel. Et il y aura cinq ou six
kilomètres à faire, presque au pas, vu l'état pitoyable des rues et
des ponts, où manquent la moitié des dalles.
Cela ne ferme pas, les charrettes chinoises; c'est comme une simple
guérite montée sur des roues,--et aujourd'hui on y est battu par le
vent glacial, cinglé par la neige, aveuglé par la poussière.
D'abord les ruines, pleines de soldats, du quartier des Légations. Et,
aussitôt après, des ruines plus solitaires, presque désertes et tout à
fait chinoises: une dévastation poudreuse et grise, vaguement aperçue
à travers les tourbillons blancs et les tourbillons noirs... Aux
principaux passages, aux portes, aux ponts, des sentinelles
européennes ou japonaises; toute la ville, gardée militairement. Et de
temps à autre, des corvées de soldats, des voitures d'ambulance
portant le pavillon de la Croix-Rouge.
Enfin la première enceinte de la «Ville jaune» ou «Ville impériale»
m'est annoncée par l'interprète de la légation de France, qui a bien
voulu m'offrir d'être mon guide et de partager ma charrette aux soies
funéraires. Alors je regarde, dans le vent qui brûle mes yeux.
* * * * *
Ce sont de grands remparts couleur de sang à travers lesquels nous
passons, avec d'épouvantables cahots, non par une porte, mais par une
brèche que les cavaliers indiens de l'Angleterre ont ouverte à coups
de mine dans l'épaisseur des ouvrages.
Pékin, de l'autre côté de ce mur, est un peu moins détruit. Les
maisons, dans quelques rues, ont conservé leur revêtement de bois
doré, leurs rangées de chimères au rebord des toits,--tout cela, il
est vrai, croulant, vermoulu, ou bien léché par la flamme, criblé de
mitraille; et, par endroits, une populace de mauvaise mine grouille
encore là dedans, vêtue de peaux de mouton et de loques en coton bleu.
Ensuite reviennent des terrains vagues, cendres et détritus, où l'on
voit errer, ainsi que des bandes de loups, les affreux chiens
engraissés à la chair humaine qui, depuis cet été, ne suffisent plus à
manger les morts.
Un autre rempart, du même rouge sanglant et une grande porte, ornée de
faïences, par où nous allons passer: cette fois, la porte de la «Ville
impériale» proprement dite, la porte de la région où l'on n'était
jamais entré,--et c'est comme si l'on m'annonçait la porte de
l'enchantement et du mystère...
Nous entrons,--et ma surprise est grande, car ce n'est pas une ville,
mais un bois. C'est un bois sombre, infesté de corbeaux qui croassent
partout dans les ramures grises. Les mêmes essences qu'au temple du
Ciel, des cèdres, des thuyas, des saules; arbres centenaires, tous,
ayant des poses contournées, des formes inconnues à nos pays. Le
grésil et la neige fouettent dans leurs vieilles branches, et
l'inévitable poussière noire s'engouffre dans les allées, avec le
vent.
Il y a aussi des collines boisées, où s'échelonnent, parmi les cèdres,
des kiosques de faïence, et il est visible, malgré leur grande
hauteur, qu'elles sont factices, tant le dessin en est de convention
chinoise. Et, dans les lointains, obscurcis de neige et de poussière,
on distingue qu'il y a sous bois, çà et là, de vieux palais farouches,
aux toits d'émail, gardés par d'horribles monstres en marbre accroupis
devant les seuils.
Tout ce lieu cependant est d'une incontestable beauté; mais combien en
même temps il est funèbre, hostile, inquiétant sous le ciel sombre!
* * * * *
Maintenant, voici quelque chose d'immense, que nous allons un moment
longer: une forteresse, une prison, ou quoi de plus lugubre encore?
Des doubles remparts que l'on ne voit pas finir, d'un rouge de sang
comme toujours, avec des donjons à meurtrière et des fossés en
ceinture, des fossés de trente mètres de large remplis de nénufars et
de roseaux mourants.--Ceci, c'est la «Ville violette», enfermée au
sein de l'impénétrable «Ville impériale» où nous sommes, et plus
impénétrable encore; c'est la résidence de l'Invisible, du Fils du
Ciel... Mon Dieu, comme tout ce lieu est funèbre, hostile, féroce sous
le ciel sombre!
Entre les vieux arbres, nous continuons d'avancer dans une absolue
solitude, et on dirait le parc de la Mort.
Ces palais muets et fermés, aperçus de côté et d'autre dans le bois,
s'appellent «temple du dieu des Nuages», «temple de la Longévité
impériale», ou «temple de la Bénédiction des montagnes sacrées»... Et
leurs noms de rêve asiatique, inconcevables pour nous, les rendent
encore plus lointains.
Toutefois cette «Ville jaune», m'affirme mon compagnon de route, ne
persistera pas à se montrer aussi effroyable, car il fait aujourd'hui
un temps d'exception, très rare pendant l'automne chinois, qui est au
contraire magnifiquement lumineux. Et il me promet que j'aurai encore
des après-midi de chaud soleil, dans ce bois unique au monde où je
vais sans doute résider quelques jours.
* * * * *
--Maintenant, me dit-il, regardez. Voici le «Lac des Lotus» et voici
le «Pont de Marbre»!
* * * * *