Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à

fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond

d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient,

l'imprécision crépusculaire est commencée)--déjà sombre, mais pas trop

saccagée, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore

intacts,--Osman tout à coup recule avec effroi devant quelque chose

qui sort d'un seau posé sur le plancher: deux cuisses décharnées, la

moitié inférieure d'une femme, fourrée dans ce seau les jambes en

l'air!... La maîtresse de cet élégant logis sans doute... Le corps?...

Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici: sous ce

fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir, où l'on

voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux.

En dehors des grandes voies à peu près droites, qui laissent paraître

d'un bout à l'autre leur vide désolé, il y a les ruelles sans vue,

tortueuses, aboutissant à des murs gris,--et ce sont les plus lugubres

à franchir, au crépuscule et au chant des corbeaux, avec ces petits

gnomes de pierre gardant des portes effarantes, avec ces têtes de mort

à longue queue traînant partout sur les pavés. Il y a des tournants,

baignés d'ombre glacée, que l'on aborde avec un serrement de

coeur... Et c'est fini, pour rien au monde nous n'entrerions plus, à

l'heure qu'il est, entre chien et loup, dans ces maisons

épouvantablement muettes, où l'on fait trop de macabres rencontres...

Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence

nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Et nous

retournons vers le quartier des troupes, cinglés par le vent de Nord,

transis par le froid et l'obscurité; nous retournons bon pas, les

cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui

ne se définissent plus.

* * * * *

La berge, à notre retour, est garnie de soldats qui se chauffent et

font cuire leurs soupes à des feux clairs, en brûlant des fauteuils,

des tables, des morceaux de sculptures ou de charpentes. Et tout cela,

au sortir des rues dantesques, nous paraît du confort et de la joie.

Près de notre jonque, il y a une cantine, improvisée par un Maltais,

où l'on vend des choses à griser les soldats. Et j'envoie mes gens y

prendre, pour notre souper, des liqueurs à leur choix, car nous avons

besoin nous aussi d'être réchauffés, égayés si possible, et nous

ferons la fête comme les autres, avec de la soupe fumante, du thé, de

la chartreuse, je ne sais quoi encore,--dans notre petit logis de

natte, amarré cette fois sur la vase empestée, sur les horribles

détritus, et enveloppé comme toujours de tous côtés par la grande

froidure noire.

* * * * *

Au dessert, à l'heure des cigarettes dans le sarcophage, Renaud, à qui

j'ai donné la parole, me conte que son escadron est campé au bord d'un

cimetière chinois de Tien-Tsin et que les soldats d'une autre nation

européenne (je préfère ne pas dire laquelle), campés dans le

voisinage, passent leur temps à fouiller les tombes pour prendre

l'argent qu'on a coutume d'enterrer avec les cadavres.

--Moi, dit-il, moi, mon colonel (pour lui, je suis _mon colonel_; il

ignore l'appellation maritime de _commandant_ qui chez nous est

d'usage jusqu'aux cinq galons d'or), moi, je ne trouve pas que c'est

bien: ça a beau être des Chinois, il faut laisser les morts

tranquilles. Et puis, ça me dégoûte, ils coupent leur viande de ration

sur les planches de cercueil! Et moi, je leur fais voir: «Au moins

coupez donc là, sur le dessus; pas sur le dedans, qui a touché le

macchabée.» Mais ces sauvages-là, mon colonel, ils s'en foutent!

VI

Jeudi 18 octobre.

C'est une surprise, de se réveiller sous un ciel bas et sombre. Nous

comptions avoir, comme les matins précédents, ce soleil des automnes

et des hivers de Chine, presque jamais voilé, qui rayonne et chauffe

même lorsque tout gèle à pierre fendre, et qui nous avait aidés

jusqu'ici à supporter les visions de la route. Mais un vélum épais

s'est tendu pendant la nuit au-dessus de nos têtes...

Quand nous ouvrons notre porte de jonque, au petit jour à peine

naissant, nos chevaux et nos charrettes sont là, qui viennent

d'arriver. Sur le sinistre bord, des Mongols, parmi leurs chameaux, se

tiennent accroupis autour de feux qui ont brûlé toute la nuit dans la

poussière, et, derrière leurs groupes immobilisés, les hautes

murailles de la ville, d'un noir d'encre, montent vers l'obscurité des

nuages.

Dans la jonque, confiée à deux marins du détachement de Tong-Tchéou

qui la garderont jusqu'à notre retour, nous laissons notre petit

matériel de nomades--et ce que nous possédons de plus précieux, les

dernières des bouteilles d'eau pure que le général nous avait données.

Nous faisons cette dernière étape en compagnie du consul général de

France à Tien-Tsin et du chancelier de la légation, qui l'un et

l'autre montent à Pékin, escortés d'un maréchal des logis et de trois

ou quatre hommes de l'artillerie.

Longue route monotone, par un matin froid et gris, à travers des

champs de sorghos roussis par les premières gelées, à travers des

villages saccagés et désertés où rien ne bouge plus: campagnes de

deuil et d'automne, sur lesquelles commence de tomber lentement une

petite pluie triste.

Par instants, il m'arrive de me croire dans les chemins du pays

basque, en novembre, parmi des maïs non encore fauchés. Et puis tout à

coup, sur mon passage, quelque symbole inconnu se dresse pour me

rappeler la Chine, un tombeau de forme mystérieuse, ou bien des stèles

étranges posées sur d'énormes tortues de granit.

De loin en loin, nous croisons des convois militaires, d'une nation ou

d'une autre, des files de voitures d'ambulance. Ici des Russes, dans

les ruines d'un village, s'abritent pour une averse. Là des

Américains, qui ont découvert une cachette de vêtements, au fond d'une

maison abandonnée, s'en vont joyeux, endossant des manteaux de

fourrure.

Des tombeaux, toujours beaucoup de tombeaux; la Chine, d'un bout à

l'autre, en est encombrée; les uns, au bord de la route, gisent comme

perdus; d'autres s'isolent magnifiquement au milieu d'enclos qui sont

des bocages mortuaires, des bois de cèdres aux verdures sombres.

Dix heures. Nous devons approcher de Pékin, dont rien pourtant ne

décèle encore le voisinage. Pas une figure de Chinois ne s'est montrée

depuis notre départ; les campagnes continuent d'être désertes et

inquiétantes de silence, sous le voile de l'imperceptible pluie.

Nous allons passer, paraît-il, non loin du mausolée d'une impératrice,

et le chancelier de France, qui connaît ces environs, me propose de

faire un détour pour l'apercevoir. Donc, laissant tout notre monde

continuer tranquillement l'étape, nous prenons des sentiers de

traverse, en allongeant le trot de nos chevaux dans les hautes herbes

mouillées.

Bientôt paraissent un canal et un étang, blêmes sous le ciel incolore.

Personne nulle part; des tranquillités mornes de pays dépeuplé. Le

mausolée, sur la rive d'en face, émerge à peine de l'ombre d'un bois

de cèdres, muré de toutes parts; nous ne voyons guère que les premiers

portiques de marbre qui y conduisent, et l'avenue des stèles blanches

qui va se perdre sous les arbres mystérieux;--tout cela un peu

lointain et reproduit par le miroir de l'étang, en longs reflets

renversés qui s'estompent. Près de nous des lotus, meurtris par le

froid, penchent leurs grandes tiges sur l'eau couleur de plomb, où des

cernes légers se tracent à la chute des gouttes de pluie. Et, parmi

les roseaux, ces quelques boules blanchâtres, çà et là, sont des têtes

de mort...

* * * * *

Quand nous rejoignons notre petite troupe, on nous promet l'entrée à

Pékin dans une demi-heure. Allons, soit! Mais après les complications

et les lenteurs du voyage, on croirait presque n'arriver jamais. Et

c'est du reste invraisemblable, qu'une si prodigieuse ville, dans ce

pays désert, puisse être là; à toute petite distance en avant de nous.

--Pékin ne s'annonce pas, m'explique mon nouveau compagnon d'étape,

Pékin vous saisit; quand on l'aperçoit, c'est qu'on y est...

La route à présent traverse des groupes de cèdres, des groupes de

saules qui s'effeuillent, et, dans l'attente concentrée de voir enfin

la Ville céleste, nous trottons sous la pluie très fine--qui ne

mouille pas, tant sont desséchantes ces rafales du Nord promenant la

poussière toujours et quand même,--nous trottons sans plus parler...

--Pékin! me dit tout à coup l'un de ceux qui cheminent avec moi,

désignant une terrible masse obscure, qui vient de se lever au-dessus

des arbres, un donjon crénelé, de proportions surhumaines.

Pékin!... Et, en quelques secondes, tandis que je subis la puissance

évocatrice de ce nom ainsi jeté, une grande muraille couleur de deuil,

d'une hauteur jamais vue, achève de se découvrir, se développe sans

fin, dans une solitude dénudée et grisâtre, qui semble un steppe

maudit. C'est comme un formidable changement de décor, exécuté sans

bruit de machinistes, ni fracas d'orchestre, dans un silence plus

imposant que toutes les musiques. Nous sommes au pied de ces bastions

et de ces remparts, nous sommes dominés par tout cela, qu'un repli de

terrain nous avait caché. En même temps, la pluie devient de la neige,

dont les flocons blancs se mêlent aux envolées sombres des détritus et

de la poussière. La muraille de Pékin nous écrase, chose géante,

d'aspect babylonien, chose intensément noire, sous la lumière morte

d'un matin de neige et d'automne. Cela monte dans le ciel comme les

cathédrales, mais cela s'en va, cela se prolonge, toujours pareil,

durant des lieues. Pas un passant aux abords de cette ville, personne.

Pas une herbe non plus le long de ces murs; un sol raviné,

poussiéreux, sinistre comme des cendres, avec des lambeaux de

vêtements qui traînent, des ossements, un crâne. Et, du haut de chacun

des créneaux noirs, un corbeau, qui s'est posté, nous salue au passage

en croassant à la mort.

Le ciel est si épais et si bas que l'on y voit à peine clair, et sous

l'oppression de ce Pékin longtemps attendu, qui vient de faire

au-dessus de nos têtes son apparition déconcertante et soudaine, nous

nous avançons, aux cris intermittents de tous ces corbeaux alignés, un

peu silencieux nous-mêmes, un peu glacés d'être là, souhaitant voir du

mouvement, voir de la vie, voir quelqu'un ou quelque chose sortir

enfin de ces murs.

Alors, d'une porte, là-bas en avant, d'une percée dans l'enceinte

colossale, sort une énorme et lente bête brune, fourrée de laine comme

un mouton géant,--puis deux, puis trois, puis dix: une caravane

mongole, qui commence de couler vers nous, dans ce même silence,

toujours, où l'on n'entend que les corbeaux croasser. A la file

incessante les monstrueux chameaux de Mongolie, tout arrondis de

fourrure, avec d'étonnants manchons aux jambes, des crinières comme

des lions, processionnent sans fin le long de nos chevaux qui

s'effarent; ils ne portent ni cloches ni grelots, comme en ont ces

bêtes maigres, aux harmonieuses caravanes des déserts arabiques; leurs

pieds s'enfoncent profondément dans la poussière qui assourdit leurs

pas, le silence n'est pas rompu par leur marche. Et les Mongols qui

les mènent, figures cruelles et lointaines, nous jettent à la dérobée

des regards ennemis.

Aperçue à travers un voile de neige fine et de poussière noire, la

caravane nous a croisés et s'éloigne, sans un bruit, ainsi qu'une

caravane fantôme. Nous nous retrouvons seuls, sous cette muraille de

Titans, du haut de laquelle les corbeaux nous regardent passer. Et

c'est notre tour à présent de franchir, pour entrer dans la ville

ténébreuse, les portes par où ces Mongols viennent de la quitter.

VII

A LA LÉGATION DE FRANCE

Nous voici arrivés à ces portes, doubles, triples, profondes comme des

tunnels et se contournant dans l'épaisseur des puissantes maçonneries;

portes surmontées de donjons à meurtrières qui ont chacun cinq étages

de hauteur sous d'étranges toitures courbes, de donjons extravagants

qui sont des choses colossales et noires, au-dessus de l'enceinte

noire des murailles.

Les pieds de nos chevaux s'enfoncent de plus en plus et disparaissent

dans la poussière couleur de charbon, qui est ici aveuglante,

souveraine partout, en l'air autant que sur le sol, malgré la petite

pluie ou les flocons de neige dont nous avons le visage tout le temps

cinglé.

Et, sans bruit, comme si nous marchions parmi des ouates ou des

feutres, passant sous les énormes voûtes, nous entrons dans le pays

des décombres et de la cendre...

Quelques mendiants dépenaillés, dans des coins, assis à grelotter sous

des guenilles bleues; quelques chiens mangeurs de cadavres, comme ceux

dont nous avions déjà fait la connaissance en route,--et c'est tout.

Silence et solitude au dedans de ces murs comme au dehors. Rien que

des éboulements, des ruines et des ruines.

Pays des décombres et de la cendre; surtout pays des petites briques

grises, des petites briques pareilles, éparses en myriades

innombrables, sur l'emplacement des maisons détruites ou sur le pavé

de ce qui fut les rues.

Les petites briques grises, c'est avec ces matériaux seuls que Pékin

était bâti,--ville aux maisonnettes basses revêtues de dentelles en

bois doré, ville qui ne devait laisser qu'un champ de mièvres débris,

après le passage du feu et de la mitraille émiettant toutes ces

vieilleries légères.

Nous l'avons du reste abordée, cette ville, par l'un des coins sur

lesquels on s'est le plus longtemps acharné: le quartier tartare, qui

contenait les légations européennes.

De longues voies droites sont encore tracées dans ce labyrinthe infini

de petites ruines, et devant nous tout est gris ou noir; aux

grisailles sombres des briques éboulées s'ajoute la teinte monotone

des lendemains d'incendie, la tristesse des cendres et la tristesse

des charbons.

Parfois, en travers du chemin, elles s'arrangent en obstacle, ces

lassantes petites briques,--et ce sont les restes de barricades où

l'on s'est longuement battu.

Après quelques centaines de mètres, nous entrons dans la rue de ces

légations qui viennent de fixer, durant des mois, l'anxieuse attention

du monde entier.

Tout y est en ruine, il va sans dire; mais des pavillons européens

flottent sur les moindres pans de mur, et nous retrouvons soudainement

ici, au sortir de ruelles solitaires, une animation comme à Tien-Tsin,

un continuel va-et-vient d'officiers et de soldats, une étonnante

bigarrure d'uniformes.

Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque

l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc,

ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont

accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette

porte--que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes

qui l'ont défendue.

* * * * *

Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une

sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près

d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent

au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles

que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à

des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est

la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine

chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où

s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu,

parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me

recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus

dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la

chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire

les murs, qui ne seront finis que ce soir.

Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où

dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos

matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni

de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants,

émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont

la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas

et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.

Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur

qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en

doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se

promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui

mériteraient tant de couronnes.

Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les

assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de

jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la

mort.

Au début--mais leur nombre, hélas! diminua vite,--ils étaient là une

soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots

autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également

magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui

faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur

les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation

d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense

étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort

aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein

front.

L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des

assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on

venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces

raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.

Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était

au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale

de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et,

pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le

tout, le colossal rempart noir de Pékin.

C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent,

il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé

de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans

l'incessante et fade infection des cadavres.

Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette

Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix

françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait

son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés,

préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,--et puis

s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou

bien faire le guet du haut des toits.

* * * * *

Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure

que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin

s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant

à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de

briques.

Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites

en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre

(cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il

semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé.

Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin,

sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur,

nous les avons tenus tant de jours... Là, devant cette petite

barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte

héroïque et merveilleux.

Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un

fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur

la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce

qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur

grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur.

Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils

avaient adopté pour y grouper leurs morts,--avant les jours plus

affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place,

de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un

lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à

bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y

enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe

blanche,--devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les

ruisseaux,--y disait tranquillement les prières devant les fosses,

malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui

fouettait et cassait les branches.

Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de

terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils

tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la

bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le

sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils

avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit

retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux

cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible

torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les

ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises

dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues.

On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux

heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec

des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour

d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,--et

il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces

voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés

sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.

Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait

sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une

perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et

du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes

de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste

qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation.

On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups

sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les

tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter.

Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des

contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers

midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de

plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à

demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la

défense et un groupe de ses marins.--Mais ce ne fut point la fin

encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les

couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves

matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque

désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.

* * * * *

Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien

pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où

s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au

moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du

quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en

sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle

restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant

qu'était la légation de France,--point qui représentait d'ailleurs la

clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la

perte eut amené le désastre général.

Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de

l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de

cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est

que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.)

Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les

attaqua avec moins de violence.

Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des

fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des

quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la

ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,--et on

suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres.

Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours

faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils

attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur

disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été

battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point

paraître.

Les derniers jours de Pékin · 第 3 / 17 段