Il est certaines choses que l'on préfère ne pas voir publiées non

parce qu'elles sont secrètes mais parce qu'elles ont un caractère trop

sacré. Parfois la version imprimée produit une impression absolument

différente de la parole, bien que le reportage en soit strictement

exact. Quand je dis à un enfant en plaisantant, ou en fronçant les

sourcils, qu'il est un démon, il ne serait pas juste de dire que j'ai

appelé quelqu'un démon sans fournir de longues explications donnant les

causes et les raisons. Un mauvais service de ce genre m'a été rendu par

un reporter animé, je crois, des meilleures intentions à mon égard,

dans le compte rendu d'une conversation que j'ai eue et d'un discours

que j'ai fait à l'Ashram du Satyagraha et qui a été publié dans la

_Chronique de Bombay_ du 2 courant. Il m'est désagréable que l'on fasse

de la publicité à des choses de ce genre. Une conversation rapide est

pleine d'allusions à demi mot; et à moins d'y ajouter d'abondantes

notes il est impossible de la rapporter exactement. On me fait dire,

par exemple, que Shantiniketan est pour le progrès matériel, et que

Satyagraha Ashram existe uniquement pour le progrès spirituel. Lorsque

le Poète lira ceci ou bien il en rira en se rappelant que je suis

incapable de dire ou de vouloir laisser entendre une chose pareille de

Shantiniketan, ou bien il sera irrité et découragé à la pensée que je

manque de sens artistique et d'intelligence au point de ne pas voir ce

qu'il y a de spirituel à Shantiniketan. Le Poète, j'en suis persuadé,

ne me fera pas l'injure de me juger capable de penser ce qui m'est

attribué. Je pourrais dire au poète, comme je l'ai fait d'ailleurs,

que Shantiniketan manque de discipline. Il en a ri, a même assumé la

responsabilité de ce qui faisait l'objet de ma critique et l'a défendu

en disant qu'il était poète et que Shantiniketan était sa distraction,

qu'il ne savait que chanter et faire chanter les autres; je pourrais,

moi, y introduire toute la discipline que je voudrais; mais lui n'était

pas autre chose qu'un poète. Le lecteur doit savoir que j'ai fait

plusieurs séjours au Shantiniketan. J'ai la permission de le considérer

comme une retraite et comme une demeure. Mes fils y ont vécu lorsque

j'étais en Europe, ainsi qu'à Gurukula. Ma conversation avec le

professeur hindou venait de notre commune affection pour Shantiniketan.

Comment Shantiniketan pourrait-il être autrement que spirituel lorsque

l'auteur de la poésie purement spirituelle y est l'esprit qui domine.

Je ne suis pas assez stupide pour supposer qu'un endroit où vit

Debendranath Tagore puisse manquer de spiritualité. Les lecteurs de la

_Jeune Inde_ savent que de temps en temps j'ai reçu de Shantiniketan un

breuvage spirituel que m'envoyait Barodada[91] qui veille incessamment

sur moi et prie pour le succès de ma mission. Je m'empresse de dire au

lecteur que je considère un grand nombre de professeurs et de maîtres

de Shantiniketan comme des hommes d'une haute spiritualité et d'une

grande noblesse et que c'est pour moi un privilège de les connaître. Je

dois ajouter pour plus ample information que je considère la province

du Bengale comme la plus spirituelle de toutes. La conversation si

malencontreusement reproduite avait eu lieu sur un ton de plaisanterie.

J'ai souvent déclaré à ceux qui aiment Shantiniketan que la

spiritualité était plus grande à l'Ashram qu'à Shantiniketan; mais dans

cette rivalité il ne faut pas voir une prétention de supériorité. Je

désire ardemment que l'Ashram reste caché aux yeux du public. Nous y

sommes un groupe de travailleurs pour la cause, humbles et peu savants,

qui connaissons nos faiblesses et essayons de les comprendre encore

davantage. Nous cherchons avec ardeur à découvrir la vérité et désirons

vivre et mourir pour elle. On ne devrait jamais essayer de comparer

deux institutions analogues, mais non identiques. S'il fallait comparer

cependant, je dirais que, malgré la discipline de l'Ashram et son lever

matinal, je voterais avec sincérité pour Shantiniketan, parce qu'il

est le frère aîné, bien plus avancé en âge et, je le sais, en sagesse

également. Il y a un «mais» cependant; il faut que les habitants de

Shantiniketan prennent garde à l'avance de la petite retraite du

Gujerat ailleurs.....

_9 janvier 1922._

[91] Durjendranath Tagore, le philosophe, frère aîné de

Rabindranath.

LE CRIME DE CHAURI-CHAURA

Dieu a été d'une bonté excessive pour moi. Il vient de m'avertir pour

la troisième fois que dans l'Inde ne règne pas encore cette atmosphère

de Vérité et de Non-Violence qui peut seule justifier la Désobéissance

civile en masse, celle qui peut être vraiment nommée civile,

c'est-à-dire douce, humble, sage, volontaire et cependant aimante,

jamais criminelle ou haïssable.

Il m'avertit en 1919, lorsque commença l'agitation soulevée par la loi

Rowlatt. Ahmedabad, Virangham et Kheda ont erré. Amritsar et Kasur ont

erré. Je suis revenu sur mes pas, j'avais fait une erreur de calcul

aussi énorme que l'Himalaya. Je me suis humilié devant Dieu et devant

les hommes, et non seulement j'ai suspendu la Désobéissance civile en

masse, mais j'ai suspendu la mienne qui devait être, je le sais, civile

et non-violente.

Dieu m'avertit ensuite d'une façon terrible. Il me rendit le témoin

oculaire des actes accomplis par la populace le 17 novembre à Bombay.

Elle agissait dans l'intérêt de la Non-coopération. J'annonçai mon

intention de suspendre la désobéissance civile en masse qui devait

commencer immédiatement à Bardoli. L'humiliation que j'éprouvai fut

plus grande encore qu'en 1919, mais elle me fit du bien. Je suis

persuadé que la Nation y gagna. Par cette suspension, l'Inde montra

qu'elle était pour la Vérité et la Non-Violence.

Mais l'humiliation la plus amère que je dusse ressentir était encore à

venir. Madras m'avait prévenu, mais je n'en avais pas tenu compte. Dieu

me parla clairement par Chauri-Chaura. Il y eut, si je ne me trompe,

ample provocation de la part des agents de la police qui furent si

brutalement mis en pièces. Ils n'avaient pas tenu compte de l'assurance

donnée par l'inspecteur que le peuple ne serait pas molesté, et lorsque

la procession fut passée insultèrent et inquiétèrent les retardataires

isolés. Ceux-ci appelèrent à l'aide. La foule revint. La police fit

feu, puis ayant épuisé le peu de munitions qu'elle possédait se réfugia

dans le _Thana_ (commissariat). La foule, me dit alors mon informateur,

mit le feu au _thana_ où les agents s'étaient emprisonnés eux-mêmes.

Ils voulurent s'enfuir pour échapper à la mort, furent massacrés, et

leurs restes déchiquetés furent lancés dans la flamme dévorante.

Aucun volontaire non-coopérateur n'a pris part à la brutalité commise.

Non seulement la foule avait été provoquée, mais elle connaissait

par expérience la tyrannie arbitraire de la police de ce district.

Aucune provocation ne saurait pourtant justifier le meurtre brutal

d'hommes qui étaient devenus sans défense et s'étaient remis

virtuellement à la merci de la foule. Et alors que l'Inde prétend être

non-violente et espère monter par ses méthodes non-violentes sur le

trône de la liberté, la violence de la foule, même occasionnée par

une sérieuse provocation, est d'un bien triste augure. Supposez que

Dieu ait permis à la Désobéissance Civile de Bardoli de réussir, le

Gouvernement eût abdiqué en faveur des vainqueurs de Bardoli, et qui

donc eût maîtrisé cet élément déréglé capable de commettre des actions

inhumaines lorsqu'on le provoque? Pour arriver par la Non-violence

à un gouvernement indépendant, il faut la maîtrise non-violente des

éléments violents du pays. Les Non-Coopérateurs non-violents ne peuvent

réussir que s'ils parviennent à maîtriser les hommes sans aveu de

l'Inde, ou en d'autres termes lorsque ces derniers auront appris, soit

par religion, soit par patriotisme, à s'abstenir de leurs violences,

pendant la campagne de Non-Coopération, tout au moins. La tragédie de

Chauri-Chaura fut donc pour nous un réveil absolu.

Mais, me murmurait la voix de Satan, ton manifeste au Vice-Roi, ta

réponse à sa lettre? Ce fut la coupe d'humiliation la plus amère.

«C'est assurément une lâcheté de s'abstenir au lendemain de menaces

pompeuses adressées au Gouvernement et de promesses faites au peuple de

Bardoli». Satan m'invitait ainsi à renier la Vérité et par conséquent

la religion, à renier Dieu lui-même. J'exposai au Comité d'Action et

à d'autres de mes camarades qui se trouvaient près de moi mes doutes

et mes difficultés. Tous ne furent pas d'accord avec moi au début; il

est plus que probable qu'à l'heure actuelle il en est encore qui ne le

sont pas. Mais il est rare qu'un homme ait le bonheur de rencontrer

autour de lui des collègues et des camarades si pleins d'égards et

d'indulgence. Ils comprirent mes difficultés et écoutèrent patiemment

mes raisons. Le public connaît les décisions prises par le Comité

d'Action. Au point de vue politique, renverser brusquement tout le

programme agressif peut paraître absurde et déraisonnable, mais il

n'est point douteux qu'au point de vue religieux c'est un acte logique

et je me permets d'assurer à ceux qui n'en sont pas certains que le

pays a gagné à mon humiliation et à la confession que j'ai faite de mon

erreur.

La seule vertu à laquelle je prétende, c'est la Vérité et la

Non-Violence. Je ne prétends à aucun pouvoir surhumain. Je possède la

même chair corruptible que le plus faible de mes semblables et suis

par conséquent aussi porté qu'eux à me tromper. Mes services ont bien

des limitations, mais Dieu les a bénis malgré leurs imperfections. La

confession des fautes, c'est le coup de balai qui enlève la saleté et

laisse la surface plus nette qu'auparavant. Je me sens plus fort de

m'être confessé. La cause doit gagner par son recul même. Un homme ne

parvient jamais à son but s'il persiste à s'écarter de la bonne route.

On a déclaré que Chauri-Chaura ne pouvait avoir d'influence sur

Bardoli. Il n'y aurait de danger, assure-t-on, que si Bardoli se

laissait influencer par Chauri-Chaura et se trouvait lui-même entraîné

à la violence. Et de cela je n'ai pas la moindre crainte. Le peuple de

Bardoli est à mon avis le plus pacifique de l'Inde; seulement, Bardoli

n'est qu'un point minuscule sur la carte de l'Inde. Ses efforts ne

peuvent réussir que s'il a la coopération parfaite des autres parties

du territoire. La Désobéissance de Bardoli ne sera civile que si les

autres régions de l'Inde demeurent non-violentes. De même qu'il suffit

d'un grain d'arsenic pour empoisonner une jarre de lait et le rendre

impropre à la consommation, le poison mortel de Chauri-Chaura suffit à

rendre inacceptable l'attitude civile même de Bardoli.

Cette tragédie est, après tout, le symptôme d'un mal qui s'aggrave. Je

n'ai jamais supposé que là où il y avait répression il y eût absence

totale de violence mentale ou physique. Seulement j'avais cru, comme

je le crois toujours et les pages de la _Jeune Inde_ le prouvent

abondamment, que dans les endroits où elle a lieu, la répression n'est

pas proportionnée au peu d'importance de la violence populaire... La

Désobéissance civile ne doit comporter aucune excitation. Elle est une

préparation à la souffrance muette. Son effet est merveilleux, quoique

imperceptible et doux... La tragédie de Chauri-Chaura est réellement le

poteau indicateur sur notre route qui nous montre le chemin dangereux

dans lequel l'Inde pourrait s'engager, si de sérieuses précautions

n'étaient pas prises. Si nous ne voulons pas que la violence naisse de

la non-violence, il est évident qu'il nous faut revenir rapidement sur

nos pas, rétablir une atmosphère de calme, réorganiser notre programme

et ne pas songer à commencer la Désobéissance Civile en masse, avant

d'être certains que la paix sera maintenue en dépit de toutes les

provocations du gouvernement. Il faut que nous soyons assurés qu'aucune

partie du pays ne commencera sans autorisation la Désobéissance Civile

en masse.

L'organisation du Congrès est loin d'être parfaite et ses instructions

sont exécutées avec négligence. Nous n'avons pas organisé de Comités

dans chaque village; et là où nous l'avons fait, ils ne se conforment

pas toujours à nos instructions. Nous n'avons guère plus de dix

millions d'adhérents sur nos listes, nous sommes au 15 février, et

beaucoup n'ont pas encore payé leurs quatre annas de souscription

pour l'année courante. L'enrôlement des _volontaires_ se fait avec

indifférence. Ils ne remplissent pas toutes les conditions de leur

engagement. Ils ne portent même pas de _khaddar_ tissé et filé à la

main. Tous les volontaires hindous ne se sont pas débarrassés du péché

d'intouchabilité, tous ne sont pas exempts de violence. Ce n'est pas

leur emprisonnement qui nous donnera le _Swaraj_, ou qui servira la

cause sacrée du Califat, ou qui nous autorisera à refuser de payer

des serviteurs infidèles. Certains d'entre nous commettent des fautes

sans le faire exprès, mais il en est qui pèchent volontairement. Ils

s'enrôlent comme volontaires, sachant parfaitement qu'ils n'ont pas

l'intention de demeurer non-violents et qu'ils ne le demeureront pas.

Nous manquons donc de franchise, tout autant que le gouvernement que

nous accusons de mensonge. Comment oserions-nous pénétrer dans le

royaume de la liberté, en ayant sur les lèvres seulement un hommage à

la vérité et à la non-violence?

Si nous ne voulons pas reculer davantage, il est indispensable à notre

progrès même d'apaiser l'excitation et de suspendre la Désobéissance

Civile en masse. J'espère que cette suspension ne désappointera pas

ceux et celles qui font partie du Congrès, mais qu'au contraire ils se

sentiront allégés du fardeau de la fausseté et du péché national.

Que l'adversaire se fasse gloire de notre humiliation et de notre

soi-disant défaite! Il vaut mieux qu'on nous accuse de lâcheté et de

faiblesse que de renier notre serment et de trahir Dieu. Mieux vaut

mille fois paraître manquer de sincérité envers le monde que de manquer

de sincérité envers nous-mêmes. En ce qui me concerne personnellement,

suspendre la Désobéissance Civile n'est pas une pénitence suffisante

pour me punir d'avoir été l'instrument même involontaire de la violence

brutale du peuple, à Chauri-Chaura.

Je dois subir une purification personnelle, devenir un meilleur

instrument plus capable d'enregistrer les moindres variations de

l'atmosphère morale qui m'entoure. Mes prières doivent acquérir une

sincérité et une humilité plus profondes. Rien n'est pour moi plus

purifiant et plus fortifiant qu'un jeûne accompagné de la coopération

mentale nécessaire.

Je sais que l'attitude mentale est tout. De même qu'une prière peut

n'être simplement qu'une intonation machinale comme celle de l'oiseau,

un jeûne peut n'être autre chose qu'une torture machinale de la chair.

Pour le but que je me propose, un procédé machinal de ce genre n'a

aucune valeur. Un chant machinal peut servir à modeler la voix, un

jeûne machinal peut purifier le corps. Ni l'un ni l'autre ne toucheront

l'âme.

Mais le jeûne entrepris pour arriver à une expression de soi plus

complète, pour atteindre à la suprématie de l'esprit sur la chair, est

un des plus puissants facteurs de notre évolution. Après avoir mûrement

réfléchi, je m'impose donc un jeûne de cinq jours consécutifs... C'est

le moins que je puisse faire. Je n'ai pas perdu de vue le Comité du

Congrès de toute l'Inde qui approche. Je sais le chagrin que ces jours

de jeûne vont causer à mes nombreux amis, mais je ne puis remettre ma

pénitence ni la raccourcir.

Je supplie mes collaborateurs de ne pas m'imiter. Ils n'auraient pas

mes raisons, ils n'ont pas été les créateurs de la Désobéissance

Civile. Je me trouve dans la situation du chirurgien maladroit, il

me faut ou abdiquer ou acquérir un talent supérieur. Alors qu'une

pénitence personnelle est non seulement nécessaire mais obligatoire

pour moi, la maîtrise de soi prescrite par le Comité d'Action est

assurément une pénitence suffisante pour tous les autres. Elle n'est

point aisée et si elle est sincère peut porter les meilleurs fruits.....

Tout jeûne et toute pénitence doivent autant que possible être tenus

secrets. Mais mon jeûne étant à la fois une pénitence et un châtiment

doivent être publics. C'est une pénitence pour moi et un châtiment pour

ceux que j'essaye de servir, pour ceux pour qui j'aime vivre, et pour

qui je serais heureux de mourir.

Ils ont péché contre les lois du Congrès, bien qu'ils en fussent des

partisans sinon des adhérents. Ils massacrèrent probablement les agents

avec mon nom sur les lèvres. La seule façon de châtier lorsqu'on aime

est de souffrir. Je ne peux souhaiter qu'on les arrête, mais je tiens

à ce qu'ils sachent que je souffrirai parce qu'ils ont péché contre la

doctrine du Congrès. Je conseille à ceux qui se sentent coupables et

qui se repentent de se livrer au gouvernement et d'avouer leur faute

afin d'en subir le châtiment... Que les meurtriers acceptent ou non mon

conseil, je tiens à ce qu'ils sachent qu'ils ont sérieusement compromis

les opérations du _Swaraj_, et qu'en faisant ajourner le mouvement de

Bardoli ils ont nui à la cause même qu'ils voulaient probablement

servir... Je suis prêt à souffrir n'importe quelle humiliation,

n'importe quelle torture, un ostracisme absolu et la mort même, pour

empêcher ce mouvement de devenir violence ou précurseur de violence....

_16 février 1922_

COMITÉ DU CONGRÈS DE TOUTE L'INDE

La session du Comité de Toute l'Inde qui vient d'avoir lieu a été

à certains égards plus remarquable que le Congrès. Il y a tant de

courants cachés, de violence consciente et inconsciente, que j'ai

prié véritablement et littéralement pour une défaite désastreuse.

J'ai toujours fait partie d'une minorité. Le lecteur ignore que dans

l'Afrique du Sud j'ai débuté avec l'unanimité presque complète et suis

descendu à une minorité de 64 et même de 16, puis je suis remonté à une

énorme majorité. Le travail le plus important et le meilleur a été fait

dans le désert de la minorité.

Je sais que le Gouvernement craint plus que tout cette énorme majorité

que j'ai l'air de dominer. Il ignore que je la crains autant que lui.

Je suis véritablement écœuré de cette adoration de la multitude qui

ne réfléchit pas. Je serais plus sûr du terrain si elle crachait sur

moi. Je ne serais pas obligé de confesser mes erreurs gigantesques et

autres, ni forcé de reculer ni de réorganiser.

Mais cela ne devait pas être.

Un ami m'a mis en garde contre le danger d'exploiter ma dictature. Il

ignorait que jamais je ne m'en suis servi, ne fût-ce que pour la seule

raison que l'occasion ne s'en est pas encore présentée. La «Dictature»

me servira seulement lorsque le gouvernement aura empêché les rouages

du Congrès de fonctionner.

Loin d'avoir exploité ma _dictature_, je me demande si je ne me laisse

pas moi-même exploiter. J'avoue que j'en ai la terreur. Ma propre

sécurité consiste dans mon impudence. J'ai prévenu mes amis du Comité

que je suis incorrigible. Chaque fois que le peuple commettra des

erreurs, je continuerai à les confesser. Le seul tyran que j'accepte

ici-bas, c'est «la petite voix silencieuse». Et même si je devais

envisager la minorité d'un seul, j'aurais je crois le courage d'être

cette minorité désespérée. Voilà la seule position vraie pour moi. Mais

aujourd'hui, je suis devenu plus triste et, je l'espère, plus sage.

Je me rends compte que notre Non-Violence est à fleur de peau. Nous

brûlons d'indignation. Le gouvernement entretient le feu par ses actes

insensés. Il semblerait presque qu'il désire voir ce pays couvert de

meurtres, de pillages, de rapines, afin de pouvoir prétendre que lui

seul est capable d'y mettre fin.

Cette Non-Violence me semble due uniquement à notre impuissance. Il

semble presque que nous nourrissions le désir de nous venger à la

première occasion.

Est-ce qu'une Non-Violence volontaire peut naître de ce qui me paraît

la Non-Violence forcée des faibles? Est-ce que je ne tente pas une

expérience vaine? Qu'arrivera-t-il, le jour où éclatera la fureur, si

personne, homme, femme, ou enfant n'est en sécurité et si la main de

chacun est levée contre son prochain? A quoi servira-t-il que je jeûne

à en mourir, si une telle catastrophe doit se produire? Y a-t-il une

alternative? Ne rien faire, prétendre que ce que je sais être mal est

bien? Dire qu'une coopération sincère naîtra d'une coopération fausse

et forcée, cela revient à dire que la lumière naîtra des ténèbres.

Coopérer avec le gouvernement est tout autant une faiblesse et une

faute qu'une alliance avec la violence en suspens. La difficulté est

presque insurmontable. Aussi, avec le sentiment croissant que cette

Non-Violence est superficielle je ne puis faire autrement que me

tromper sans cesse et revenir en arrière comme un homme qui s'avance

dans une forêt vierge et toujours doit s'arrêter, revenir sur ses pas,

qui trébuche, se blesse et saigne.

Je m'attendais à une certaine somme d'abattement, de désappointement

et de ressentiment; mais je n'étais nullement préparé à une violente

tempête d'opposition. Il me parut évident que les travailleurs pour la

cause n'étaient point d'humeur à entreprendre un travail constructif

solide. Le programme n'avait rien de séduisant. Ils ne restaient point

associés pour des réformes sociales. Ils ne pouvaient arracher le

pouvoir au gouvernement par un travail de réforme aussi routinier. Ils

voulaient frapper des coups «non-violents»! Que tout ceci semblait

manquer de réalité! Ils ne voulaient pas se donner la peine de

réfléchir que, même s'ils parvenaient à vaincre le Gouvernement par un

étalage enfantin de fureur, il leur serait impossible de gouverner le

pays, une seule journée, sans organisation et méthode constructives,

sérieuses et laborieuses.

Il ne faut pas, ainsi qu'eût dit Mohamed Ali, se faire emprisonner

«pour une fausse raison». N'importe quel emprisonnement ne nous donnera

pas le _Swaraj_. N'importe quelle désobéissance n'allumera pas en nous

l'esprit d'obéissance et de discipline. Les prisons pour le criminel

endurci ne sont pas la porte qui mène à la liberté. Elles ne sont

un temple de liberté que pour ceux qui personnifient l'innocence.

L'exécution de Socrate fit, pour nous, de l'immortalité une réalité

vivante; il n'en est pas de même de l'exécution d'innombrables

criminels. Rien ne nous porte à croire que nous pourrons dérober le

_Swaraj_ par l'emprisonnement de milliers d'hommes qui se prétendront

non-violents, mais dans le cœur desquels bouillonnera la haine, le

mauvais vouloir et la violence.

Ce serait tout différent si nous nous battions avec des armes, si nous

donnions des coups et si nous en recevions. Mais ce n'est pas notre

lutte actuelle. Soyons sincères, si nous voulons obtenir le _Swaraj_

par la force, abandonnons la Non-Violence et employons toute la force

dont nous sommes capables! Ce serait une attitude raisonnable, vraie

et franche à laquelle le monde est habitué depuis des siècles. Nul

ne pourrait alors proférer contre nous cette horrible accusation

d'hypocrisie.

Mais la majorité ne veut pas m'écouter. Malgré tous mes avertissements

et mes pressantes objurgations de rejeter la résolution si elle ne

croyait pas la non-violence indispensable pour atteindre notre but,

elle l'a adoptée sans y rien changer. Je lui demanderai donc de

reconnaître sa part de responsabilité. Elle est tenue maintenant à

ne pas se précipiter dans la Désobéissance Civile et à faire d'abord

œuvre constructive. Je la supplierai de ne pas prêter l'oreille aux

clameurs de ceux qui veulent une action immédiate. L'action immédiate

ne consiste pas à se faire emprisonner, ni même à s'efforcer d'obtenir

la liberté de parole, de presse et d'association, mais à se purifier

soi-même, à s'interroger et à s'organiser tranquillement. Si nous ne

prenons pas garde, nous courons le risque de nous noyer dans un fleuve

dont nous ignorons la profondeur.

Il est inutile de songer aux prisonniers. En apprenant ce qui s'était

passé à Chauri-Chaura, je les ai sacrifiés comme première pénitence.

Ils sont allés en prison, pour que la force du peuple leur rende la

liberté. On espérait que le premier acte du Parlement du _Swaraj_

serait d'ouvrir la porte des prisons. Dieu en avait décidé autrement.

Nous qui sommes restés libres, avons essayé sans y parvenir. Les

prisonniers ont tout intérêt à présent à y rester jusqu'à la fin de

leur peine. Ceux qui y sont entrés sous de faux prétextes, par suite de

quelque erreur ou parce qu'ils comprenaient mal le mouvement, pourront

en sortir en faisant des excuses, ou en adressant des pétitions. Le

mouvement n'en sera que plus fort, d'avoir été épuré. Les cœurs les

plus solides se réjouiront de l'occasion inattendue de souffrir

davantage. Depuis des années, des milliers de Russes «pourrissent»

dans les prisons de la Russie et cependant le malheureux peuple n'est

pas encore libre. La liberté est une coquette des plus difficiles

à conquérir et à satisfaire. Nous avons montré que nous savions

souffrir, mais nous n'avons pas encore souffert suffisamment. Si le

peuple en général demeure passivement non-violent, et si quelques-uns

sont non-violents, d'intention, de parole et d'action, activement,

sincèrement et en connaissance de cause, nous atteindrons le but dans

le plus bref délai et avec le moins de souffrances possibles. Si nous

envoyons en prison des hommes qui entretiennent dans leur cœur des

sentiments de violence, nous remettons indéfiniment le résultat que

nous avons en vue.

Le devoir de ceux qui font partie de la majorité est donc, dans leurs

sphères respectives, d'affronter les sarcasmes, les insultes, de voir,

s'il le faut diminuer leurs rangs, mais de poursuivre leur but avec

détermination, sans dévier d'une ligne. Les autorités, prenant la

suspension de notre mouvement pour de la faiblesse, auront peut-être

recours à une répression plus grande encore. Nous devons la supporter,

nous devons même abandonner la Désobéissance Civile défensive et

concentrer toute notre énergie sur la réforme économique et sociale,

insipide mais fortifiante. Nous devons plier les genoux et assurer

aux Modérés qu'ils n'ont rien à craindre de nous. Nous devons donner

aux Zamindars l'assurance que nous n'avons contre eux aucun sentiment

hostile.

L'Anglais est généralement hautain; il ne nous comprend pas; il se

considère un être supérieur. Il se croit au monde pour nous faire

obéir. Il compte sur ses canons et sur ses forts pour se protéger. Il

nous méprise. Il veut nous forcer à coopérer avec lui, c'est-à-dire à

être ses esclaves. Il faut le vaincre lui aussi, non en pliant le genou

devant lui, mais en nous tenant à distance, sans le haïr cependant

et sans lui faire de mal. Le molester serait lâche. Si nous refusons

tout simplement de nous considérer comme ses esclaves et de lui rendre

hommage, nous aurons fait notre devoir. Une souris ne peut qu'éviter

le chat. Elle ne peut négocier avec lui, tant qu'il n'a pas limé ses

griffes et ses dents. Mais en même temps, nous devons montrer tout

notre respect aux quelques Anglais qui cherchent à se guérir et à

guérir leurs compatriotes de la maladie de l'orgueil de race.

La jeune Inde · 第 23 / 25 段