La minorité a des idéaux différents. Elle ne croit pas au programme. Ne

serait-il pas logique et patriotique de sa part de former un nouveau

parti et une organisation nouvelle? Elle pourrait alors instruire

vraiment le pays. Ceux qui ne croient pas à la doctrine du Congrès

doivent assurément le quitter. Il faut que même une organisation

nationale ait une croyance. Quelqu'un qui ne croirait pas au _Swaraj_,

par exemple, n'est pas à sa place au Congrès. Je prétends également que

celui qui ne croit pas aux «moyens pacifiques et légitimes» n'y est pas

davantage. Un membre du Congrès peut ne pas croire à la Non-Coopération

et y demeurer cependant, mais il ne peut conserver son titre de membre

du Congrès, s'il croit à la violence et au mensonge. J'ai donc été

profondément blessé de l'opposition qui fut faite à ma proposition

au sujet de la croyance, et à ma paraphrase des deux adjectifs

«pacifiques et légitimes» que j'avais expliqués par «non-violents et

sincères» respectivement. J'avais mes raisons pour cette paraphrase.

Afin d'éviter une discussion pénible, j'ai accepté de la supprimer,

mais j'ai eu l'impression que la vérité recevait un coup mortel.

Je suis persuadé que ceux qui ont soulevé l'objection sont d'aussi

bons patriotes que je crois l'être, ils désirent aussi ardemment le

_Swaraj_ que tout autre membre du Congrès. Seulement, je considère que

l'esprit patriotique demande qu'ils adhèrent strictement et loyalement

à la Non-Violence et à la Vérité; et s'ils n'y croient pas, ils doivent

cesser d'appartenir au Congrès.

N'y a-t-il point une saine économie pour la nation à ce que tous les

idéaux soient bien définis et à travailler indépendamment les uns des

autres? le parti le plus populaire remportera la victoire. Si nous

voulons développer le véritable esprit démocratique, ce n'est pas par

l'obstruction que nous y parviendrons, mais par l'abstention.

Cette session du Comité du Congrès de toute l'Inde a démontré fortement

que c'est _nous_ qui retardons les progrès du _Swaraj_, et non pas le

gouvernement. Chaque faute du gouvernement aide notre cause. Chaque

négligence de notre part lui fait tort.

_2 mars 1922._

SI L'ON M'ARRÊTE

Le bruit court à nouveau que mon arrestation est imminente. Quelques

fonctionnaires prétendent, paraît-il, que ce fut une erreur de ne pas

m'arrêter à l'époque où on l'avait décidé, c'est-à-dire le 11 ou 12

février, et que la décision prise au sujet de Bardoli n'aurait pas dû

influencer le programme du gouvernement. On rapporte également que

le gouvernement ne peut vaincre l'agitation croissante qui réclame à

Londres mon arrestation et ma déportation. Je ne vois pas moi-même

comment le gouvernement pourrait faire autrement que de m'arrêter,

s'il veut que la Désobéissance Civile individuelle ou en masse cesse

complètement.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Dans ce cas, il ne faut pas qu'il y ait de _Hartal_, de démonstrations

bruyantes ou de processions. Je considérerais un calme parfait

comme une haute marque d'estime de la part de mes compatriotes. Ce

qui me ferait grand plaisir par exemple, ce serait de voir l'œuvre

constructive du Congrès se poursuivre avec la régularité d'une horloge

et la rapidité de l'express du Pendjab. J'aimerais que ceux qui

jusqu'à présent ne l'ont point fait, renoncent volontairement à leurs

tissus étrangers et en fassent un feu de joie. Qu'ils remplissent

tout le programme constructif élaboré à Bardoli, et non seulement

ils obtiendront ma liberté et celle d'autres prisonniers, mais ils

inaugureront le _Swaraj_ et assureront la réparation des injustices

faites au Califat et au Pendjab. Qu'ils se souviennent que les quatre

piliers fondamentaux du _Swaraj_ sont: la Non-Violence, l'Union

Hindoue-Musulmane-Sikh-Parsi-Chrétienne-Israélite, la suppression

totale de l'Intouchabilité, et la fabrication du khaddar filé et tissé

à la main pour supplanter complètement le tissu étranger.

J'ai idée que ce ne serait pas un mal pour le peuple si on m'enlevait

à lui. Tout d'abord la superstition que je suis doué d'un pouvoir

surnaturel s'effondrerait; l'erreur de croire que mon influence seule

a fait accepter le programme de Non-Coopération serait démontrée;

en poursuivant notre activité malgré le départ d'un des auteurs

du programme nous prouverions que nous sommes capables d'avoir le

_Swaraj_. Enfin, et égoïstement, cette circonstance me procurerait un

peu de calme et de repos physique, que je crois avoir mérités.

_9 mars 1922._

ARRESTATION DE GANDHI ET CE QUI SUIVIT (résumé)

Ce qui était prévu depuis longtemps est arrivé. Le sacrifice ardemment

souhaité par Gandhi est consommé. Il se sent libre, à présent que le

gouvernement sous lequel il lui était devenu intolérable de vivre l'a

mis en prison.

Le bruit de son arrestation imminente courut dès le 8. Il partit

néanmoins pour Ajmere, sur une invitation pressante de M. Chhotani; et

la rumeur circula qu'il se pourrait qu'on l'arrêtât en route.

Il revint sain et sauf à l'Ashram le 10 et s'y montra plein d'entrain.

Ces bruits furent reçus à l'Ashram avec le plus grand calme. On était

habitué à ces sortes de séparations. La routine journalière n'en fut

pas troublée. Le soir pourtant, à l'heure de la prière, il se fit un

profond silence, tandis que d'un pas rapide et angoissé les habitants

de l'Ashram arrivaient pour assister à ce qui serait peut-être pour

longtemps la dernière prière de leur _Bapu_. Il était d'une gaieté

inusitée, il joua avec les enfants et rivalisa d'entrain avec eux,

il travailla ensuite comme à l'ordinaire et ne cessa de voir des

amis qui venaient aux nouvelles. A dix heures il fit ses ablutions

et se disposa à aller se reposer. Tous ses amis étaient partis;

Banker qui était venu avec M. Shvaib pour confirmer la rumeur s'était

éloigné également. Quelques minutes plus tard, M. Shvaib revenait avec

Anasuyabai annoncer que M. Banker venait d'être arrêté et qu'on allait

procéder à l'arrestation de Gandhi. La nouvelle s'étant répandue, tous

les habitants de l'Ashram: hommes, femmes, enfants accoururent pour

recevoir sa bénédiction. Son hymne préféré en Gujerati fut chanté en

chœur, puis il eut un mot pour chacun, les encourageant tous par sa

joie et son animation et il se disposa à aller lui-même au devant de la

police.

Maulana Hasrat Mohani qui l'avait quitté à Ahmedabad en revenant

d'Ajmere arriva à l'Ashram juste à temps pour le voir avant son

arrestation. Ils s'embrassèrent et s'assurèrent de leur mutuelle

estime et de leur respect réciproque. Le Maulana était très affecté,

il promit à Gandhi de consacrer toute son énergie à la cause de la

Non-Coopération et de la Non-Violence.

Gandhi et M. Banker furent alors conduits à la prison de Sabarmati,

où Madame Gandhi et cinq ou six autres personnes furent autorisées à

les accompagner..... Le lendemain, on les conduisit devant le juge

d'instruction M. Allan Brown I. C. S. La nouvelle avait été tenue

secrète; néanmoins un grand nombre de spectateurs avaient obtenu

l'autorisation d'assister à l'interrogatoire. Cinq témoins furent

interrogés pour l'accusation, au nom du Gouvernement: M. Healy,

Surveillant Général de la Police du District, le greffier du tribunal

de Bombay, M. Dinshaw Gharda, M. Chatfield, magistrat d'Ahmedabad, un

sous-inspecteur de la police et un détective de la police secrète.

Ils eurent à répondre à deux questions. Lecture fut ensuite donnée

d'articles de la _Jeune Inde_ afin de prouver qui en était l'auteur et

leur but.

Plusieurs heures furent perdues sur ces deux questions fort simples,

afin de ne pas manquer aux formalités. Il semblait absurde de passer

tant de temps sur un fait évident. Il y avait dans toute l'affaire

quelque chose de théâtral et d'artificiel: la condescendance du

Magistrat même lorsqu'il s'adressait à des amis des collègues ou des

supérieurs le respect témoigné au Président du tribunal, quelque soit

la personnalité qui en occupe le siège: coutumes traditionnelles

peut-être, qui deviennent naturelles à ceux qui les pratiquent, mais

qui, bien que revêtues de splendeur, paraissent étranges et déplacées à

celui qui les observe pour la première fois.

_15 mars 1922_

LE GRAND PROCÈS

La «Couronne» contre M. K. Gandhi et S. G. Banker.

Le Procès de Gandhi et de Banker commença à la Circuit House de Shahi

Bag le samedi 18 mars à midi devant M. C. S. Broomsfield juge du

District et Sessions d'Ahmedabad.

Sir J. T. Strangman et Rao Bahadur Girdharlal dirigeaient l'accusation.

Les accusés n'avaient point d'avocat.

A midi, le juge ouvrit la séance, en disant qu'une légère erreur

dans l'exposé des faits reprochés aux accusés l'obligeait d'abord à

rectifier cet exposé. Après quoi le greffier du tribunal donna lecture

de l'acte d'accusation, le délit consistant dans la publication de

trois articles parus dans la _Jeune Inde_ du 22 Septembre, du 15

décembre 1921 et du 23 février 1922. Lecture fut ensuite donnée des

articles en question dans l'ordre suivant: _Corruption du Loyalisme;

une Enigme et sa Solution; et Secouant la crinière_[92].

Le juge expliqua brièvement les raisons de la mise en accusation. Il

demanda à Gandhi s'il reconnaissait avoir commis les délits qu'on lui

reprochait, ou s'il désirait plaider sa cause. Gandhi déclara qu'il

se reconnaissait coupable et ajouta qu'il avait remarqué que le nom

du Roi, ainsi qu'il convenait, n'avait pas été mentionné dans l'acte

d'accusation.

..... Sir Strangman prit alors la parole au nom de la Couronne. Il

montra que les articles incriminés n'étaient pas isolés. Ils faisaient

partie d'une campagne organisée... Après en avoir lu certains

passages pour en démontrer le caractère séditieux, Sir Strangman

poursuivit: «L'accusé est un homme qui possède une grande culture et

d'après ce qu'il écrit, il est évidemment un chef. Le mal qu'il peut

faire est considérable. Sans doute dans ses articles il a insisté

sur la Non-Violence comme base de la campagne et de la doctrine.

Mais à quoi peut servir de prêcher la Non-violence s'il prêche la

désaffection envers le gouvernement ou pousse ouvertement les autres

à le renverser? Il semble que Chauri-Chaura, Madras, répondent à

cette question. Ce sont des événements dont le tribunal est prié de

tenir compte en prononçant la sentence. La Cour devrait considérer ces

circonstances qui méritent un châtiment sévère.

Quant au second accusé, son offense est moindre, quoique grave. Il

s'occupe de la publication et n'écrit pas. L'accusé étant riche, Sir

Strangman demande à la Cour de lui imposer une amende importante

outre la peine que l'on jugera bon de lui infliger. Il s'appuie sur

le paragraphe III de la loi sur la Presse qui traite des amendes, et

déclare que 1000 à 10000 roupies sont exigées dans bien des cas.»

Le tribunal s'adressa alors à M. Gandhi et lui demanda s'il avait

quelque déclaration à faire, se rapportant à la sentence.

M. Gandhi répondit qu'en effet il aurait une déclaration à faire. Le

Tribunal lui ayant demandé s'il pouvait la remettre par écrit, afin

de la joindre au dossier, Gandhi répondit qu'il la remettrait après

l'avoir lue.

«Avant de lire cette déclaration, dit-il, je tiens à affirmer que

j'approuve entièrement les remarques de l'Avocat général au sujet

de mon humble personne. Je considère qu'il a été parfaitement juste

à mon égard dans toutes les déclarations qu'il a faites; elles sont

absolument exactes, et je n'ai pas le moindre désir de cacher à

la cour que prêcher la désaffection vis-à-vis du gouvernement est

presque devenu une passion chez moi. L'Avocat Général a tout à fait

raison également, lorsqu'il dit que j'ai prêché cette désaffection

bien avant de m'occuper de la _Jeune Inde_, et, dans la déclaration

que je vais lire, ce sera mon pénible devoir d'admettre devant la

Cour que j'ai commencé bien avant l'époque dont a parlé l'Avocat

Général. C'est pour moi un devoir extrêmement pénible, mais qu'il

me faut remplir, sachant la responsabilité qui pèse sur ma tête et

voulant endosser tout le blâme que le savant Avocat m'a jeté, à propos

des incidents de Chauri-Chaura et de Madras et de Bombay. Quand j'y

réfléchis profondément et que nuit après nuit j'y songe, je ne puis me

désassocier des crimes diaboliques de Chauri-Chaura ou des horreurs de

Bombay. L'Avocat Général a raison, lorsqu'il dit qu'homme responsable,

homme ayant reçu une part raisonnable d'éducation et possédant une

bonne part d'expérience, j'aurais dû savoir les conséquences de chacun

de mes actes. Je savais que je jouais avec le feu, j'en ai couru le

risque. Si j'étais mis en liberté je recommencerais. J'ai senti ce

matin que je manquerais à mon devoir, si je ne disais pas ce que je

viens de dire.

J'ai voulu éviter la violence, je veux éviter la violence. La

Non-Violence est le premier article de ma foi et le dernier; mais

il m'a fallu choisir.--Je devais ou me soumettre à un système de

gouvernement qui faisait selon moi un mal irréparable à mon pays,--ou

courir le risque de voir se déchaîner la fureur de mon peuple lorsque

je lui dirais la vérité. Je sais que mon peuple a été parfois pris de

folie. J'en suis extrêmement affligé, et je suis ici pour me soumettre

non à une peine légère, mais au châtiment le plus sévère. Je ne demande

pas miséricorde, je ne plaide aucune circonstance atténuante. Je

suis ici pour réclamer et pour accepter joyeusement la peine la plus

sévère qui puisse être infligée pour ce qui est selon la loi un crime

délibéré et ce qui me paraît à moi le premier devoir d'un citoyen. La

seule chose que vous puissiez faire, Juge, c'est de démissionner ou

de m'infliger la peine la plus sévère, si vous croyez que le système

et la loi que vous administrez est bonne pour le peuple. Je ne compte

pas sur ce genre de conversion; mais peut-être lorsque j'aurai lu ma

déposition, aurez-vous entrevu ce qui gronde dans ma poitrine, ce qui

m'a fait courir le plus grand risque qu'il soit possible à un homme

sensé de courir.

[92] _Corruption du Loyalisme._

«Son Excellence le Gouverneur de Bombay a prévenu le public il y a

quelque temps qu'il «allait agir», qu'il ne tolèrerait pas certains

discours. Il ne laissait subsister aucun doute dans l'allusion qu'il

fit aux frères Ali et autres sur ce qu'il entendait par là. Les

frères Ali seront accusés d'avoir corrompu le loyalisme du cipaye

et d'avoir tenu des propos séditieux. Je dois avouer que je ne

m'attendais pas à une preuve d'ignorance aussi grande de la part du

Gouverneur de Bombay. Il est évident que pendant les douze derniers

mois il n'a pas suivi l'histoire de l'Inde. Il ignore évidemment que

le Congrès National commença à corrompre le loyalisme du cipaye en

Septembre l'année dernière, que le Comité Central pour le Califat

commença encore plus tôt, car je tiens à réclamer l'honneur ou

l'horreur d'avoir suggéré le droit de l'Inde à dire ouvertement au

cipaye et à tous ceux qui sont au service du Gouvernement, qu'ils

participent au mal accompli par ce gouvernement. La Conférence de

Karachi ne fit que répéter dans la langue de l'Islam la déclaration

du Congrès; mais au nom de l'Hindouisme et au nom du Nationalisme,

je n'ai aucune hésitation à déclarer qu'il est mal de la part de

n'importe qui, soldat ou civil, de servir un gouvernement déloyal

envers les Musulmans de l'Inde et coupable d'actes inhumains au

Pendjab. Je l'ai répété du haut de mainte estrade devant les

cipayes, et si je ne leur ai pas demandé d'abandonner leur métier,

ce n'est certainement pas que le désir m'en ait manqué mais parce

qu'il m'était impossible de les aider à vivre. Je n'ai pas hésité à

dire au cipaye que s'il pouvait quitter le service et vivre sans le

secours du Congrès ou du Califat, il devrait le faire immédiatement.

Je puis assurer que dès que le rouet aura trouvé sa place dans

chaque intérieur, dès que les Indiens auront commencé à se rendre

compte que tisser peut procurer à n'importe qui et à n'importe quel

moment un moyen d'existence honorable, je n'hésiterai pas à demander

individuellement à chaque cipaye (même si l'on devait me fusiller)

de quitter l'armée et de se mettre à filer. Car n'a-t-on pas habitué

le cipaye à tenir ses semblables sous le joug, ne s'est-on pas servi

de lui pour tuer les innocents du Jallianwala Bagh, ne s'est-on pas

servi de lui pour chasser des hommes, des femmes et des enfants

innocents pendant cette horrible nuit à Chandpur, ne s'est-on pas

servi de lui pour forcer les fiers Arabes de la Mésopotamie à se

soumettre, ne s'est-on pas servi de lui pour écraser les Egyptiens?

Comment un seul Indien ayant en lui une étincelle d'humanité et un

seul Musulman fier de sa religion pourraient-ils avoir d'autres

sentiments que ceux des frères Ali? On s'est beaucoup plus servi du

cipaye comme assassin rétribué que comme soldat pour défendre la

liberté et l'honneur des faibles ou des êtres sans défense...

Nous ne demandons pas de quartier, nous n'en attendons pas de la part

du gouvernement. Nous n'avons pas demandé qu'on nous promette d'être

exemptés de la prison, tant que nous serions non-violents. Nous avons

à continuer d'avancer. Nous devons du haut de mille estrades répéter

les paroles des frères Ali au sujet des cipayes, et ouvertement et

systématiquement continuer à répandre la désaffection, jusqu'à ce

qu'il plaise au Gouvernement de nous arrêter. Et nous agirons ainsi,

non par vengeance haineuse, mais parce que c'est notre _Dharma_.

_Une Enigme et sa solution._

Lord Reading est intrigué et perplexe. Son Excellence, répondant à

des discours de l'Association Anglo-Indienne et de la Chambre de

Commerce du Bengale et de celle de Calcutta, a dit: «J'avoue que

lorsque je considère l'activité d'un certain groupe de la communauté,

je reste, (et cela malgré les efforts que je fais pour comprendre

depuis que je suis dans l'Inde,) intrigué et perplexe. Je me demande

à quoi peut servir de braver le gouvernement, afin de le forcer à

vous arrêter.» Nous voulons qu'on nous arrête, parce que ce qu'il

est habituel d'appeler liberté n'est que de l'esclavage. Nous jetons

un défi au pouvoir du gouvernement, parce que nous considérons son

activité comme absolument malfaisante. Nous voulons renverser le

gouvernement, nous voulons l'obliger à se soumettre à la volonté du

peuple. Nous voulons démontrer que le gouvernement est là pour servir

le peuple, et non le peuple pour servir le gouvernement. La liberté

sous le gouvernement est devenue intolérable, car le prix réclamé

pour la conserver est absolument déraisonnable. Que nous soyons seul

ou plusieurs, nous devons refuser une liberté qui nous condamne aux

dépens de notre respect de nous-mêmes, et des convictions qui nous

sont si chères.

Il faut que Lord Reading comprenne clairement que les

Non-Coopérateurs sont en guerre contre le gouvernement. Ils se sont

révoltés contre lui, parce que celui-ci a manqué à la parole donnée

aux Musulmans, qu'il a humilié le Pendjab et qu'il cherche à imposer

sa volonté au peuple et refuse de réparer les injustices dont le

Pendjab a souffert.

Il y avait deux moyens d'agir: une rébellion armée ou une révolte

pacifique. Les Non-Coopérateurs ont préféré, certains par faiblesse,

d'autres parce qu'ils se sentent forts, la méthode pacifique,

c'est-à-dire la souffrance volontaire. Lord Reading qui a été

élevé dans l'atmosphère des tribunaux peut difficilement apprécier

la résistance pacifique à l'autorité. Son Excellence aura appris

avant la fin du conflit qu'il existe un tribunal bien supérieur aux

tribunaux judiciaires: c'est le tribunal de notre conscience. Il

surpasse tous les autres.

Lord Reading peut, s'il le désire, considérer tous ceux qui

souffrent, comme des fous qui ignorent leur intérêt. Il a donc

le droit de les mettre à l'abri du mal. C'est un arrangement

qui convient admirablement aux fous, et si celui-ci plaît au

gouvernement, une position idéale. Il aura sujet de se plaindre, si

après avoir cherché à se faire mettre en prison, les Non-Coopérateurs

ne sont pas contents et se plaignent, s'ils grognent et glapissent,

afin d'obtenir des faveurs, comme dit Lalaji. La force du

Non-Coopérateur consiste à aller en prison sans se plaindre. Il perd

sa cause si, après avoir cherché à se faire emprisonner, il se plaint

dès que la prison lui ouvre les bras. Les menaces de Son Excellence

manquent de dignité. Il y a conflit entre le règne de la violence et

l'opinion publique. Ceux qui la représentent sont résolus à subir

n'importe quelle violence plutôt que de renoncer à leur opinion.

_Secouant la crinière._

«Comment pourra-t-il y avoir entente tant que le lion britannique

continue à brandir à notre face ses griffes souillées de sang?

Lord Birkenhead nous rappelle que l'Angleterre n'a rien perdu de

ses muscles solides, Mr. Montague nous déclare de la façon la plus

catégorique que les Anglais appartiennent à la nation la plus résolue

de la terre et qu'ils ne supporteront pas d'obstacles à leurs

desseins. Permettez-moi de citer textuellement le texte du télégramme

de Reuter:

«Si l'existence de Notre Empire se trouvait menacée, si le

Gouvernement Britannique se trouvait empêché d'accomplir ses

fonctions, si certaines demandes lui étaient adressées avec la fausse

conviction que nous avons l'intention de quitter _l'Inde_, l'Inde

ne réussirait point, par sa provocation au peuple le plus résolu

du monde car celui-ci répondrait à cette provocation avec toute la

vigueur et la détermination dont il dispose».

Lord Birkenhead et Mr. Montague semblent ignorer l'un et l'autre

que l'Inde est prête à tenir tête à tous les muscles solides que

l'on pourrait envoyer au-delà des mers, et que son défi fut lancé

à Calcutta en 1920, lorsque l'Inde déclara ne pouvoir se contenter

de moins que du _Swaraj_ et de la réparation complète des torts

faits au Pendjab et au Califat. Il s'agit en effet de l'existence de

l'Empire, et si ceux qui en ont la responsabilité n'acceptent point

sa transformation pacifique en véritable fédération de nations,

possédant chacune des droits égaux et la possibilité de se détacher

si elles le désirent d'une association amicale et honorable, toute

la détermination et toute la vigueur «du peuple le plus résolu du

monde» et tous les «muscles solides» seront en vain employés pour

briser l'esprit qui a pris naissance et qui ne saurait ni plier ni se

briser. Il est exact que nous ne possédons pas de «muscles solides».

Les misérables millions d'Indiens qui se nourrissent de riz semblent

résolus à accomplir leur destinée sans autre tutelle et sans armes.

Selon le mot de Lockamanya, «c'est leur droit de naissance», et ils

y parviendront, malgré tous les muscles solides, malgré toute la

vigueur et la détermination avec laquelle on peut les gouverner.

L'Inde ne peut pas et ne veut pas répondre à cette insolence par

l'insolence. Mais si elle demeure fidèle à son serment, la prière

qu'elle adresse à Dieu pour qu'il la délivre ne sera pas vaine.

Aucun Empire grisé du vin rouge du pouvoir ou du pillage des races

plus faibles n'a jamais duré longtemps, et l'Empire britannique qui

est fondé sur l'exploitation systématique des races physiquement

plus faibles et sur une démonstration continuelle de force brutale,

ne peut durer si un Dieu juste est le maître de l'univers. Ces

soi-disant représentants de la nation Britannique semblent bien peu

se rendre compte que l'Inde a déjà exposé aux «muscles solides»

un grand nombre de ses hommes les plus nobles. Si Chauri-Chaura

n'avait pas interrompu le cours régulier du sacrifice national, il

y aurait eu des offrandes plus délectables encore faites au lion.

Mais Dieu en avait décidé autrement. Rien n'empêche cependant tous

les représentants de Downing Street et de Whitehall de faire ce qui

leur plaît. J'ai conscience d'avoir écrit avec un peu d'emportement,

au sujet de la menace qui nous vient d'outre-mer; mais il est temps

que le peuple Britannique se rende compte que la lutte commencée

en 1920 continuera jusqu'au bout, qu'elle dure un mois, un an,

plusieurs mois ou plusieurs années, et même si les représentants de

la Grande-Bretagne recouraient aux orgies innommables de l'époque

de la «Rébellion». J'espère simplement et je prie Dieu qu'il rendra

l'Inde assez forte et assez humble pour pouvoir demeurer non-violente

jusqu'au bout. Il est impossible à présent d'accepter les défis

insolents qui nous sont adressés par dépêche.

DÉCLARATION

M. Gandhi lut alors une déclaration écrite:

La jeune Inde · 第 24 / 25 段