pourquoi je considère que porter ces tissus est un péché. Je dois
avouer que je ne fais guère de distinction, ni même aucune distinction,
entre l'économie politique et la morale. L'économie politique qui
nuit au bien-être d'un individu ou d'une nation est immorale et par
conséquent criminelle. L'économie politique qui permet à un pays d'en
piller un autre est immorale. Il est criminel d'acheter des objets qui
proviennent d'un travail insuffisamment rétribué et de s'en servir.
Il serait criminel de ma part de me nourrir de blé américain, si en
privant mon voisin le grainetier de sa clientèle je le condamne à
mourir de faim. Il serait criminel également, et pour le même motif,
que je porte les dernières nouveautés de _Regent Street_, lorsqu'en
portant des vêtements filés et tissés par les fileurs et les tisseurs
des alentours, non seulement je m'habille mais les habille et les
nourris en même temps. Mon crime m'étant apparu tout à coup, mon
devoir est de jeter dans les flammes les vêtements étrangers, de me
purifier et de ne porter désormais que du _Khadi_ grossier fabriqué
par mes voisins. Et si j'apprends que ces derniers ne se remettent pas
volontiers au métier qu'ils ont abandonné, je dois afin de le rendre
populaire me mettre moi-même au rouet.
Je me permets de faire remarquer au Poète que les vêtements que je lui
demande de brûler doivent être et sont à lui. Il faut que ce soient
les siens. Si à sa connaissance ils avaient appartenu aux pauvres
et aux indigents, il leur aurait depuis longtemps rendu ce qui leur
appartenait. Quand je brûle mes vêtements étrangers, je brûle l'objet
de ma honte. Je ne dois pas insulter ceux qui sont nus en leur offrant
des vêtements dont ils n'ont pas besoin, au lieu de leur donner du
travail dont ils ont un besoin pressant. Je ne veux pas commettre le
crime de devenir leur protecteur; seulement si j'apprends que j'ai
contribué à leur pauvreté, je dois leur accorder une considération
particulière, ne pas leur offrir des restes ou des vêtements qui ne me
servent plus, mais leur donner ce que j'ai de mieux comme vêtements et
de meilleur comme nourriture et m'associer à leur travail.
La Non Coopération ou «Swadeshi» n'a pas l'intention de devenir une
doctrine exclusive. Je n'ai pas voulu par modestie crier sur les toits
que le message de Non-coopération, de Non-Violence et de _Swadeshi_
s'adressait au monde entier. Il ne peut que s'effondrer, s'il ne porte
pas de fruits sur le sol qui l'a vu naître. L'Inde n'a pas autre chose
à partager pour l'instant avec le monde que sa dégradation, sa misère
et ses plaies. Sont-ce ses anciens Shastras que nous devrions envoyer
au monde? Ceux-ci ont paru dans diverses éditions, mais un monde
incrédule et idolâtre refuse d'y jeter les yeux parce que nous qui
sommes les héritiers et les dépositaires nous ne les suivons pas. Avant
de songer à partager il faut posséder. Notre non-Coopération n'est
dirigée ni contre les Anglais, ni contre l'Occident; elle est dirigée
contre le système que les Anglais ont établi. Notre Non-Coopération
est contre la civilisation matérielle, l'avidité et l'exploitation
qui l'accompagnent. Notre Non-Coopération est une retraite en
nous-mêmes, un refus de coopérer avec les administrateurs anglais à
leurs conditions. Nous leur disons: venez, coopérez avec nous, à nos
conditions, et ce sera pour notre bien, le vôtre et celui du monde
entier. Il faut nous refuser à ce qu'on nous fasse perdre pied; un
homme qui se noie est incapable de sauver les autres. Pour pouvoir
sauver les autres, il faut d'abord être capable de se sauver soi-même.
Le nationalisme indien n'est ni exclusif, ni agressif, ni destructeur.
Il est salutaire et religieux et par conséquent humanitaire. Il faut
que l'Inde apprenne à vivre, avant d'aspirer à mourir pour l'humanité.
Les souris qui sont croquées par le chat parce qu'elles sont trop
faibles pour se défendre n'ont aucun mérite à leur sacrifice forcé.
Fidèle à son instinct poétique, le Poète vit dans l'avenir. Il voudrait
que nous fissions de même. Il montre à notre œil charmé le merveilleux
tableau d'oiseaux qui prennent leur essor dans le ciel à l'aube, en
chantant des hymnes de louange. Ces oiseaux ont eu leur nourriture
quotidienne, ils ont pris leur essor, l'aile reposée, un sang pur et
nouveau ayant couru dans leurs veines pendant la nuit précédente. J'ai
eu la douleur de voir des oiseaux qui, faute de forces, ne pouvaient
même pas agiter leurs ailes. L'oiseau humain, sous le ciel de l'Inde,
se lève plus faible qu'il ne l'était lorsqu'il a fait semblant de se
reposer. Pour des milliers d'êtres humains, c'est une éternelle vigile
ou une éternelle léthargie. Leur condition est si pénible qu'il faut
l'avoir vue pour y croire. Je n'ai pu calmer leur souffrance par un
chant de Kabir. Ceux qui ont faim réclament un seul poème fortifiant,
de la nourriture. On ne peut la leur donner. Il faut qu'ils la gagnent.
Et ils ne peuvent la gagner qu'à la sueur de leur front.
Si nous prenons soin d'aujourd'hui,
Dieu prendra soin du lendemain.
_13 octobre 1921_
LA PEUR DE LA MORT[90]
J'ai réuni diverses définitions du _Swaraj_. Une de celles-ci serait:
Le _Swaraj_ consiste à ne pas avoir peur de la mort. Une nation
que la peur de la mort peut influencer n'obtiendra pas le _Swaraj_
et l'obtiendrait-elle d'une façon quelconque, qu'elle ne saurait le
conserver.
Les Anglais portent leur vie dans leur poche. Les Arabes et les
Pathans considèrent que la mort n'est qu'un malaise comme un autre
et ne pleurent jamais lorsqu'un de leurs parents meurt. Les femmes
boers ignorent complètement cette crainte. Pendant la guerre des
Boers des milliers de jeunes femmes devinrent veuves. Elles restaient
indifférentes. Qu'importait la perte d'un époux ou d'un fils du moment
que leur pays était sauvé! C'était assez et plus qu'assez. A quoi eût
servi un époux si la patrie avait été réduite à l'esclavage? Mieux
valait infiniment ensevelir les restes mortels d'un fils et chérir sa
mémoire immortelle que de l'élever en esclave. Voilà comment les femmes
boers se cuirassaient le cœur et donnaient joyeusement les êtres qui
leur étaient chers à l'ange de la mort.
Ceux dont je viens de parler tuaient et étaient tués, mais que dire de
ceux qui ne tuent pas et que l'on tue? Ceux-là deviennent l'objet de la
vénération du monde, ils sont «le sel de la terre».
Anglais et Allemands se sont battus; ils ont tué et ils ont été
tués. Comme résultat, la haine s'est accrue, il règne une agitation
épouvantable et la condition actuelle de l'Europe est pitoyable. La
duplicité grandit et chacun cherche à tromper les autres.
Le courage que nous voulons développer est d'un ordre plus élevé et
c'est pour cette raison que nous espérons sous peu remporter une
victoire éclatante.
Lorsque nous obtiendrons le _Swaraj_, un grand nombre d'entre nous
auront cessé de craindre la mort, autrement nous n'aurions pas le
_Swaraj_. Jusqu'à présent les jeunes gens surtout sont morts pour la
cause. Ceux qui ont trouvé la mort à Aligarh avaient tous moins de
vingt et un ans. Personne ne savait leur nom. Si le gouvernement tirait
maintenant, j'espère que certains des chefs auraient l'occasion de
s'offrir au sacrifice suprême.
Pourquoi sommes-nous bouleversés lorsque des enfants, des jeunes gens
ou des vieillards meurent? Il ne se passe pas un instant sur cette
terre sans que quelqu'un meure ou vienne au monde. Nous devrions
sentir à quel point il est absurde de nous réjouir d'une naissance
ou de pleurer une mort. Ceux qui croient à l'existence de l'âme--et
quel Hindou, Musulman ou Parsi n'y croit pas?--savent que l'âme est
immortelle. L'âme des morts et l'âme des vivants n'est qu'une. Le
mouvement éternel de création et de destruction se poursuit sans
interruption. Il n'y a rien en lui qui doive nous transporter de joie
ou nous plonger dans le désespoir. Même en n'étendant l'idée de parenté
qu'à nos compatriotes, si nous considérions toutes les naissances
comme ayant lieu dans notre famille, combien en célébrerions-nous? Si
nous pleurions toutes les morts qui ont lieu dans notre pays, nos yeux
seraient à jamais remplis de larmes. Cette pensée devrait nous aider à
nous délivrer de la crainte de la mort.
L'Inde, dit-on, est une nation de philosophes, et nous n'avons point
refusé cet éloge. Et cependant il n'est guère de nation plus désemparée
que la nôtre devant la mort, et dans l'Inde, nulle communauté peut-être
ne le montre autant que les Hindous. Une seule naissance, et nous
voilà transportés d'une joie ridicule; un décès et nous nous plongeons
dans une orgie de lamentations bruyantes qui empêchent nos voisins de
dormir pendant la nuit entière. Si nous voulons obtenir le _Swaraj_,
et si, l'ayant obtenu, nous voulons en faire quelque chose dont nous
puissions nous montrer fiers, il faut absolument nous guérir de cette
frayeur absurde.
Qu'est-ce que la prison pour qui ne craint pas la mort?--Si le lecteur
veut se donner la peine de réfléchir un instant, il se rendra compte
que le _Swaraj_ tarde parce que nous ne sommes pas préparés à voir sans
émotion venir la mort et des inconvénients moins sérieux que la mort.
A mesure que le nombre des hommes innocents prêts à accueillir la mort
avec joie augmentera, leur sacrifice deviendra un instrument puissant
pour le salut des autres et la souffrance sera moindre. La souffrance
que l'on supporte gaiement cesse d'être souffrance et se transmue en
joie ineffable. L'homme qui fuit devant la souffrance est victime de
tribulations continuelles avant que celle-ci ne l'atteigne si bien
qu'il est à demi-mort lorsqu'elle arrive. Celui qui est prêt à tout
accepter d'un cœur serein échappe à la douleur, sa sérénité agit comme
un anesthésique.
J'ai été conduit à écrire sur ce sujet parce qu'il nous faut envisager
la mort si nous voulons avoir le _Swaraj_ cette année. Celui qui a
pris ses précautions échappe souvent aux accidents et il se peut que
ce soit le cas pour nous. J'ai la ferme conviction que le Swadeshi
nous y prépare. Lorsque le Swadeshi aura complètement atteint son but
le gouvernement ni personne ne verra la nécessité de nous faire subir
d'autres épreuves.
Néanmoins il vaut mieux que nous soyons prêts à toute contingence. Le
pouvoir rend les hommes aveugles et sourds, ils sont incapables de voir
ce qui est sous leur nez ni d'entendre ce qui gronde à leurs oreilles.
Il est donc impossible de savoir ce que pourra faire un gouvernement
ivre de son pouvoir. Il m'a semblé nécessaire que les patriotes se
préparent à la mort, à la prison et à d'autres éventualités de ce genre.
Les braves vont au devant de la mort le sourire aux lèvres, ce qui ne
les empêche pas d'être sur leur garde. Dans cette guerre non violente,
il ne s'agit pas d'être téméraires. Nous n'avons pas l'intention
d'aller en prison ou de mourir par un acte immoral. C'est en résistant
aux lois oppressives de ce gouvernement que nous devons monter au gibet.
_13 octobre 1921_
[90] Article paru en gujerati dans le Nava Jevan.
HONOREZ LE PRINCE
Que le lecteur ne s'étonne pas du titre de cet article. Supposons que
le Prince soit un frère par le sang et qu'il occupe un rang élevé,
supposons que des voisins veuillent se servir de lui pour leurs fins
honteuses, supposons encore qu'il soit prisonnier de notre voisin,
que ma voix ne puisse parvenir jusqu'à lui et que ces mêmes voisins
l'amènent dans mon village. Est-ce que le meilleur moyen de l'honorer
ne serait pas de ne prendre aucune part aux cérémonies organisées en
son honneur dans l'intention de l'exploiter, et de lui faire savoir
qu'on l'exploite par tous les moyens à ma disposition? Ne serais-je pas
un traître si je n'essayais pas de le mettre en garde contre le piège
que lui tendent mes voisins?
Je ne doute pas un moment que la visite du Prince soit exploitée
pour faire de la réclame au «bienveillant» Gouvernement Anglais qui
administre l'Inde. Si son Altesse Royale y est invitée pour son
plaisir personnel et son amusement, à un moment où l'Inde bouillonne
de mécontentement, où les masses sont saturées d'hostilité envers le
système de gouvernement qui les administre, où la famine est intense
dans le Khulna et les _Ceded Districts_ et un conflit armé est déchaîné
au Malabar, c'est un crime envers nous, c'est un crime envers l'Inde
de dépenser des millions de roupies pour une simple réception lorsque
des millions d'hommes meurent de faim. Huit millions de roupies ont été
votés par le Conseil de Bombay rien que pour le défilé.
Des mesures de répression ont été prises en vue de cette visite sur
tout le territoire. A Sindh, plus de cinquante Non-Coopérateurs ont
été jetés en prison. Quelques-uns des plus braves Musulmans sont
cités devant les tribunaux pour répondre de leurs opinions. Dix-neuf
travailleurs pour la cause viennent d'être incarcérés au Bengale parmi
lesquels Mr Sen Gupta, le plus célèbre avocat de l'endroit. Un _Pir_
(saint) musulman et trois autres travailleurs dévoués sont également
en prison pour le même crime. Plusieurs chefs des Provinces sont
emprisonnés et le meilleur d'entre eux comparaît pour avoir exprimé
ce que je n'ai cessé de répéter dans les colonnes de ce journal et
ce que les membres du Congrès ont dit continuellement depuis un an.
Plusieurs chefs des Provinces du centre ont été privés de liberté pour
le même motif. Un docteur extrêmement populaire, le docteur Paranjapye,
homme universellement respecté pour son désintéressement, subit un
emprisonnement sévère, comme un vulgaire criminel. Et je suis loin
d'être au bout de la liste de Non-Coopérateurs qui sont en prison. Si
la visite du Prince est une épreuve pour nous inciter à commettre un
vrai crime ou une réponse au mécontentement grandissant, elle est, pour
ne pas dire davantage, inopportune. Il n'y a pas le moindre doute que
le peuple ne désire pas une visite de son Altesse Royale aux Indes, en
ce moment. Il l'a fait savoir en termes non équivoques. Il a déclaré
que Bombay devait observer le _hartal_, le jour de son arrivée. Faire
venir le Prince, malgré l'opposition du peuple, est certainement une
tyrannie.
Dans les circonstances actuelles, quelle doit être notre attitude? Nous
devons boycotter toutes les réceptions en l'honneur du Prince, nous
abstenir religieusement d'assister à aucune œuvre de charité, fêtes et
feux d'artifices organisés à cette intention, refuser d'illuminer et ne
pas envoyer nos enfants voir les illuminations.
Pour cela, nous devons publier des feuilles de propagande par milliers
et les distribuer parmi le peuple, afin de lui montrer son devoir, et
la véritable façon de rendre honneur au Prince est de faire en sorte
qu'il trouve la ville déserte à son arrivée à Bombay.
Seulement distinguons entre le Prince et sa personne. Nous n'avons
aucun sentiment d'animosité contre le Prince en tant qu'homme. Il ne
sait probablement rien des sentiments de l'Inde il ignore probablement
les mesures de répression. Il est probable qu'il ignore même les
blessures dont le Pendjab saigne encore, qu'il ne sait point que la
violation de la promesse envers l'Inde au sujet du Califat reste
encore envenimée dans le cœur de tout Indien et que, de l'aveu même
du Gouvernement, les membres des Conseils réformés bien qu'élus
nominalement ne représentent en aucune façon les quelques cent milliers
inscrits sur les listes électorales. Non seulement il serait cruel
et inhumain de chercher à faire du mal au Prince, mais ce serait une
trahison de notre part envers lui et envers nous-mêmes car nous avons
juré de demeurer non violents. Frapper ou insulter le Prince serait
de notre part faire à l'Inde et à l'Islam un tort plus grand que les
Anglais n'en ont commis envers eux. Ils péchent parce qu'ils ne savent
pas. Nous ne pouvons prétendre à la même ignorance. Nous avons, en
connaissance de cause, promis devant Dieu et devant les hommes de ne
faire mal à aucun individu appartenant de quelque façon au système
de gouvernement que nous cherchons à détruire. Il est par conséquent
de notre devoir de prendre toutes les précautions nécessaires pour
protéger la personne du Prince, comme s'il s'agissait de nous-mêmes.
Nous savons qu'en dépit de tous nos efforts, certains voudront prendre
part aux diverses cérémonies, par crainte, par espoir, ou par choix.
Ils ont autant que nous le droit de faire ce qui leur plaît. Voilà en
quoi consiste la liberté que nous voulons obtenir et dont nous voulons
jouir. Tant que nous devrons subir le joug profondément irritant d'une
insolente bureaucratie, exerçons un grand empire sur nous-mêmes. S'il
nous est possible de démontrer la fermeté de notre résolution en ne
prenant aucune part au défilé et en montrant de la tolérance vis-à-vis
de ceux qui ne partagent pas notre manière de voir, nous ferons
progresser très sensiblement notre cause.
_27 octobre 1921_
POINT DE VUE MORAL
Dès que nous cessons de nous appuyer sur la morale, nous cessons d'être
religieux. On n'a point d'exemple de religion foulant aux pieds la
morale. L'homme ne peut être cruel, menteur et incontinent, et avoir
Dieu pour lui. A Bombay, les partisans de la Non-Coopération ont perdu
leur équilibre moral. Indignés contre les Parsis et les Chrétiens qui
prenaient part à la réception du Prince, ils ont voulu leur donner une
leçon. Ils allaient au devant de représailles. A partir du 17, ce fut
un jeu de bascule où personne ne gagna véritablement et où tout le
monde perdit.
Ce n'est pas ainsi que nous arriverons au _Swaraj_. L'Inde ne veut pas
du Bolchevisme, les gens aiment trop la paix pour tolérer l'anarchie.
Ils s'inclineront devant celui qui rétablira ce qu'il est convenu
d'appeler ordre. Il nous faut reconnaître la psychologie de l'Inde et
ne pas chercher si ce désir avide de paix est un vice ou une vertu. Le
type du Musulman de l'Inde est différent du Musulman des autres parties
du globe; ses rapports avec les Indiens l'ont rendu plus docile que ses
coreligionnaires des autres pays. Il ne peut supporter longtemps que
sa vie ou sa fortune soient exposés à un danger évident. L'Hindou est
d'une douceur légendaire, au point d'en être presque méprisable. Les
Parsis préfèrent la paix à la guerre. A dire vrai, nous avons presque
mis la religion au service de la paix. Cette mentalité est en même
temps notre faiblesse et notre force.
Développons donc ce qu'elle a de meilleur, son côté religieux. Que
«nulle» contrainte ne soit exercée en matière de religion. N'est-ce
point une religion pour nous d'observer le Swadeshi et par conséquent
le Khadi? Si la religion des autres ne le leur ordonne pas d'adopter le
Swadeshi, nous n'avons pas le droit de les y contraindre. Nous avons
désobéi à la règle universelle exprimée à nouveau dans le Coran...
S'il est mal d'exercer de la contrainte quand il s'agit de la religion
où nos convictions sont définies, il est plus mal encore de le faire
lorsqu'il s'agit de questions de moindre importance.
Tout ce que nous pouvons, c'est de raisonner avec nos adversaires. Le
plus loin où il nous soit permis d'aller est de Non-Coopérer avec eux
dans la vie privée...
J'avoue que je n'ai pas toujours condamné les persécutions sociales
aussi sévèrement que je l'aurais dû. J'aurais pu me séparer du
mouvement, lorsque le mal s'est généralisé... Nous sommes devenus plus
tolérants; néanmoins une légère coercition subsistait dont je ne tins
pas compte pensant qu'elle mourrait d'elle-même. Je m'aperçus qu'à
Bombay il n'en était rien. Elle affecta le 17 un caractère virulent.
Nous avons fait du tort à la cause du Califat et en même temps à celle
du Pendjab et au _Swaraj_. Il faut que nous revenions sur nos pas et
nous assurions scrupuleusement que les minorités ne soient en aucune
façon molestées. S'il plaît aux Chrétiens de porter le chapeau et le
pantalon, rien ne doit les en empêcher; si le Parsi tient à conserver
son «fenta», il en a le droit absolu; si l'un et l'autre pensent
qu'il y va de leur sécurité de s'associer au gouvernement, nous ne
pouvons les détacher de leur erreur qu'en faisant appel à leur raison
et non en leur cassant la tête. Plus nous voudrons contraindre, plus
la sécurité du gouvernement sera grande, quand ce ne serait que parce
que ce dernier possède des armes coercitives plus puissantes que les
nôtres. Si nous avons recours à une coercition plus grande que celle du
gouvernement, nous rendrons simplement l'Inde plus esclave qu'elle ne
l'est déjà.
Le _Swaraj_, c'est la liberté pour chacun, pour le plus humble d'entre
nous, de faire ce qu'il lui plaît, sans qu'aucun obstacle matériel
soit mis en travers de cette liberté. La Non-Coopération non-violente
est la méthode par laquelle nous développons l'opinion publique la
plus libre et la mettons en valeur. Quand il y a complète liberté
d'opinion, celle de la majorité doit faire loi. Si nous faisons partie
de la minorité, nous pouvons nous montrer dignes de notre religion en
lui demeurant fidèle malgré la pression exercée sur nous... Par notre
folie, ne retardons pas l'heure du progrès.
_24 novembre 1921._
LA QUESTION DE SUPRÊME IMPORTANCE
D'ici quelques semaines, la Désobéissance Civile devrait battre son
plein dans quelque partie de l'Inde. Le pays est familier maintenant
avec la désobéissance partielle et individuelle. La Désobéissance
Civile totale est une rébellion sans violence. Un champion convaincu
de la Désobéissance Civile ignore purement et simplement l'autorité
de l'Etat. Il se met hors la loi et prétend n'obéir à aucune des lois
immorales de l'Etat. Il se refuse par exemple à payer les impôts et
à reconnaître l'autorité de la loi dans ses rapports journaliers,
il pénètre dans les casernes malgré la défense, afin de parler
aux soldats, et se poste aux endroits même où il est interdit de
stationner. Dans toutes ces actions, il n'emploie jamais la force et
ne résiste jamais à la force employée contre lui. Il s'expose à la
prison et aux autres méthodes violentes que l'on peut employer contre
lui. Il agit ainsi, lorsque et parce qu'il considère que la liberté
physique dont il paraît jouir est un intolérable fardeau. Il se dit
que l'Etat n'accorde la liberté individuelle qu'autant que le citoyen
se soumet à ses règles. Se soumettre aux lois de l'État, voilà le prix
que tout citoyen doit payer pour sa liberté. Obéir à un État totalement
ou largement injuste est un troc immoral de la liberté. Un citoyen qui
reconnaît ainsi la nature malfaisante d'un État ne peut être satisfait
d'y vivre par tolérance aux yeux de ceux qui ne partagent pas son
opinion; il semble être un fléau pour la société, alors qu'il cherche
uniquement et sans commettre de faute morale à se faire arrêter par
l'État. La résistance civile ainsi comprise devient l'expression la
plus puissante des tourments d'une âme, et une protestation éloquente
contre le maintien d'un gouvernement malfaisant. N'est-ce point
l'histoire de toute réforme? Les réformateurs, à la grande indignation
de leurs semblables, n'ont pas rejeté même les plus innocents symboles
quand ils avaient été associés à des pratiques immorales?
Lorsqu'un groupe d'hommes renie l'état sous la domination duquel ils
ont vécu jusqu'alors, ils établissent presque leur propre gouvernement.
Je dis presque, parce qu'ils ne vont pas jusqu'à employer la force
lorsque l'Etat résiste. Leur _affaire_ est de se faire jeter en prison
ou fusiller par l'Etat, si celui-ci ne reconnaît pas leur indépendance,
ou en d'autres termes s'il ne s'incline pas devant leur volonté.
Ainsi, 3.000 Indiens dans l'Afrique du Sud, après avoir dûment averti
le gouvernement du Transvaal, passèrent la frontière du Transvaal en
1914, défiant la loi d'immigration au Transvaal et contraignirent le
gouvernement à les arrêter. Quand il ne put arriver à les provoquer à
la violence ou les forcer à la soumission, il céda à leur réclamation.
Un groupe de gens faisant de la résistance civile est donc comme une
armée sujette à toute la discipline du soldat, mais à une discipline
plus dure parce qu'il lui manque la surexcitation habituelle à la vie
d'un soldat ordinaire. Et comme une armée de résistance civile est
ou devrait être dégagée de l'esprit de représailles, elle requiert
le moindre nombre de soldats. En vérité, un seul homme résistant
civilement suffit à remporter la victoire de la Justice sur l'Injustice.