chansons obscènes. Dire de grossières injures au lieu de répéter le
nom de Dieu c'est être licencieux en paroles; et il en est de même
pour tous nos autres sens. Celui-là seul peut être considéré comme
un homme véritable qui a dominé toutes ses passions et possède un
empire sur soi absolu. Nous sommes comme le cavalier qui ne sait pas
maîtriser son cheval et qui est rapidement désarçonné; mais celui qui
tient les guides d'une main ferme sait se faire obéir et a quelque
chance d'arriver à sa destination. De même, l'homme qui sait dominer
ses passions se dirige vers le but désiré. Lui seul est digne du
_Swarajya_. Lui seul cherche la vérité; lui seul devient capable
de connaître Dieu. Mon désir le plus sincère, c'est que vous ne
considériez pas ces remarques comme des maximes de cahier d'écriture.
Je vous demande de croire que nous ne ferons jamais de progrès tant
que nous n'attacherons pas à la pratique de ces vérités leur véritable
valeur. Je vous ai communiqué un peu de l'expérience que j'ai acquise.
Ce que je fais pour vous je le fais uniquement par amour pour vous, je
partage vos peines parce que je crois ainsi me justifier devant mon
Créateur.
Quand bien même vos gages seraient quadruplés et vos heures de travail
quatre fois moins longues, à quoi cela vous servirait-il, si vous ne
savez la valeur de la parole vraie, si Rakshasa qui existe en nous,
vous incite à faire souffrir les autres et à lâcher la bride à vos
passions! Il nous faut des salaires plus élevés et moins d'heures de
travail parce que nous voulons la propreté de nos demeures, de nos
corps, de nos esprits et de nos âmes. Et nous luttons pour obtenir
cette augmentation de salaires et cette diminution d'heures de travail
parce que nous considérons ces deux conditions indispensables pour
cette quadruple propreté. Si tel n'était notre but en les demandant
nous agirions mal en essayant de les obtenir. Que Dieu vous accorde le
pouvoir nécessaire pour y arriver!
_6 octobre 1921._
[88] Dans la _Nava Jivan_ du 8 juin, Gandhi avait écrit un
article sur les conditions du travail où il avait abordé la question
ouvrière.
Deux voies, disait-il, sont aujourd'hui ouvertes à l'Inde: introduire
le principe occidental que la force prime le droit, ou maintenir
le principe oriental que, seule la Vérité l'emporte, ne connaît
pas d'échec, et que le fort et le faible ont des droits égaux à
la justice. Le mieux est de nous occuper d'abord de la classe
ouvrière. En admettant que l'ouvrier puisse obtenir par la violence
une augmentation de salaire, quelques justes que puissent être ses
revendications, il faut qu'il s'en abstienne absolument. Employer
la violence pour exiger son droit peut paraître facile, mais c'est
en fin de compte un moyen hérissé de difficultés. Ceux qui vivent
par les armes, périront par les armes. Il arrive souvent qu'un bon
nageur se noie. Voyez l'Europe, personne ne paraît y être heureux,
personne n'est satisfait. L'ouvrier se défie du capitaliste et le
capitaliste n'a pas confiance dans l'ouvrier. Tous deux possèdent une
certaine vigueur et une certaine force, mais ce sont des qualités
qui appartiennent même au taureau. Ils luttent tant qu'il y a moyen
de lutter. Tout avancement n'est pas progrès. Rien ne nous prouve le
progrès des peuples de l'Europe. Qu'ils soient prospères ne prouve
nullement qu'ils sont riches en qualités morales et spirituelles.
Que faut-il donc faire? Les ouvriers de Bombay ont vaillamment
résisté. Je n'ai pas été à même de connaître tous les faits, mais
autant que j'ai pu voir ils auraient dû mieux s'y prendre. Il se peut
que le propriétaire de la filature ait été dans son tort. Lorsqu'il
s'agit d'un conflit entre le travail et le capitalisme, on peut
dire neuf fois sur dix, que ce sont les capitalistes qui sont dans
l'erreur. Mais je sais également que, lorsque l'ouvrier commence à
se rendre compte de sa force, il peut devenir plus tyrannique que le
capitaliste. Si les ouvriers pouvaient les dépasser en intelligence,
les propriétaires des filatures se verraient contraints d'organiser
le travail d'après les conditions qui leur seraient dictées. Mais il
est certain que l'ouvrier n'arrivera jamais à cette intelligence, car
alors il cesserait d'être ouvrier et deviendrait patron. Ce n'est pas
uniquement l'argent qui fait la force des capitalistes. Ils possèdent
véritablement de l'intelligence et du tact.
La question qui se pose est donc celle-ci: Lorsque les ouvriers,
tout en demeurant ce qu'ils sont, auront pris conscience d'eux-mêmes
jusqu'à un certain point, quelle méthode devront-ils adopter? S'en
rapporter à leur nombre ou à la force brutale c'est-à-dire à la
violence serait un suicide de leur part. Ils nuiraient à l'industrie
de leur pays. D'autre part s'ils se réclament de la justice et que
pour l'obtenir ils souffrent dans leur personne, non seulement ils
parviendront toujours au but, mais ils réformeront leurs maîtres et
développeront l'industrie, les rapports des patrons et des ouvriers
seront ceux des membres d'une même famille.
Pour résoudre d'une façon satisfaisante la question du travail il
faut que les points suivants soient considérés:
1º Que les heures de travail laissent à l'ouvrier des heures de
liberté.
2º Qu'il lui soit donné la possibilité de s'instruire.
3º Que des dispositions soient prises pour que ses enfants aient le
lait et les vêtements nécessaires et pour qu'il puisse les instruire.
4º Que des logements salubres soient mis à sa disposition.
5º Que son gain soit suffisant pour lui permettre d'économiser pour
ses vieux jours.
A l'heure actuelle, pas une de ces conditions n'est remplie. Et de
cet état de choses patrons et ouvriers sont également responsables.
Les patrons ne s'intéressent qu'au travail qui leur est fourni. Ils
ne s'occupent point de ce que deviennent leurs ouvriers. Tous leurs
efforts tendent à obtenir le maximum de travail pour le minimum
de salaire. De son côté, l'ouvrier cherche à obtenir le maximum
de salaire pour le minimum de travail. D'où il résulte que même
lorsque les ouvriers obtiennent une augmentation, la production
n'en est pas plus élevée. Les rapports entre les deux intéressés ne
sont pas épurés et les ouvriers ne font pas le meilleur usage des
augmentations qu'ils ont obtenues.
Entre les patrons et les ouvriers, un troisième parti est venu
s'interposer. Il est devenu l'ami de l'ouvrier, mais il ne peut être
utile à ce dernier que si son amitié est désintéressée.
Le moment est venu où l'on va se servir de diverses façons de la
question du travail comme d'un gage. Elle demande de la réflexion de
la part de ceux qui voudraient faire de la politique. Que vont-ils
choisir? leur propre intérêt ou celui de l'ouvrier et de la nation?
L'ouvrier a grand besoin d'amis. Il faut qu'il soit dirigé pour
progresser. La condition du travail dépendra de ceux qui se mettront
à sa tête.
Les grèves, l'interruption du travail, les «hartals» sont des choses
fort bonnes sans doute, mais dont il est facile d'abuser. Il faut que
les ouvriers s'organisent en solides unions ouvrières et qu'en aucune
circonstance ils ne fassent grève sans l'autorisation de ces unions.
Il ne faut pas courir le risque d'une grève, sans que des tentatives
de négociation aient été faites tout d'abord auprès des propriétaires
des filatures. Si ces derniers ont recours à l'arbitrage le principe
du _Panchayat_ doit être accepté et le _Panch_ nommé. La décision de
ce jury doit être approuvée des deux intéressés qu'elle leur plaise
ou non.
Lecteurs, si vous souhaitez l'amélioration des conditions du travail,
si vous voulez aider l'ouvrier et vous montrer son ami, vous verrez
par ce qui précède qu'il n'y a qu'un seul moyen d'y arriver, c'est de
l'élever en créant entre son patron et lui des relations familiales.
Il n'est pas de meilleure route que celle de la Vérité. Une simple
augmentation de salaire ne doit pas vous satisfaire, il faut veiller
également à la façon dont les ouvriers obtiendront cette augmentation
et à l'usage qu'ils en feront.
[89] Dans son article du 13 octobre 1920, M. Gandhi explique
ce mot à propos de la question du Célibat. Nous reproduisons
ci-dessous cet article qui a pour titre «_En Confidence_».
Je reçois un si grand nombre de lettres m'interrogeant sur la
question du célibat qu'il m'est impossible, ayant à ce sujet des
opinions très précises, et surtout à cette époque critique de notre
existence nationale, de remettre à un autre moment de dire ce que
j'en pense et les conclusions que m'a dictées l'expérience.
Le mot sanscrit qui correspond à célibat est _Brahmacharya_ et il
signifie beaucoup plus que célibat. Brahmacharya veut dire contrôle
absolu de tous les sens et de tous les organes. Rien n'est impossible
à un Brahmachari. Mais c'est un état idéal rarement réalisé. C'est
presque la ligne d'Euclide, qui n'existe que dans l'imagination,
qu'on ne peut jamais tracer en réalité et qui n'en est pas moins une
importante définition de la géométrie donnant de grands résultats. Un
Brahmachari parfait peut donc n'exister qu'en imagination, mais si
nous ne l'avions constamment devant les yeux nous serions comme un
navire sans gouvernail. Plus nous approchons de cet état imaginaire,
plus notre perfection est grande.
Pour l'instant j'ai l'intention de me borner à Brahmacharya pris dans
le sens de célibat. Je considère qu'une existence absolument chaste
en pensée, en parole et en action est tout à fait indispensable pour
atteindre à la perfection spirituelle. La nation qui ne possède pas
d'hommes capables de mener cette existence en est d'autant plus
pauvre. Mais mon but est de démontrer la nécessité temporaire de
Brahmacharya à l'époque actuelle de notre existence nationale.
Nous avons plus que notre part de maladies, de famines, et de misère,
et même plusieurs millions des nôtres meurent de faim. Nous sommes
annihilés par l'esclavage et d'une façon si subtile que beaucoup
d'entre nous se refusent à l'admettre et s'imaginent à tort, malgré
le triple fléau de l'épuisement économique, mental et spirituel
que notre liberté s'accroît progressivement. Les dépenses toujours
plus élevées pour l'armée, la politique fiscale préjudiciable aux
intérêts du pays et ne cherchant que le bien du Lancashire et autres
intérêts britanniques, la prodigalité extravagante avec laquelle sont
organisés les divers services de l'administration demandent à l'Inde
une si lourde contribution que sa pauvreté s'en trouve accrue et ses
forces de résistance à la maladie diminuées. La façon d'administrer,
a, pour employer les paroles de Gokhale, «rabougri» la nation à
tel point que les plus grands d'entre nous sommes forcés de nous
courber...
Est-il juste que nous qui connaissons la situation, mettions des
enfants au monde dans une atmosphère aussi dégradante? Si nous
continuons à procréer alors que nous sommes impuissants, malades et
mourants de faim, nous ne ferons que multiplier des esclaves et des
êtres faibles. Tant que l'Inde ne sera pas devenue nation libre,
capable de résister à la sous-alimentation et d'y porter remède,
capable de se nourrir pendant les famines, capable de guérir la
fièvre paludéenne, le choléra, l'influenza et autres épidémies,
nous n'avons pas le droit de mettre au monde des enfants. Je ne
puis cacher au lecteur quel chagrin j'éprouve lorsque j'entends
parler de naissances sur notre terre indienne. Je dois dire que
depuis des années je réfléchis avec satisfaction à la possibilité de
suspendre la procréation par la continence.--L'Inde est actuellement
mal équipée pour prendre soin même de sa population présente, non
parce que celle-ci est trop nombreuse mais parce qu'il lui faut
subir une domination étrangère qui a pour doctrine d'en exploiter
progressivement toutes les ressources.
Comment arrêter la procréation? Non par les méthodes immorales et
artificielles employées en Europe, mais par une vie de discipline
et de maîtrise de soi. Il faut que les parents enseignent à leurs
enfants les principes de «Brahmacharya». D'après les Shastras hindous
l'âge le plus bas pour le mariage des jeunes gens est de vingt-cinq
ans. Si l'on pouvait arriver à persuader aux mères qu'il est criminel
d'élever les garçons et les filles en vue du mariage, la moitié des
mariages cesseraient automatiquement. Nous ne devons pas croire que
ce fétiche de la puberté précoce chez nos filles est dû à notre
climat chaud. Je n'ai jamais connu de superstition plus grossière
et je prétends que le climat n'a absolument rien à voir avec la
puberté. Cette puberté prématurée est amenée par l'atmosphère morale
et mentale de notre vie de famille. Les mères et autres membres de
la famille se font un devoir religieux d'apprendre à des enfants
innocentes qu'on les mariera dès qu'elles auront atteint un certain
moment, et on les fiance dès le bas âge, avant même qu'elles sachent
marcher. La façon d'habiller les enfants et de les nourrir concourt
également à exciter leurs passions. Nous habillons nos enfants comme
des poupées, non pour leur plaisir mais pour satisfaire notre vanité.
J'ai élevé des douzaines d'enfants. Ils portaient avec plaisir et
sans aucune difficulté n'importe quel genre de vêtements.--Nous
leur donnons toute sorte de nourritures échauffantes et excitantes.
Notre amour aveugle ne tient aucun compte de ce qu'ils peuvent
supporter. Il en résulte naturellement une adolescence précoce, des
maternités prématurées et la mort bien avant l'heure. Les parents
donnent à leurs enfants une leçon de choses qu'ils ne sont pas longs
à comprendre. En satisfaisant leurs passions avec insouciance ils
offrent à leurs enfants l'exemple d'une licence déréglée. Toute
addition prématurée à la famille est accueillie par des fanfares
joyeuses et des réjouissances. Ce qu'il y a de surprenant, c'est
qu'étant donnée l'atmosphère qui nous entoure notre licence ne soit
pas plus grande. Je ne doute pas que si les gens mariés veulent voir
l'Inde devenir une nation d'hommes et de femmes solides, vigoureux
et bien faits, ils doivent être absolument chastes et cesser pour
l'instant de procréer. Je donne ce conseil même aux jeunes mariés.
Il est plus facile de ne jamais faire une chose, que de cesser de
la faire, de même qu'il est plus facile pour qui n'a jamais bu
de continuer à être sobre qu'à un ivrogne de le devenir. Rester
debout est infiniment plus facile que se relever après une chute.
Il est faux de dire qu'on ne peut prêcher avec succès la continence
qu'à ceux qui sont blasés. Il est également absurde de prêcher la
continence à un être affaibli. Ce que je veux démontrer c'est que
jeunes ou vieux, blasés ou non, il est de notre devoir, à l'époque
actuelle, de cesser de donner naissance à des êtres qui hériteront de
notre esclavage.
Puis-je mettre en garde les parents contre le piège de l'argument
basé sur les droits des conjoints? Le consentement du conjoint
est nécessaire pour satisfaire nos passions, mais jamais pour les
réprimer.
Au moment où nous sommes engagés dans une lutte à mort contre un
gouvernement puissant, nous avons besoin de toutes les forces
physiques, matérielles, morales et spirituelles que nous pourrons
acquérir et nous n'y parviendrons qu'en ménageant ce que nous devons
mettre au-dessus de tout. Si nous n'atteignons pas cette pureté de
vie individuelle, nous demeurerons toujours une nation esclave. Ne
nous leurrons pas en nous imaginant que parce que nous considérons le
gouvernement anglais comme corrompu, les Anglais seraient incapables
de nous distancer dans la course à la vertu individuelle. Sans faire
parade spirituelle des vertus fondamentales, ils les pratiquent
abondamment au point de vue physique, en tout cas. Parmi ceux qui
s'occupent de la politique du pays il y a plus de célibataires,
hommes et femmes, que parmi nous. La femme célibataire n'existe pour
ainsi dire pas aux Indes, sauf les nonnes qui n'exercent aucune
influence sur la politique du pays, alors qu'en Europe pour des
milliers de femmes le célibat est une vertu courante.
LA GRANDE SENTINELLE
Le barde de Shantiniketan a fait paraître dans la _Modern Review_ un
article remarquable sur le mouvement actuel. C'est une série d'images
verbales comme seul le Poète sait en peindre. C'est une éloquente
protestation contre l'autorité, contre la mentalité d'esclave ou
quelque nom que l'on puisse donner à l'acceptation aveugle d'une folie
passagère sous l'influence de la crainte ou de l'espérance. C'est un
conseil salutaire et bienvenu à tous les travailleurs pour la cause,
de ne pas imposer leur autorité quelque grande qu'elle soit. Le poète
nous dit brièvement de ne rien admettre qui ne parle pas à notre raison
ou à notre cœur. Si nous voulons obtenir le _Swaraj_ il nous faut
être pour la Vérité telle que nous la connaissons et à n'importe quel
prix. Le réformateur qui s'irrite de ne pas voir adopter son message
doit se retirer dans la forêt afin d'apprendre à veiller, attendre et
prier. On ne peut qu'approuver ceci de tout cœur. Le Poète mérite les
remercîments de ses compatriotes pour sa défense de la Vérité et de la
Raison. Il est certain que nous serons moins avancés qu'au début si
nous donnons notre raison à garder à quelqu'un, et je serais navré si
je m'apercevais que le pays s'est laissé conduire aveuglément et sans
réflexion par ce que j'ai pu dire ou faire. Je me rends parfaitement
compte que la soumission aveugle à ceux que l'on aime peut être plus
nuisible que la soumission forcée au fouet du tyran. On peut nourrir
quelque espoir pour l'esclave de la brute, aucun pour l'esclave de
l'amour. L'amour est nécessaire pour donner de la force à ceux qui
sont faibles. L'amour devient tyrannique lorsqu'il exige l'obéissance
de celui qui ne croit pas. Marmotter un _mantra_ (prière hindoue) si
l'on en ignore la valeur n'est point viril. Il est donc excellent que
le poète conseille à tous ceux qui se sont laissés entraîner à _imiter
servilement_ l'appel au «charka» (rouet) de déclarer franchement qu'ils
n'y croient pas. Son article sert à nous mettre en garde, nous tous
qui avons tendance, dans notre impatience, à nous montrer intolérants
et même violents envers ceux qui ne partagent pas notre opinion. Je
considère le Poète comme une sentinelle qui nous prévient de l'approche
d'ennemis nommés Bigoterie, Léthargie, Intolérance, Inertie et autres
membres de la même engeance.
Seulement, si je suis d'accord avec le poète sur la nécessité de
veiller de crainte de ne plus penser, on ne doit pas imaginer que
j'adopte son point de vue au sujet de l'obéissance aveugle qu'il
croit exister actuellement sur une grande échelle dans l'Inde. Je me
suis adressé certainement à la raison et je puis lui dire en toute
certitude que si le pays est heureusement arrivé à croire que le rouet
apporte l'abondance, ce n'est qu'après avoir longuement réfléchi et
beaucoup hésité. Je ne suis même pas certain que l'Inde cultivée se
soit assimilé la vérité qui se cache sous la charka. Qu'il ne prenne
pas la poussière superficielle pour la substance qu'elle recouvre!
Qu'il pénètre plus au fond et qu'il se rende compte par lui-même si
c'est une foi aveugle qui a fait accepter le «charka» ou une nécessité
raisonnée.
Je demande en effet au Poète aussi bien qu'au sage de considérer le
rouet comme un sacrement. Pendant une guerre, le poète pose sa lyre,
le magistrat laisse là ses dossiers et l'écolier ses livres. Le poète
chantera la mélodie convenable, une fois la guerre terminée, le
magistrat retournera à ses livres de droit lorsque les gens auront le
loisir de se battre entre eux. Lorsqu'une maison brûle, tous ceux qui
l'habitent sortent et chacun saisit un seau pour éteindre l'incendie.
Quand tous ceux qui m'entourent meurent de faim, la seule occupation
qui me soit permise est de les nourrir. Je suis convaincu que l'Inde
est une maison qui flambe, car chaque jour sa vigueur se consume,
elle meurt d'inanition faute d'avoir une occupation qui lui permette
d'acheter des aliments. Khulna est affamé, non parce que le peuple
n'est pas capable de travailler, mais parce qu'il n'a pas de travail.
Les «Ceded Districts» passent par une quatrième famine, Orissa souffre
d'une famine chronique. Nos villes ne sont pas l'Inde. L'Inde vit dans
ses 70 ou 80 millions de villages, et les villes se nourrissent à leurs
dépens. Leurs richesses ne viennent pas des autres pays. Les gens des
villes sont des agents de change, des commissionnaires en marchandises,
des représentants pour les grandes maisons de commerce de l'Europe, du
Japon et de l'Amérique. Les villes coopèrent avec ces derniers pour
continuer à saigner nos villages, comme elles le font depuis deux cents
ans. J'ai la certitude, fondée sur l'expérience, que la pauvreté de
l'Inde s'accroît chaque jour. La circulation ne se fait plus dans ses
membres inférieurs. Si nous ne prenons garde, elle finira par défaillir
tout à fait.
La seule forme possible sous laquelle Dieu ose se montrer à un peuple
affamé et oisif, c'est le travail et la promesse de nourriture comme
gages. Dieu a voulu en créant l'homme qu'il vive de son travail, et
a dit que ceux qui mangeraient sans travailler seraient des voleurs.
Quatre vingt pour cent des habitants de l'Inde sont par force des
voleurs, la moitié de l'année. Est-il surprenant que l'Inde soit
devenue une vaste prison? La faim, voilà ce qui mène l'Inde au rouet.
L'appel du rouet est le plus noble de tous. Parce que c'est un appel
d'amour. Et l'amour c'est le Swaraj. Il nous faut songer aux milliers
d'êtres humains qui sont plus maltraités que des animaux et qui se
meurent. Le rouet est le breuvage qui ramène à la vie des milliers de
nos compatriotes, hommes et femmes. Pourquoi, me dira-t-on peut-être,
faut-il que ceux qui n'ont pas besoin de filer pour se nourrir se
mettent au rouet? Parce que je mange ce qui ne m'appartient pas. Je vis
de la spoliation de mes compatriotes. Suivez le trajet de la petite
pièce de monnaie qui arrive dans votre poche, et vous reconnaîtrez la
vérité de ce que j'avance. Le _Swaraj_ ne représente rien aux millions
d'individus qui ne savent comment employer leur inactivité forcée. Nous
obtiendrons le _Swaraj_ prochainement, mais nous n'y arriverons que par
la renaissance du rouet.
Je tiens au progrès, je tiens à la détermination personnelle, à la
liberté, mais je les veux pour l'âme. Je doute que l'âge de l'acier
soit supérieur à l'âge de pierre. Peu m'importe. C'est à l'évolution
de l'âme qu'il nous faut consacrer toute notre intelligence et toutes
nos autres facultés. Je n'éprouve pas la moindre difficulté à imaginer
qu'un homme portant l'armure moderne puisse faire une découverte
importante et durable pour l'humanité, mais il m'est encore plus facile
d'imaginer que celui qui ne possède rien qu'un caillou et un clou pour
éclairer sa route peut chanter des hymnes nouvelles de louange et
d'amour et communiquer à un monde qui souffre un message de paix et de
bonne volonté sur terre.
Je prétends qu'en perdant notre rouet nous avons perdu un de nos
poumons et que nous souffrons de phtisie galopante. La restauration du
rouet arrêtera le progrès de cette cruelle maladie. Il est certaines
choses qu'il faut faire sous certains climats. C'est vers le rouet que
sous le climat indien tous doivent tourner les yeux, pendant la période
de transition tout au moins, et la majorité d'entre nous pour toujours.