centaine de sœurs. Quelques-unes étaient âgées, la plupart avaient
de vingt à trente ans, et deux ou trois n'étaient que des fillettes
d'une douzaine d'années à peine. Elles me dirent qu'à elles toutes
elles avaient six filles et quatre garçons. Les filles étaient élevées
pour la même vie, à moins qu'autre chose ne se présentât pour elles.
La pensée que ces femmes considéraient leur sort comme irréparable
vous donnait un coup de poignard au cœur. Et cependant, elles étaient
intelligentes et modestes. Elles parlaient avec dignité, leurs
réponses étaient franches et saines; pour l'instant, elles étaient
aussi résolues que tout _Satyagrahi_. Onze d'entre elles promirent de
se mettre à filer et à tisser dès le lendemain, si on les y aidait.
Les autres me dirent qu'elles allaient réfléchir, parce qu'elles ne
voulaient pas me tromper.
Voilà une tâche pour les citoyens de Barisal. Voilà une tâche pour
tous les serviteurs de l'Inde, hommes et femmes. S'il y a 350 sœurs
malheureuses pour une population de 20.000 habitants il y en existe
peut-être 5.250.000 dans l'Inde. J'ose espérer pourtant que les 4/5
de la population de l'Inde qui vit dans les villages et s'occupe
uniquement d'agriculture ignore ce vice. Le chiffre le plus bas serait
donc dans l'Inde de 1.050.000 femmes obligées de se prostituer pour
vivre. Avant qu'il nous soit possible de détourner ces femmes de leur
avilissement, deux conditions sont essentielles. Il faut que les hommes
apprennent à dominer leurs passions, et que l'on trouve pour ces femmes
une occupation leur permettant de gagner leur vie honorablement. Le
mouvement de Non-Coopération n'a aucun sens, s'il ne nous purifie et
ne nous aide à réprimer nos mauvaises passions. Le rouet et le métier
sont les deux seules occupations qu'elles puissent toutes entreprendre
sans encombrer le marché. La plupart n'ont pas songé au mariage.
Elles furent d'accord là-dessus. Il faut donc qu'elles deviennent
les véritables _Sannyasinis_ (vestales) de l'Inde. N'ayant d'autre
souci que de servir, elles pourront filer tant qu'elles voudront. Si
un million cinq cent mille femmes sont occupées chaque jour à filer
avec diligence pendant huit heures, ce sera pour l'Inde appauvrie un
nombre égal de roupies. Ces sœurs m'ont dit qu'elles gagnaient au moins
deux roupies par jour, seulement elles ont admis qu'il leur fallait
pour éveiller la passion de l'homme beaucoup de choses, dont elles
n'auraient plus besoin lorsqu'elles se seraient mises à tisser et
qu'elles auraient repris une existence normale. Lorsque j'eus fini de
leur parler individuellement, elles savaient, sans que j'aie eu besoin
de le leur dire, pourquoi elles ne pouvaient faire partie des Comités
du Congrès tant qu'elles n'auraient pas abandonné leur vie de péché.
Nul ne peut officier à l'autel du _Swaraj_, s'il n'a les mains nettes
et le cœur pur.
_15 septembre 1921._
L'HINDOUISME
Pendant mon voyage à Madras, alors que je m'occupais du problème de
l'Intouchabilité, j'ai revendiqué plus énergiquement que jamais le
titre d'_Hindou Sanatani_, et cependant il y a certaines choses qui se
font au nom de l'Hindouïsme dont je ne tiens pas compte...
Il est donc nécessaire qu'une fois pour toutes j'explique ce que
j'entends par l'_Hindouïsme Sanatana_ dans le sens qu'on lui donne
habituellement.
Je me considère un Hindou Sanatani, parce que:
1º Je crois aux Vedas, aux Upanishads, aux Puranas et à toute
l'Ecriture Sainte Hindoue et par conséquent aux _Avataras_ et à la
réincarnation.
2º Je crois au _Varnashrama dharma_, dans un sens que je considère
strictement Védique, mais non dans le sens populaire et grossier qu'il
a aujourd'hui.
3º Je crois à la protection de la vache dans un sens beaucoup plus
large que le sens populaire.
4º J'admets l'adoration des idoles.
Le lecteur remarquera que j'ai évité avec intention d'employer le mot
d'origine divine, en parlant des Vedas et autres livres saints. Je ne
crois pas à la divinité exclusive des Vedas. Ma foi dans les livres
saints hindous n'exige pas que j'en accepte chaque mot et chaque
verset comme inspiré par une divinité. Je n'ai pas la prétention de
connaître ces livres merveilleux dans l'original, mais je prétends en
avoir compris le sens et saisi l'esprit. Je ne veux pas être forcé
d'adopter une interprétation quelconque, si elle répugne à ma raison
ou à mon sens moral. Je n'admets certainement pas la prétention des
Shankaracharyas et des Shastris actuels (s'ils l'ont vraiment) de
donner des livres saints hindous une interprétation correcte. Je crois
au contraire que notre connaissance actuelle de ces livres saints est
extrêmement confuse. Je crois implicitement à l'aphorisme hindou
que nul ne connaît véritablement les Shastras s'il n'a atteint la
perfection de l'innocence (_Ahimsa_), de la vérité (_Satya_), et de la
maîtrise de soi (_Brahmacharya_) et s'il n'a renoncé à acquérir, ou
à posséder des richesses. Je crois aux _gurus_ (sages) mais à notre
époque des millions doivent se passer de _Gurus_ parce qu'il est rare
de trouver ensemble la pureté parfaite et le savoir parfait. Mais il
ne faut jamais désespérer de connaître la vérité de sa religion, car
les principes fondamentaux de l'Hindouïsme comme ceux de toute religion
élevée ne varient point et sont faciles à comprendre. Tout Hindou croit
que Dieu existe et qu'Il est Un, croit à la Réincarnation et au Salut.
Mais ce qui distingue l'Hindouïsme de toute autre religion, c'est sa
protection de la vache beaucoup plus que son _Varnashrama_.
Selon moi, le _Varnashrama_ est inhérent à la nature humaine, et
l'Hindouïsme en a fait tout simplement une science. Il est héréditaire;
un homme ne peut changer de _varna_ s'il en a le désir. Ne pas rester
fidèle à son _varna_, c'est mépriser les lois de l'hérédité. Toutefois
la division en castes innombrables vient de ce que l'on a pris des
libertés injustifiables avec la doctrine.
Je ne crois pas que les repas en commun ou les mariages entre castes
privent nécessairement un homme du rang qu'il possède par sa naissance.
Les quatre divisions définissent les vocations d'un homme et n'ont pas
pour but de régler ou de restreindre ses rapports avec la société. Je
considère qu'il est contraire au génie de l'Hindouïsme d'attribuer à
autrui un rang inférieur ou de s'en arroger un supérieur. Tous les
hommes sont nés pour servir la création de Dieu, le Brahmane par son
savoir, le Kchattriya par sa force protectrice, le Vaichya par son
habileté commerciale, et le Shudra par son travail corporel. Cela ne
veut pas dire cependant qu'un Brahmane soit dispensé de tout travail
corporel, ni du devoir de veiller sur les autres et sur lui-même, mais
que par sa naissance il est d'abord un homme instruit, celui qui par
hérédité et par éducation est le plus capable d'instruire les autres.
Et de même, il n'y a rien qui empêche le Shudra d'acquérir toutes les
connaissances qu'il désire, il servira mieux avec son corps et n'a pas
à envier aux autres les qualités particulières de leurs fonctions. Mais
un brahmane qui prétend à la supériorité à cause de son droit au savoir
est déchu et n'en possède plus. Et il en est de même de tous les autres
s'ils se vantent de leurs qualités particulières. Le _Varnashrama_,
c'est l'empire sur soi-même, l'économie et la conservation de l'énergie.
Quoique le _Varnashrama_ ne soit donc aucunement affecté par des
mariages entre castes ou des repas en commun, il n'en est pas moins
vrai que l'Hindouisme les déconseille sérieusement l'un et l'autre.
L'Hindouisme a atteint le plus haut degré d'empire de soi. Cette
religion est certainement basée sur le renoncement de la chair afin
de libérer l'esprit. Ce n'est point le devoir d'un Hindou de prendre
ses repas avec son fils. En restreignant son choix d'une épouse à un
groupe particulier il fait preuve d'un rare renoncement. La religion
Hindoue ne considère aucunement le mariage comme nécessaire au salut;
au contraire, le mariage est une _chute_ comme la naissance en est
une. Le salut consiste à se libérer de la naissance et par suite de
la mort. Pour arriver à une évolution rapide de l'âme, la défense de
se marier entre castes et de dîner ensemble est donc essentielle, mais
cette contrainte ne met aucunement à l'épreuve le _Varna_. Un Brahmane
reste un Brahmane même en dînant avec un frère Shudra, s'il n'a pas
cessé de servir par son savoir. D'après ce qui précède, il s'ensuit que
les instructions données pour le mariage et pour les repas ne sont pas
basées sur un sentiment de supériorité ou d'infériorité. Un Hindou qui
refuse de dîner avec un autre Hindou parce qu'il se croit supérieur se
méprend sur le sens de son _Dharma_.
Il semble malheureusement aujourd'hui que l'Hindouïsme consiste
uniquement à manger ou à ne pas manger avec tel ou tel. Un jour il
m'est arrivé de remplir d'horreur un pieux Hindou en acceptant du pain
grillé chez un Musulman. Je vis qu'il souffrait de me voir verser du
lait dans une tasse qu'un musulman tenait à la main, et son angoisse
ne connut plus de bornes lorsqu'il me vit accepter le pain grillé
des mains de celui-ci. La religion Hindoue court le risque de perdre
ce qu'elle a d'essentiel si elle finit par n'être qu'une question de
règles compliquées sur ce qu'on doit manger et avec qui. S'abstenir des
liqueurs enivrantes, de stupéfiants, et de toute espèce d'aliments,
principalement de viande, est d'un grand secours pour l'évolution de
l'âme, mais ce n'est nullement une fin en soi-même. Bien des hommes
qui mangent de la viande et avec n'importe qui et qui vivent dans la
crainte de Dieu sont plus rapprochés de leur libération que ceux qui
s'abstiennent religieusement de viande et de beaucoup d'autres choses
et ne cessent de blasphémer le nom de Dieu dans chacune de leurs
actions.
Le point le plus important de l'Hindouisme est la protection de la
vache. La protection de la vache me paraît le plus admirable phénomène
de l'évolution humaine. Elle porte l'être humain au delà de son espèce.
Pour moi la vache représente tout le monde sub-humain; l'homme doit
voir en elle sa ressemblance avec tout ce qui existe. La raison pour
laquelle la vache fut choisie pour cet honneur me semble évidente.
La vache était la meilleure compagne dans l'Inde, elle était la
dispensatrice de l'abondance. Non seulement elle donnait son lait
mais rendait possible les travaux agricoles. La vache est un poème de
compassion. Cette bête pacifique respire la compassion. Elle est la
nourrice de millions d'êtres humains dans l'Inde. La protection de la
vache signifie la protection de toutes les créatures muettes créées
par Dieu. L'antique prophète, quel qu'il fut, donna le premier rang
à la vache. Les espèces inférieures nous adressent un appel d'autant
plus puissant qu'il est muet. La protection de la vache est un don fait
par la religion hindoue à l'humanité, et l'Hindouisme durera aussi
longtemps qu'il restera des Hindous pour protéger la vache.
La façon de la protéger est de mourir pour elle. C'est renier
l'Hindouisme et _Ahimsa_ que tuer un être humain pour sauver une vache.
Les Hindous doivent protéger la vache par leur _tapasya_ (pénitence),
par leur purification et par le sacrifice. La protection de la vache
a dégénéré, elle est devenue de nos jours une cause de querelles
continuelles avec les Musulmans, alors que le sens véritable en serait
de gagner les Musulmans par notre amour. Un ami musulman m'a envoyé
il y a quelque temps un livre décrivant tous les traitements inhumains
que nous faisons subir à la vache et à sa progéniture: comment, pour
avoir jusqu'à la dernière goutte de son lait nous la trayons jusqu'au
sang, comment nous la laissons mourir de faim jusqu'à la rendre étique,
comment nous maltraitons ses veaux et les privons du lait dont ils ont
besoin et auquel ils ont droit, avec quelle cruauté nous traitons les
bœufs, comment nous les châtrons, les assommons de coups de bâton et
leur faisons traîner des charges trop lourdes. S'ils pouvaient parler
ils témoigneraient contre nous et dévoileraient les crimes abominables
que nous avons commis envers eux et qui stupéfieraient le monde.
Chaque fois que nous sommes cruels envers eux nous renions Dieu et
l'Hindouisme.....
Ce n'est pas par la marque qu'ils se font au front (_tilak_), ni
par leur psalmodie exacte des _Mantras_, ni par leur observance des
règles de castes que les Hindous seront jugés mais par leur protection
de la vache. Alors que nous prétendons appartenir à la religion qui
la protège, nous l'avons réduite à l'esclavage et sommes devenus
nous-mêmes des esclaves.
On comprendra maintenant pourquoi je me considère un _Hindou Sanatani_:
personne n'a plus que moi le respect de la vache. J'ai fait de la
cause du Califat une cause personnelle parce que je considère qu'en la
sauvant nous assurons la protection de la vache. Je ne demande pas à
mes amis Musulmans de la protéger en remercîment de mes services. Mais
journellement ma prière monte vers Dieu.... afin qu'il change le cœur
des Musulmans et les remplisse de compassion pour les Hindous leur
prochain, et qu'ils sauvent l'animal aussi précieux pour l'Hindou que
sa vie même...
Il m'est aussi impossible de décrire mes sentiments pour la religion
hindoue que mes sentiments pour ma femme. Elle m'émeut plus que toute
autre femme. Non qu'elle soit sans défaut; il est même probable qu'elle
en a beaucoup plus que je ne lui en vois. Mais je sens qu'il existe
entre nous un lien indissoluble. Mes sentiments pour l'Hindouisme
malgré ses défauts et ce qui lui manque sont de même. Rien ne me
transporte autant que la musique de la Gita ou du Ramayana de Tulcidas,
les deux seuls livres de la religion hindoue que je connaisse vraiment.
Lorsque je me croyais près de rendre le dernier soupir, la Gita fut
ma consolation. Je n'ignore pas les vices qui existent aujourd'hui
dans tous les grands sanctuaires Hindous mais je les aime malgré
leurs défauts indicibles. J'y trouve un intérêt que je ne trouve pas
ailleurs. Je suis jusqu'à la moelle un réformateur, mais mon zèle ne
va pas jusqu'à me faire rejeter une seule des choses essentielles à la
religion hindoue. J'ai dit que j'admettais le culte des idoles. Une
idole n'excite en moi aucun sentiment de vénération; mais je crois que
le culte des idoles est naturel à l'homme. Nous aspirons au symbolisme.
Pourquoi serait-on plus recueilli à l'église qu'ailleurs? Les images
aident au culte. Aucun Hindou ne considère qu'une image soit Dieu. Je
ne considère pas que le culte des idoles soit péché.
Il est clair d'après ce qui précède que l'Hindouisme n'est pas une
religion exclusive: il y a place dans son sein pour le culte de tous
les prophètes du monde. Ce n'est pas une religion qui se propage par
des missions, quoique bien entendu elle ait réuni mainte tribu à son
troupeau, mais elle l'a fait progressivement et imperceptiblement.
Telle étant ma façon d'entendre l'Hindouisme, je n'ai jamais pu
admettre «l'Intouchabilité», que j'ai toujours considérée comme une
excroissance maligne. Il est certain qu'elle nous a été transmise
depuis des générations, mais c'est le cas de bien des mauvaises
pratiques aujourd'hui. J'aurais honte de croire que la consécration
des jeunes filles à une prostitution virtuelle fait partie de
l'Hindouisme, quoique cette pratique existe encore chez les Hindous
dans certaines régions de l'Inde. Je considère que c'est une preuve
absolue d'irréligion de sacrifier des chèvres à Kali, et je ne crois
pas que cela fasse partie de la religion hindoue. L'Hindouisme s'est
développé avec les siècles. Son nom même fut donné à la religion du
peuple de l'Hindoustan par des étrangers. Sans aucun doute à une
certaine époque, des animaux étaient offerts en sacrifice au nom de
la religion. Mais ce n'est pas de la religion; encore moins de la
religion hindoue. C'est pourquoi j'imagine que lorsque la protection
de la vache devint chez nos ancêtres un article de foi, ceux qui
persistèrent à manger du bœuf furent excommuniés. La lutte civile
fut probablement féroce. Non seulement les coupables récalcitrants
furent boycottés socialement, mais leur faute retomba sur la tête
de leurs enfants. Cette mesure fut probablement appliquée au début
dans les meilleures intentions, puis elle augmenta de sévérité, et
certains versets ajoutés à nos livres saints lui donnèrent un caractère
durable que rien ne justifiait et qu'elle ne méritait pas. Que ma
théorie soit juste ou non, l'intouchabilité répugne à la raison et à
l'instinct de pitié et d'amour. Une religion qui a institué le culte de
la vache ne peut vraiment pas admettre cette mise à l'index inhumaine
d'êtres humains. J'aimerais mieux être mis en pièces que de renier les
classes supprimées. Les Hindous ne mériteront jamais la liberté et ne
l'obtiendront jamais s'ils permettent à leur noble religion d'être
défigurée par la souillure de l'intouchabilité. Et comme l'Hindouisme
m'est plus précieux que l'existence, cette souillure est pour moi un
fardeau intolérable. Ne renions pas Dieu en refusant au cinquième de
notre race le droit de vivre avec le reste sur un pied d'égalité.
_6 octobre 1921_
SALAIRES ET VALEURS[88]
_Discours prononcé à Ahmedabad devant les ouvriers des filatures
à l'occasion du second anniversaire du conflit de 1912 entre le
propriétaire des filatures et ses ouvriers._
«Mon intention n'est pas d'examiner en quoi consiste le devoir du
capitaliste. Si même l'ouvrier était seul à comprendre ses droits et
ses responsabilités et qu'il n'employât que les moyens les plus purs,
tous deux y gagneraient. Mais deux choses sont indispensables: les
revendications de l'ouvrier et les moyens adoptés pour les obtenir
doivent être justes et clairs. Il est illicite de la part de l'ouvrier
de chercher uniquement à profiter de la situation du capitaliste.
Mais il est parfaitement licite qu'il réclame un gain suffisant pour
subvenir à ses besoins et pouvoir élever ses enfants convenablement.
Chercher à obtenir ce qui est juste sans recourir à la violence et par
l'intermédiaire d'un arbitrage faire appel au bon-sens du capitaliste
est un moyen tout à fait licite.
Pour y arriver il faut que vous possédiez des unions ouvrières. On a
déjà commencé, et j'espère que dans chacun de vos services les ouvriers
des filatures vont se grouper et que chacun observera scrupuleusement
les règles établies par l'Union à laquelle il appartient. Vous vous
adresserez aux propriétaires des filatures par l'intermédiaire de ces
unions et si vous n'êtes pas satisfaits de leur décision vous aurez
recours à l'arbitrage. Il est très satisfaisant de voir que de part et
d'autre le principe de l'arbitrage a été accepté. J'espère qu'on va
lui donner de plus en plus d'importance et que les grèves deviendront
impossibles. Je sais que l'ouvrier possède le droit inhérent de faire
grève afin d'obtenir justice, mais dès que les capitalistes acceptent
le principe de l'arbitrage, les grèves devront être considérées comme
un crime. Il y a progrès dans les méthodes employées et tout permet
d'espérer que ce progrès continuera. Mais une diminution des heures
de travail est également nécessaire. Il paraît que les ouvriers des
filatures travaillent douze heures par jour ou davantage.
Les filateurs me disent que les ouvriers sont paresseux, qu'ils ne
consacrent pas tout leur temps à leur travail et qu'ils se laissent
distraire. Personnellement je ne suis pas surpris que l'attention
de gens qui sont au travail douze heures par jour laisse à désirer.
Seulement je m'attendrai certainement, lorsque les heures de travail
seront réduites à dix, à ce que les ouvriers travaillent mieux et
qu'ils fournissent dans cet intervalle à peu près la même somme de
travail qu'en douze. En Angleterre, la diminution des heures de travail
a donné des résultats très satisfaisants. Lorsque les ouvriers auront
appris à prendre à cœur l'intérêt de leurs patrons, ils s'élèveront
et l'industrie de notre pays également. Je demande donc instamment
aux propriétaires des filatures de réduire de deux heures le nombre
d'heures de travail et j'insiste auprès des ouvriers pour que la
production dans les dix heures soit la même que dans les douze.
Il faut que nous voyons à présent quelle sera la meilleure façon
d'employer l'augmentation de salaire et les heures de liberté. Le
remède serait pire que le mal si l'augmentation ne devait servir qu'à
aller boire et si les heures de liberté devaient se passer dans quelque
tripot. Il faut évidemment que l'argent soit employé pour l'éducation
des enfants et les heures de liberté pour nous instruire nous-mêmes.
Les directeurs peuvent faire beaucoup pour eux. Ils peuvent organiser
des restaurants à bon marché où les ouvriers trouveront du lait frais
et bon et d'autres rafraîchissements sains. Ils peuvent installer
des salles de lecture et procurer à leurs ouvriers des distractions
morales. Si on entoure les ouvriers d'une atmosphère pure le besoin de
boire et de jouer disparaîtra. Les Unions devraient également s'occuper
de ces questions. Elles feront œuvre plus utile en fournissant à
l'ouvrier les moyens de se perfectionner intérieurement qu'en luttant
contre le capitaliste.
Lorsque de jeunes enfants sont obligés de quitter l'école pour
travailler, c'est un signe d'avilissement national. Aucune nation
digne de ce nom ne devrait se permettre d'abuser ainsi de ses enfants.
Les enfants devraient fréquenter l'école jusqu'à l'âge de seize ans.
Il faut également que peu à peu on arrache les femmes au travail des
filatures. Si l'homme et la femme sont dans la vie des associés ils ne
peuvent devenir de bons chefs de famille qu'en se divisant le travail.
Une mère intelligente trouve dans les soins à donner à son ménage et
à ses enfants l'emploi de tout son temps. Mais, lorsque le mari et la
femme travaillent tous deux au dehors pour subvenir aux besoins de la
famille, la nation s'avilit. Elle ressemble à un failli qui vivrait sur
son capital.
S'il est nécessaire de développer l'esprit des ouvriers en les
instruisant et en instruisant leurs enfants, il est nécessaire
également de développer leur sens moral, et par là le sentiment
religieux. Le monde n'en veut pas à ceux qui ont en Dieu une foi
sincère et qui comprennent la vraie nature de la religion; et en tout
cas leur douceur calmerait la colère de leur adversaire. Avoir de la
religion ne signifie pas ici simplement faire sa _namaz_ (prière) ou
aller au temple, mais se connaître soi-même et connaître Dieu et, de
même que le tisserand ne saurait tisser sans avoir appris, l'homme ne
peut se connaître lui-même s'il ne se soumet à certaines règles. Il
en est trois principales qui doivent être observées universellement.
D'abord la pratique de la vérité. Qui ne sait pas dire la vérité
ressemble à une pièce fausse sans valeur.
La seconde est de ne pas faire de mal à autrui. Quiconque fait
souffrir les autres, en est jaloux, n'est pas fait pour vivre dans
le monde, car le monde se ligue contre lui, et il est contraint de
vivre dans une crainte perpétuelle. Nous sommes tous unis par le lien
de l'amour, il se trouve en toutes choses une force centripète sans
laquelle rien n'existerait. Les hommes de science nous disent que
sans la force de cohésion retenant les atomes qui composent le globe,
celui-ci se réduirait en miettes et nous cesserions de vivre; et de
même que cette force de cohésion existe dans la nature inerte elle
existe également dans les choses vivantes et le monde; cette force de
cohésion qui réunit les êtres c'est l'amour. Nous la remarquons entre
père et fils, entre frères et sœurs, entre amis; seulement il faut que
nous arrivions à l'utiliser pour unir tout ce qui vit car c'est en
l'employant que nous connaîtrons Dieu. Où est l'amour est la vie; la
haine conduit à la destruction.
La troisième règle consiste à dominer ses passions. On lui donne en
sanscrit le nom de _Brahmacharya_.[89] Je ne l'emploie pas ici dans
le sens restreint qu'il a d'ordinaire. Il n'est pas un Brahmachari
même s'il est célibataire ou mène une vie chaste tout en étant marié,
celui qui s'abandonne à des jouissances diverses. Celui-là seul qui
sait réprimer toutes ses passions peut se connaître lui-même. Celui-là
seul qui a de l'empire sur lui-même dans le sens le plus large est
également un _Brahmachari_, un homme de foi, un véritable Hindou ou un
véritable Mahométan.