Pour illustrer ce que je veux dire, permettez-moi de vous rapporter la

description charmante faite par un ami musulman que j'estime, de sa

conversation à Londres avec une célèbre féministe. Il assistait à une

réunion de féministes. Une dame amie fut surprise de voir un musulman à

une réunion de ce genre. Elle lui demanda à quoi elle devait attribuer

sa présence. Mon ami lui répondit qu'il avait deux raisons principales

et deux autres secondaires pour y assister. Il avait perdu son père,

étant enfant en bas âge; ce qu'il était, il le devait entièrement à

sa mère. Puis il s'était marié à une femme qui était vraiment son

associée. Enfin, il n'avait pas de fils, mais quatre filles mineures

auxquelles il s'intéressait comme père. Etait-ce surprenant qu'il fût

féministe? Il poursuivit: on accuse les Musulmans d'indifférence envers

les femmes. Il n'y eut jamais de calomnie plus grave. La loi de l'Islam

donne à la femme des droits égaux à ceux de l'homme.--Il considérait

que l'homme avait avili la femme par sa convoitise. Au lieu d'adorer

l'âme qui se trouvait en elle, il s'était mis à adorer son corps et il

avait si bien réussi dans son dessein que la femme aujourd'hui, sans

s'en rendre compte, s'était mise à chérir ses avantages physiques,

ce qui était presque un signe de sa servitude. Il ajouta d'une

voix qu'étouffait l'émotion: Autrement, pourquoi nos sœurs tombées

trouveraient-elles un si grand plaisir à l'embellissement de leur

corps? Est-ce que nous autres hommes, n'avons pas complètement anéanti

leur âme? Non, continua-t-il après avoir repris son sang-froid, il ne

désirait pas une liberté machinale pour la femme; il voulait briser les

entraves qui la rendaient esclave de sa propre volonté. Aussi avait-il

l'intention de préparer ses filles à une profession indépendante.

Je n'ai pas besoin de citer la fin de cette ennoblissante conversation.

Je désire que mes aimables correspondantes réfléchissent au sujet

principal. Il faut que la femme cesse de se considérer comme un objet

de plaisir. Le remède est entre ses mains bien plus qu'entre celles

de l'homme. Si elle veut que celui-ci la traite en associée, qu'elle

refuse de se parer pour plaire aux hommes, même à son mari. Je ne puis

me représenter Sita gaspillant un seul moment à vouloir attirer Rama

par ses charmes physiques.

_21 juillet 1921._

L'ÉDUCATION NATIONALE

On a dit tant de choses bizarres sur ma façon d'entendre l'éducation

nationale qu'il ne serait peut-être pas hors de propos de faire

connaître mon opinion au public sur ce sujet.

A mon avis la méthode d'éducation actuelle est mauvaise, pour trois

raisons de la plus haute importance en dehors de ses rapports avec un

gouvernement injuste:

1º Elle repose sur une culture étrangère à l'exclusion presque totale

de la culture indigène.

2º Elle ignore la culture du cœur et la culture manuelle et se consacre

exclusivement à celle du cerveau.

3º Il est impossible de donner une véritable éducation en se servant

d'une langue étrangère.

Examinons ces trois défauts en détail. Presque dès le début, les

manuels d'enseignement traitent, non de choses avec lesquelles les

enfants sont journellement en rapport, mais de choses qui leur sont

totalement inconnues. Ce n'est pas dans ces manuels qu'un jeune garçon

apprendra ce qui est bien ou mal à la maison. On ne lui enseigne

jamais à être fier de son foyer. Plus son éducation avance, plus on

l'en éloigne, si bien que lorsqu'il a terminé ses études il est devenu

complètement étranger à son milieu. Il ne trouve aucune poésie à la

vie de famille. Les scènes villageoises sont pour lui un livre fermé.

Sa propre civilisation lui a été représentée comme stupide, barbare,

superstitieuse et inutile au point de vue pratique. Son éducation est

calculée pour l'éloigner de la culture traditionnelle. Et si la masse

de la jeunesse instruite n'est pas absolument dénationalisée, c'est

uniquement parce que l'ancienne culture est trop profondément implantée

en elle pour qu'il soit possible de la déraciner même par une éducation

hostile à son développement. Si j'étais le maître, je détruirais

certainement tous les manuels et j'en ferais écrire d'autres qui

traiteraient de la vie de famille et qui s'y rapporteraient de sorte

que l'enfant, en faisant ses études, influerait sur son entourage.

Secondement, et quelles que soient les conditions dans les autres

pays, il est criminel, dans l'Inde où 80 p. % de la population est

agricole, de donner aux enfants une éducation purement littéraire et

de rendre les garçons et les filles impropres aux travaux manuels

pour le reste de leur vie. Je prétends que la majeure partie de notre

temps étant consacrée à travailler pour gagner notre pain, nos enfants

doivent, dès leur jeune âge, apprendre la dignité de ce labeur. Nos

enfants devraient recevoir une éducation qui ne leur fît pas mépriser

le travail manuel. Il n'y a aucune raison pour que le fils d'un paysan

devienne incapable d'être ouvrier agricole parce qu'il a fait des

études. Il est fort triste de voir nos écoliers considérer avec dégoût,

quand ce n'est pas avec mépris, le travail manuel. D'autre part si

nous voulons que dans l'Inde, tout jeune garçon et toute jeune fille

fréquente les écoles, ainsi qu'il est de notre devoir, nous n'avons

pas les moyens de subvenir à l'éducation telle qu'elle est donnée

à présent, les milliers de parents étant dans l'impossibilité d'en

payer les frais actuels. Il faut donc, pour que l'éducation devienne

générale, qu'elle soit gratuite. Même sous un gouvernement idéal, je

n'imagine pas que nous pourrons consacrer plus de 2000 millions de

roupies à l'éducation de tous les enfants qui ont l'âge de fréquenter

l'école. D'où il résulte qu'il faut que nos enfants payent par leur

travail manuel tout ou partie de l'éducation qu'ils reçoivent. Je ne

vois qu'un travail universel qui soit profitable, le rouet et le métier

à tisser. Peu importe d'ailleurs, pour le but que je me propose, qu'il

s'agisse de filer ou de faire une autre forme de travail, pourvu qu'il

rapporte, seulement en y réfléchissant on se rendra compte que nulle

autre occupation ne peut être introduite dans toutes les écoles de

l'Inde.

Cet enseignement manuel servira à deux fins dans un pays pauvre comme

le nôtre. Il couvrira les dépenses de l'éducation de nos enfants et

leur enseignera un métier auquel ils pourront se remettre plus tard,

s'ils le désirent, pour gagner leur vie. Un tel système leur enseignera

à se suffire. Rien ne peut démoraliser une nation comme d'apprendre à

mépriser le travail manuel.

Je ne dirai qu'un mot de l'éducation du cœur. Je crois qu'il est

impossible de la donner par les livres. Seul le maître par ses

rapports personnels peut agir. Or, qui avons-nous dans l'enseignement

primaire et même dans l'enseignement secondaire? Sont-ce des hommes

et des femmes d'une foi et d'un caractère moral supérieurs? Ont-ils

reçu eux-mêmes cette éducation du cœur? Peut-on attendre d'eux qu'ils

s'occupent de l'élément permanent chez les enfants, garçons et filles

dont ils ont la charge? La méthode employée pour se procurer des

instituteurs dans les classes élémentaires n'est-elle pas une barrière

infranchissable à l'obtention d'une haute moralité? Donne-t-on aux

instituteurs des appointements qui leur permettent de vivre? Nous

savons qu'on ne les choisit pas pour leur patriotisme. Ceux-là seuls

font de l'enseignement qui ne peuvent trouver d'autre emploi.

Parlons enfin de la langue dans laquelle l'instruction est donnée.

Mon opinion à ce sujet est trop connue pour que je la répète.

L'enseignement dans une langue étrangère a été cause de fatigue

cérébrale pour les enfants, a exigé d'eux une tension nerveuse trop

grande et, les rendant incapables de pensée, de travail original, les a

empêchés de communiquer leurs connaissances à la famille ou aux masses.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Rien n'est plus éloigné de ma pensée que de vouloir nous rendre

exclusifs ou nous faire élever des barrières. Mais je soutiens

respectueusement qu'une appréciation d'autres cultures doit suivre

et non précéder l'appréciation et l'assimilation de la nôtre. J'ai

la ferme opinion que nulle culture ne renferme des trésors aussi

précieux. Nous ne la connaissons pas, on nous en fait mépriser l'étude

et déprécier la valeur. Nous avons presque cessé de la vivre. Un savoir

académique sans pratique est comme un cadavre embaumé, très beau à

contempler peut-être, mais sans rien qui puisse inspirer ou ennoblir.

Ma religion me défend d'abaisser ou de dédaigner les autres cultures,

de même qu'elle insiste pour que je m'imprègne de la mienne et que je

la vive sous peine de suicide civil.

_1er septembre 1921._

ETHIQUE DE LA DESTRUCTION

Le lecteur sera, j'en suis persuadé, heureux de prendre connaissance de

la lettre si belle et si pathétique que je reçois de M. Andrews.

«Je sais qu'en brûlant les tissus étrangers votre but est de venir en

aide aux pauvres, mais j'ai l'impression que vous faites fausse route.

Si vous réussissez à boycotter le tissu étranger il me semble évident

que le prix du tissu fabriqué dans les filatures augmentera, et que ce

seront les pauvres qui en souffriront. De plus, il y a dans ce terme

«étranger» un subtil appel au sentiment de race qu'il faudrait plutôt

réprimer qu'encourager. J'ai été profondément bouleversé de vous voir

mettre le feu à ce monceau d'objets, parmi lesquels se trouvaient les

plus beaux tissus. Nous avons l'air d'oublier ce vaste monde dont nous

faisons partie pour ne songer égoïstement qu'à l'Inde. Je crains bien

que ceci ne nous ramène au nationalisme étroit et égoïste d'autrefois.

Dans ce cas, nous allons faire partie du cercle vicieux d'où l'Europe

s'efforce désespérément d'échapper. Mais je ne puis le démontrer, je

ne puis que répéter que j'en fus bouleversé, que cela me semblait une

forme de violence. Et cependant je sais à quel point vous exécrez

la violence. Il me déplaît que la question du tissu étranger soit

transformée en religion.

J'étais au comble du bonheur lorsque je vous voyais asséner des

coups de géant aux vices qui affectent les fondements de la morale:

l'alcoolisme, les stupéfiants, l'intouchabilité, l'arrogance de race,

etc., et lorsqu'avec une si merveilleuse et si admirable tendresse vous

vous êtes occupé de ce mal hideux qu'est la prostitution. Mais allumer

des feux de joie avec des étoffes étrangères et dire aux gens que s'en

vêtir est un _péché_ contre la religion, jeter au bûcher le noble

travail de nos semblables, nos frères et nos sœurs des autres pays, en

déclarant que c'est nous souiller que de les porter... Je ne saurais

vous dire combien tout ceci me paraît différent! Savez-vous que j'ose

à peine à présent porter le _khaddar_ que vous m'avez donné, parce que

j'ai peur de paraître juger les autres et de dire comme le pharisien:

«Je suis un plus grand saint que vous». Jamais je n'avais eu semblable

impression auparavant.

Vous savez que lorsque vous faites quelque chose qui me peine, il faut

que je vous crie ma douleur; et ceci m'a fait mal.

J'avais écrit dans la _Modern Review_ les articles que je vous envoie

avec une grande joie, parce que j'avais la certitude d'avoir découvert

le sens de votre vie. Mais à présent mon esprit vous crie que vous avez

entrepris quelque chose de violent, d'anormal, de contre nature. Vous

savez que mon affection pour vous demeure aussi grande que jamais, de

même que la vôtre ne s'est pas affaiblie lorsque vous jugiez que votre

frère se trompait. Je vous en supplie, expliquez-moi vos raisons! Votre

article sur la destruction dans la _Jeune Inde_[87] ne m'a nullement

convaincu.»

C'est bien lui! Dès qu'il souffre de quelque chose que j'ai fait

(et ce n'est pas la première fois), il m'envoie lettre sur lettre

sans attendre que je lui réponde. Car c'est l'affection qui parle

à l'affection, mais sans discuter. C'est le trop plein d'un cœur

angoissé. Ainsi fait-il au sujet de la destruction des vêtements

étrangers.

Ce que M. Andrews m'écrit en langage affectueux, d'autres

correspondants, qui sont déjà en désaccord avec moi, me l'ont exprimé

avec grossièreté, colère et même vulgarité. Les paroles de M. Andrews

sont des paroles d'affection et de chagrin, elles m'ont pénétré

profondément et demandent que j'y réponde, alors que j'ai dû laisser

de côté les paroles de colère pour n'y faire allusion qu'en passant.

Les paroles de M. Andrews ont porté, parce qu'elles sont non violentes

et qu'elles débordent d'affection, les autres qui sont violentes et

pleines de méchanceté n'ont produit aucun effet sur moi et eussent

provoqué de ma part des répliques courroucées si j'étais enclin à

ce genre de réponses. La lettre de M. Andrews est un exemple de la

non-violence dont nous avons besoin pour obtenir le _Swaraj_ le plus

rapidement possible.

Ceci toutefois est une remarque faite en passant. Je demeure aussi

convaincu de la nécessité de brûler le tissu étranger. Il n'y a rien

dans ce procédé qui doive accentuer l'inimitié de race. J'aurais fait

exactement de même s'il se fût agi d'un cercle choisi et sacré de

parents et d'amis. Dans tout ce que j'entreprends, dans tout ce que

je conseille, je me pose cette question infaillible: «Que ferais-je,

s'il s'agissait de ce qui m'est le plus proche et le plus cher?»

L'enseignement de la religion à laquelle j'appartiens ne laisse aucune

équivoque à ce sujet. Il ne faut faire aucune différence entre les

ennemis et les amis. C'est à cette conviction que je dois l'assurance

dans beaucoup de mes actions qui étonne parfois mes amis. Je me

souviens d'avoir jeté dans la mer une superbe lorgnette parce qu'elle

était la cause de discussions constantes avec un de mes meilleurs amis.

Il a hésité tout d'abord à reconnaître que j'avais raison, mais ensuite

il s'est rendu compte qu'il était juste d'avoir détruit un objet de

prix, même étant le cadeau d'un ami.

L'expérience nous démontre qu'il faut détruire les dons les plus

précieux sans hésitation et sans dédommagement, s'ils entravent notre

progrès moral. Ne serait-ce point un devoir sacré de jeter au feu le

plus précieux des héritages de famille s'il était infecté par la lèpre?

Je me souviens d'avoir brisé les bracelets de ma chère femme, étant

jeune et aimé, parce qu'ils étaient entre nous un sujet de discorde.

Si je m'en souviens, ils lui avaient été donnés par sa mère. Je ne les

détruisis point par haine mais par amour ignorant, je m'en rends compte

à présent que j'ai atteint l'âge mûr. Cette destruction servit à nous

rapprocher encore.

Si l'on attachait à tous les objets étrangers la même importance,

la mesure serait en effet étroite, mesquine et malfaisante; mais

il ne s'agit que du tissu étranger et la restriction fait toute la

différence. Je ne désire en aucune façon interdire l'entrée dans l'Inde

des montres anglaises ou des laques japonaises; mais je dois détruire

les vins les plus recherchés de l'Europe, même s'ils ont été fabriqués

et conservés avec le plus grand soin. Les pièges de Satan sont disposés

avec une grande ruse, et d'autant plus attrayants que la ligne de

démarcation entre le bien et le mal est si mince qu'elle est invisible.

Mais elle existe cependant, rigide, inflexible: toute tentative pour

la traverser amène une mort certaine.

Le sentiment de race est très fort dans l'Inde aujourd'hui. C'est avec

la plus grande difficulté que je parviens à contenir les mauvaises

passions du peuple. La masse est remplie de rancune, parce qu'elle est

faible et extrêmement ignorante de la façon de se débarrasser de cette

faiblesse. Je transfère sur les choses la rancune des gens.

L'amour du tissu étranger a été cause de la domination étrangère, de

la misère, et, ce qui est pire, de la honte dans mainte famille. Le

lecteur ignore peut-être que des centaines de tisserands «intouchables»

de Kathiawad ayant perdu leur métier, il y a peu de temps, se firent

boueurs de la municipalité de Bombay. Et l'existence de ces hommes

est si pénible qu'un grand nombre perdent leurs enfants et deviennent

des épaves physiques et morales, d'autres deviennent les impuissants

témoins de la déchéance de leurs filles et de leurs femmes. Le

lecteur ignore peut-être que bien des femmes de cette classe dans le

Gujerat, faute d'occupation domestique, se sont mises à travailler

sur les routes où, sous la contrainte, elles sont obligées de vendre

leur honneur. Le lecteur ignore peut-être que les fiers tisserands

du Pendjab, il y a quelques années, faute d'occupation s'enrôlèrent,

et obéissant aux ordres de leurs officiers furent responsables de la

mort de fiers Arabes innocents, et ceci non pas dans l'intérêt de leur

pays, mais simplement pour ne pas mourir de faim. Il est difficile

de persuader ces mercenaires abusés et de les soustraire à leur

profession criminelle. Ce que l'on considérait autrefois comme un

métier artistique et honorable, ils le considèrent à présent comme un

métier honteux. Et pourtant les tisserands du Dekkan ne devaient pas

avoir une si mauvaise réputation lorsqu'ils tissèrent leur _subnum_

célèbre dans le monde entier. Faut-il s'étonner à présent si je

considère comme un crime de toucher au tissu étranger? Ne serait-il

pas criminel pour un homme de digestion délicate de se nourrir de mets

trop lourds? Ne doit-il pas les détruire ou les donner? Je sais comment

je m'y prendrais pour en faire passer l'envie à un fils malade, je me

les ferais apporter; et bien que moi je puisse les digérer, je les

détruirais devant lui, afin de bien lui démontrer la faute qu'il eût

commise en les mangeant.

Si la destruction du tissu étranger est une saine résolution au

point de vue moral le plus élevé, la possibilité d'une augmentation

de prix du tissu _Swadeshi_ ne doit pas nous effrayer. Détruire est

la meilleure façon de stimuler la production. Il faut par un effort

suprême et par une destruction rapide réveiller l'Inde de sa torpeur et

de sa paresse forcée. Voici ce qu'en 1905 le rédacteur de la _Gazette

d'Assam_ écrivait sur Kamrup. «Depuis quelques années, les vêtements

importés deviennent à la mode--innovation qui n'a pas grand chose en

sa faveur car le temps que l'on consacrait autrefois au métier n'est

employé à aucune autre occupation.»

Les Assamais auxquels j'ai parlé reconnaissent à leurs dépens la vérité

de ces paroles. Le tissu étranger est pour l'Inde ce que sont dans le

corps les matières étrangères; il faut le détruire sans demi-mesure

une fois reconnue la nécessité immédiate du _Swadeshi_. Nous n'avons

pas à craindre non plus qu'en développant l'esprit du _Swadeshi_

nous développions un esprit étroit et exclusif. Avant de protéger

la sainteté d'autrui il faut nous protéger nous-mêmes des effets de

nos passions. L'Inde n'est aujourd'hui qu'une masse inerte que fait

agir la volonté d'un tiers. Qu'elle devienne vivante en se purifiant,

c'est-à-dire par l'abnégation et par la maîtrise de soi, et elle

deviendra une bénédiction pour elle-même et pour l'humanité...

Pour qui croit au _Swadeshi_ il ne saurait y avoir de satisfaction

pharisienne à porter du _khadi_. Un pharisien est un protecteur de la

vertu. Celui qui porte du _khadi_ est, du point de vue du _Swadeshi_,

comme un homme qui respire avec ses poumons. C'est un acte naturel et

obligatoire qu'il faut accomplir, même si les autres l'accomplissent

pour des raisons mauvaises ou s'en abstiennent totalement parce qu'ils

n'en voient pas la nécessité ou l'utilité.

_1er septembre 1921_

[87] Gandhi consacre plusieurs articles à ce sujet. Sous le titre

«Pourquoi il faut brûler» il explique dans la _Jeune Inde_ du 28

juillet 1921 les raisons pour lesquelles il est nécessaire que le

tissu étranger soit détruit par le feu.--1º Il nous rappelle de

pénibles souvenirs, il est un signe de notre déchéance, la Compagnie

des Indes nous l'ayant imposé il est un symbole d'esclavage.--2º

Il ne faut pas donner les vêtements confectionnés avec ce tissu

aux pauvres, car ceux-ci ne doivent pas être insensibles au

patriotisme, à la dignité et au respect. Et en somme, c'est faire

d'un acte de renonciation un acte profitable qu'envoyer à Smyrne ou

même à l'étranger tout tissu mis au rancart. Pourtant il y a moins

d'objections au point de vue moral à l'envoyer à l'étranger qu'à

l'utiliser dans notre pays.

Le 11 août paraissait dans la _Jeune Inde_ ce qui suit.

Destruction par le feu à Bombay: Ceux qui auraient pu conserver

quelques doutes sur la nécessité et sur la valeur pratique de la

destruction par le feu des vêtements étrangers, et qui ont assisté

à la cérémonie qui eut lieu à Parel dans la cour de Mr. Sobani,

ont dû les perdre. Ce spectacle dont furent témoins des milliers

de spectateurs fut des plus exaltants. Lorsque la flamme s'élança,

enveloppant la pyramide tout entière, une clameur de joie retentit.

Il semblait que les chaînes qui nous retenaient prisonniers venaient

de se briser. Un souffle de liberté passa sur cette foule. Cet acte

noble fut noblement accompli. Je suis persuadé que rien n'aurait pu

produire une impression aussi forte sur l'imagination du peuple,

au sujet du Swadeshi. Il valait beaucoup mieux que ce ne fussent

pas des chiffons, mais les plus beaux _saris_, des chemises, des

habits, qu'on eût livrés à la flamme. Je sais que les soies les plus

précieuses que des mères conservaient pour le mariage de leurs filles

furent jetées au bûcher. La valeur de l'acte consistait à détruire

des objets d'aussi grande valeur. Au moins un million et demi

d'articles de prix furent brûlés dont certains valaient plusieurs

centaines de roupies. Il eût été criminel de donner ces vêtements aux

pauvres. Imaginez des indigents portant les plus riches soieries.

C'eût été non seulement déplacé, mais anti-artistique. A vrai dire la

plupart des objets détruits n'avaient aucun rapport avec l'existence

des pauvres gens. Leur donner ces vêtements eût été aussi absurde que

de leur offrir un somptueux service de toilette dont on ne se sert

plus. J'espère que d'un bout à l'autre de l'Inde cette opération va

continuer et qu'elle ne cessera que lorsque tout le tissu étranger

aura été réduit en cendres ou expédié hors de l'Inde.

NOS SŒURS TOMBÉES

C'est à Cocanada dans la province d'Andhra que j'eus pour la première

fois l'occasion de rencontrer ces femmes qui gagnent leur vie en se

prostituant. L'entrevue ne dura que quelques instants, et elles

n'étaient guère plus d'une demi-douzaine. La seconde fois je les

rencontrai à Barisal où plus de cent s'étaient réunies pour me voir.

Elles m'avaient écrit auparavant, me demandant de leur accorder une

entrevue et m'informant qu'elles étaient devenues membres du Congrès

et avaient souscrit au Fonds _Swaraj_, mais qu'elles ne comprenaient

pas pourquoi je leur conseillais de ne pas chercher à faire partie des

divers comités du Congrès. Elles terminaient en me disant qu'elles

désiraient me consulter, au sujet de leur avenir. Celui qui me remit

leur lettre le fit avec quelque hésitation, ne sachant s'il me serait

agréable ou désagréable de la recevoir. Je le mis à son aise, en lui

affirmant que je considérais comme un devoir d'aider mes sœurs tombées

si j'en avais le moyen.

Le souvenir des deux heures que je passai avec elles m'est précieux.

Elles m'apprirent qu'elles étaient environ 350 au milieu d'une

population de 20.000 personnes, hommes, femmes et enfants. Elles

sont l'opprobre des hommes de Barisal; et plus tôt Barisal pourra

y remédier, mieux cela vaudra pour sa réputation. Ce qui existe à

Barisal existe également, je le crains, dans toutes les autres grandes

villes. Je cite par conséquent Barisal uniquement pour me faire mieux

comprendre. L'honneur d'avoir songé à servir ces sœurs tombées revient

à quelques jeunes gens de cette ville. J'espère qu'à Barisal reviendra

également l'honneur d'avoir supprimé le mal.

De tous les maux dont l'homme s'est rendu responsable il n'en est point

de plus abject, de plus honteux et de plus brutal que sa façon d'abuser

de ce que je considère comme la meilleure moitié de l'humanité: le

sexe féminin, non le sexe faible. C'est à mon avis le plus noble

des deux, car même aujourd'hui il incarne le sacrifice, la douleur

silencieuse, l'humilité, la foi et la connaissance. L'intuition de la

femme est souvent plus juste que l'arrogante présomption de l'homme

s'attribuant un savoir supérieur. Ce n'est pas sans raison que Sita est

placée au-dessus de Rama et Radha au-dessus de Krishna. Ne nous abusons

pas en croyant que ce jeu vicieux fasse partie de notre évolution,

parce qu'il prédomine, et que parfois même il est reconnu et réglementé

par l'Etat dans l'Europe civilisée. Ne perpétuons pas le vice en

citant des précédents comme excuse. Dès l'instant où nous copierions

servilement le passé que nous ne connaissons pas entièrement, et

cesserions de distinguer entre la vertu et le vice, nous cesserions

d'exister. Nous sommes les héritiers de tout ce qu'il y eut de plus

noble et de meilleur dans l'antiquité. Nous ne devons pas déshonorer

notre héritage, en multipliant les erreurs du passé. Dans une Inde qui

se respecte, la vertu de toute femme ne doit-elle pas importer à tout

homme autant que celle de sa propre sœur? Le _Swaraj_ signifie que nous

sommes capables de considérer tous les habitants de l'Inde comme nos

frères et nos sœurs.

La jeune Inde · 第 18 / 25 段