Il en est de l'Inde comme de l'Angleterre. L'Inde doit choisir

également. Nous luttons aujourd'hui pour le _Swaraj_ au sein de

l'Empire, dans l'espoir que l'Angleterre finira par se montrer juste

envers l'Inde, et pour notre indépendance si elle s'y refuse. Et quand

il sera absolument démontré que l'Angleterre cherche à anéantir la

Turquie, nous n'aurons pas d'autre choix que l'indépendance. Quand

l'existence de la Turquie, telle qu'elle est, se trouvera menacée, les

Musulmans n'hésiteront pas. S'ils le pouvaient, ils tireraient l'épée

et périraient avec les braves Turcs ou vaincraient avec eux; mais

si, grâce à la politique du Gouvernement indien il leur est interdit

de déclarer la guerre à l'Angleterre, il leur reste la possibilité

de refuser l'obéissance à un gouvernement qui fait criminellement la

guerre aux Turcs. Le devoir des Hindous est tout aussi évident. Si nous

craignons toujours les Musulmans, si nous manquons de confiance en eux

il faut nous mettre du côté des Anglais et prolonger notre esclavage.

Si nous sommes assez braves et assez religieux pour ne pas craindre

les Musulmans, nos compatriotes, si nous avons la sagesse de nous fier

à eux, nous devons faire cause commune et employer toutes les mesures

pacifiques et loyales qui pourront assurer à l'Inde son indépendance.

Un Hindou, selon ma conception de l'Hindouïsme, que ce soit pour

obtenir l'indépendance de l'Inde ou le _Swaraj_ au sein de l'Empire n'a

qu'une méthode, celle de la Non-Coopération non violente. L'Inde peut

dès aujourd'hui obtenir le rang de «_Dominion_» ou l'indépendance si

elle apprend le secret de la puissance invincible de la non-violence

et se l'assimile. Lorsque l'Inde aura appris cette leçon, elle sera

capable d'appliquer tous les degrés de la Non-Coopération, y compris le

refus de payer les impôts. L'Inde n'en est pas encore capable mais si

nous voulons être à même de déjouer toutes les conspirations ourdies

pour détruire la Turquie et prolonger notre esclavage, il faut créer

autour de nous une atmosphère de non-violence éclairée, non pas la

non-violence des faibles, mais celle des forts qui tout en dédaignant

de tuer sont prêts à donner joyeusement leur vie pour la défense de la

Vérité.

_29 juin 1921._

LE COMITÉ D'ACTION ET SON ROLE

Les résolutions votées par le Comité d'Action ont provoqué certaines

critiques hostiles... Il devient donc nécessaire d'examiner le rôle du

Comité d'Action, mais afin de pouvoir le comprendre il faut connaître

la Constitution du Congrès.

Le but du Congrès est d'obtenir le _Swaraj_ par des méthodes pacifiques

et légitimes. Le Congrès doit fonctionner de façon à hâter la

marche de l'Inde vers ce but. La Constitution est faite pour mettre

à l'épreuve la nation et voir si elle est capable de se gouverner

elle-même. Elle crée certainement un système de gouvernement volontaire

où la seule force est l'opinion publique et le bon-vouloir du peuple.

Et comme le Congrès cherche à s'opposer au gouvernement actuel et à le

détruire s'il le faut, il s'ensuit que plus le Congrès aura d'autorité,

moins il en restera au gouvernement. Lorsque le Congrès possèdera la

confiance générale et qu'une _obéissance spontanée_ répondra à ses

instructions le «_Swaraj_» complet sera atteint. Car le gouvernement

se verra obligé de respecter l'opinion populaire dont le Congrès

sera le porte-parole, ou sinon, de se suicider. Il faut donc que le

Congrès devienne l'organisation la plus vaste, la plus unie et la plus

solide qui existe sur ce sol. Il faut que sa politique rencontre une

acceptation immédiate.

Le Congrès ne se réunit qu'une fois par an, il établit son programme.

Le Comité du Congrès de toute l'Inde, doit mettre en œuvre la politique

du Congrès dans le sens exprimé par ses décisions. Il doit interpréter

ces décisions et s'occuper de toutes les questions nouvelles avec la

même autorité que le Congrès. Les membres du Comité peuvent discuter

les différentes propositions et leur interprétation autant qu'il leur

plaît, mais sauf pour des questions vitales de principes les dissidents

doivent se conformer aux résolutions votées par la majorité et les

exécuter fidèlement. Les projets qui donnent lieu à des discussions

au Comité, ne peuvent être discutés une seconde fois en public. Afin

de permettre au Comité du Congrès de toute l'Inde d'avoir une valeur

pratique, la Constitution a établi un Comité d'Action de quinze membres

qui doit se réunir fréquemment et traiter toutes les questions que

lui renvoie le Comité du Congrès de toute l'Inde. Il doit, lorsque ce

dernier ne siège pas, en exercer toutes les fonctions. Il doit se tenir

au courant de l'opinion publique, la guider et lui servir d'interprète;

il doit s'assurer que toutes les organisations secondaires fonctionnent

convenablement, s'occuper des finances de l'Inde entière et les

distribuer, et lorsqu'une résolution sur quelque sujet grave doit être

prise, convoquer une assemblée du Comité du Congrès de toute l'Inde

afin que celui-ci décide. Le Comité d'action est au Congrès ce qu'un

cabinet ministériel est au parlement. Il faut que ses décisions soient

respectées si nous voulons établir un gouvernement constitutionnel dans

le courant de l'année.

Il faut, bien entendu, qu'il soit composé de personnes qui inspirent

à la nation et au Comité du Congrès de toute l'Inde le plus grand

respect. Il faut que ce soit un corps homogène et qu'il ne prenne pas

de décisions trop précipitées. Il ne peut y avoir dans son sein deux

politiques ou deux partis. Alors que le Congrès représente la nation

toute entière, le Comité d'Action doit réunir les représentants de la

politique du parti qui a la confiance de la majorité des délégués. Il

faut avant tout que ses décisions soient unanimes. Lorsqu'un membre

du Comité d'action se sent dans l'impossibilité de suivre les autres,

il peut donner sa démission mais il ne doit en aucune façon gêner ou

influencer les délibérations du Comité en les discutant ouvertement

dans la presse. Par conséquent, et bien que les décisions prises par

le Comité d'Action soient définitivement adoptées par les membres du

Congrès, ce n'est pas un corps irresponsable. Le Comité du Congrès de

toute l'Inde peut le dissoudre par un vote de manque de confiance. Les

décisions peuvent être revues par le Comité du Congrès de toute l'Inde

et même rejetées s'il y a de sérieuses raisons pour cela. A mon humble

avis il est indispensable que le Comité d'Action en impose au peuple

sans quoi nous n'arriverons pas au _Swaraj_ cette année. Chacun de nous

doit donc faire en sorte de rendre le Congrès irrésistible en exécutant

ses décisions dans les moindres détails. Ce que le Gouvernement obtient

en dernier ressort par la force des armes, il faut que nous l'obtenions

par la force de l'affection. Le gouvernement s'est fait irrésistible

par la terreur; le Congrès doit le devenir en obtenant la soumission

volontaire à ses doctrines et à ses vues politiques. La non-violence

pénètre ainsi dans tout ce qui se rapporte au programme du peuple;

mais chaque organisation s'attend à réussir grâce à la coopération du

peuple. Se montrer soumis aux décisions du Congrès c'est le _sine qua

non_ du succès de la résolution prise à Nagpur d'obtenir le _Swaraj_

cette année.

_6 Juillet 1921_

COMMENT BOYCOTTER LES TISSUS ÉTRANGERS

Il est inutile qu'à cette heure tardive nous répétions que le

boycottage de tissus étrangers, auquel nous songeons, n'est aucunement

une mesure vindicative. Mais elle est aussi nécessaire à l'existence

de la nation que l'air est nécessaire à la vie. Plus elle s'accomplira

rapidement, mieux cela vaudra pour le pays. Sans elle, le _Swaraj_ ne

saurait être établi ni maintenu une fois institué. Il est de la plus

haute importance de savoir comment organiser ce boycottage avant le 1er

août prochain. Pour qu'il ait lieu rapidement, il faut: 1º que tous

les propriétaires des filatures réglementent leurs bénéfices et qu'ils

fabriquent surtout pour le marché indien;--2º que les importateurs

cessent d'acheter des marchandises étrangères (trois négociants de

marque ont déjà commencé);--3º que les acheteurs refusent les tissus

étrangers et se procurent du tissu _Khadi_ lorsque c'est possible;--4º

que les acheteurs ne portent que des vêtements de tissus _Khadi_ et

que le tissu des filatures soit conservé pour les pauvres qui ne

connaissent pas la différence entre le _Swadeshi_ et le _Pardeshi_;--5º

que les consommateurs n'emploient jusqu'à l'établissement du _Swaraj_

et la production suffisante du _Khadi_ que ce dont ils ont besoin

pour se couvrir le corps;--6º que les consommateurs détruisent tout

tissu _Pardeshi_ comme ils le feraient de boissons alcoolisées, s'ils

s'étaient engagés à l'abstinence, ou sinon qu'ils le vendent pour qu'il

soit employé à l'étranger, ou qu'ils l'utilisent eux-mêmes pour les

besognes malpropres ou lorsqu'ils sont seuls.

Nous espérons que tous ceux auxquels s'adressent les clauses

précédentes y répondront d'une façon satisfaisante et simultanée. Mais

le succès dépend avant tout de la persévérance du consommateur. Il

suffit qu'il se refuse à porter l'insigne de son esclavage.

_6 juillet 1921_

A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE

Cher Ami,

C'est la seconde fois que je me permets de m'adresser à vous. Je sais

que la plupart d'entre vous avez la Non-Coopération en horreur. Je

désirerais cependant, si vous voulez bien croire à ma sincérité, vous

prier de mettre à part deux des questions dont je m'occupe.

Si vous ne sentez pas ma sincérité, je ne puis vous la prouver.

Quelques-uns de mes amis indiens m'accusent de déguiser la vérité

lorsque je prétends que, tout en abhorrant le système établi par les

Anglais, nous ne sommes pas tenus de les haïr. J'essaie de montrer que

l'on peut détester les vices d'un frère sans le haïr lui-même. Jésus

dénonça les vices des scribes et des pharisiens, mais il n'avait pour

eux aucune haine. Cette loi d'amour pour l'homme et de haine pour le

mal qui est en lui, Jésus ne l'énonça pas pour lui seul; il l'enseigna

comme doctrine. Je l'ai d'ailleurs trouvée dans toutes les religions du

monde entier.

Je crois être assez bon juge de la nature humaine, et vivisecteur de

mes propres faiblesses. J'ai découvert que l'homme est supérieur au

système qu'il organise. J'ai donc l'impression qu'individuellement

vous valez beaucoup mieux que le système que votre communauté a

établi. Chacun de mes compatriotes qui se trouvait à Amritsar en ce

fatal 10 avril valait mieux individuellement que la foule dont il

faisait partie. Seul, aucun d'eux n'eût accepté de tuer les innocents

directeurs de banque anglaise, mais dans la foule plus d'un perdit

la tête. C'est pour cette raison que l'Anglais qui remplit une

fonction publique dans l'Inde est différent de l'Anglais qui habite

l'Angleterre. Ici, vous faites partie d'un système d'une indicible

infamie. Je puis donc condamner ce système dans les termes les plus

violents, sans pour cela vous considérer comme mauvais, ni imputer de

mauvaises intentions à tous les Anglais. Vous êtes autant que nous les

esclaves de votre système. Je désire donc que vous agissiez de même

envers moi et ne m'accusiez point d'intentions que vous n'avez point

vues écrites de ma main. Je vous aurai déclaré le mobile entier de

mes actions quand je vous aurai dit que j'ai hâte d'améliorer ou de

faire cesser un système obligeant l'Inde à obéir à une poignée d'entre

vous et ne donnant aux Anglais le sentiment de la sécurité qu'à l'abri

de forts et de canons qui s'imposent à la vue. Ce spectacle est une

honte, et pour vous et pour nous. Notre existence commune est basée sur

la méfiance et sur la crainte réciproque. Vous admettrez certainement

que cela manque de dignité. Un système responsable d'un pareil état

de choses est forcément satanique. Il devrait vous être possible de

vivre dans l'Inde comme faisant partie intégrale de son peuple et

non comme des exploiteurs étrangers. Mille existences indiennes pour

une existence anglaise est une doctrine qui conduit au désespoir, et

pourtant vous pouvez me croire, en 1919, elle fut énoncée par les plus

puissants d'entre vous.

Je serais presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi pour

détruire un système qui nous a fait descendre si bas vous et nous. Mais

je sens qu'il est trop tôt. Nous n'avons pas encore donné suffisamment

de preuves de notre sincérité, de notre abnégation et de notre empire

sur nous-mêmes pour pouvoir le faire.

Mais ce que je vous demande c'est de nous aider à boycotter le tissu

étranger et à combattre le fléau de la boisson.

Les tissus du Lancashire furent imposés à l'Inde ainsi que l'ont

démontré les historiens anglais, et les manufactures indiennes célèbres

dans le monde entier, furent ruinées délibérément et systématiquement.

Non seulement l'Inde en est réduite à être à la merci du Lancashire,

mais aussi du Japon, de la France et de l'Amérique. Rendez-vous compte

de ce que cela signifie pour l'Inde. Chaque année, nous envoyons hors

de l'Inde environ 60 millions de roupies pour acheter du tissu, alors

que nous produisons assez de coton pour fabriquer tout le tissu dont

nous avons besoin. N'est-ce pas de la folie d'exporter notre coton pour

qu'il nous revienne manufacturé sous forme de tissu? Etait-il juste de

réduire l'Inde à une telle condition? Il y a 150 ans, nous fabriquions

tout le tissu que nous portions. Nos femmes filaient de beau fil dans

leurs chaumières et ajoutaient au gain de leur mari; les tisserands

des villages le tissaient. Pour un immense pays agricole comme le

nôtre, cet apport jouait un rôle important dans l'économie nationale.

Il nous permettait d'employer nos instants de loisir de la façon la

plus naturelle. Aujourd'hui, les femmes ont perdu l'adresse de leurs

mains et l'oisiveté forcée de milliers d'individus a appauvri le pays.

Un grand nombre de tisserands se sont mis balayeurs, d'autres se sont

engagés comme mercenaires. La moitié de la race des artistes tisseurs

a disparu et les autres tissent du fil importé, faute de pouvoir en

tisser qui ait été filé à la main.

Vous comprendrez peut-être à présent ce que le boycottage du tissu

étranger signifie pour l'Inde. Cette mesure n'est pas un châtiment.

Si dès aujourd'hui le gouvernement réparait les injustices faites au

Califat et au Pendjab et consentait immédiatement à donner le _Swaraj_

à l'Inde, celle-ci devrait quand même continuer le boycottage des

tissus étrangers. _Swaraj_ signifie au moins le droit de conserver les

industries de l'Inde qui sont indispensables à l'existence économique

de la nation, et d'interdire toute exportation capable de mettre

obstacle à cette existence. L'agriculture et le rouet sont comme les

deux poumons de l'Inde, il faut à tout prix qu'on les préserve de la

consomption.

Cette question ne peut attendre. Il est impossible de considérer

les intérêts des fabricants étrangers et des importateurs indiens

lorsque la nation entière meurt de faim, faute d'avoir une occupation

rémunératrice qui s'ajoute à l'agriculture.

Ne considérez pas à tort ce mouvement comme un boycottage général des

produits étrangers. L'Inde ne cherche nullement à se fermer le commerce

international. A l'exception des tissus, il lui faut accepter avec

reconnaissance et dans des conditions avantageuses pour les parties

contractantes les marchandises qui sont mieux fabriquées hors de son

pays. Mais rien ne doit lui être imposé. Je ne cherche pas à lire dans

l'avenir, mais j'espère certainement qu'avant peu il sera possible à

l'Inde de coopérer avec l'Angleterre sur un pied d'égalité. Le moment

sera venu alors d'examiner les relations commerciales. Pour l'instant,

je vous demande de nous aider à organiser le boycottage des tissus

étrangers.

La campagne contre l'alcoolisme est d'une importance analogue et

tout aussi grande. Les débits sont un fléau intolérable imposé à la

société. Jamais le peuple ne s'est autant intéressé à la question.

J'admets qu'ici les ministres des Indes peuvent faire plus que vous. Je

voudrais néanmoins que vous exprimiez clairement votre opinion sur ce

point. Si je ne me trompe, sous n'importe quel gouvernement, la Nation

demandera une complète prohibition. Il vous est possible de développer

l'agitation croissante à ce sujet en mettant le poids de votre

influence dans le plateau de la balance.

_13 juillet 1921._

PROFESSION DE FOI

J'ai reçu une lettre anonyme bien étrange. Elle m'admire d'avoir

embrassé une des causes les plus chères à Lockamanya[86] et me dit que

son esprit vit en moi, et que je dois demeurer le digne disciple de

ce maître. Elle m'adjure d'autre part de ne pas me laisser décourager

dans la poursuite du programme _Swaraj_, et termine en m'accusant

d'imposture, parce que je prétends être en politique un disciple

de Gokhale. Je voudrais bien que ceux qui m'écrivent perdent cette

vile habitude de ne pas signer leurs lettres. Il faut que nous qui

voulons acquérir l'esprit du _Swaraj_ développions en nous le courage

d'exprimer sans crainte ce que nous pensons. Le sujet de la lettre

ayant une importance générale demande néanmoins qu'on y réponde. Je

ne puis prétendre à l'honneur d'être le disciple de Lockamanya. Je

l'admire, ainsi que des milliers de ses compatriotes pour son courage

indomptable, ses vastes connaissances, son amour pour son pays et par

dessus tout pour la pureté de sa vie privée et son grand renoncement.

Il fut, parmi tous les hommes de notre époque, celui qui captivait

le plus l'imagination de son peuple. C'est lui qui nous a inspiré

l'esprit du _Swaraj_. Personne peut-être ne se rendit compte comme M.

Tilak du caractère pernicieux de notre système actuel de gouvernement.

Et j'ose prétendre, en toute humilité, que je communique au pays son

message aussi exactement que le meilleur d'entre ses disciples. Mais

je me rends compte que mes méthodes ne sont pas celles de M. Tilak.

Et c'est pourquoi il m'arrive encore d'avoir certaines difficultés

avec quelques-uns des chefs Maharashtra. Mais je suis sincèrement

convaincu que M. Tilak ne se refusait pas à croire à ma méthode. Il

m'honorait de sa confiance, et les dernières paroles qu'il m'adressa

devant plusieurs amis, quinze jours avant sa mort, furent pour me dire

que ma méthode était excellente, à condition de pouvoir persuader au

peuple de l'adopter. Mais il en doutait. Je ne connais pas d'autre

méthode, et puis seulement espérer que lorsque viendra le moment de

l'épreuve définitive, le pays montrera qu'il s'est assimilé la méthode

de Non-Coopération non-violente. Je n'ignore pas non plus ce qui me

manque; je ne prétends point à l'érudition; je ne possède pas son

talent d'organisateur; je ne dirige pas de parti solide et discipliné,

et je ne puis, ayant vécu trente trois ans hors de l'Inde, prétendre à

la même expérience que Lockamanya. Nous avions deux choses absolument

en commun: notre amour pour notre pays et nos efforts infatigables pour

obtenir le _Swaraj_. Je puis donc assurer à mon compatriote anonyme

que personne n'a plus que moi le respect de la mémoire du défunt et que

je marcherai au _Swaraj_ côte à côte avec ses plus fidèles disciples.

Je sais que le _Swaraj_ de l'Inde est la seule offrande qui lui soit

agréable. Cela seul peut donner la paix à son âme.

C'est néanmoins une question personnelle et sacrée que d'être un

disciple. En 1888, je me suis jeté aux pieds de Dadabhai, mais il

semblait trop éloigné de moi. Je pouvais avoir pour lui les sentiments

d'un fils, mais non pas d'un disciple. Un disciple est plus qu'un fils.

Devenir un disciple c'est naître une seconde fois; c'est se livrer

volontairement......

En 1896, ma mission dans le Sud-Afrique me mit en rapport avec tous

les chefs connus... J'allai voir Gokhale, je le rencontrai dans le

logement qu'il occupait à son collège; on eût dit que je retrouvais un

vieil ami, ou mieux encore, une mère après une longue séparation. Son

doux visage me mit à l'aise sur-le-champ. Ses questions minutieuses sur

moi et sur ce que j'avais fait dans l'Afrique du Sud lui gagnèrent une

place unique dans mon cœur. En le quittant je me dis: «Voilà l'homme

qu'il me faut.» De ce jour, Gokhale ne me perdit jamais de vue. En

1901, lorsque je revins d'Afrique pour la seconde fois, nous devînmes

encore plus unis. Il se chargea de moi, tout simplement, et se mit à

me former. Il s'intéressait à ma façon de parler, de m'habiller, de

marcher, de manger. Ma mère n'avait pas plus de sollicitude pour moi

que n'en avait Gokhale. Autant que j'en puis juger, nulle contrainte

n'existait entre nous. C'était vraiment un coup de foudre qui résista à

la sévère tension de 1913. Comme travailleur politique, il répondait à

tout ce que je pouvais souhaiter: pur comme le cristal, doux comme un

agneau, brave comme un lion et chevaleresque à l'excès. Peu importait

qu'il ne fût peut-être pas tout ce que j'imaginais. Il me suffisait

de ne rien trouver à critiquer. Il était et demeure pour moi l'homme

le plus parfait qui ait existé. Non que nous n'ayons eu certaines

divergences d'opinion. Même en 1901, nous avions déjà des points de

vue différents sur certaines coutumes sociales, nous ne jugions pas de

la même façon la civilisation occidentale. Il admettait franchement

qu'il ne partageait pas mon opinion extrémiste sur la Non-violence.

Mais ces divergences ne nous importaient ni à l'un ni à l'autre, rien

n'eût pu nous désunir. Il est impie de vouloir faire des suppositions

sur ce qui aurait eu lieu s'il eût vécu. Je sais que j'aurais continué

à travailler sous sa direction. J'ai fait cette confession parce que

la lettre anonyme m'a fait mal en m'accusant d'imposture lorsque je me

déclare le disciple de Gokhale. Aurais-je trop tardé à reconnaître ce

que je dois à celui qui s'est tu pour jamais? J'ai cru devoir déclarer

que je lui reste fidèle, surtout puisque je parais aux yeux du monde

indien, vivre dans un camp opposé au sien.

_13 juillet 1921_

[86] Tilak.

LA POSITION DES FEMMES

Shrimati Sarala Devi de Katak m'écrit: «Ne trouvez-vous pas que

la façon de traiter les femmes est un mal aussi sérieux que

l'Intouchabilité? L'attitude des jeunes gens «Nationalistes» que

j'ai rencontrés est quatre vingt dix-neuf fois sur cent absolument

écœurante. Combien en est-il parmi les Non-Coopérateurs qui considèrent

la femme comme autre chose qu'un objet de plaisir? La condition

essentielle du succès, la purification de soi-même est-elle possible

tant que l'attitude envers les femmes n'aura pas changé?» Je ne

puis admettre que la manière de traiter les femmes soit «un mal

aussi sérieux que l'Intouchabilité». Shrimat Sarel Devi s'en est

beaucoup exagéré la gravité, et l'accusation qu'elle porte contre

les Non-Coopérateurs, de ne chercher que la satisfaction des sens,

n'est point soutenable. L'exagération peut faire grand tort à une

cause. Je reconnais néanmoins sans difficulté que, pour se préparer

au _Swaraj_, les hommes doivent acquérir un respect plus grand de la

femme et de sa pureté. M. Andrews a frappé bien plus juste lorsqu'il

nous dit en termes brûlants de ne point oser nous repaître de la honte

de nos sœurs tombées. Il est dégradant de penser qu'un Non-Coopérateur

a pu prendre plaisir à raconter comment certaines de ces sœurs

égarées se réservaient aux Non-Coopérateurs. Dans une question aussi

vitale pour notre bien moral, nulle distinction entre Coopérateur et

Non-Coopérateur ne peut se faire. Tous, comme hommes, nous devons

baisser la tête de honte tant qu'il restera une seule femme consacrée

à nos plaisirs. Je préférerais beaucoup que la race humaine disparût

plutôt que de nous voir devenir pires que des animaux en faisant de

la plus noble créature de Dieu l'objet de notre concupiscence. Mais

cette question ne concerne pas l'Inde uniquement, elle concerne le

monde entier. Et si je prêche contre cette vie moderne artificielle

de plaisirs sensuels et demande aux hommes et aux femmes de revenir

à la vie simple représentée par la _Charka_ (rouet), c'est parce que

je sais que sans ce retour intelligent à la simplicité nous tomberons

forcément plus bas que la brute. Je souhaite passionnément pour la

femme une liberté absolue. J'exècre les mariages d'enfants, je frémis

lorsque je vois une fillette veuve, et je tremble de fureur lorsqu'un

homme qui vient de perdre sa femme contracte une autre union avec une

indifférence brutale. Je déplore l'indifférence criminelle des parents

qui tiennent leurs filles dans l'ignorance, ne leur donnent aucune

culture littéraire et les élèvent uniquement en vue d'un mariage avec

quelque jeune homme riche. Pourtant malgré ma fureur et mon chagrin,

je me rends compte de la difficulté du problème. Il faut que la femme

vote, que sa position devant la loi soit égale à celle de l'homme. Mais

le problème ne s'arrête pas là, il ne commence qu'au moment où les

femmes ont quelque influence sur les délibérations politiques de la

Nation.

La jeune Inde · 第 17 / 25 段