également. Nous luttons aujourd'hui pour le _Swaraj_ au sein de
l'Empire, dans l'espoir que l'Angleterre finira par se montrer juste
envers l'Inde, et pour notre indépendance si elle s'y refuse. Et quand
il sera absolument démontré que l'Angleterre cherche à anéantir la
Turquie, nous n'aurons pas d'autre choix que l'indépendance. Quand
l'existence de la Turquie, telle qu'elle est, se trouvera menacée, les
Musulmans n'hésiteront pas. S'ils le pouvaient, ils tireraient l'épée
et périraient avec les braves Turcs ou vaincraient avec eux; mais
si, grâce à la politique du Gouvernement indien il leur est interdit
de déclarer la guerre à l'Angleterre, il leur reste la possibilité
de refuser l'obéissance à un gouvernement qui fait criminellement la
guerre aux Turcs. Le devoir des Hindous est tout aussi évident. Si nous
craignons toujours les Musulmans, si nous manquons de confiance en eux
il faut nous mettre du côté des Anglais et prolonger notre esclavage.
Si nous sommes assez braves et assez religieux pour ne pas craindre
les Musulmans, nos compatriotes, si nous avons la sagesse de nous fier
à eux, nous devons faire cause commune et employer toutes les mesures
pacifiques et loyales qui pourront assurer à l'Inde son indépendance.
Un Hindou, selon ma conception de l'Hindouïsme, que ce soit pour
obtenir l'indépendance de l'Inde ou le _Swaraj_ au sein de l'Empire n'a
qu'une méthode, celle de la Non-Coopération non violente. L'Inde peut
dès aujourd'hui obtenir le rang de «_Dominion_» ou l'indépendance si
elle apprend le secret de la puissance invincible de la non-violence
et se l'assimile. Lorsque l'Inde aura appris cette leçon, elle sera
capable d'appliquer tous les degrés de la Non-Coopération, y compris le
refus de payer les impôts. L'Inde n'en est pas encore capable mais si
nous voulons être à même de déjouer toutes les conspirations ourdies
pour détruire la Turquie et prolonger notre esclavage, il faut créer
autour de nous une atmosphère de non-violence éclairée, non pas la
non-violence des faibles, mais celle des forts qui tout en dédaignant
de tuer sont prêts à donner joyeusement leur vie pour la défense de la
Vérité.
_29 juin 1921._
LE COMITÉ D'ACTION ET SON ROLE
Les résolutions votées par le Comité d'Action ont provoqué certaines
critiques hostiles... Il devient donc nécessaire d'examiner le rôle du
Comité d'Action, mais afin de pouvoir le comprendre il faut connaître
la Constitution du Congrès.
Le but du Congrès est d'obtenir le _Swaraj_ par des méthodes pacifiques
et légitimes. Le Congrès doit fonctionner de façon à hâter la
marche de l'Inde vers ce but. La Constitution est faite pour mettre
à l'épreuve la nation et voir si elle est capable de se gouverner
elle-même. Elle crée certainement un système de gouvernement volontaire
où la seule force est l'opinion publique et le bon-vouloir du peuple.
Et comme le Congrès cherche à s'opposer au gouvernement actuel et à le
détruire s'il le faut, il s'ensuit que plus le Congrès aura d'autorité,
moins il en restera au gouvernement. Lorsque le Congrès possèdera la
confiance générale et qu'une _obéissance spontanée_ répondra à ses
instructions le «_Swaraj_» complet sera atteint. Car le gouvernement
se verra obligé de respecter l'opinion populaire dont le Congrès
sera le porte-parole, ou sinon, de se suicider. Il faut donc que le
Congrès devienne l'organisation la plus vaste, la plus unie et la plus
solide qui existe sur ce sol. Il faut que sa politique rencontre une
acceptation immédiate.
Le Congrès ne se réunit qu'une fois par an, il établit son programme.
Le Comité du Congrès de toute l'Inde, doit mettre en œuvre la politique
du Congrès dans le sens exprimé par ses décisions. Il doit interpréter
ces décisions et s'occuper de toutes les questions nouvelles avec la
même autorité que le Congrès. Les membres du Comité peuvent discuter
les différentes propositions et leur interprétation autant qu'il leur
plaît, mais sauf pour des questions vitales de principes les dissidents
doivent se conformer aux résolutions votées par la majorité et les
exécuter fidèlement. Les projets qui donnent lieu à des discussions
au Comité, ne peuvent être discutés une seconde fois en public. Afin
de permettre au Comité du Congrès de toute l'Inde d'avoir une valeur
pratique, la Constitution a établi un Comité d'Action de quinze membres
qui doit se réunir fréquemment et traiter toutes les questions que
lui renvoie le Comité du Congrès de toute l'Inde. Il doit, lorsque ce
dernier ne siège pas, en exercer toutes les fonctions. Il doit se tenir
au courant de l'opinion publique, la guider et lui servir d'interprète;
il doit s'assurer que toutes les organisations secondaires fonctionnent
convenablement, s'occuper des finances de l'Inde entière et les
distribuer, et lorsqu'une résolution sur quelque sujet grave doit être
prise, convoquer une assemblée du Comité du Congrès de toute l'Inde
afin que celui-ci décide. Le Comité d'action est au Congrès ce qu'un
cabinet ministériel est au parlement. Il faut que ses décisions soient
respectées si nous voulons établir un gouvernement constitutionnel dans
le courant de l'année.
Il faut, bien entendu, qu'il soit composé de personnes qui inspirent
à la nation et au Comité du Congrès de toute l'Inde le plus grand
respect. Il faut que ce soit un corps homogène et qu'il ne prenne pas
de décisions trop précipitées. Il ne peut y avoir dans son sein deux
politiques ou deux partis. Alors que le Congrès représente la nation
toute entière, le Comité d'Action doit réunir les représentants de la
politique du parti qui a la confiance de la majorité des délégués. Il
faut avant tout que ses décisions soient unanimes. Lorsqu'un membre
du Comité d'action se sent dans l'impossibilité de suivre les autres,
il peut donner sa démission mais il ne doit en aucune façon gêner ou
influencer les délibérations du Comité en les discutant ouvertement
dans la presse. Par conséquent, et bien que les décisions prises par
le Comité d'Action soient définitivement adoptées par les membres du
Congrès, ce n'est pas un corps irresponsable. Le Comité du Congrès de
toute l'Inde peut le dissoudre par un vote de manque de confiance. Les
décisions peuvent être revues par le Comité du Congrès de toute l'Inde
et même rejetées s'il y a de sérieuses raisons pour cela. A mon humble
avis il est indispensable que le Comité d'Action en impose au peuple
sans quoi nous n'arriverons pas au _Swaraj_ cette année. Chacun de nous
doit donc faire en sorte de rendre le Congrès irrésistible en exécutant
ses décisions dans les moindres détails. Ce que le Gouvernement obtient
en dernier ressort par la force des armes, il faut que nous l'obtenions
par la force de l'affection. Le gouvernement s'est fait irrésistible
par la terreur; le Congrès doit le devenir en obtenant la soumission
volontaire à ses doctrines et à ses vues politiques. La non-violence
pénètre ainsi dans tout ce qui se rapporte au programme du peuple;
mais chaque organisation s'attend à réussir grâce à la coopération du
peuple. Se montrer soumis aux décisions du Congrès c'est le _sine qua
non_ du succès de la résolution prise à Nagpur d'obtenir le _Swaraj_
cette année.
_6 Juillet 1921_
COMMENT BOYCOTTER LES TISSUS ÉTRANGERS
Il est inutile qu'à cette heure tardive nous répétions que le
boycottage de tissus étrangers, auquel nous songeons, n'est aucunement
une mesure vindicative. Mais elle est aussi nécessaire à l'existence
de la nation que l'air est nécessaire à la vie. Plus elle s'accomplira
rapidement, mieux cela vaudra pour le pays. Sans elle, le _Swaraj_ ne
saurait être établi ni maintenu une fois institué. Il est de la plus
haute importance de savoir comment organiser ce boycottage avant le 1er
août prochain. Pour qu'il ait lieu rapidement, il faut: 1º que tous
les propriétaires des filatures réglementent leurs bénéfices et qu'ils
fabriquent surtout pour le marché indien;--2º que les importateurs
cessent d'acheter des marchandises étrangères (trois négociants de
marque ont déjà commencé);--3º que les acheteurs refusent les tissus
étrangers et se procurent du tissu _Khadi_ lorsque c'est possible;--4º
que les acheteurs ne portent que des vêtements de tissus _Khadi_ et
que le tissu des filatures soit conservé pour les pauvres qui ne
connaissent pas la différence entre le _Swadeshi_ et le _Pardeshi_;--5º
que les consommateurs n'emploient jusqu'à l'établissement du _Swaraj_
et la production suffisante du _Khadi_ que ce dont ils ont besoin
pour se couvrir le corps;--6º que les consommateurs détruisent tout
tissu _Pardeshi_ comme ils le feraient de boissons alcoolisées, s'ils
s'étaient engagés à l'abstinence, ou sinon qu'ils le vendent pour qu'il
soit employé à l'étranger, ou qu'ils l'utilisent eux-mêmes pour les
besognes malpropres ou lorsqu'ils sont seuls.
Nous espérons que tous ceux auxquels s'adressent les clauses
précédentes y répondront d'une façon satisfaisante et simultanée. Mais
le succès dépend avant tout de la persévérance du consommateur. Il
suffit qu'il se refuse à porter l'insigne de son esclavage.
_6 juillet 1921_
A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE
Cher Ami,
C'est la seconde fois que je me permets de m'adresser à vous. Je sais
que la plupart d'entre vous avez la Non-Coopération en horreur. Je
désirerais cependant, si vous voulez bien croire à ma sincérité, vous
prier de mettre à part deux des questions dont je m'occupe.
Si vous ne sentez pas ma sincérité, je ne puis vous la prouver.
Quelques-uns de mes amis indiens m'accusent de déguiser la vérité
lorsque je prétends que, tout en abhorrant le système établi par les
Anglais, nous ne sommes pas tenus de les haïr. J'essaie de montrer que
l'on peut détester les vices d'un frère sans le haïr lui-même. Jésus
dénonça les vices des scribes et des pharisiens, mais il n'avait pour
eux aucune haine. Cette loi d'amour pour l'homme et de haine pour le
mal qui est en lui, Jésus ne l'énonça pas pour lui seul; il l'enseigna
comme doctrine. Je l'ai d'ailleurs trouvée dans toutes les religions du
monde entier.
Je crois être assez bon juge de la nature humaine, et vivisecteur de
mes propres faiblesses. J'ai découvert que l'homme est supérieur au
système qu'il organise. J'ai donc l'impression qu'individuellement
vous valez beaucoup mieux que le système que votre communauté a
établi. Chacun de mes compatriotes qui se trouvait à Amritsar en ce
fatal 10 avril valait mieux individuellement que la foule dont il
faisait partie. Seul, aucun d'eux n'eût accepté de tuer les innocents
directeurs de banque anglaise, mais dans la foule plus d'un perdit
la tête. C'est pour cette raison que l'Anglais qui remplit une
fonction publique dans l'Inde est différent de l'Anglais qui habite
l'Angleterre. Ici, vous faites partie d'un système d'une indicible
infamie. Je puis donc condamner ce système dans les termes les plus
violents, sans pour cela vous considérer comme mauvais, ni imputer de
mauvaises intentions à tous les Anglais. Vous êtes autant que nous les
esclaves de votre système. Je désire donc que vous agissiez de même
envers moi et ne m'accusiez point d'intentions que vous n'avez point
vues écrites de ma main. Je vous aurai déclaré le mobile entier de
mes actions quand je vous aurai dit que j'ai hâte d'améliorer ou de
faire cesser un système obligeant l'Inde à obéir à une poignée d'entre
vous et ne donnant aux Anglais le sentiment de la sécurité qu'à l'abri
de forts et de canons qui s'imposent à la vue. Ce spectacle est une
honte, et pour vous et pour nous. Notre existence commune est basée sur
la méfiance et sur la crainte réciproque. Vous admettrez certainement
que cela manque de dignité. Un système responsable d'un pareil état
de choses est forcément satanique. Il devrait vous être possible de
vivre dans l'Inde comme faisant partie intégrale de son peuple et
non comme des exploiteurs étrangers. Mille existences indiennes pour
une existence anglaise est une doctrine qui conduit au désespoir, et
pourtant vous pouvez me croire, en 1919, elle fut énoncée par les plus
puissants d'entre vous.
Je serais presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi pour
détruire un système qui nous a fait descendre si bas vous et nous. Mais
je sens qu'il est trop tôt. Nous n'avons pas encore donné suffisamment
de preuves de notre sincérité, de notre abnégation et de notre empire
sur nous-mêmes pour pouvoir le faire.
Mais ce que je vous demande c'est de nous aider à boycotter le tissu
étranger et à combattre le fléau de la boisson.
Les tissus du Lancashire furent imposés à l'Inde ainsi que l'ont
démontré les historiens anglais, et les manufactures indiennes célèbres
dans le monde entier, furent ruinées délibérément et systématiquement.
Non seulement l'Inde en est réduite à être à la merci du Lancashire,
mais aussi du Japon, de la France et de l'Amérique. Rendez-vous compte
de ce que cela signifie pour l'Inde. Chaque année, nous envoyons hors
de l'Inde environ 60 millions de roupies pour acheter du tissu, alors
que nous produisons assez de coton pour fabriquer tout le tissu dont
nous avons besoin. N'est-ce pas de la folie d'exporter notre coton pour
qu'il nous revienne manufacturé sous forme de tissu? Etait-il juste de
réduire l'Inde à une telle condition? Il y a 150 ans, nous fabriquions
tout le tissu que nous portions. Nos femmes filaient de beau fil dans
leurs chaumières et ajoutaient au gain de leur mari; les tisserands
des villages le tissaient. Pour un immense pays agricole comme le
nôtre, cet apport jouait un rôle important dans l'économie nationale.
Il nous permettait d'employer nos instants de loisir de la façon la
plus naturelle. Aujourd'hui, les femmes ont perdu l'adresse de leurs
mains et l'oisiveté forcée de milliers d'individus a appauvri le pays.
Un grand nombre de tisserands se sont mis balayeurs, d'autres se sont
engagés comme mercenaires. La moitié de la race des artistes tisseurs
a disparu et les autres tissent du fil importé, faute de pouvoir en
tisser qui ait été filé à la main.
Vous comprendrez peut-être à présent ce que le boycottage du tissu
étranger signifie pour l'Inde. Cette mesure n'est pas un châtiment.
Si dès aujourd'hui le gouvernement réparait les injustices faites au
Califat et au Pendjab et consentait immédiatement à donner le _Swaraj_
à l'Inde, celle-ci devrait quand même continuer le boycottage des
tissus étrangers. _Swaraj_ signifie au moins le droit de conserver les
industries de l'Inde qui sont indispensables à l'existence économique
de la nation, et d'interdire toute exportation capable de mettre
obstacle à cette existence. L'agriculture et le rouet sont comme les
deux poumons de l'Inde, il faut à tout prix qu'on les préserve de la
consomption.
Cette question ne peut attendre. Il est impossible de considérer
les intérêts des fabricants étrangers et des importateurs indiens
lorsque la nation entière meurt de faim, faute d'avoir une occupation
rémunératrice qui s'ajoute à l'agriculture.
Ne considérez pas à tort ce mouvement comme un boycottage général des
produits étrangers. L'Inde ne cherche nullement à se fermer le commerce
international. A l'exception des tissus, il lui faut accepter avec
reconnaissance et dans des conditions avantageuses pour les parties
contractantes les marchandises qui sont mieux fabriquées hors de son
pays. Mais rien ne doit lui être imposé. Je ne cherche pas à lire dans
l'avenir, mais j'espère certainement qu'avant peu il sera possible à
l'Inde de coopérer avec l'Angleterre sur un pied d'égalité. Le moment
sera venu alors d'examiner les relations commerciales. Pour l'instant,
je vous demande de nous aider à organiser le boycottage des tissus
étrangers.
La campagne contre l'alcoolisme est d'une importance analogue et
tout aussi grande. Les débits sont un fléau intolérable imposé à la
société. Jamais le peuple ne s'est autant intéressé à la question.
J'admets qu'ici les ministres des Indes peuvent faire plus que vous. Je
voudrais néanmoins que vous exprimiez clairement votre opinion sur ce
point. Si je ne me trompe, sous n'importe quel gouvernement, la Nation
demandera une complète prohibition. Il vous est possible de développer
l'agitation croissante à ce sujet en mettant le poids de votre
influence dans le plateau de la balance.
_13 juillet 1921._
PROFESSION DE FOI
J'ai reçu une lettre anonyme bien étrange. Elle m'admire d'avoir
embrassé une des causes les plus chères à Lockamanya[86] et me dit que
son esprit vit en moi, et que je dois demeurer le digne disciple de
ce maître. Elle m'adjure d'autre part de ne pas me laisser décourager
dans la poursuite du programme _Swaraj_, et termine en m'accusant
d'imposture, parce que je prétends être en politique un disciple
de Gokhale. Je voudrais bien que ceux qui m'écrivent perdent cette
vile habitude de ne pas signer leurs lettres. Il faut que nous qui
voulons acquérir l'esprit du _Swaraj_ développions en nous le courage
d'exprimer sans crainte ce que nous pensons. Le sujet de la lettre
ayant une importance générale demande néanmoins qu'on y réponde. Je
ne puis prétendre à l'honneur d'être le disciple de Lockamanya. Je
l'admire, ainsi que des milliers de ses compatriotes pour son courage
indomptable, ses vastes connaissances, son amour pour son pays et par
dessus tout pour la pureté de sa vie privée et son grand renoncement.
Il fut, parmi tous les hommes de notre époque, celui qui captivait
le plus l'imagination de son peuple. C'est lui qui nous a inspiré
l'esprit du _Swaraj_. Personne peut-être ne se rendit compte comme M.
Tilak du caractère pernicieux de notre système actuel de gouvernement.
Et j'ose prétendre, en toute humilité, que je communique au pays son
message aussi exactement que le meilleur d'entre ses disciples. Mais
je me rends compte que mes méthodes ne sont pas celles de M. Tilak.
Et c'est pourquoi il m'arrive encore d'avoir certaines difficultés
avec quelques-uns des chefs Maharashtra. Mais je suis sincèrement
convaincu que M. Tilak ne se refusait pas à croire à ma méthode. Il
m'honorait de sa confiance, et les dernières paroles qu'il m'adressa
devant plusieurs amis, quinze jours avant sa mort, furent pour me dire
que ma méthode était excellente, à condition de pouvoir persuader au
peuple de l'adopter. Mais il en doutait. Je ne connais pas d'autre
méthode, et puis seulement espérer que lorsque viendra le moment de
l'épreuve définitive, le pays montrera qu'il s'est assimilé la méthode
de Non-Coopération non-violente. Je n'ignore pas non plus ce qui me
manque; je ne prétends point à l'érudition; je ne possède pas son
talent d'organisateur; je ne dirige pas de parti solide et discipliné,
et je ne puis, ayant vécu trente trois ans hors de l'Inde, prétendre à
la même expérience que Lockamanya. Nous avions deux choses absolument
en commun: notre amour pour notre pays et nos efforts infatigables pour
obtenir le _Swaraj_. Je puis donc assurer à mon compatriote anonyme
que personne n'a plus que moi le respect de la mémoire du défunt et que
je marcherai au _Swaraj_ côte à côte avec ses plus fidèles disciples.
Je sais que le _Swaraj_ de l'Inde est la seule offrande qui lui soit
agréable. Cela seul peut donner la paix à son âme.
C'est néanmoins une question personnelle et sacrée que d'être un
disciple. En 1888, je me suis jeté aux pieds de Dadabhai, mais il
semblait trop éloigné de moi. Je pouvais avoir pour lui les sentiments
d'un fils, mais non pas d'un disciple. Un disciple est plus qu'un fils.
Devenir un disciple c'est naître une seconde fois; c'est se livrer
volontairement......
En 1896, ma mission dans le Sud-Afrique me mit en rapport avec tous
les chefs connus... J'allai voir Gokhale, je le rencontrai dans le
logement qu'il occupait à son collège; on eût dit que je retrouvais un
vieil ami, ou mieux encore, une mère après une longue séparation. Son
doux visage me mit à l'aise sur-le-champ. Ses questions minutieuses sur
moi et sur ce que j'avais fait dans l'Afrique du Sud lui gagnèrent une
place unique dans mon cœur. En le quittant je me dis: «Voilà l'homme
qu'il me faut.» De ce jour, Gokhale ne me perdit jamais de vue. En
1901, lorsque je revins d'Afrique pour la seconde fois, nous devînmes
encore plus unis. Il se chargea de moi, tout simplement, et se mit à
me former. Il s'intéressait à ma façon de parler, de m'habiller, de
marcher, de manger. Ma mère n'avait pas plus de sollicitude pour moi
que n'en avait Gokhale. Autant que j'en puis juger, nulle contrainte
n'existait entre nous. C'était vraiment un coup de foudre qui résista à
la sévère tension de 1913. Comme travailleur politique, il répondait à
tout ce que je pouvais souhaiter: pur comme le cristal, doux comme un
agneau, brave comme un lion et chevaleresque à l'excès. Peu importait
qu'il ne fût peut-être pas tout ce que j'imaginais. Il me suffisait
de ne rien trouver à critiquer. Il était et demeure pour moi l'homme
le plus parfait qui ait existé. Non que nous n'ayons eu certaines
divergences d'opinion. Même en 1901, nous avions déjà des points de
vue différents sur certaines coutumes sociales, nous ne jugions pas de
la même façon la civilisation occidentale. Il admettait franchement
qu'il ne partageait pas mon opinion extrémiste sur la Non-violence.
Mais ces divergences ne nous importaient ni à l'un ni à l'autre, rien
n'eût pu nous désunir. Il est impie de vouloir faire des suppositions
sur ce qui aurait eu lieu s'il eût vécu. Je sais que j'aurais continué
à travailler sous sa direction. J'ai fait cette confession parce que
la lettre anonyme m'a fait mal en m'accusant d'imposture lorsque je me
déclare le disciple de Gokhale. Aurais-je trop tardé à reconnaître ce
que je dois à celui qui s'est tu pour jamais? J'ai cru devoir déclarer
que je lui reste fidèle, surtout puisque je parais aux yeux du monde
indien, vivre dans un camp opposé au sien.
_13 juillet 1921_
[86] Tilak.
LA POSITION DES FEMMES
Shrimati Sarala Devi de Katak m'écrit: «Ne trouvez-vous pas que
la façon de traiter les femmes est un mal aussi sérieux que
l'Intouchabilité? L'attitude des jeunes gens «Nationalistes» que
j'ai rencontrés est quatre vingt dix-neuf fois sur cent absolument
écœurante. Combien en est-il parmi les Non-Coopérateurs qui considèrent
la femme comme autre chose qu'un objet de plaisir? La condition
essentielle du succès, la purification de soi-même est-elle possible
tant que l'attitude envers les femmes n'aura pas changé?» Je ne
puis admettre que la manière de traiter les femmes soit «un mal
aussi sérieux que l'Intouchabilité». Shrimat Sarel Devi s'en est
beaucoup exagéré la gravité, et l'accusation qu'elle porte contre
les Non-Coopérateurs, de ne chercher que la satisfaction des sens,
n'est point soutenable. L'exagération peut faire grand tort à une
cause. Je reconnais néanmoins sans difficulté que, pour se préparer
au _Swaraj_, les hommes doivent acquérir un respect plus grand de la
femme et de sa pureté. M. Andrews a frappé bien plus juste lorsqu'il
nous dit en termes brûlants de ne point oser nous repaître de la honte
de nos sœurs tombées. Il est dégradant de penser qu'un Non-Coopérateur
a pu prendre plaisir à raconter comment certaines de ces sœurs
égarées se réservaient aux Non-Coopérateurs. Dans une question aussi
vitale pour notre bien moral, nulle distinction entre Coopérateur et
Non-Coopérateur ne peut se faire. Tous, comme hommes, nous devons
baisser la tête de honte tant qu'il restera une seule femme consacrée
à nos plaisirs. Je préférerais beaucoup que la race humaine disparût
plutôt que de nous voir devenir pires que des animaux en faisant de
la plus noble créature de Dieu l'objet de notre concupiscence. Mais
cette question ne concerne pas l'Inde uniquement, elle concerne le
monde entier. Et si je prêche contre cette vie moderne artificielle
de plaisirs sensuels et demande aux hommes et aux femmes de revenir
à la vie simple représentée par la _Charka_ (rouet), c'est parce que
je sais que sans ce retour intelligent à la simplicité nous tomberons
forcément plus bas que la brute. Je souhaite passionnément pour la
femme une liberté absolue. J'exècre les mariages d'enfants, je frémis
lorsque je vois une fillette veuve, et je tremble de fureur lorsqu'un
homme qui vient de perdre sa femme contracte une autre union avec une
indifférence brutale. Je déplore l'indifférence criminelle des parents
qui tiennent leurs filles dans l'ignorance, ne leur donnent aucune
culture littéraire et les élèvent uniquement en vue d'un mariage avec
quelque jeune homme riche. Pourtant malgré ma fureur et mon chagrin,
je me rends compte de la difficulté du problème. Il faut que la femme
vote, que sa position devant la loi soit égale à celle de l'homme. Mais
le problème ne s'arrête pas là, il ne commence qu'au moment où les
femmes ont quelque influence sur les délibérations politiques de la
Nation.