qui soit pour les Hindous. Personne n'a plus que moi le respect de la
vache. Les Hindous manquent à leur devoir s'ils ne sont pas capables
de la protéger. Ils ont deux moyens de le faire: la force physique
ou la force d'âme. Vouloir protéger la vache par la violence, c'est
abaisser l'hindouisme et le rendre satanique, c'est avilir la noble
signification de la protection de la vache. Ainsi que me l'écrivait
un ami musulman, «Si les Hindous ont recours à la contrainte, manger
du bœuf qui est seulement autorisé dans l'Islam deviendra une
obligation.» Les Hindous ne peuvent protéger la vache qu'en se montrant
toujours plus capables de souffrir et de mourir. Le seul moyen qu'ils
possèdent de sauver la vache du couteau du boucher c'est de s'efforcer
de sauver l'Islam du péril qui le menace et de s'en rapporter à leurs
compatriotes musulmans pour y répondre noblement, en protégeant de bon
gré la vache par respect pour leurs compatriotes hindous. Il faut que
les Hindous s'abstiennent scrupuleusement de toute violence à l'égard
des Musulmans. Souffrir et avoir confiance sont les attributs de la
force de l'âme. J'ai entendu dire qu'à des foires importantes, les
Musulmans se voient enlever brutalement leurs vaches et même leurs
chèvres. Ceux qui se vantent d'être des Hindous et qui ont ainsi
recours à la violence sont les ennemis de la vache et de l'Hindouisme.
Le meilleur, l'unique moyen de sauver la vache, c'est de sauver le
Califat. J'espère par conséquent que chaque Non-Coopérateur fera tous
ses efforts pour empêcher la moindre tendance à la violence, sous
n'importe quelle forme, que ce soit pour protéger la vache ou un autre
animal, ou pour tout autre but.
_18 Mai 1921_
[85] Voir l'article sur l'Hindouisme.
L'INQUIÉTUDE DU POÈTE
Le Poète de l'Asie, ainsi que Lord Hardinge appelait le Dr Tagore,
devient rapidement s'il ne l'est déjà le poète du monde. Ce prestige
croissant augmente sa responsabilité. Le plus grand service qu'il ait
rendu à l'Inde est d'avoir interprété poétiquement le message de l'Inde
au monde. Aussi le poète désire-t-il ardemment que l'Inde ne communique
nul message faible ou inexact. Il est naturellement jaloux de la
réputation de son pays. Il déclare s'être donné beaucoup de mal pour se
mettre à l'unisson du mouvement actuel. Il avoue qu'il est dérouté. Il
ne peut rien trouver pour sa lyre dans le tapage et le tumulte de la
Non-Coopération. Il a essayé dans trois lettres vigoureuses d'exprimer
ses doutes et aboutit à la conclusion que la méthode de Non-Coopération
manque de dignité pour l'Inde qu'il se représente; que c'est une
doctrine de négation et de désespoir. Il craint que ce ne soit une
doctrine de désunion, d'exclusion, d'étroitesse et de négation.
Aucun Indien ne peut manquer d'être fier de la délicatesse raffinée du
Poète quand il s'agit de l'honneur de l'Inde. Il est bon qu'il nous ait
exprimé ses craintes en une langue si belle et si claire.
Je vais essayer en toute simplicité de répondre à ses doutes; je
ne parviendrai peut-être pas à le convaincre et je ne convaincrai
peut-être pas le lecteur que son éloquence aura touché; mais je tiens à
lui assurer, ainsi qu'à l'Inde, que notre conception de Non-Coopération
n'est nullement ce qu'il craint et qu'il n'a pas à rougir de son pays
pour l'avoir adoptée. Si finalement elle échoue dans son application,
la doctrine n'en sera pas plus responsable que ne l'est la vérité,
lorsque ceux qui prétendent la mettre en pratique ne semblent pas y
parvenir. La Non-Coopération est peut-être en avance sur son temps. En
ce cas il faudra que l'Inde et le monde entier attendent. Mais l'Inde
ne peut choisir qu'entre la violence et la Non-Coopération.
Le poète n'a pas non plus à craindre que la Non-Coopération veuille
élever une muraille de Chine entre l'Inde et l'Occident. La
Non-Coopération au contraire a pour but de préparer la voie à une
coopération véritable, honorable et volontaire basée sur le respect et
la confiance réciproques. La lutte est engagée contre une coopération
obligatoire, contre une combinaison unilatérale, contre la contrainte
par la force des armes d'accepter les méthodes modernes d'exploitation
en les baptisant du faux nom de civilisation. La Non-Coopération est
une forme de protestation contre une participation démoralisatrice et
non consentie au mal.
Le poète s'inquiète surtout des étudiants. Il trouve regrettable
qu'on les ait engagés à quitter les écoles du gouvernement, avant
que d'autres écoles fussent là pour les remplacer. Je dois dire que
sur ce point je ne suis pas de son avis. Je n'ai jamais pu faire un
fétiche des études littéraires. L'expérience m'a démontré que les
études littéraires n'ajoutaient pas un pouce à notre stature morale
et que la formation littéraire n'a aucun rapport avec la formation du
caractère. Je suis tout à fait certain que les écoles du gouvernement
nous ont dévirilisés, nous ont rendus impuissants et impies. Elles
nous ont remplis de mécontentement, et, ne fournissant aucun remède,
nous ont découragés. Elles ont réussi à faire de nous ce qu'elles
voulaient: une nation d'employés et d'interprètes. Un gouvernement
établit son prestige sur l'association apparemment consentie de ceux
qu'il gouverne. Or s'il était mal de coopérer avec un gouvernement qui
nous maintient dans l'esclavage, il était nécessaire de commencer par
ces institutions où notre association semblait la plus volontaire. La
jeunesse est l'espoir d'une nation. Dès l'instant où nous nous sommes
rendus compte que le système de gouvernement était entièrement ou
presque entièrement un mal, je considère que ce devenait un péché de
notre part d'y associer nos enfants.
La valeur de mon argument n'est aucunement ébranlé parce que, le
premier mouvement d'enthousiasme passé, la majorité des étudiants sont
retournés à leurs écoles. Ce serait une preuve, non de l'erreur de
la mesure, mais du degré d'avilissement auquel nous sommes arrivés.
L'expérience a démontré que la création d'écoles nationales n'a pas
attiré beaucoup plus d'étudiants. Les plus forts et les plus loyaux
d'entre eux avaient boycotté leurs écoles sans avoir d'autres écoles
pour les remplacer et je suis persuadé que ces premiers étudiants qui
ont donné l'exemple nous rendent des services incomparables.
Mais l'opposition du Poète à faire sortir les jeunes gens de leurs
écoles est en réalité un corollaire de son objection à la doctrine même
de Non-Coopération. Il a horreur de toute négation. Son âme entière
semble se révolter contre les commandements négatifs de la religion. Il
faut citer ses objections dans son style inimitable: «R. pour soutenir
le mouvement actuel m'a souvent dit que la passion de rejeter est tout
d'abord une force plus puissante que l'acceptation d'un idéal. Je ne
puis, tout en sachant que c'est exact, l'admettre comme vérité...
Brahmavidya, dans l'Inde a pour but _Mukti_ (l'émancipation) alors que
le Bouddhisme a _Nirvana_ (l'extinction). Mukti attire notre attention
vers le côté positif et Nirvana vers le côté négatif de la vérité.
Aussi ce dernier a-t-il insisté sur la _Duhkha_ (souffrance) qui doit
être évitée; et le Brahmavidya a insisté sur _Ananda_ (la joie) à
laquelle il faut arriver». Dans ce passage et dans d'autres du même
genre le lecteur trouvera l'explication de la mentalité du Poète. A mon
humble avis rejeter est aussi bien un idéal qu'accepter. Il est aussi
nécessaire de rejeter ce qui n'est pas vérité que d'accepter la vérité.
Toutes les religions nous enseignent que deux forces agissent sur
nous et que les efforts de l'homme consistent à accepter et à rejeter
éternellement. Ne pas coopérer avec ce qui est mal est autant un devoir
que coopérer avec ce qui est bien. Je me permets de suggérer que le
Poète a commis envers le Bouddhisme une injustice involontaire en
décrivant le Nirvana comme un état négatif; j'ose avancer que _Mukti_
(l'émancipation) est tout aussi négatif que _Nirvana_. S'émanciper de
l'esclavage de la chair ou le supprimer conduit à _Ananda_ (bonheur
éternel). Permettez-moi de terminer cette partie de ma discussion en
attirant votre attention sur le mot final des Upanishads (Brahmavidya)
qui est _Neti_ (pas ceci). _Neti_ fut la meilleure définition que les
auteurs des Upanishads purent trouver pour _Brahmane_.
Je crois donc que le Poète s'est alarmé inutilement, à l'aspect de la
Non-Coopération. Nous avons perdu la faculté de dire non. Dire non
au gouvernement était devenu déloyal et presque sacrilège. Ce refus
délibéré de coopérer est semblable au procédé du cultivateur qui doit
arracher les mauvaises herbes. Sarcler est aussi important que planter,
dans l'agriculture. Même quand le grain pousse, la sarclette est un
instrument d'usage journalier ainsi que tout cultivateur le sait. La
Non-Coopération de la nation invite le gouvernement à coopérer avec
elle dans certaines conditions établies par elle ainsi que toute nation
en a le droit et tout gouvernement le devoir. La Non-Coopération
est la méthode employée par la nation pour prévenir le gouvernement
qu'elle n'est plus satisfaite d'être en tutelle. La nation a accepté
la doctrine naturelle, religieuse et inoffensive (pour elle), de la
Non-Coopération au lieu de la doctrine irréligieuse de la violence.
Si l'Inde atteint jamais le _Swaraj_ dont rêve le Poète, elle n'y
parviendra que par la Non-Coopération non violente. Qu'il communique au
monde son message de paix et qu'il soit persuadé que l'Inde, si elle
demeure fidèle à son vœu, démontrera ce message par sa Non-Coopération.
Le but de la Non-Coopération est de donner au patriotisme le sens
même que le Poète souhaite si ardemment. Une Inde prostrée aux pieds
de l'Europe ne saurait donner aucune espérance à l'humanité. Une Inde
vivante et libre a pour un monde gémissant un message de paix et de
bonne volonté. La Non-Coopération lui fournira la tribune d'où elle
pourra le prêcher.
_1er juin 1921_
CULTURE ANGLAISE
Le lecteur trouvera ailleurs mon humble tentative pour répondre à la
critique de Docteur Tagore sur la Non-Coopération. J'ai lu depuis la
lettre qu'il a adressée au directeur de _Shantiniketan_. Je regrette
qu'il l'ait écrite sous l'empire de la colère et dans l'ignorance des
faits. Le poète s'est indigné naturellement en apprenant que certains
étudiants de Londres avaient manifesté à une des conférences de M.
Pearson, un des Anglais les plus sincères, et l'avaient empêché de
parler. Il s'est indigné également en apprenant que j'avais demandé à
nos femmes de cesser leurs études anglaises. Evidemment le Poète a tiré
de lui-même les raisons qui avaient motivé ce conseil.
Comme il eût mieux fait de ne pas attribuer la discourtoisie
des étudiants à la Non-Coopération, et de se souvenir que les
Non-Coopérateurs ont un culte pour M. Andrews, vénèrent Stokes, et
à Nagpur écoutèrent avec le plus profond respect MM. Wedgwood, Ben
Spoor, et Holford Knight; que Maulana Mahomed Ali accepta de prendre
le thé avec un haut fonctionnaire anglais lorsque ce dernier l'en
pria comme ami, que Hakim Ajmalkhan, non-coopérateur convaincu,
ayant fait placer dans son Collège les portraits de Lord et de Lady
Hardinge, invita, lorsqu'on les découvrit, ses nombreux amis Anglais
à la cérémonie! Comme il eût mieux fait d'empêcher le démon du doute
de s'emparer de lui pendant quelques instants, pour lui cacher le
caractère religieux véritable du mouvement actuel, et de croire que ce
mouvement transforme le sens des vieilles expressions nationalisme et
patriotisme en les élargissant!
S'il s'était rendu compte, avec son imagination de poète que j'étais
incapable de vouloir rétrécir l'esprit des femmes indiennes et que je
ne pouvais par conséquent m'opposer à la culture anglaise; s'il s'était
souvenu que toute ma vie j'ai été le champion de la liberté entière de
la femme, il se fût épargné de me faire pareille injustice, injustice
qu'il ne ferait point consciemment, je le sais, à un ennemi déclaré.
Le poète ignore peut-être qu'on apprend l'anglais aujourd'hui pour
sa valeur commerciale et sa soi-disant valeur politique. Nos jeunes
gens croient, et vu les circonstances actuelles avec juste raison, que
les fonctions du gouvernement leur sont fermées s'ils ne savent pas
l'anglais. On l'enseigne aux jeunes filles comme passe-port pour le
mariage. Je connais plusieurs femmes qui veulent apprendre l'anglais
afin de pouvoir parler aux Anglais dans leur langue. Je connais des
maris qui sont contrariés que leur femme ne puisse converser en anglais
avec eux ou avec leurs amis. Je connais des familles où l'anglais
est imposé comme langue maternelle. Des centaines de jeunes gens
s'imaginent que sans la connaissance de l'anglais la liberté de l'Inde
est à peu près impossible. Le chancre a tellement rongé la société
qu'en maintes circonstances, savoir l'anglais est devenu synonyme
d'avoir de l'éducation. Pour moi, tout ceci démontre notre esclavage et
notre avilissement. Il m'est insupportable de penser que nos langues
indigènes ont été écrasées et étouffées à ce point. Je ne puis tolérer
l'idée que des parents écrivent à leurs enfants, et des enfants à leurs
parents dans une autre langue que leur langue maternelle.
Je crois aimer le grand air autant que le poète, je ne veux pas que
ma maison soit entourée de murs ni mes fenêtres condamnées. Je veux
que le vent des cultures de tous les pays y souffle librement mais je
me refuse à ce qu'aucune me fasse perdre l'équilibre. Je me refuse
à vivre chez les autres en intrus, en mendiant ou en esclave. Je ne
veux pas imposer à mes sœurs la fatigue inutile d'apprendre l'anglais
par faux orgueil ou pour un avantage social douteux. Je désire que
les jeunes gens et les jeunes filles qui ont des aptitudes pour la
littérature apprennent l'anglais et toutes les langues qu'il leur
plaira et qu'ensuite ils fassent profiter l'Inde et le monde entier de
leurs connaissances ainsi que l'ont fait un Bose, un Roy et le Poète
lui-même. Mais je m'oppose absolument à ce qu'un seul individu oublie,
néglige ou rougisse de sa langue maternelle et s'imagine qu'il ne
peut exprimer dans celle-ci ses meilleures pensées. Ma religion n'est
pas une religion de prison, elle admet dans son sein les plus infimes
créatures de Dieu; seulement elle est fermée à l'insolence, à l'orgueil
de race, de religion ou de couleur. Je suis extrêmement peiné que le
poète se méprenne sur le sens de ce grand mouvement de réformation, de
purification et de patriotisme réunis sous le nom d'humanité. S'il veut
se montrer patient, il verra qu'il n'aura aucune raison de chagrin ou
de honte pour ses compatriotes. Je l'avertis respectueusement de ne pas
confondre le mouvement avec ses excroissances. Il est aussi faux de
juger la Non-Coopération d'après la conduite grossière des étudiants de
Londres ou de Malegaon dans l'Inde que de juger les Anglais d'après les
Dyer et les O'Dwyer.
_1er juin 1921._
AU PARTI MODÉRÉ
Chers amis,
J'éprouve un véritable chagrin à être séparé de vous par les idées,
alors que par mon éducation et par mes associations j'ai été élevé au
milieu de ceux que l'on considérait comme Modérés. Les circonstances
et mon tempérament ont fait que je n'ai jamais appartenu à aucun des
grands partis de l'Inde. Ma vie, néanmoins, a subi beaucoup plus
l'influence d'hommes appartenant au parti Modéré que celle du parti
Extrémiste: Dadabhai Naoroji, Gokhale, Badruddin Tyabji, Pherozeshah
Mehta sont des noms que l'on peut évoquer. Les services qu'ils ont
rendus au pays ne pourront jamais s'oublier. Ils ont inspiré un grand
nombre d'esprits dans le pays tout entier comme ils m'ont inspiré
moi-même. J'ai eu avec plusieurs d'entre vous les rapports les plus
agréables. Quelle raison m'a donc arraché à votre groupe pour me jeter
dans les bras du parti nationaliste? Comment se fait-il que j'aie
plus de choses en commun avec eux? Je ne vois pas que votre affection
pour votre pays soit moins grande que la leur. Je me refuse à croire
que vous soyez moins disposés à vous sacrifier pour le bien du pays
que les Nationalistes. Le parti Modéré peut assurément se dire aussi
intelligent, aussi sincère, aussi compétent sinon plus que le parti
Nationaliste. La différence provient donc de leurs différents idéaux.
Je ne vais pas vous fatiguer à les discuter. Je vais pour l'instant
attirer tout simplement votre attention sur certains points du
programme constructif du mouvement de Non-Coopération. Il se peut
que le mot ne vous plaise pas. Je sais qu'un grand nombre des points
du programme vous déplairont extrêmement; mais si vous admettez que
les Non-coopérateurs ont pour leur pays un amour égal au vôtre,
n'envisagerez-vous point d'un œil favorable cette partie du programme
où il est impossible d'avoir deux opinions? Je pense au fléau de
l'alcoolisme. Je vous prie de me croire, si je vous déclare que le pays
en général en est révolté. Les malheureux qui sont devenus les esclaves
de la boisson ont besoin qu'on les aide à se défendre contre eux-mêmes.
Quelques-uns le demandent. Je vous supplie de profiter de la vague
de sentiment qui s'est élevée contre le commerce de la boisson.
L'agitation a pris naissance spontanément. Croyez-moi, ce qui a le
moins d'importance, c'est ce que le pays peut perdre financièrement.
Lui-même est impatient de se débarrasser de ce fléau. Aucun pays ne
pourra continuer ce commerce devant l'opposition générale et éclairée
d'un peuple, comme c'est le cas actuellement dans l'Inde. Quels que
soient les excès commis à Nagpur par la foule, la cause était juste. Le
peuple était décidé à se délivrer du fléau de l'alcoolisme qui sapait
sa vitalité. Vous ne vous laisserez pas influencer par l'argument
spécieux qu'il ne faut pas rendre l'Inde sobre par la contrainte et
que ceux qui veulent boire doivent en avoir la facilité. Le rôle de
l'Etat n'est pas de pourvoir aux vices du peuple. Nous n'autorisons ni
ne réglementons des maisons mal-famées, nous n'accordons pas certaines
facilités au voleur pour qu'il puisse satisfaire son penchant. Je
considère que la boisson est plus condamnable que le vol et peut-être
même que la prostitution; d'ailleurs n'est-ce pas souvent la cause
de l'un et l'autre? Je vous demande donc de joindre vos efforts à
ceux du pays pour supprimer totalement les revenus que l'Etat tire de
la boisson et pour abolir les débits. Un grand nombre de débitants
accepteraient volontiers de fermer boutique si on leur remboursait ce
qu'ils ont payé.
Que dire de l'éducation des enfants? Je me permets de suggérer qu'il
est très humiliant pour un pays que ses enfants doivent leur éducation
aux revenus tirés de la boisson. Nous mériterons d'être maudits par
la postérité si nous ne décidons pas sagement de faire cesser le
fléau de l'alcoolisme, dussions-nous pour cela sacrifier l'éducation
de nos enfants. Mais ce n'est nullement nécessaire. Je sais que
beaucoup d'entre vous se sont moqués de l'idée de rendre l'éducation
indépendante financièrement en faisant filer et tisser dans nos écoles
et dans nos collèges. Je vous assure que là se trouve la meilleure
solution du problème. Le pays ne peut supporter une augmentation
d'impôts; ceux qui existent sont déjà trop lourds. Non seulement il
nous faut supprimer le revenu provenant de l'opium et de la boisson,
mais encore diminuer considérablement les autres si nous voulons
combattre le plus rapidement possible la pauvreté croissante des masses.
Ceci m'amène à parler du système actuel de gouvernement. Le pays n'a
rien gagné aux Réformes, au contraire. Les dépenses annuelles se sont
accrues. Une étude plus sérieuse du système m'a convaincu que tous
les à-peu-près tentés pour y remédier n'aboutiront à rien de bon. Une
révolution complète, voilà ce qu'il nous faut. Le mot révolution vous
déplaît. Ce que je demande n'est pas une révolution sanglante, mais
une révolution dans le domaine de la pensée qui amènerait une révision
radicale de la façon de vivre dans les services supérieurs du pays.
Je dois vous avouer franchement que les appointements de plus en plus
élevés qui sont payés aux fonctionnaires dans ces divers services
m'effrayent positivement, comme ils vous effraieraient vous-mêmes,
je l'espère. Y a-t-il quelque rapport entre l'existence que mènent
les gouverneurs et les milliers d'administrés qui gémissent sous leur
talon? Les corps meurtris de ces derniers sont le témoignage vivant
de ce que j'avance. Vous appartenez maintenant à la classe dirigeante.
Qu'on ne dise pas que votre talon est aussi dur que celui de vos
prédécesseurs ou de vos collaborateurs. Est-il nécessaire que vous
gouverniez de Simla? Est-il nécessaire que vous adoptiez la politique
à laquelle vous vous opposiez il y a un an? C'est sous votre régime
qu'un homme a été condamné à la déportation perpétuelle à cause de ses
opinions. Vous ne pouvez dire pour vous défendre qu'il incitait à la
violence car il y a peu de temps vous avez refusé de l'admettre. Les
frères Ali se sont excusés de la moindre violence exprimée dans leurs
discours. Vous commettez envers le pays une cruelle injustice si vous
vous laissez persuader que c'est par crainte des poursuites qu'ils ont
fait ces excuses. Un esprit nouveau est né dans le pays. Nous craignons
plus le juge qui est en nous-mêmes que celui qui est au dehors.
Ignorez-vous que depuis six mois des jeunes gens à l'âme noble et
élevée, vos compatriotes, ont choisi de rester en prison plutôt que
de payer un cautionnement qu'ils considéraient comme une honte? C'est
sous votre régime que la patience des Moplahs absolument innocents
a été mise à une rude épreuve, et jusqu'à présent cette patience ne
leur a pas fait défaut. Je serais heureux de croire, comme je le fais
vraiment, que vous n'êtes pas responsables des atrocités qui sont
perpétrées en ce moment au nom de la paix et de la justice. Mais vous
ne voudriez pas que moi ou le public, nous disions que là où vous
n'avez pas les yeux bandés vous êtes impuissants! Ceci m'amènerait
cependant à parler de nos différents idéaux et je ne dois pas aborder
ce sujet à présent. Si le pays peut seulement obtenir que vous
l'aidiez à faire cesser le commerce de la boisson, vous ajouterez
certainement aux nombreux services que vous avez déjà rendus dans
le passé; peut être ce premier pas vous montrera-t-il bien d'autres
possibilités.
_8 juin 1921._
LA QUESTION TURQUE
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L'Angleterre doit choisir, il lui est impossible de considérer plus
longtemps comme esclaves les Hindous et les Musulmans dont les yeux
se sont ouverts. Si l'Inde doit demeurer l'associée de chacune des
autres parties de l'Empire et être leur égale, il faut que sa puissance
électorale soit de beaucoup supérieure à celle de chacune des autres.
Dans toute confédération indépendante, chaque associé possède le
droit de se retirer si les autres agissent mal, de même qu'il a le
devoir d'y adhérer aussi longtemps que les autres restent fidèles à
certains principes communs. Si l'Inde votait mal, l'Angleterre aurait
la ressource de se retirer de la Société, ainsi que tout associé en a
le droit. Le centre de l'équilibre doit donc se déplacer et passer
aux Indes, au lieu de rester en Angleterre. Voilà ce que j'entends par
le _Swaraj_ au sein de l'Empire. La force brutale doit être exclue de
toute délibération, il faut en toute circonstance s'en rapporter à la
raison et non à l'épée.