je ne voulais jamais m'en cacher à mes parents, ma mère me disait que
le moyen le plus rapide de se purifier du contact était de toucher le
premier musulman rencontré. Et par égard et respect pour ma mère, je
le fis souvent, mais sans jamais croire que ce fût une obligation
religieuse. Un peu plus tard, nous partîmes pour Porbandar, où j'appris
mes premiers éléments de Sanscrit. Je ne fréquentais pas une école
anglaise. Nous fûmes confiés, mon frère et moi, à un Brahmane qui nous
apprit _Ramraksha_ et _Vichnou Punjar_. Les textes _jale Vichnou stale
Vichnou_ (Le Seigneur est présent dans l'eau, le Seigneur est présent
sur terre) ne me sont jamais sortis de la mémoire. Une bonne vieille
habitait tout près. Or, à cette époque, j'étais très craintif; et dès
qu'il faisait nuit et que la lumière était éteinte, j'évoquais autour
de moi les esprits et les démons. La bonne vieille pour calmer mes
craintes me conseilla, lorsque j'avais peur, de réciter à voix basse le
_Ramraksha_. Je suivis son conseil et m'en trouvai fort bien. Je n'ai
jamais pu croire alors qu'aucun texte du _Ramraksha_ traitât de péché
le contact des intouchables. Je n'en comprenais pas le sens alors ou
je le faisais très imparfaitement, mais j'étais sûr que le _Ramraksha_
qui dissipait la crainte des esprits, n'eût pu admettre la crainte du
contact des intouchables.
Nous lisions régulièrement le _Ramraksha_ en famille. Un Brahmane du
nom de Laha Maharaj nous le lisait. Il était frappé de la lèpre et
il était convaincu que s'il lisait régulièrement le _Ramayana_ il
guérirait; et il le fut en effet. Comment, me disais-je, le _Ramayana_
où l'un de ceux que l'on considère aujourd'hui comme intouchables fit
traverser le Gange à Rama dans sa barque, peut-il admettre l'idée que
des êtres humains sont intouchables sous prétexte que ce sont des âmes
souillées? Le fait même que nous donnons à Dieu le nom de purificateur
des impurs, et autres noms semblables, ne montre-t-il pas que c'est un
péché de considérer quiconque est né Hindou comme impur et intouchable,
qu'il est satanique de le faire? Je n'ai jamais cessé depuis lors de
répéter que c'était un grand péché. Je n'ai pas la prétention de dire
que cette conviction était cristallisée lorsque j'avais douze ans mais
je puis affirmer que je considérais alors l'intouchabilité comme péché.
Je raconte ces détails pour les Vaishnavas et les Hindous orthodoxes.
J'ai toujours déclaré que j'étais un Hindou Sanatani. Ce n'est pas que
je n'aie aucune connaissance des livres saints. Je ne suis pas grand
clerc en sanscrit, je n'ai lu les Vedas et les Upanishads que dans les
traductions, ma connaissance n'en est donc pas érudite, mais je les ai
étudiés comme doit le faire tout Hindou et je prétends en avoir compris
le véritable sens. J'avais également étudié avant d'avoir vingt-et-un
ans les autres religions.
A certaine époque, j'hésitai entre l'Hindouisme et le Christianisme.
Lorsque mon âme eut retrouvé son équilibre, j'eus le sentiment qu'il
n'y avait pour moi de salut possible que dans la religion hindoue et ma
foi dans l'Hindouisme devint plus profonde et plus éclairée.
Néanmoins, même à cette époque, je croyais que l'Intouchabilité ne
faisait point partie de l'Hindouisme, et que si c'était le cas, cet
Hindouisme-là, je n'en voulais point.
Il est vrai que l'Hindouisme ne traite pas l'intouchabilité de péché.
Je ne désire pas faire de controverse sur l'interprétation des
Shastras. Il me serait difficile de démontrer ma manière de voir en
m'appuyant sur le _Bhagwat_ ou le _Manusmriti_. Mais je prétends avoir
compris l'esprit de l'Hindouisme. L'Hindouisme a péché en sanctionnant
l'intouchabilité qui nous a dégradés, qui a fait de nous les parias
de l'Empire. Les Musulmans eux-mêmes, à notre contact ont pris la
contagion; et dans l'Afrique du Sud, l'Afrique orientale et le Canada,
les Musulmans aussi bien que les Hindous ont fini par être considérés
comme des parias. Tout ce mal provient du péché d'Intouchabilité.
Je rappellerai ici la proposition que j'avais émise: tant que les
Hindous s'obstineront à considérer l'Intouchabilité comme un dogme de
leur religion, tant qu'ils considéreront que c'est un péché de toucher
un groupe de leurs frères, le _Swaraj_ est impossible. Yudhishthira
refusa d'entrer au ciel sans son chien. Comment les descendants de
Yudhishthira peuvent-ils donc espérer obtenir le _Swaraj_ sans les
intouchables? Les crimes que nous reprochons au Gouvernement actuel et
pour lesquels nous l'avons qualifié de Satanique ne les avons-nous pas
commis envers nos frères?
Nous sommes coupables d'avoir _supprimé_ nos frères, de les avoir
obligés à ramper sur le ventre, à se frotter la face contre terre; les
yeux injectés de sang par la colère, nous les avons jetés hors des
compartiments de chemins de fer. Qu'a fait de plus à notre égard le
gouvernement anglais? Quelles accusations proférons-nous contre Dyer
et O'Dwyer que notre peuple ne pourrait proférer contre nous? Nous
devons nous débarrasser de cette souillure. Il est inutile de parler
de _Swaraj_ tant que nous ne protégeons pas les faibles et les êtres
sans défense, tant qu'il est possible à un _Swarajiste_ de blesser
les sentiments de quelqu'un. Le _Swaraj_ signifie que nul Hindou, nul
Musulman ne doit avoir l'arrogance de s'imaginer qu'il peut impunément
écraser d'humbles Hindous ou Musulmans. Tant que cette condition ne
sera pas remplie, nous n'obtiendrons le _Swaraj_ que pour le perdre
aussitôt. Tant que nous ne nous serons pas purgés des péchés que nous
avons commis envers nos frères plus faibles, nous ne valons guère mieux
que des brutes.
Mais j'ai encore confiance. Pendant mes pérégrinations dans l'Inde, je
me suis rendu compte que l'esprit de bonté dont parle si éloquemment
Tulcidas, qui est la base des religions Jain et Vaishnava, qui est la
quintessence de la _Bhagavat_ et dont chaque verset de la _Gita_ est
imprégné, cette bonté, cet amour, cette charité s'implantent lentement
dans le cœur des masses de ce pays.
On entend parler encore de maintes querelles entre Hindous et
Musulmans. Il en est encore beaucoup qui n'ont aucun scrupule à
se faire du tort les uns aux autres, mais j'ai l'impression qu'en
définitive il existe plus de bonté et plus de charité. Les Hindous
et les Musulmans craignent Dieu; nous nous sommes soustraits à
l'hypnotisme des tribunaux et des écoles du gouvernement, et ne
nous laissons plus influencer par d'autres hantises de ce genre.
Je me suis rendu compte également que ceux que nous considérions
comme des ignorants illettrés sont ceux-là même qui ont vraiment de
l'éducation. Ils sont plus cultivés que nous, leur existence est plus
pure. En étudiant quelque peu la mentalité actuelle du peuple on verra
que selon la conception populaire le _Swaraj_ est synonyme de
_Ram-Raj_--l'établissement du Royaume du Bien sur terre.
Si cela peut vous procurer quelque consolation, mes frères intouchables
je vous dirai que la question qui vous concerne ne cause plus la même
agitation qu'autrefois. Sans doute je ne m'attends pas à ce que vous
n'ayez plus aucune méfiance à l'égard des Hindous. Comment ces derniers
mériteraient-ils de ne plus exciter votre défiance, eux qui vous ont si
mal traités? Swami Vivekananda déclarait que les intouchables n'étaient
pas déprimés, qu'ils étaient «supprimés» par les Hindous, que ceux-ci
s'étaient supprimés eux-mêmes en les supprimant.
J'étais à Nellore le 6 avril. J'y ai rencontré des intouchables et j'ai
fait, ce jour-là, la même prière qu'aujourd'hui. Je désire obtenir
_Moksha_. Je ne désire pas renaître; mais si je dois renaître je
voudrais renaître parmi les intouchables afin de partager leurs peines,
leurs souffrances, leurs affronts et pouvoir essayer de les tirer de
leur misérable condition. Aussi, dans ma prière ai-je demandé, si je
dois naître une seconde fois, de ne pas renaître Brahmane, Kshatriya,
Vaishya ou Shudra mais Atishudra.
En ce jour beaucoup plus solennel que le 6, car il est sanctifié par le
souvenir du massacre de milliers d'innocents, j'ai demandé également
dans ma prière, si je devais mourir sans qu'aucun de mes désirs se soit
réalisé, sans que j'aie achevé ma tâche au sujet des intouchables, sans
avoir rempli comme il faut mon devoir et purifié l'Hindouisme, que je
puisse renaître parmi les intouchables afin d'accomplir jusqu'au bout
mon devoir et purifier l'Hindouisme.
J'ai la passion de nettoyer. Dans mon Ashram un Brahmane de 18 ans
fait le travail de boueur pour montrer la propreté à celui dont c'est
l'office. Ce jeune homme n'est pas un réformateur. Il est né et a été
élevé dans l'orthodoxie. Il lit régulièrement la _Gita_ et fidèlement
accomplit le _Sandhyavandana_. Sa prononciation des versets sanscrits
est certainement plus impeccable que la mienne et lorsqu'il préside à
la prière sa douce voix mélodieuse vous émeut et vous remplit d'amour.
Mais il a jugé ses talents incomplets tant qu'il ne serait pas un
balayeur accompli et il a pensé que s'il voulait que le balayeur
de l'_Ashram_ fît bien son travail, il devait lui-même lui donner
l'exemple.
Vous devriez comprendre que vous nettoyez la société hindoue et que par
conséquent il vous faut purifier votre propre existence. Il vous faut
acquérir des habitudes de propreté afin que nul ne puisse vous montrer
du doigt. Si vos moyens ne vous permettent pas d'acheter du savon pour
vous nettoyer servez-vous de cendre d'alcali ou de terre. Quelques-uns
d'entre vous êtes portés à boire et à jouer; il faut vous en corriger.
Vous allez montrer du doigt les Brahmanes et dire qu'eux aussi
s'adonnent à ces vices. Mais eux n'ont pas la réputation d'être impurs
alors que vous, vous l'avez. Vous ne devez pas demander aux Hindous de
vous faire une faveur en vous affranchissant. Il faut que les Hindous
agissent ainsi seulement s'ils le désirent et dans leur propre intérêt.
Votre pureté et votre propreté devront donc leur faire honte. Je crois
que nous nous serons purifiés d'ici cinq mois. Si je suis déçu dans mon
attente je penserai m'être trompé dans mes calculs, mais non dans la
justesse fondamentale de ma proposition.
Vous vous dites des Hindous, vous lisez le _Bhagavat_; et par
conséquent, si les Hindous vous oppriment, vous devez savoir que la
faute ne provient pas de la religion hindoue, mais de ceux qui la
professent. Afin de vous affranchir débarrassez-vous d'habitudes
malsaines comme celle de la boisson.
Si vous désirez améliorer votre situation, si vous voulez obtenir le
_Swaraj_, il faut savoir compter sur vous-mêmes. On m'a dit à Bombay
que certains d'entre vous vous opposiez à la Non-Coopération et
croyiez que le salut n'était possible pour vous que par l'action du
Gouvernement Britannique. Permettez-moi de vous dire que ce ne sera
jamais en rejetant la religion hindoue et en recherchant les faveurs
d'un tiers que vous arriverez à une réforme. Votre affranchissement
dépend de vous seuls.
Je me suis trouvé en rapport avec les intouchables dans le pays entier
et j'ai remarqué en eux des possibilités latentes dont ni eux ni les
autres Hindous ne se rendent compte. Leur intelligence est d'une
pureté virginale. Je vous demande d'apprendre à filer et à tisser; si
vous adoptez ceci comme profession vous chasserez la pauvreté de vos
chaumières.
A présent, vous ne devriez plus accepter les reliefs que l'on vous
offre, si propre que l'on vous dise que soit cette nourriture,
n'acceptez que du grain, du grain qui ne soit pas moisi et seulement si
on vous l'offre avec courtoisie. Si vous vous sentez capables de faire
tout ce que je vous demande, vous obtiendrez votre affranchissement non
pas dans quatre ou cinq mois d'ici mais dans quelques jours.
Les Hindous ne sont pas naturellement portés au mal, mais ils sont
plongés dans l'ignorance. L'intouchabilité doit disparaître cette
année. Deux des plus ardents désirs qui m'aident à vivre sont
l'affranchissement des intouchables et la protection de la vache.
Lorsqu'ils auront été exaucés ce sera le _Swaraj_; et voilà en quoi
consiste mon propre _Moksha_ (émancipation). Que Dieu vous accorde la
force de travailler à votre salut!
_14 avril 1921._
L'INTOUCHABILITÉ DISPARAIT
De toutes les expériences agréables de ma visite au Gujerat[84]
aucune ne me fut plus agréable que la manière sympathique dont les
classes supprimées furent reçues par les autres Hindous. Partout mes
auditeurs écoutèrent les remarques que je fis à ce sujet sans montrer
aucun ressentiment. A Kalol, une réunion d'intouchables auxquels je
devais m'adresser eut lieu. Je demandais aux Mahagans de bien vouloir
me permettre de leur parler au _Pandal_ construit pour la réunion
générale. Après quelque hésitation ceux-ci consentirent. Je devais
aller chercher ces «hors castes» dans leur quartier et les amener.
Ils habitaient trop loin pour y venir et je leur parlai près de
l'hôpital. Je remarquai avec plaisir qu'un certain nombre des Hindous
orthodoxes qui se trouvaient avec moi se mêlèrent aux femmes et aux
hommes accourus en foule des quartiers des parias, qui m'entouraient.
Mais ma satisfaction fut à son comble lorsqu'à Shisodra, grand village
près de Navsari, tous les Dheds qui se tenaient nombreux à quelque
distance d'un grand meeting auquel je devais parler furent admis en
connaissance de cause. Cette admission solennelle et consentie de
plusieurs centaines d'hommes et de femmes de la classe intouchable au
milieu d'une importante réunion me paraît un signe évident du caractère
religieux du mouvement. M. Vallavabhai Patel, afin d'en être doublement
sûr demanda à ceux qui approuvaient de lever la main et l'on aperçut
une forêt de mains. L'expérience fut répétée à Bardoli devant un
auditoire aussi nombreux et obtint les mêmes résultats satisfaisants.
L'Intouchabilité disparaît certainement et sa disparition rendra la
voie qui mène au «Swaraj» plus facile et plus sûre.
_27 avril 1921._
[84] La situation était différente à Madras. M. Gandhi
écrit dans la _Jeune Inde_ du 29 septembre 1921 sous le titre: les
Panchamas.
Nulle part les Intouchables ne sont aussi cruellement traités
que dans la Présidence de Bombay. Leur seule ombre souille les
Brahmanes. Ils n'ont même pas le droit de passer par les rues que
ceux-ci fréquentent. Les Non-Brahmanes ne les traitent pas mieux.
Entre les deux, les Panchamas, ainsi qu'on les appelle, sont écrasés
complètement. Et cependant Madras est la ville des temples majestueux
et de la dévotion. Avec leurs marques au front (_Tilack_), leurs
longs cheveux bouclés et leur corps nu et propre les habitants ont
l'air de Richis; mais dans ces signes extérieurs, leur religion
semble s'être épuisée. Il est difficile de comprendre ce Dyerisme
envers les citoyens les plus travailleurs et les plus utiles d'un
pays qui a produit Shankara et Ramanaya. Et malgré le traitement
satanique de nos frères dans cette partie de l'Inde, je conserve ma
foi en ces peuples du sud. Je leur ai répété à toutes leurs immenses
réunions, en termes qui ne laissaient aucun doute, que le _Swaraj_ ne
pourrait exister tant que cette malédiction subsisterait parmi nous.
Je leur ai dit que si nous étions considérés dans le monde entier
presque comme des lépreux, c'était un juste retour pour avoir traité
comme tels le cinquième de nos compatriotes. La Non-Coopération a
pour but de transformer non seulement le cœur des Anglais mais aussi
le nôtre. En vérité, j'attends ce changement de nous-mêmes d'abord,
puis des Anglais ensuite inévitablement. Une nation qui est capable
de rejeter un fléau existant depuis des siècles, une nation qui peut
se débarrasser de l'habitude de boire comme on se débarrasse d'un
vêtement, une nation qui peut se remettre à son industrie première
et tout d'un coup utiliser ses heures de liberté et fabriquer pour
600 millions de roupies de tissus par an, cette nation est une nation
régénérée et cette régénération doit réagir sur le monde entier.
Elle doit être pour le railleur même une preuve convaincante de
l'existence de Dieu et de sa Grâce. Aussi je dis que si l'Inde peut
se transformer ainsi il n'est pas de pouvoir sur terre qui puisse
nier le droit de l'Inde à établir le _Swaraj_.
Cette transformation ne peut s'obtenir par une action machinale et
compliquée, mais elle peut avoir lieu si dans le cœur de chacun de
nous s'opèrent des transformations merveilleuses. En tout cas, c'est
le devoir de tout travailleur du Congrès de se montrer l'ami de son
frère intouchable et d'intervenir auprès des Hindous, non-hindous
afin de leur démontrer que l'Hindouisme des Vedas, des Upanishads,
l'Hindouisme de la Bhagavadgita et de Shankara et de Ramanaja, ne
renferme rien qui puisse nous autoriser à traiter d'intouchable
un seul individu, si déchu soit-il. Que tout membre du Congrès
intervienne le plus doucement possible auprès de l'orthodoxie et lui
démontre que cette barrière sinistre est la négation même d'Ahimsa.
L'UNION HINDOUE-MUSULMANE
«L'Union fait la force» n'est pas seulement une maxime de cahier
d'écriture, c'est aussi une règle de vie et rien ne le démontre
autant que l'Union Hindoue-Musulmane. La désunion, c'est notre chute
inévitable. N'importe quelle troisième puissance pourra facilement nous
réduire à l'esclavage tant que nous serons prêts à nous entr'égorger.
L'Union Hindoue-Musulmane ne signifie pas seulement union des Hindous
et des Musulmans mais de tous ceux qui considèrent l'Inde comme leur
pays quelle que soit la religion à laquelle ils appartiennent.
Je sais très bien que nous ne sommes pas encore arrivés à une Union
capable de supporter une tension. C'est une plante délicate et jeune
qui croît chaque jour et demande des soins spéciaux. La chose était
évidente à Nellore où je me trouvais en face du problème sous une forme
concrète. Les relations entre Hindous et Musulmans n'étaient pas trop
cordiales. Ils s'étaient battus moins de deux ans auparavant pour ce
qui me parut une cause bien futile. Il s'agissait de cette éternelle
question de musique en passant devant des mosquées. Je trouve que nous
ne devons pas attribuer à toutes les petites choses une importance
religieuse. Un Hindou ne devrait pas s'obstiner à faire de la musique
lorsqu'il passe devant une mosquée ni, pour s'en donner le droit, citer
des précédents chez lui et ailleurs. Cette question n'a pas pour lui
d'importance vitale.
Il est facile de comprendre les sentiments des musulmans qui désirent
avoir pendant les 24 heures entières un silence absolu auprès de leur
mosquée. Ce qui n'est pas essentiel pour un Hindou peut être essentiel
pour un Mahométan, et sur tout ce qui n'est pas essentiel, un Hindou
doit céder si on le lui demande. C'est une folie criminelle que de se
disputer pour des vétilles. L'union à laquelle nous aspirons ne saurait
être durable si nous ne développons en nous une disposition charitable
et conciliante. La vache, pour les Hindous, est plus précieuse que
l'existence même, aussi le Mahométan doit-il de bon cœur se conformer
au désir de son frère hindou. Le silence autour de ses prières est cher
au Musulman, dès lors tout Hindou doit respecter les sentiments de son
frère musulman. Il y a de méchants Hindous comme il y a de méchants
Musulmans portés à chercher querelle à tout propos. Pour ces derniers
il faudra organiser des _panchayats_ (tribunaux d'arbitrage populaires)
d'une intégrité et d'une fermeté incontestables et dont la sentence
sera décisive pour les deux parties. Il serait bon d'amener l'opinion
publique à approuver l'arbitrage des panchayats afin que nul ne puisse
en contester la décision.
Je sais qu'il existe encore beaucoup trop de méfiance. Nombre d'Hindous
doutent de la sincérité des Musulmans. Ils croient que le _Swaraj_
veut dire: gouvernement des Musulmans, ils prétendent que les Anglais
n'étant plus là les Musulmans de l'Inde aideront les puissances
musulmanes à établir dans l'Inde un empire musulman. D'autre part, les
Musulmans craignent que les Hindous étant en majorité écrasante, ne
les étouffent. Une telle tendance d'esprit est un signe de faiblesse
chez les uns et chez les autres. Leur désir de vivre en paix, sinon
leur noblesse de sentiments, devrait leur dicter une politique de
confiance mutuelle et d'indulgence réciproque. Il n'existe absolument
rien dans leurs religions respectives qui doive les diviser. L'époque
des conversions forcées est passée. Les Hindous n'ont aucune raison
de querelle avec les Musulmans sauf au sujet de la vache. Et les
Musulmans n'ont aucune obligation religieuse de la tuer. A dire vrai
nous n'avions jamais essayé jusqu'à ces derniers temps d'arranger ces
différends et de vivre comme des amis qui sont unis parce qu'ils sont
les enfants du même sol sacré. Une occasion unique s'offre à nous. La
question du Califat ne se représentera pas avant un autre siècle. Si
les Hindous veulent qu'une amitié éternelle les unisse aux Musulmans,
il faut qu'ils soient prêts à mourir avec eux dans leurs efforts pour
défendre l'honneur de l'Islam.
_11 mai 1921._
QUE LES HINDOUS PRENNENT GARDE
Bihar est la terre promise de la Non-Coopération; l'Union Hindoue
Musulmane de Bihar est proverbiale. Je suis donc très malheureux
d'apprendre qu'elle est soumise à une rude épreuve et ne pourra
peut-être la supporter plus longtemps. Tous les chefs responsables,
Hindous et Musulmans, qui ne sont pas portés à s'affoler, m'ont
déclaré qu'il leur fallait un effort presque surhumain pour empêcher
des troubles hindous-musulmans de se produire. Ils m'ont informé que
certains Hindous avaient dit au peuple que j'avais défendu la viande à
tous les Hindous et à tous les Musulmans; et parfois même la viande et
le poisson étaient enlevés de force par des végétariens trop zélés. Je
sais qu'on se sert souvent de mon nom illégalement, mais c'est bien la
plus nouvelle façon de s'en servir mal à propos. On sait en général que
je suis un végétarien convaincu et que je veux réformer l'alimentation.
Mais on ne sait pas aussi généralement qu'_Ahimsa_ s'étend aux êtres
humains comme aux animaux inférieurs et que je fréquente couramment
ceux qui mangent de la viande.
Je ne tuerais pas un être humain pour protéger une vache, mais je
ne tuerais pas une vache pour protéger une existence humaine si
précieuse qu'elle fût. Inutile de dire que je n'ai donné à personne
l'autorisation de prêcher le végétarianisme comme faisant partie de
la Non-Coopération. Je suis persuadé que nous n'atteindrons jamais
notre but si une propagande quelconque s'accompagne de violence. Les
Hindous ne doivent pas obliger les Musulmans à ne pas manger de viande
ni même de bœuf. Les Hindous végétariens n'ont pas le droit de forcer
les autres Hindous à s'abstenir de viande, de volaille et de poisson.
Je n'essayerais pas de rendre l'Inde sobre à la pointe de l'épée. Rien
ne porte atteinte au moral de la nation comme la violence. La peur est
arrivée à faire partie du caractère national. Les Non-Coopérateurs
feront une grande faute s'ils cherchent à convertir les gens par
la violence; et s'ils emploient dans leur propagande la moindre
coercition, ils feront le jeu du Gouvernement[85].