Il va sans dire que le drapeau doit être en _Khaddar_ car c'est par le

tissu grossier que l'Inde restera indépendante des marchés étrangers.

Je conseillerais à tous les groupements religieux, s'ils approuvent

mon idée, de tisser dans l'angle gauche de leurs bannières un drapeau

national minuscule. La dimension réglementaire du drapeau doit pouvoir

contenir le dessin d'un rouet de grandeur naturelle.

_13 avril 1921_

[79] Lorsque M. Gandhi parle de l'Union Hindoue-Musulmane

il faut considérer cette expression dans son sens le plus large qui

signifie l'Union de toutes les croyances. Voici ce qu'il écrivit dans

la _Jeune Inde_ du 15 août 1921 sous le titre _Les Chrétiens et la

Non-Coopération_.

Un Chrétien Indien m'écrit:

«Je suis fâché que vous ne nous considériez pas, nous autres Indiens

chrétiens comme faisant partie du peuple de l'Inde. J'ai remarqué

bien souvent dans la _Jeune Inde_ que vous parlez des Musulmans, des

Hindous, des Sikhs mais jamais des Chrétiens.

«Je voudrais que vous fussiez persuadé que nous, Chrétiens indiens,

faisons également partie du peuple de l'Inde et que nous nous

intéressons beaucoup aux affaires personnelles de l'Inde. Je suis

certain que peu d'Indiens ont pris part à la Non-Coopération aussi

complètement que les chrétiens. J'ai pour mon pays une grande

affection et suis moi-même un Non-Coopérateur. Je vous promets de

vous adresser de temps à autre des nouvelles sur la condition des

Indiens en Mésopotamie.»

Je puis assurer à notre correspondant et à tous les autres chrétiens

que la Non-Coopération ne tient compte ni de croyances ni de race.

Elle les appelle et les admet toutes dans son troupeau. Un grand

nombre de chrétiens ont contribué au fonds Tilak pour le _Swaraj_.

Il y a des Chrétiens Indiens au premier rang des Non-Coopérateurs.

On parle constamment des Musulmans et des Hindous parce que jusqu'à

présent ces derniers se considéraient comme des ennemis. Lorsque dans

ces colonnes, une race est mentionnée spécialement c'est qu'il y a

pour cela une raison particulière.

(Ce qui précède fut suivi de la note suivante parue le 23 septembre

1921.)

_Non-Coopérateurs Chrétiens._--Un étudiant Chrétien m'écrit:

«Bien que nous soyons des étudiants Chrétiens vous êtes notre

chef national et nous avons le sentiment que c'est de vous que

nous devons apprendre ce que l'Inde représente et quel est son

héritage spirituel. Voulez-vous me dire quelle est votre opinion

sur le Christianisme occidental et me donner quelques suggestions

constructives au point de vue de son organisation, de son culte,

de son ministère?» Celui qui m'interrogeait ainsi, ignorait qu'il

m'entraînait au-delà de mes connaissances. J'éprouve la plus grande

joie à voir l'intérêt croissant que prennent les Chrétiens indiens

au grand mouvement national. Je sais que des centaines de Chrétiens

pauvres de Bombay ont contribué au fonds Tilak pour le _Swaraj_ aussi

généreusement que leurs moyens le leur permettaient. Je sais qu'un

certain nombre de chrétiens instruits consacrent leurs talents à

l'œuvre nationale. Je me propose donc de satisfaire mon lecteur, non

comme il l'entend, mais de la seule façon qui me soit possible.

L'Inde de l'avenir immédiat représente la tolérance de toutes les

religions. Son héritage spirituel c'est la simplicité de vie et la

grandeur de la pensée. Je considère le Christianisme occidental tel

qu'on le pratique comme une négation du Christianisme du Christ. Je

ne puis m'imaginer Jésus s'il eût vécu parmi nous approuvant les

institutions chrétiennes, le culte ou ses ministres modernes. Si les

Chrétiens Indiens s'en tenaient au Sermon sur la Montagne que le

Christ adressa, non seulement aux disciples pacifiques, mais au monde

gémissant, ils ne pourraient se tromper. Ils verraient qu'aucune

religion n'est fausse et que si tous vivaient selon leurs lumières

et dans la crainte de Dieu, ils n'auraient pas besoin de s'inquiéter

d'institutions, de formes du culte, ni de ministres. Les pharisiens

avaient tout cela, mais Jésus n'en voulut point parce que leurs

fonctions leur servaient à cacher leur hypocrisie ou pire encore.

Coopérer avec les formes du Bien, non-coopérer avec les formes du

Mal sont les deux choses indispensables pour mener une existence

vertueuse et pure, qu'on l'appelle Hindoue, Musulmane ou Chrétienne.

LES BRUMES

Chaque fois que je vois mes amis se tromper sur le sens du mouvement

je me répète à moi-même ces mots d'un hymne célèbre: «Nous nous

connaîtrons mieux lorsque les brumes seront dispersées.» Un de mes

amis vient de m'envoyer certains paragraphes sur la Non-Coopération

parus dans le _Servant of India_ du 14 courant. Vouloir expliquer

les résolutions et raisons est une tâche si vaine! L'année passera

vite et nos actions plus que nos paroles démontreront le sens de la

Non-Coopération.

Pour moi la Non-Coopération n'est pas suspendue et ne le sera jamais

tant que le gouvernement ne se sera pas purgé de la honte de ses crimes

contre l'Inde, les Musulmans, et les habitants du Pendjab; et tant

qu'il n'aura pas transformé son système pour répondre à la demande de

la nation..... Il n'est guère besoin à présent de propagande verbale.

L'exemple de ceux qui ont renoncé à leurs titres, à leurs écoles, à

leurs tribunaux, à leurs conseils est une propagande plus efficace que

le plus éloquent des discours. Les écoles nationales se multiplient...

A mesure que les prudents et les timides se rendront compte que le

mouvement de Non-Coopération est un effort sérieux et religieux et que

les gens s'y intéressent d'une façon permanente, eux aussi feront acte

de renoncement.

Je ne serais pas surpris si l'histoire du mouvement dans l'Afrique

du Sud se répétait aux Indes. Je serais même étonné s'il en était

autrement. Le mouvement de l'Afrique du Sud débuta par un vote à

l'unanimité. Dès qu'il fut entrepris, la majorité faiblit, 150

personnes seulement se montrèrent résolues à courir le risque d'être

emprisonnées. Il y eut un accord, puis une nouvelle rupture et tout

reprit à nouveau. Personne ne croyait, sauf quelques-uns parmi nous,

que la réponse à notre appel viendrait à temps. Au commencement de la

dernière phase, seize personnes furent emprisonnées. Alors ce fut un

véritable assaut. La communauté entière s'élança comme une vague qui

s'enfle. Sans organisation, sans propagande, 40000 personnes risquèrent

la prison. On sait la suite, et que satisfaction entière fut accordée.

Une révolution avait eu lieu sans que le sang fût versé; uniquement par

une discipline énergique de souffrance personnelle.

Je me refuse à croire que l'Inde ne soit pas capable d'en faire autant.

Rappelons ici les paroles de Lord Canning: «Sous le ciel bleu et serein

de l'Inde un nuage gros comme le pouce peut paraître à l'horizon mais

nul ne sait quelles proportions gigantesques il ne prendra pas tout à

coup, ni quand il éclatera.» J'ignore à quel moment l'Inde agira d'un

seul accord, mais je puis dire ceci: les classes cultivées auxquelles

le Congrès s'est adressé répondront d'une façon digne de la nation

probablement dans le courant de cette année.

Mais, quelle que soit leur attitude, le progrès de la nation ne

saurait dépendre d'une seule personne ou d'une seule classe. Les

artisans sans éducation, les femmes, les hommes du peuple prennent part

au mouvement. L'appel fait aux classes cultivées leur a préparé le

chemin. Il fallait séparer les boucs des brebis. Il a fallu mettre à

l'épreuve les classes cultivées. C'était à elles à donner l'exemple. La

Non-Coopération a, Dieu merci, jusqu'à présent suivi son cours naturel.

La propagande du _Swadeshi_ sous sa forme exclusive et intensive

devait venir à son tour. Le _Swadeshi_ faisait et fait partie du

programme de Non-Coopération. Il en est à mon avis la partie la plus

importante, la plus certaine et la plus sûre. Il était impossible

de l'entreprendre plus tôt sous sa forme actuelle. Il fallait que,

pour arriver au rouet, la voie fût libre devant le pays. Il fallait

que celui-ci fût débarrassé de ses vieilles superstitions et de ses

préjugés. Il fallait qu'il comprît l'inutilité de boycotter uniquement

les marchandises anglaises et de boycotter _toutes_ les marchandises

étrangères. Il fallait qu'on lui eût montré qu'il avait perdu sa

liberté en abandonnant le _Swadeshi_ pour les tissus, et qu'il pouvait

la reconquérir en se remettant à porter des vêtements dont l'étoffe

était filée et tissée à la main,.. Il fallait qu'il se rendît compte

que son épuisement ne provenait pas tant de l'armée qui la saigne que

de la perte de cette industrie supplémentaire qui enlevait à l'Inde sa

vitalité, et faisait de la famine un état chronique dans l'existence de

l'Inde. Il fallait que dans chaque province se montrassent des hommes

qui croyaient au rouet. Le peuple, alors ne pouvait faire autrement que

d'apprécier la beauté et l'utilité du _Khaddar_.

Tout ceci est maintenant un fait accompli[80]. Les dix millions

d'hommes et de femmes et les dix millions de roupies sont

indispensables pour faire revivre le _Dharma_[81] national.

Le problème ne consiste pas à trouver quelques _charkas_ mais à

les placer dans chacune des 10 millions de familles. Il consiste à

fabriquer et à distribuer tout le tissu dont l'Inde a besoin. Ce n'est

pas dix millions de roupies qui peuvent le faire. Mais si, avant le

30 juin, l'Inde est capable de trouver les 10 millions de roupies et

les 10 millions d'hommes et de femmes et de distribuer dans autant

de familles 2 millions de _charkas_ marchant bien, elle est presque

capable d'obtenir le _Swaraj_, car l'effort accompli par le pays tout

entier aura développé ces qualités qui rendent une nation bonne,

grande, puissante et indépendante. Lorsque par un effort volontaire

l'Inde sera parvenue à boycotter complètement le tissu étranger, elle

sera prête pour le _Swaraj_. Je puis alors promettre que tous les forts

des villes de l'Inde auront cessé d'être une insolente menace à sa

liberté et deviendront des jardins où ses enfants joueront. Alors les

rapports entre les Anglais et nous seront purifiés...

Les Anglais, s'ils le désirent, resteront aux Indes en amis et en

égaux, avec le seul et unique but d'aider et de servir vraiment l'Inde.

L'intention du mouvement de non-coopération est d'inviter les Anglais

à coopérer avec nous à des conditions honorables ou à se retirer de

notre pays. C'est un mouvement qui veut placer sur une base pure nos

relations réciproques et les définir de façon à satisfaire notre

respect de nous-mêmes et notre dignité. Donnez à ce mouvement le nom

qu'il vous plaira; appelez-le _Swadeshi_ et tempérance. Supposez, si

vous voulez, que tous les mois passés ont été une perte d'énergie. Je

propose au gouvernement et aux amis du parti modéré de coopérer avec la

nation pour rendre le filage général et déclarer que l'alcoolisme est

un crime. Aucun parti n'a besoin de se demander quel sera le résultat

de ces deux mouvements. On jugera de l'arbre à ses fruits.

_20 avril 1921_

[80] Le 21 juillet 1920 avait paru dans _la Jeune Inde_

un article consacré à _La musique du Rouet_ que nous reproduisons

ci-dessous.

Lentement et sûrement la musique du plus ancien instrument de l'Inde

pénètre dans la société. Pandit Malavijayi a déclaré qu'il ne serait

pas satisfait avant que toutes les _Ranis_ et _Mahranis_ filent pour

la nation avant que les _Ranas_ et _Mahranas_ soient assis derrière

leurs métiers, tissant les étoffes employées par la nation. Ils ont

l'exemple d'Aurangzeb qui fabriquait lui-même ses bonnets. Un plus

grand Empereur Kabir, tissait lui aussi et a immortalisé son art. Les

reines d'Europe filaient avant que l'Europe se laissât prendre aux

pièges de Satan... «Lorsqu'Adam bêchait et qu'Eve filait qui donc

était Gentilhomme?» est une phrase qui rappelle l'antique dignité

de cet art... Panditji peut à juste titre espérer qu'il entraînera

la noblesse de l'Inde à reprendre l'antique profession de notre

terre sacrée. La renaissance de sa prospérité et de sa véritable

indépendance ne dépend pas du bruit des armes, elle dépend en grande

partie de la réintroduction dans chaque intérieur de la musique du

rouet. Le chant en est plus doux et plus profitable que la musique

exécrable des harmoniums et des accordéons...

Nos lecteurs n'ignorent pas qu'à Bombay les dames de familles nobles

se sont déjà mises à filer. La Doctoresse Manekbai Bahudarji essaye

actuellement d'introduire cet art qu'elle connaît déjà dans le

Sevasadan. Son Altesse la Begum Saheba de Janjira et sa sœur Atia

Begum Rahiman se sont également mises à apprendre.

Je sais que certains de mes amis se moquent de la tentative pour

faire renaître ce grand art. Ils me rappellent qu'à notre époque de

filatures, de machines à coudre et de machines à écrire il n'y a

qu'un fou pour espérer faire revivre le rouet tombé en désuétude.

Ces amis oublient que la machine à coudre n'a pas encore détrôné

l'aiguille et que malgré la machine à écrire, la main a conservé

toute sa souplesse. Il n'y a aucune raison pour que les filatures ne

demeurent pas à côté du rouet comme la cuisine domestique subsiste

à côté des hôtels. En vérité les machines à écrire et les machines

à coudre peuvent disparaître, l'aiguille et la plume de roseau

continueront à exister, les filatures peuvent être détruites, le

rouet est une nécessité nationale. Je voudrais que les sceptiques se

rendissent dans les humbles demeures où le rouet de nouveau augmente

les faibles ressources et qu'ils demandent à ceux qui y vivent si le

rouet n'a pas apporté la joie à leur foyer.

D'ici peu l'Inde possédera un rouet modernisé, invention merveilleuse

d'un patient artisan du Deccan. Il est fait de matériaux fort

simples, sa fabrication n'a rien de compliqué, il sera peu coûteux

et facile à réparer. Il produira une quantité de fil supérieure à

celle que produit le rouet ordinaire et peut être mis entre les

mains d'un enfant de cinq ans. Mais que ce nouvel instrument donne

ou non ce qu'il promet, je suis persuadé que la renaissance de ces

deux arts: filage et tissage contribuera beaucoup à la régénération

morale et économique de l'Inde. Il faut aux milliers d'individus une

industrie simple qui s'ajoute à l'agriculture. Filer était autrefois

l'industrie des campagnes et si l'on veut sauver des milliers d'êtres

de la faim il faut qu'on leur donne le moyen d'introduire à nouveau

le rouet dans leur demeure et que chaque village possède comme

autrefois son tisserand.

[81] _Dharma_: Loi Spirituelle.

L'ÉDUCATION ANGLAISE

Un ami me demande de donner mon opinion réfléchie sur la valeur de

l'éducation anglaise et d'expliquer les paroles que j'ai prononcées sur

la grève à Cuttack..... Je consens avec plaisir à répondre à son désir.

A mon avis bien réfléchi l'éducation anglaise, par la méthode employée,

a émasculé les Indiens qui l'ont reçue. Elle a causé à l'étudiant

une tension nerveuse excessive et a fait de nous des imitateurs. La

façon dont notre langue maternelle a été privée de la place qui lui

appartient forme l'un des plus pénibles chapitres de l'histoire de

nos rapports avec l'Angleterre. Ramo Hhan Rai aurait été un plus

grand réformateur et Lokamania[82] Tilak[83] un plus grand savant

s'ils n'avaient été forcés de commencer avec le désavantage de penser

en anglais et d'exprimer presque entièrement leurs idées dans cette

langue. Leur influence sur le peuple, si merveilleuse soit-elle, eût

été plus grande encore s'ils avaient été élevés sous un système moins

contre-nature. Sans doute tous deux ont bénéficié de leur connaissance

des riches trésors de la littérature anglaise, mais ceux-ci auraient

dû leur être accessibles dans leur propre langue. Aucun pays ne peut

devenir une nation s'il ne produit qu'une race de traducteurs. Songez

à ce qui fût arrivé aux Anglais s'ils n'avaient eu de la Bible une

version autorisée. Je crois certainement que Chaitanya, Kabir, Nanak,

Guru Govindsing, Sivaji et Pratap étaient de plus grands hommes que Ram

Mohan Rai et Tilak. Je sais que toute comparaison est odieuse. Ils ont

été également grands à leur façon.

Mais si l'on en juge d'après les résultats obtenus, l'influence de Ram

Mohan et de Tilak sur les masses, n'est pas aussi durable et n'a pas

une aussi grande portée que l'influence de ceux qui eurent le bonheur

de naître à un meilleur moment. Si on les juge d'après les obstacles

qu'ils eurent à surmonter, tous deux étaient des géants et ils seraient

arrivés à des résultats plus importants s'ils n'avaient été handicapés

par leur éducation. Je me refuse à croire que le Raja et le Lokamanya

n'auraient pas pensé les mêmes pensées s'ils avaient ignoré la langue

anglaise. De toutes les superstitions dont souffre l'Inde, la plus

grande est de croire que la connaissance de la langue anglaise est

indispensable pour s'imprégner d'idées de liberté et pour développer

la précision de la pensée. On devrait se souvenir que le pays depuis

cinquante ans n'a eu à choisir qu'un seul système d'éducation, qu'un

seul moyen d'expression lui a été imposé. Il nous est donc impossible

de prouver ce que nous aurions pu être si nous n'avions pas été

instruits dans les écoles actuelles. Il est une chose que nous savons

cependant. C'est que l'Inde est plus pauvre aujourd'hui qu'elle ne

l'était il y a cinquante ans, qu'elle est moins capable de se défendre

et que ses enfants sont moins vigoureux. Je n'ai pas besoin qu'on me

dise que cela provient de notre système défectueux de gouvernement.

Rien n'y est plus défectueux que sa méthode d'éducation. Elle a été

conçue et elle est née dans l'erreur, les dirigeants anglais étant

sincèrement persuadés que le système indigène était plus qu'inutile.

Elle s'est développée dans le péché, car elle a eu pour tendance de

rapetisser les Indiens de corps, d'esprit et d'âme.

_27 avril 1921._

[82] Lokamanya veut dire _vénéré du peuple_.

[83] _La Jeune Inde_ 4 août 1920.

Lokamania Bal Gangadhar Tilak n'est plus. Il est difficile de croire

à sa mort. Il était si étroitement uni au peuple. Pas un homme de

notre époque ne sut comme lui tenir les masses. Le dévouement qu'il

obtenait de milliers de ses compatriotes était extraordinaire. Il

était sans aucun doute l'idole de son peuple. Sa parole était loi

pour des milliers de gens. Un géant parmi les hommes est tombé. La

voix du lion s'est tue.

A quoi fallait-il attribuer l'influence qu'il avait sur ses

compatriotes? Je crois que la question est simple. Son patriotisme

était une passion. Il ne connaissait d'autre religion que son amour

pour son pays. Il était démocrate-né. Il croyait à la loi de la

majorité avec une intensité qui m'effrayait presque. Mais c'est à

cela qu'il devait sa puissance. Il possédait une volonté de fer

qu'il mettait au service de son pays. Son existence était un livre

ouvert; ses goûts étaient simples et sa vie privée absolument pure.

Il avait consacré à son pays ses merveilleuses facultés. Pas un homme

ne prêcha l'évangile du _Swaraj_ avec la logique et l'insistance de

Lokamanya. Aussi ses compatriotes avaient en lui une foi absolue. Son

courage ne l'abandonna jamais; rien ne faisait fléchir son optimisme.

Il espérait voir établir le _Swaraj_ de son vivant et, s'il n'y est

point parvenu, ce n'est pas faute d'avoir tout fait pour cela. Il l'a

certainement rapproché de nous de bien des années et c'est à nous,

ses survivants, de redoubler d'efforts afin de l'obtenir le plus

rapidement possible.

Lokamanya était un ennemi implacable de la bureaucratie, ce qui ne

veut pas dire qu'il eût de la haine ni pour les Anglais ni pour le

Gouvernement anglais. Je mets les Anglais en garde contre l'erreur de

croire qu'il fut leur ennemi.

J'ai eu le privilège d'entendre un discours érudit et improvisé

qu'il fit à l'époque du dernier Congrès de Calcutta sur le Hindi

comme langue nationale. Il arrivait du _Pandal_, (lieu de réunion)

du Congrès. Il rendit hommage avec chaleur au soin que les Anglais

ont pris des langues indigènes. Son séjour en Angleterre malgré

sa fâcheuse expérience des jurys anglais lui avait donné une foi

profonde dans la démocratie anglaise et ce fut sérieusement qu'il

fit cette extraordinaire suggestion de la faire connaître au Pendjab

au moyen du cinématographe. Je raconte cet incident non parce que je

partage sa foi, ce qui n'est point le cas, mais pour démontrer que

Lokamanya n'avait pour les Anglais aucune haine. Mais il ne pouvait

ni ne voulait admettre que l'Inde pût occuper un rang inférieur.

Il voulait pour son pays une égalité absolue à laquelle celui-ci

avait droit. Dans sa lutte pour la liberté, Lokamanya ne faisait

pas quartier et n'en demandait point. J'espère que les Anglais

reconnaîtront la valeur de l'homme que l'Inde adorait.

Les générations à venir le considéreront comme le Créateur de

l'Inde Moderne. Elles vénèreront la mémoire de l'homme qui vécut

et qui mourut pour elles. L'essence permanente de son être demeure

à jamais parmi nous. Erigeons à l'unique Lokamanya de l'Inde un

monument impérissable en tissant dans notre existence sa bravoure, sa

simplicité, sa merveilleuse activité et son amour pour son pays.

Que Dieu accorde la paix à son âme!

LES CLASSES «SUPPRIMÉES»

M. Gandhi présida la Conférence des classes «supprimées» qui eut lieu

à Ahmedabad les 13 et 14 courant. Quantité de personnes distinguées

de la ville y assistaient; mais les intouchables étaient beaucoup

moins nombreux qu'on ne l'avait espéré, le bruit ayant couru que le

Gouvernement arrêterait ceux qui s'y rendraient.

M. Gandhi exprima d'abord ses regrets de voir un nombre si restreint

d'intouchables et déclara que des incidents de ce genre lui faisaient

perdre le peu de confiance qu'il avait dans les Conférences comme

moyen actif de réforme sociale. Il ajouta que s'il retenait moins

longuement ses auditeurs qu'ils ne s'y attendaient, ce serait parce que

ses remarques ne s'adresseraient pas à tous ceux à qui il aurait voulu

parler et non parce que son enthousiasme pour la cause était le moins

du monde refroidi.

Passant au sujet de la Conférence il dit:

«J'ignore ce que je dois faire pour

démontrer aux adversaires de la réforme qu'ils ont tort. Comment m'y

prendre auprès de ceux qui considèrent tout contact avec les classes

supprimées comme une souillure, s'ils croient ne pouvoir se purifier

de cette souillure qu'en faisant certaines ablutions dont l'omission

serait par conséquent un péché? Je puis seulement leur faire part de

mes convictions personnelles.

Je considère l'intouchabilité comme la plus grande tache de

l'Hindouisme. Ce ne sont pas mes expériences pénibles en Sud-Afrique

qui me l'ont fait mieux comprendre. Ce n'est point non plus parce que

j'ai été autrefois agnostique. Il est faux également de croire comme

certains, que mes opinions proviennent de l'étude que je fis de la

littérature religieuse chrétienne. Ces opinions datent d'une époque

lointaine où je n'étais ni versé dans la Bible ni épris d'elle et

de ses disciples. Je n'avais pas douze ans lorsque j'y songeai pour

la première fois. Un certain vidangeur nommé Uka venait à la maison

vider les fosses. Il m'arriva souvent de demander à ma mère pourquoi

c'était mal de le toucher, pourquoi on me le défendait. Si par hasard

cela m'arrivait on m'ordonnait de faire des ablutions et, tout en

obéissant naturellement, je n'en déclarais pas moins en souriant que

l'intouchabilité n'était pas reconnue par la religion et qu'il était

impossible qu'elle le fût. J'étais un enfant très soumis et respectueux

et, autant que les égards dus à mes parents le permettaient, j'étais

souvent en lutte ouverte avec eux à ce sujet. Je déclarais à ma mère

qu'elle se trompait absolument lorsqu'elle considérait comme péché

d'être en contact avec Uka.

La jeune Inde · 第 14 / 25 段