J'ai lu et relu ce qui précède, et je sais que si je devais écrire

à nouveau cette même lettre, je n'en changerais pas un seul mot.

Mon appel s'adresse aux Sikhs en tant qu'Indiens. Il me suffisait

de restreindre sa portée à un point qu'ils pouvaient facilement

comprendre. Le principal argument serait le même pour tous et à toutes

les époques. La lettre que j'ai adressée aux Sikhs eût perdu de son

poids si mon appel s'était étendu à l'humanité. Il faut démontrer à

un Sikh cherchant à punir un criminel indien qui n'est pas Sikh, mais

prêt à pardonner la même offense à un Sikh, qu'un Sikh et un Indien

ne font qu'un dans les questions de ce genre. Mais on s'adresserait à

l'humanité plutôt qu'au patriotisme s'il s'agissait d'un Indien et d'un

Anglais.

Je dois avouer cependant que vu l'état d'esprit actuel un Anglais

pouvait facilement se méprendre sur le sens de cette lettre. Pour moi

Patriotisme et Humanité ne font qu'un. Je suis patriote parce que je

suis homme et humain. L'un n'exclut pas l'autre. Je ne ferais de mal

ni à l'Angleterre ni à l'Allemagne pour servir l'Inde. L'Impérialisme

n'existe pas dans ma façon d'envisager la vie. La morale d'un patriote

ne diffère pas de celle d'un patriarche. Un patriote l'est d'autant

moins qu'il est tiède humanitaire. Il n'y a pas de conflit entre

la morale politique et la morale privée. Un non-coopérateur agira

exactement de la même façon envers son père et son fils qu'envers le

gouvernement.

_16 mars 1921_

LE SATYAGRAHA. LA DÉSOBÉISSANCE CIVILE. LA RÉSISTANCE PASSIVE.

La tâche m'incombe souvent de répondre à des questions embarrassantes

sur toutes sortes de sujets surgissant du grand mouvement de

Non-Coopération. Un groupe d'étudiants non coopérateurs m'a prié de

définir les termes que j'ai mis en tête de ces notes. Il arrive que

même à cette heure tardive on me demande encore sérieusement si parfois

le _Satyagraha_ n'approuve pas la résistance par la force: dans le cas

par exemple où la vertu d'une sœur se trouverait à la merci d'un homme

affolé par sa passion. Je me suis permis de suggérer que la meilleure

forme de défense serait de venir sans irritation se placer entre la

victime et son agresseur et d'affronter la mort. J'ai ajouté que cette

méthode nouvelle (pour l'assaillant,) éteindrait probablement le désir

chez celui-ci de telle sorte qu'il ne chercherait plus à enlever une

femme innocente mais dans sa honte aurait hâte de disparaître à sa

vue, et que s'il en était autrement, l'acte de bravoure accompli par

le frère cuirasserait le cœur de la jeune femme et lui communiquerait

une bravoure égale pour résister à la convoitise de l'homme transformé

momentanément en brute. Je croyais avoir fourni l'argument décisif

en ajoutant que, s'il arrivait que la force physique l'emportât, la

honte n'en retomberait pas sur la femme mais sur l'homme et que son

frère et elle étant morts pour défendre sa vertu tous deux seraient

en bonne posture devant le Tribunal Suprême. Je ne garantis point

que mon argument ait convaincu celui qui m'avait posé la question,

ni qu'il convaincra le lecteur. Le monde, je le sais bien, n'en

continuera pas moins d'exister comme auparavant. Mais il est bien, en

ce moment d'examen de conscience et de purification, de comprendre

les conséquences du puissant mouvement de Non-Violence. Toutes les

religions ont insisté sur l'idéal le plus haut, mais toutes ont fait

des concessions aux faiblesses humaines.

Je vais maintenant résumer les explications que j'ai données des

différents termes. Je suis incapable de donner des définitions à la

fois exactes et concises.

_Satyagraha_ veut dire littéralement: «se retenir» à la vérité et par

conséquent signifie Force de Vérité. La Vérité c'est l'âme, l'esprit,

donc c'est la force de l'âme. Elle exclut tout emploi de violence parce

que l'homme ne saurait connaître la vérité absolue et par conséquent

n'a pas qualité pour punir. Le mot fut créé par moi dans l'Afrique du

Sud pour distinguer la Résistance Non-Violente des Indiens de l'Afrique

du Sud de la résistance passive des Suffragettes et autres à la même

époque. Elle n'est point conçue pour être l'arme des faibles.

La _Résistance Passive_ dans le sens orthodoxe, comprend aussi bien

le mouvement pour le Suffrage des femmes que la résistance des

Non-Conformistes. Tout en évitant la violence, qui est impossible aux

faibles, elle ne l'exclut pas si, de l'avis de celui qui fait acte de

Résistance Passive, la circonstance le demande. Néanmoins la Résistance

Passive est toujours distinguée de la résistance armée, et à une

certaine époque seuls les martyrs chrétiens l'appliquaient.

La _Désobéissance Civile_ est une infraction civile à des décrets sans

morale que la loi a établis. Cette expression, si je ne me trompe, fut

créée par Thoreau pour représenter sa propre résistance aux lois d'un

état esclavagiste. Il a laissé un traité parfait sur le devoir de

Désobéissance Civile. Mais Thoreau n'était peut-être pas un champion

absolu de la Non-Violence. Il est probable également que l'infraction

de Thoreau aux lois établies se limitait à celles qui se rapportaient

aux finances c'est à dire au payement des impôts; alors que

l'expression Désobéissance Civile ainsi qu'elle fut appliquée en 1919

signifiait infraction à toute loi établie et immorale. De la part de

celui qui résistait, elle signifiait qu'il se mettait hors la loi d'une

façon civile, c'est à dire non-violente. Ayant appelé les sanctions de

la loi il subissait gaîment l'emprisonnement. C'est une des branches du

_Satyagraha_.

La Non-Coopération signifie avant tout le refus de coopérer avec l'Etat

qui, dans l'opinion du Non-Coopérateur, est devenu corrompu. Elle

exclut la Désobéissance Civile du genre de celle qui est décrite plus

haut. Par sa nature même, la Non-Coopération est à la portée d'enfants

intelligents et peut sans danger être appliquée par les masses. La

Désobéissance Civile suppose une habitude d'obéissance volontaire aux

lois, sans crainte de leurs sanctions. Elle ne peut donc être mise

en pratique qu'en dernier ressort et par quelques uns, au début tout

au moins. La Non-Coopération et la désobéissance civile font, l'une

et l'autre, partie du _Satyagraha_ qui comprend toutes les formes de

résistance non-violente employées pour la défense de la Liberté.

_21 mars 1921._

AUX PARSIS

Chers amis,

Je sais que vous suivez avec beaucoup d'intérêt le mouvement de

Non-Coopération. Vous n'ignorez probablement pas que tous les

Non-Coopérateurs réfléchis attendent anxieusement de savoir le rôle

que vous allez jouer dans le mouvement de purification qui s'étend sur

le pays tout entier. Personnellement, je suis persuadé que vous ferez

ce que vous devez faire lorsque le moment sera venu de prendre une

décision et si je vous écris ces quelques lignes, c'est que je crois le

moment arrivé.

Des liens sacrés outre celui de compatriote, m'unissent à vous.

Dadabhai fut le premier patriote qui m'inspira. A une époque où je ne

connaissais pas d'autres chefs il fut mon guide et mon soutien. Encore

enfant, j'eus pour lui une lettre d'introduction. Ce fut l'ancien

«roi sans couronne» de Bombay qui en 1896 me servit de maître et me

montra la façon de travailler. Déjà en 1892, alors que je voulais

livrer bataille à un agent politique ce fut lui qui réprima mon ardeur

juvénile et me donna ma première leçon d'_Ahimsa_ dans la vie publique.

Il m'apprit à ne pas m'irriter des injustices qui m'étaient faites si

je voulais servir l'Inde. Un commerçant Parsi de Durban, Rustamjee

Ghorkhodoo, fut dans l'Afrique du Sud un de mes meilleurs clients et

un de mes amis. Il donna largement pour le bien public, lui et son

courageux fils, et furent parmi mes premiers compagnons de prison.

Il m'offrit asile lorsqu'on me lyncha, et à l'heure actuelle, suit avec

un profond intérêt la cause du _Swaraj_ et vient de me donner pour elle

40000 roupies. La plus noble femme de l'Inde est à mon avis une Parsie;

elle a la douceur d'un agneau et son cœur embrasse toute l'humanité.

Son amitié est le plus précieux des privilèges. Je voudrais continuer

à citer indéfiniment ces souvenirs sacrés mais je vous en ai assez dit

pour que vous me compreniez et appréciiez les raisons qui ont dicté

cette lettre.

Votre communauté est très prudente, vous êtes étroitement unis et vous

demandez avec juste raison d'abondantes preuves de la moralité et de la

sécurité d'un mouvement avant de vous y intéresser. Mais vous risquez

maintenant de pécher par excès de prudence et vos succès commerciaux

peuvent vous porter à oublier les besoins et les aspirations de la

masse de vos compatriotes.

J'appréhende pour vous l'esprit de Rockfeller qui semble gagner

l'importante maison des Tatas. Je n'ose penser aux conséquences

de s'approprier comme ils le font les biens des pauvres gens pour

transformer l'Inde en pays industriel, bénéfice douteux pour elle,

mais je suis persuadé que ce n'est qu'une phase passagère. Votre

pénétration vous permettra de voir qu'une telle entreprise est un

suicide. Votre intelligence alerte vous démontrera que ce n'est pas

de la concentration du capital entre les mains d'un petit nombre que

l'Inde a besoin, mais de la distribution de ce capital afin qu'il soit

à la portée des 750.000 villages composant ce continent d'environ 2700

kilomètres sur 2200 de superficie. Je sais par conséquent que c'est

uniquement une question de temps et que vous joindrez votre sort comme

communauté à celui des réformateurs souhaitant libérer l'Inde du fléau

de l'Impérialisme qui la saigne à mort.

Il y a cependant une chose pour laquelle il serait criminel de ne pas

agir immédiatement. Une vague de tempérance s'étend sur l'Inde. Le

peuple désire volontairement s'abstenir de boissons alcoolisées. Or

un grand nombre de Parsis gagnent leur vie comme tenanciers de débits

de boisson. Votre coopération sincère peut anéantir complètement un

grand nombre de ces lieux infects qui se trouvent dans la Présidence

de Bombay. Les gouvernements locaux cherchent partout dans l'Inde à

entraver honteusement cette tentative qui risque de supprimer tous

les revenus publics d'Abkari. Désirez-vous aider le gouvernement ou

désirez-vous aider le peuple? Le gouvernement de Bombay n'a pas encore

été pris de panique, mais je ne puis m'imaginer qu'il ait la sagesse

ou le courage de sacrifier ce que la boisson rapporte au fisc. Il vous

faut choisir immédiatement. J'ignore ce que disent les livres saints

à ce sujet. Je puis m'imaginer ce qu'a dit le Prophète qui, séparant

le bien du mal, chantait la victoire du Bien. Mais, en dehors de votre

croyance religieuse, il faut que vous décidiez si vous allez aider la

cause de la tempérance ou attendre apathiquement et philosophiquement

ce qu'il adviendra. Je veux espérer qu'étant une communauté pratique

de l'Inde vous allez vous associer activement et sérieusement au grand

mouvement de tempérance qui promet de dépasser en éclat tous les

mouvements analogues du monde entier.

Croyez moi, votre fidèle ami,

M. K. GANDHI.

_23 mars 1921._

SEMAINE DU SATYAGRAHA

Le 6 et le 13 Avril approchent. Le 6 vit le réveil de l'Inde, le 13 fut

un dimanche de deuil où une tentative diabolique eut lieu pour écraser

l'esprit d'une nation qui venait de prendre conscience d'elle-même.

L'Inde observa dignement l'an dernier l'anniversaire de ces deux

jours et la semaine entière qui suivit le 6 avril fut une semaine de

commémoration. Il faut espérer qu'Avril prochain nous trouvera prêts à

une commémoration plus grande encore... A maintes reprises la nation

a affirmé sa résolution de faire réparer les injustices commises au

Pendjab et au Califat et d'établir le _Swaraj_. Le Congrès de décembre

est allé plus loin encore et a déclaré qu'il avait l'intention

d'obtenir le _Swaraj_ dans le courant de l'année.

Nous ne saurions donc mieux faire que de chercher à y parvenir en

dirigeant tous nos efforts vers ce but. Le boycottage des tribunaux et

des écoles se poursuit. Six points nécessitent un effort plus grand.

Il nous faut d'abord acquérir plus d'empire sur nous-mêmes

afin d'arriver à une atmosphère de calme absolu, de paix et de

bienveillance. Nous devons demander pardon de toute parole cruelle et

irréfléchie que nous avons pu prononcer ou de toute action malveillante

que nous avons pu faire.

Secondement, il nous faut encore davantage purifier notre cœur, et

Hindous et Musulmans doivent cesser de soupçonner les raisons qui les

font agir. Nous devons arriver à nous considérer comme incapables de

nous faire tort les uns aux autres.

Troisièmement, il faut que nous autres Hindous ne considérions personne

comme notre inférieur, comme digne de mépris, comme souillé et que par

conséquent nous cessions de traiter les _Parias_ d'«intouchables.»

Ces trois questions dépendent d'une formation intérieure et le

résultat obtenu se montrera dans nos rapports journaliers.

Le quatrième point est le fléau de la boisson. L'Inde semble

heureusement avoir pris spontanément et volontairement la résolution

de s'en délivrer. Il faut cette semaine concentrer nos efforts pour

obtenir que les vendeurs renoncent à leurs licences, et les habitués

des débits à leur habitude de boire. Chaque caste connaît ses coupables

et mieux que personne peut exercer une influence sur eux. J'ai suggéré

cependant aux femmes d'Ahmedabad d'organiser des ligues de tempérance

et d'aller trouver les marchands et les buveurs. En tout cas aucune

force physique ne doit être employée pour atteindre ce but; une

campagne résolue et pacifique de persuasion doit réussir.

Le cinquième point est l'introduction du rouet dans chaque intérieur;

qu'une quantité supérieure de _khadi_ soit fabriquée et employée et que

l'on cesse complètement d'utiliser les tissus étrangers.

Le sixième et dernier point est d'organiser des souscriptions

régulières d'une façon systématique, afin de recueillir des ressources

pour le «Fonds Tilak pour le _Swaraj_». Un effort soutenu dans cette

direction devrait nous permettre de réunir 10 millions de roupies

pendant cette semaine du _Satyagraha_. Mes voyages continuels m'ont

convaincu que l'Inde est prête à donner beaucoup plus; seulement nous

manquons de quêteurs. Chaque province de l'Inde devrait s'organiser

pour remplir cette tâche pendant la semaine du _Satyagraha_. Les six

points furent adoptés par le Congrès.

Les _Hartal_ sont devenus trop fréquents, ils s'organisent facilement

et par conséquent ont perdu de leur valeur première. Un _hartal_ aurait

néanmoins une valeur particulière le 6 et le 13 et je le conseillerais

certainement pendant ces deux jours mais sans en faire une obligation.

Les employés des filatures ou d'ailleurs ne devraient cesser le travail

que s'ils en ont obtenu la permission et aucune pression ne devrait

être exercée sur l'administration des tramways. Nous devons compter sur

le peuple pour qu'il ne se serve pas des voitures publiques pendant ces

deux jours sans raison majeure. Ces deux jours devraient être employés

à des prières et à des dévotions particulières.

Je voudrais dissuader le public de prendre des résolutions au sujet de

nos demandes. La semaine de consécration doit être une semaine d'examen

de conscience et de purification. De notre action dépend le but désiré.

Lorsque nous nous en serons rendus dignes personne ne pourra nous

empêcher d'établir le _Swaraj_ et d'obtenir la réparation des deux

grandes injustices.

_23 mars 1921._

LA CONSTITUTION DU CONGRÈS

Le dernier Congrès a établi une Constitution, qui semble destinée

à aboutir au _Swaraj_. Elle a pour but de s'assurer dans chaque

partie de l'Inde un Comité représentatif agissant d'accord avec une

organisation centrale à laquelle il se soumet volontairement: le Comité

du Congrès de toute l'Inde. Elle établit le suffrage des adultes des

deux sexes. Deux conditions seulement sont indispensables pour être

électeur: avoir adhéré à la doctrine et payer une somme nominale de

quatre annas. Elle veut s'assurer une représentation effective de

tous les partis et de toutes les associations. Par conséquent cette

constitution devrait être capable, si elle est organisée loyalement

et si elle impose la confiance et le respect, de renverser le

gouvernement. Celui-ci n'a aucun pouvoir en dehors de la coopération

volontaire ou forcée du peuple. La force qu'il exerce c'est notre

peuple qui la lui donne presque entièrement. Sans notre appui, 100.000

Européens ne pourraient même pas tenir la septième partie de nos

villages, et il serait difficile à un seul homme, même s'il était

présent, d'imposer sa volonté à, disons, quatre cents hommes et femmes,

population moyenne d'un village indien.

La question que nous avons devant nous est par conséquent d'opposer

notre volonté à celle du gouvernement ou en d'autres termes de lui

retirer notre coopération. Si nous nous montrons fermes et unis dans

notre intention le gouvernement sera forcé de plier devant notre

volonté ou de disparaître. Pour consolider son pouvoir le gouvernement

profite de ce qui cause les troubles. Lorsque nous sommes violents il

a recours au terrorisme, lorsque nous sommes désunis il essaye de nous

corrompre, lorsque nous sommes unis il cherche à nous attirer par des

cajoleries et se montre conciliant, lorsque nous réclamons il met des

tentations sur la route de celui qui crie le plus fort. Nous n'avons

donc qu'à rester non-violents, unis et ne pas céder à la corruption ou

aux cajoleries.

Une longue préparation n'est pas nécessaire pour qu'un peuple cultivé

et intelligent l'accomplisse. Il n'est pas difficile de lui mettre

entre les mains un but et un programme communs. Seulement il ne s'agit

pas de parler mais d'agir et d'organiser. Je proposerais donc qu'on

s'efforçât de réunir avant le 30 juin le nom d'au moins dix millions

de membres dans le Congrès. Aucune inscription ne serait valable sans

le payement des 4 annas et l'adhésion à la doctrine. Nous devons

essayer d'obtenir l'adhésion de tous les adultes d'une même famille et

mettre notre fierté à avoir sur nos listes autant de noms de femmes

que de noms d'hommes. Nous devons nous efforcer de persuader à tous

les Musulmans, à toutes les castes, à tous les artisans et à tous les

parias de signer. Alors ce registre électoral sera le plus démocratique

du monde entier.

Si les propositions que j'ai faites obtiennent l'assentiment général il

faut concentrer nos efforts jusqu'au 30 Juin pour obtenir:

1º Dix millions de roupies pour le «fonds Tilak pour le _Swaraj_».

2º Dix millions de membres pour le registre électoral du Congrès.

3º L'introduction du rouet dans deux millions de familles.

Pour recueillir les noms de dix millions de membres, j'estime qu'il

faudra que nous nous adressions au moins à deux millions de familles

comptant au moins cinq personnes. Les travailleurs pour la cause

peuvent certainement persuader aux familles des membres du Congrès de

posséder un rouet chacune. Deux millions cinq cent mille rouets pour 21

provinces n'est pas une ambition tellement démesurée.

Ne gaspillons pas nos forces à réfléchir à trop de problèmes nationaux

et à leurs solutions. Le malade qui essaye trop de remèdes à la fois

meurt; un médecin qui expérimente sur son malade une combinaison de

remèdes risque de perdre sa réputation et de passer pour un charlatan.

Il est aussi nécessaire d'être chaste dans son travail que de l'être

dans la vie; toute dissipation est mauvaise. Nous avons jusqu'à présent

tiré chacun de notre côté et gaspillé de la façon la plus extravagante

l'énergie nationale. Il est possible de boycotter le tissu étranger

en une année. Il est aisé pour des travailleurs sincères de mettre

en mouvement une organisation qui fonctionne. Si nous parvenons à

recueillir, en nous y prenant avec méthode, dix millions de roupies

nous ferons naître immédiatement la confiance; ce sera un témoignage

tangible de notre détermination et de notre bonne foi.

Ce programme ne signifie point qu'il nous faille abandonner les autres

activités de la Non-Coopération. Celles-ci se poursuivent. L'alcoolisme

et l'intouchabilité doivent disparaître. Le mouvement pour l'éducation

croît d'une façon régulière. Les institutions nationales qui ont pris

naissance, si elles sont bien dirigées, continueront à s'étendre et

attireront ceux des étudiants qui hésitent encore. Les avocats, classe

toujours prudente et intéressée par éducation, suivront le mouvement

dès qu'ils le verront progresser. Le boycottage des tribunaux par le

public avance d'une façon satisfaisante. A l'heure actuelle ces divers

points ne demandent plus qu'une concentration d'effort général. Ils se

rapportent à des classes particulières. Mais les trois choses dont j'ai

parlé sont les plus importantes. Il faut qu'on s'en occupe maintenant;

sinon le mouvement en tant que mouvement des masses est condamné à un

échec.

_30 mars 1921_

LE DRAPEAU NATIONAL

Un drapeau est nécessaire à toute nation. Des milliers d'hommes

ont donné leur vie pour lui. C'est assurément une des formes de

l'idolâtrie qu'il serait mauvais de détruire. Un drapeau représente

un idéal. _L'Union Jack_ que l'on déploie évoque au cœur des Anglais

des sentiments dont il serait difficile d'évaluer la force, les _Stars

and Stripes_ des Américains leur représentent un monde, l'étoile et le

croissant font naître dans l'Islam la plus noble bravoure.

Nous aurons besoin également, nous autres Indiens: Hindous, Mahométans,

Chrétiens, Juifs, et tous ceux dont l'Inde est le pays, d'un drapeau

commun pour lequel nous serons prêts à vivre et à mourir.

..... C'est à un habitant du Pendjab, que revient l'honneur d'avoir

proposé un projet de drapeau digne d'arrêter l'attention. Lala Hansrag

de Jullunder, en discutant l'avenir du Rouet, suggéra que celui-ci fût

représenté sur le drapeau du Swaraj..... Je me rendis compte que le

drapeau devait représenter les autres religions en même temps que la

religion hindoue et l'Islam. L'Union Hindoue-Musulmane[79] n'est pas

un terme qui exclut mais qui inclut, au contraire. Elle est le symbole

de toutes les croyances de l'Inde..... Je proposai donc que le rouet

fût représenté sur un fond blanc vert et rouge. La partie blanche

représenterait toutes les autres religions et aurait, comme leur nombre

est plus faible, la première place. La couleur de l'Islam viendrait

ensuite et le rouge hindou en dernier pour indiquer que les plus forts

doivent protéger les plus faibles. D'autre part, le blanc signifie

pureté et paix... Et pour indiquer que le plus faible est l'égal du

plus fort les trois couleurs seraient réparties également.

Mais l'Inde en tant que nation ne saurait vivre et mourir que pour le

rouet. Toute femme dira qu'avec le départ du rouet le bonheur de l'Inde

et sa prospérité disparurent. Rien n'a réveillé les qualités de la

femme et des masses comme l'appel du rouet. Les masses reconnaissent

dans le rouet l'instrument qui assure l'existence, les femmes le

considèrent comme le gardien de leur chasteté. Toutes les veuves que

j'ai rencontrées retrouvent en lui un ami cher, longtemps négligé.

Le rétablir est l'unique moyen de nourrir des milliers de bouches

affamées. Il n'existe pas de projet de développement industriel qui

puisse résoudre le problème de la pauvreté croissante du paysan de

l'Inde. L'Inde n'est pas une petite île, c'est un vaste continent qu'il

est impossible de convertir comme l'Angleterre en pays industriel.

Et nous devons résolument nous dresser contre toute tentative

d'exploitation du monde extérieur. Notre seule planche de salut

consiste à employer les heures perdues de la nation à convertir notre

coton en tissus dans nos chaumières. Le rouet est par conséquent aussi

nécessaire à l'existence indienne que l'air et l'eau.

De plus les Musulmans lui accordent une place aussi importante que

les Hindous. A la vérité les Musulmans s'y mettent même avec plus

d'enthousiasme. La femme Musulmane est femme d'intérieur et peut à

présent ajouter quelques sous aux maigres ressources que son mari

apporte à la famille. Le rouet est donc en même temps le facteur commun

le plus naturel et le plus important de l'existence nationale. Il nous

sert à informer le monde qu'en ce qui concerne nos vêtements et notre

nourriture, nous sommes résolus à ne dépendre que de nous-mêmes. Ceux

qui partagent ma croyance vont se hâter de posséder un rouet et d'avoir

un drapeau national comme je viens de le décrire.

La jeune Inde · 第 13 / 25 段