des notions précises sur le _Swaraj_. Si l'auteur veut se reporter
aux anciens numéros de _la Jeune Inde_ il trouvera une réponse
complète à sa question mais je puis mentionner ici que le _Swaraj_
signifie au moins un accord avec le Gouvernement tel que le désirent
les représentants que le peuple s'est choisi. Par conséquent si les
représentants du Congrès peuvent appuyer leur demande par un fonds
inépuisable de prisonniers ils auront une future importante part à
tout accord. _Swaraj_ signifie que l'Inde est capable d'obtenir par
son insistance ce qu'elle désire. Je ne partage pas l'opinion du
Vice-Roi que le _Swaraj_ à moins qu'il ne vienne par l'épée viendra
du Parlement anglais. Le Parlement ne répondra à la demande du peuple
que lorsque l'épée l'y aura forcé. Les Non-Coopérateurs cherchent à
employer l'épée du sacrifice de soi de préférence à l'épée d'acier.
L'âme de l'Inde lutte contre l'acier britannique. Nous n'aurons pas
longtemps à attendre avant de voir ce qu'est le _Swaraj_ populaire.
_15 décembre 1921._
En quoi consiste le _Swaraj_? Personne ne peut établir à lui seul
un plan de _Swaraj_ parce que ce n'est pas le _Swaraj_ d'un seul
qu'il nous faut. Nous ne saurions pas davantage en établir le plan
d'avance. Ce qui satisfera la nation aujourd'hui peut et doit le
demeurer. La volonté nationale peut changer du jour au lendemain,
mais il est possible certainement d'indiquer d'avance les grandes
lignes du _Swaraj_: il faut que les représentants de la nation aient
un contrôle absolu sur l'éducation, sur la police, sur l'armée. Il
faut que notre contrôle sur les finances soit absolu. Et si nous
voulons gouverner nous-mêmes il ne faut pas qu'un seul soldat quitte
l'Inde sans notre assentiment.
Qu'adviendra-t-il des Intérêts Européens? les intérêts européens
seront en aussi grande sécurité dans une Inde autonome
qu'actuellement, mais il n'y aura pas de privilège de supériorité
de race, ni de concessions, ni d'exploitation. Les Anglais vivront
dans l'Inde comme des amis dans le sens absolu de ce mot mais non pas
comme des maîtres. Quant à notre association avec la Grande-Bretagne
personne à ma connaissance ne désire y mettre fin pour le plaisir de
le faire. Mais si la politique anglaise reste en conflit avec les
sentiments musulmans à propos du Califat ou avec ceux de l'Inde pour
le Pendjab il faudra que nous obtenions notre indépendance absolue.
De toute façon cette association doit avoir lieu de notre plein gré
et s'appuyer sur l'affection et sur l'estime.
L'Inde est-elle prête? C'est ce que l'avenir démontrera; pour ma part
j'en suis convaincu. Le _Swaraj_, que réclame le Congrès n'est pas
un _Swaraj_ offert par l'Angleterre, c'est le _Swaraj_ tel que le
réclame la nation et qu'elle est capable de faire respecter, pareil à
celui qu'a obtenu l'Afrique du Sud.
A SON ALTESSE ROYALE LE DUC DE CONNAUGHT
Monsieur,--Votre Altesse a sans doute beaucoup entendu parler de la
Non-Coopération et des Non-Coopérateurs et de leurs méthodes, et
incidemment de moi, qui en suis l'humble auteur. Je crains que les
renseignements communiqués à votre Altesse ne lui aient montré qu'un
côté de la question. Je lui dois, je dois à mes amis et je me dois
à moi-même de lui mettre sous les yeux ce qui constitue pour moi la
portée de la Non-Coopération telle qu'elle est appliquée non seulement
par moi mais par mes plus intimes collaborateurs tels que MM. Shaukat
Ali et Mahomed Ali.
Ce n'est pour moi ni une joie ni un plaisir de m'occuper activement
de boycotter la visite de Votre Altesse. Pendant une période
ininterrompue de trente années j'ai loyalement et volontairement servi
le gouvernement parce que j'avais la conviction absolue que c'était le
moyen d'obtenir la liberté de mon pays. Ce ne fut pas une chose de peu
d'importance pour moi lorsque je dus suggérer à mes compatriotes de ne
prendre aucune part à la réception de votre Altesse. Nul parmi nous ne
lui reproche rien en tant que gentleman anglais. Sa personne nous est
aussi sacrée que celle de notre plus cher ami. Je ne connais pas un
seul de mes amis qui ne risquerait sa vie pour sauver celle de votre
Altesse si elle était en danger.
Nous ne sommes pas en guerre contre les Anglais individuellement. Nous
ne cherchons pas à détruire la vie Anglaise mais nous voulons détruire
le système qui a émasculé le corps, l'esprit, et l'âme de notre pays.
Nous sommes résolus à lutter de toute notre puissance contre ce qui
dans la nature anglaise a permis au Pendjab le Dyerisme et le O'
Dwyerisme et abouti à un affront gratuit envers l'Islam, religion
pratiquée par 70 millions des habitants de l'Inde. Nous considérons
comme incompatible avec notre respect de nous-mêmes de supporter plus
longtemps qu'on nous écrase d'une supériorité et d'une domination qui
ignorent et méprisent systématiquement les sentiments de 300 millions
d'innocents Indiens sur mainte importante question. C'est chose
humiliante pour nous. Et ce ne peut-être pour vous un sujet de fierté
de savoir que 300 millions d'Indiens vivent dans la crainte continuelle
de 100 000 Anglais et que par suite ils leur soient asservis.
Votre Altesse vient non pour mettre fin au système que je viens de
décrire mais pour le faire subsister et en augmenter le prestige.
Ses premières paroles ont été à la louange de Lord Willingdon. J'ai
l'honneur de le connaître, je le crois homme aimable et honnête,
incapable de faire volontairement du mal à une mouche mais ayant échoué
absolument dans ses fonctions de gouverneur. Il s'est laissé influencer
par ceux qui avaient intérêt à soutenir le pouvoir. Il ne devine pas ce
qui se passe dans l'esprit de la province Dravidian. Ici, au Bengale
vous donnez un certificat de mérite à un gouverneur qui est également,
si j'en juge par ce que j'ai entendu dire de lui, homme estimable
mais qui ne connaît rien de l'âme du Bengale et de ses aspirations.
Le Bengale n'est pas Calcutta. Fort William et les palais de Calcutta
représentent une insolente exploitation des paysans extrêmement
cultivés et résignés de cette province.
Les Non-Coopérateurs en sont arrivés à la conclusion qu'ils ne doivent
pas se laisser duper par des Réformes faisant semblant de toucher au
problème de la détresse et de l'humiliation de l'Inde. Il ne faut pas
que dans notre colère impatiente nous ayons recours à la violence
stupide. Nous admettons couramment que nous méritons notre part du
blâme pour l'état de choses actuel. Notre coopération volontaire est
tout aussi responsable de notre asservissement que les canons anglais.
Le fait de ne point participer à un chaleureux accueil de votre
Altesse n'est donc pas de notre part une démonstration contre sa haute
personnalité mais contre le système qu'elle est venue encourager. Je
sais qu'il est impossible aux Anglais individuellement, même s'ils
le désiraient, de changer la nature anglaise tout d'un coup. Si nous
voulons être les égaux des Anglais, il faut que nous cessions d'avoir
peur, il faut que nous apprenions à nous suffire, à être indépendants
des écoles, des tribunaux, de la protection et du patronage d'un
Gouvernement que nous désirons renverser s'il ne sait pas s'amender.
Voilà les raisons de la Non-Coopération non-violente. Je sais que nous
ne sommes pas encore tous non-violents en parole et en actions mais
les résultats obtenus jusqu'ici ont été absolument surprenants. Le
peuple a compris comme il ne l'avait jamais fait encore le secret de
la Non-Violence et sa valeur. Qui veut voir peut se rendre compte que
ce mouvement est religieux et purifiant. Nous abandonnons la boisson,
nous cherchons à débarrasser l'Inde du fléau de l'_intouchabilité_;
nous essayons de renoncer au faux luxe étranger et de faire revivre, en
nous mettant au rouet l'antique et poétique simplicité de l'existence.
Nous espérons ainsi rendre stériles les institutions malfaisantes qui
existent.
Je demande à Son Altesse Royale en tant qu'Anglais d'étudier ce
mouvement et ce qu'il peut faire pour l'Empire et pour le monde.
Nous ne luttons contre rien de ce qui est bon. En protégeant l'Islam
ainsi que nous le faisons, nous protégeons toutes les religions;
en protégeant l'honneur de l'Inde, nous protégeons l'honneur de
l'humanité. Les moyens que nous employons ne peuvent nuire à personne.
Nous devons vivre amicalement avec les Anglais, mais notre amitié doit
être celle de deux égaux en théorie et en pratique et nous devons
continuer de non-coopérer c'est à dire de nous purifier jusqu'au jour
où le but sera atteint. Je prie votre Altesse Royale, et par son
intermédiaire tous les Anglais de prendre en considération le point de
vue de la Non-Coopération.
Je suis le serviteur fidèle de Votre Altesse.
M. K. GANDHI.
_9 février 1921_
BOYCOTTAGE SOCIAL
La Non-Coopération étant un mouvement de purification fait non
seulement remonter à la surface toutes nos faiblesses mais il dévoile
également ce qu'il y a d'excessif dans nos qualités mêmes. Le
boycottage social est une antique institution, elle date de la même
époque que les castes. C'est la seule sanction terrible qui produise
un effet sérieux. Elle s'appuie sur l'idée qu'une communauté n'est
pas tenue de donner l'hospitalité à un excommunié ni de le servir.
Boycotter avait sa raison d'être lorsque chaque village formait un
tout compact et qu'il n'y avait guère possibilité de se montrer
récalcitrant. Mais lorsque l'opinion n'est pas d'accord, comme c'est
le cas actuellement sur les mérites de la Non-Coopération; lorsqu'on
fait l'essai d'une nouvelle méthode, le boycottage social qui cherche à
faire plier la minorité devant la volonté de la majorité est une forme
de violence impardonnable. Si l'on persiste, ce boycottage deviendra
la ruine du mouvement. Le boycottage social est applicable et produit
son effet lorsqu'il n'est pas considéré comme une punition et qu'il
est accepté par celui qui en souffre comme une forme de discipline. En
outre pour qu'on le tolère dans une campagne non-violente il ne doit
jamais être inhumain. Il faut qu'il soit civilisé. S'il est une source
de désagréments pour celui qui en est l'objet, il faut qu'il soit une
source de chagrin pour celui qui l'applique. Priver un malade des
soins du docteur par exemple comme ce fut, paraît-il, le cas à Jhansi
est un acte inhumain comparable selon le code moral à une tentative
de meurtre. Je ne vois aucune différence entre assassiner quelqu'un
et priver un mourant du secours d'un docteur. Même les lois de la
guerre ordonnent, je le sais, de donner des soins médicaux à l'ennemi
lorsqu'il en a besoin. Empêcher quelqu'un de se servir du seul puits
qui existe dans un village c'est lui intimer l'ordre de partir. Les
Non-Coopérateurs n'ont sûrement pas le droit d'employer une pression
de ce genre envers ceux qui ne voient pas les choses tout à fait de la
même façon qu'eux. L'impatience et l'intolérance tueraient certainement
ce grand mouvement religieux. Nous n'avons pas le droit de contraindre
les gens à être purs, nous avons encore moins le droit de les forcer
par la violence à respecter notre opinion. Ceci est absolument
contraire à l'esprit démocratique que nous voulons développer.
Il est certain qu'il y a de sérieuses difficultés à surmonter. Recourir
au boycottage social est une tentation irrésistible lorsque celui qui
a accepté l'arbitrage privé refuse de se soumettre à sa sentence. Il
est facile néanmoins de se rendre compte que le boycottage social a
neuf chances sur dix d'entraver le splendide mouvement vers l'arbitrage
pour régler les litiges, arme puissante de la Non-Coopération qui tend
en outre à faire beaucoup de bien. Il faudra un certain temps avant
de s'habituer à l'arbitrage privé. Par sa simplicité et son économie,
il répugne à certains, comme les mets simples à ceux dont le palais
est blasé par les mets trop épicés. Il va sans dire que toutes les
sentences arbitrales ne seront pas parfaites; mais nous devons compter
pour qu'il prospère sur le mérite intrinsèque du mouvement, et la
justesse des décisions...
J'espère que ceux qui travaillent à la Non-Coopération se méfieront des
embûches du boycottage social. Mais le boycottage n'a certainement pas
comme alternative des rapports sociaux. Un homme qui défie une opinion
publique nette et vigoureuse sur des questions vitales n'a droit ni à
des politesses ni à des privilèges sociaux. Nous ne devons pas prendre
part chez lui à des réunions telles que repas de noce, et recevoir de
lui des cadeaux, mais nous ne nous permettrions pas de lui refuser un
service social. Ce service serait un devoir pour nous. Assister à de
grands dîners et autres choses du même genre c'est un privilège qu'on
est libre d'accorder ou de refuser. Il serait sage de notre part de
prêcher plutôt par excès de zèle et de nous servir de notre arme dans
certaines occasions rares et bien déterminées sous la forme restreinte
dont je viens de parler. En chaque circonstance celui qui emploie cette
arme le fait à ses propres risques. S'en servir n'est en aucune façon
un devoir pour l'instant. Personne n'a le droit d'en faire usage s'il y
a quelque danger de nuire par là au mouvement.
_16 février 1921_
MON INCONSÉQUENCE
Un correspondant me pose quelques questions pleines d'à-propos sur un
ton mordant:
«Lorsque les Zoulous, m'écrit-il, se sont soulevés contre les
usurpateurs britanniques afin d'obtenir leur liberté, vous avez aidé
les Anglais à apaiser la soi-disant révolte. Est-ce se révolter que de
chercher à se libérer du joug de l'étranger? Jeanne d'Arc était-elle
une rebelle? De Valera en est-il un? Vous répondrez sans doute que
les Zoulous avaient recours à la violence. Je vous demanderai alors:
Qu'est-ce qui était mauvais, la fin ou des moyens? Si les moyens
étaient mauvais, la fin ne l'était certes pas. Auriez-vous la bonté
de m'expliquer cette énigme. Pendant la récente guerre vous avez
enrôlé des recrues pour que les Anglais se battent contre des nations
qui n'avaient fait à l'Inde aucun mal. Dans une guerre entre deux
races, avant de prendre parti pour l'une ou pour l'autre, il faudrait
savoir les raisons de chacune. Nous n'avons eu qu'une seule version
et celle d'une nation qui n'a certes pas la réputation d'être sincère
ni franche. Vous vous êtes toujours montré l'avocat de la Résistance
passive et de la Non-Violence. Pourquoi donc avez-vous alors engagé
les gens à prendre part à une guerre dont ils ignoraient les mérites
et pour l'accroissement d'une race qui se vautre dans le bourbier de
l'Impérialisme? Vous direz peut-être que vous aviez confiance dans la
bureaucratie britannique. Comment quelqu'un peut-il avoir la moindre
confiance en un peuple étranger dont chaque action dément les promesses
qu'il a faites? Avec vos connaissances étendues ce ne peut être votre
cas. Voulez-vous me donner la réponse à cette seconde énigme?
«Il est un autre point dont je voudrais parler. Vous êtes un avocat de
la Non-Violence. Dans les circonstances actuelles, nous devions être
absolument non-violents. Mais lorsque l'Inde sera libre, faudra-t-il
complètement renoncer à employer les armes, même si une nation
étrangère venait nous envahir? Continuerez-vous à boycotter les chemins
de fer, les télégraphes, les navires même lorsque ceux-ci auront cessé
de servir à l'exportation des produits de notre sol?»
Je lis et j'entends beaucoup d'accusations sur mon inconséquence mais
je n'y réponds pas, car elles n'affectent que moi. Les questions
soulevées par mon correspondant actuel sont d'importance générale et
méritent qu'on s'y arrête. Elle sont loin d'être nouvelles mais je ne
me souviens pas d'y avoir répondu dans _la Jeune Inde_.
Non seulement j'ai offert mes services pendant la guerre des Zoulous,
mais auparavant pendant la guerre des Boers, et pendant la récente
guerre, non seulement j'ai fait une campagne de recrutement mais en
1914 j'ai formé un corps d'ambulanciers. Par conséquent, si j'ai péché,
la coupe de mes péchés est pleine jusqu'au bord. Je n'ai jamais négligé
l'occasion à n'importe quelle époque de servir le gouvernement.
Pendant ces heures de crises deux questions se posaient à moi: Quel
était mon devoir de citoyen de l'Empire ainsi que je croyais l'être
alors et quel était mon devoir de croyant profondément sincère en
_Ahimsa_ (Non-Violence)?
Je sais à présent que je me trompais en me considérant comme un citoyen
de l'Empire, mais, dans chacune des quatre circonstances, je croyais
que malgré les nombreuses incapacités dont souffrait mon pays, celui-ci
marchait vers la liberté, que, tout bien considéré, le gouvernement,
d'après l'opinion courante, n'était pas absolument mauvais et que si
les administrateurs anglais se montraient insulaires et stupides ils
n'en étaient pas moins sincères.
Telle étant ma manière de voir, je fis ce que tout Anglais eût fait à
ma place dans les mêmes circonstances. Je n'avais ni l'intelligence
ni l'importance nécessaires pour agir seul. Je n'avais pas à juger
ou à étudier de près les décisions ministérielles avec la solennité
d'un tribunal. Je n'imputai aucune mauvaise intention aux ministres à
l'époque de la guerre des Boers, de la révolte des Zoulous ou de la
guerre récente. Je ne considérais pas que les Anglais fussent meilleurs
ou pires que le reste des humains pas plus que je ne les considère
meilleurs ou pires actuellement. Je les considérais et je les considère
encore, capables comme n'importe quel groupe d'hommes de mobiles et
d'actes élevés et capables également de se tromper. Je jugeais donc
qu'en offrant mes humbles services à l'Empire à l'heure où celui-ci en
avait besoin, que ce fût d'une façon générale ou locale, je remplissais
mon devoir d'homme et de citoyen. Et je compte que tout citoyen devra
agir ainsi envers son pays sous le _Swaraj_. Je serais infiniment
malheureux si chacun de nous érigeait sa loi individuelle en toute
circonstance imaginable et allait peser sur des balances de précision
et étudier au microscope chaque action de notre Assemblée Nationale.
J'abandonnerai mon opinion sur la plupart des questions entre les mains
des représentants de la Nation en choisissant ceux-ci avec le plus
grand soin. Un gouvernement démocratique s'il en était autrement ne
durerait pas une journée.
La situation est tout autre pour moi, à présent. J'imagine que mes yeux
se sont ouverts. L'expérience m'a rendu plus sage. Je considère que
le système de gouvernement que nous avons actuellement est absolument
mauvais et que pour l'abolir ou le transformer la nation doit faire
tous les efforts possibles; il n'a pas en lui ce qu'il faut pour
se perfectionner lui-même. Je suis toujours persuadé que beaucoup
d'administrateurs anglais sont sincères, mais cela ne m'avance guère
car je considère qu'ils s'abusent autant que je le faisais moi-même
et sont aussi aveugles que je l'étais. De sorte que je n'éprouve
aucune fierté à appartenir à l'Empire ou à m'en déclarer citoyen. Je
me rends parfaitement compte au contraire que je ne suis qu'un paria
«intouchable» de l'Empire. Je dois donc prier sans cesse pour obtenir
sa destruction ou sa reconstruction, de même qu'un paria aurait le
droit de demander la destruction ou la reconstruction de l'Hindouisme
ou de la société hindoue.
Le point suivant de _Ahimsa_ est le plus difficile à expliquer. Ma
façon de concevoir _Ahimsa_ me pousse toujours à me détacher de presque
toutes les sphères d'action dont je m'occupe. Mon âme refuse d'être
satisfaite tant qu'elle reste le témoin impuissant d'un seul tort ou
d'une seule misère. Mais il m'est impossible à moi, pauvre être fragile
et faible, de réparer toutes les injustices et de me considérer exempt
de blâme dans le mal que je vois. L'esprit chez moi m'entraîne d'un
côté, le corps de l'autre. On peut se libérer de l'influence de ces
deux forces mais on n'y arrive que par étapes lentes et pénibles. Ce
n'est point par le refus machinal d'agir que j'obtiendrai la liberté
mais par une action indépendante et intelligente. Cette lutte entre le
corps et l'âme pour que l'âme devienne absolument libre entraîne une
crucifixion incessante de la chair.
J'étais un citoyen comme les autres, mon intelligence n'était nullement
supérieure; je croyais, moi, en _Ahimsa_ et eux n'y croyaient pas.
Poussés par la colère et par la rancune, ils refusaient de faire
leur devoir et d'aider le gouvernement; ils refusaient parce qu'ils
étaient faibles et ignorants. Travaillant avec eux j'avais le devoir
de les guider. Je leur montrai donc quel était leur devoir précis, je
leur expliquai la doctrine d'_Ahimsa_ et les laissai choisir. C'est
ce qu'ils ont fait. Je ne me repens pas de mon action, car sous le
_Swaraj_ également je n'hésiterais pas à conseiller à ceux qui auraient
le désir de prendre les armes de se battre pour leur pays.
_23 février 1921_
INSTRUCTIONS AUX PAYSANS DES PROVINCES UNIES
_Aperçu des instructions en hindi adressées par M. Gandhi aux paysans
des Provinces Unies pendant sa visite à Oudh._
Il est absolument impossible d'obtenir le _Swaraj_ et la réparation des
injustices commises si les règles suivantes ne sont pas strictement
observées.
1º Nous ne devons faire de mal à personne. Nous ne devons frapper
personne de notre bâton; nous ne devons pas employer de langage
insultant ou exercer de pression indue sur personne.
2º Nous ne devons pas piller les boutiques.
3º Nous devons agir sur notre adversaire par notre bonté, non le
contraindre par la force brutale ou lui supprimer sa provision d'eau le
priver des services du barbier ou du blanchisseur.
4º Nous ne devons pas refuser de payer nos impôts au Gouvernement ni
notre loyer à notre propriétaire.
5º S'il arrivait qu'on eût quelque chose à reprocher aux _zamindars_ il
faudrait en informer Pundit Motilal Nehru et suivre ses conseils.
6º Il faut se rappeler que nous voulons que les Zamindars deviennent
nos amis.
7º Nous ne cherchons pas en ce moment à désobéir civilement et devons
par conséquent obéir à tous les ordres du gouvernement.
8º Nous ne devons pas arrêter les trains et y monter sans billet.
9º Au cas où l'un de nos chefs serait arrêté nous ne devons pas nous
opposer à son arrestation, ni occasionner de désordre. Notre cause ne
sera pas ruinée parce que le Gouvernement aura arrêté nos chefs, mais
elle le sera certainement si nous perdons la tête et commettons des
actes violents.
10º Il faut supprimer les boissons alcooliques, les stupéfiants et
autres vices.
11º Il faut traiter toutes les femmes comme si elles étaient nos mères,
nos sœurs, les respecter et les protéger.
12º Il faut encourager l'union des Hindous et des Musulmans.
13º Nous ne devons pas faire de distinction entre les Hindous ni
considérer que certains sont inférieurs ou intouchables. L'esprit
d'égalité et de fraternité doit régner parmi tous. Nous devons
considérer tous les habitants de l'Inde comme des frères et des sœurs.
14º Nous ne devons pas jouer.
15º Nous ne devons pas voler.
16º Nous ne devons pas mentir quelle qu'en soit la raison. Nous devons
être loyaux dans toutes nos transactions.
17º Nous devons introduire le rouet dans chaque intérieur et tous,
hommes et femmes, consacrer une partie de notre temps à filer,
apprendre aux enfants et les encourager à filer quatre heures par jour.
18º Nous devons éviter d'employer du tissu étranger et porter des
étoffes tissées par nos tisseurs et dont nous aurons filé le fil.
19º Nous devons faire juger nos querelles par arbitrage et ne pas nous
adresser aux tribunaux.
La chose la plus importante dont il faut nous souvenir c'est de
maîtriser notre colère, de ne jamais avoir recours à la violence et
même de supporter que l'on soit violent à notre égard.
_9 mars 1921_
HUMANITÉ CONTRE PATRIOTISME
Un ami qui m'est cher attire mon attention sur ce qu'il considère
comme un appel malencontreux au patriotisme des Sikhs plutôt qu'à
leur humanité, dans la lettre que je leur ai adressée. Voici le
paragraphe qui lui déplaît: «Le moyen le plus pur de chercher à
obtenir justice pour les meurtres commis est de ne pas le chercher.
Ceux qui les ont perpétrés, qu'ils soient Sikhs, Pathans ou Hindous
sont des compatriotes. Leur châtiment ne rendra pas la vie aux morts.
Je voudrais prier ceux dont le cœur est déchiré de leur pardonner,
non parce qu'ils se sentent faibles (ils ont entre les mains tous les
moyens de punir) mais parce qu'il n'y a pas de borne à leur force.
Ceux-là seuls qui ont conscience d'être forts peuvent pardonner.»