doute son épithète est plus exacte que la mienne. Nous les avons
supprimés et nous nous sommes déprimés nous-mêmes. C'est à la justice
vengeresse mesurée par un Dieu juste que nous devons, selon Gokhale,
d'être devenus les parias de l'Empire. Un correspondant me demande
avec indignation ce que je fais pour eux. Nous autres Hindous ne
devrions-nous pas laver nos mains sanglantes avant de demander aux
Anglais de laver les leurs? La question est juste et opportune. Et
s'il était possible à un membre d'une nation esclave de délivrer de
leur esclavage les classes supprimées sans s'affranchir du sien je le
ferais immédiatement. Mais c'est une tâche impossible. Un esclave n'a
même pas la liberté nécessaire pour faire ce qu'il doit... Si j'avais
une législature vraiment nationale je répondrais à l'insolence
hindoue en faisant construire des puits spéciaux pour les classes
supprimées, je créerais des écoles plus nombreuses et meilleures pour
qu'il ne reste pas un seul intouchable ne sachant où envoyer ses
enfants, mais je dois attendre encore ce jour meilleur.
Faut-il entre temps laisser les classes déprimées s'arranger comme
elles peuvent? Certes non.--Personnellement j'ai fait et fais encore
à mon humble façon ce que je peux pour mes frères Panchamas.
Ces membres de la nation foulés aux pieds ont trois ressources. S'ils
sont impatients ils peuvent demander l'appui du Gouvernement qui
est le maître des esclaves. Ils l'obtiendront mais le remède sera
pire que le mal. Aujourd'hui ils sont les esclaves d'esclaves. S'ils
cherchent l'appui du Gouvernement celui-ci se servira d'eux pour
anéantir leurs propres frères. Au lieu que l'on continue à pécher
envers eux ce sont eux qui pécheront envers les autres. Les Musulmans
ont essayé sans succès, ils se sont aperçus qu'ils perdaient au lieu
d'y gagner. Les Sikhs le firent imprudemment et échouèrent; nulle
communauté de l'Inde n'est plus mécontente que la leur. L'aide du
Gouvernement n'est donc pas une solution.
La seconde serait pour eux de renoncer à l'Hindouisme ou de se
convertir en bloc à l'Islamisme ou au Christianisme. Si une
amélioration matérielle pouvait excuser que l'on renie sa religion
je n'hésiterais pas à le conseiller. Mais la religion est une
question de cœur. Il n'est pas d'incommodité physique qui puisse vous
autoriser à renier votre religion. Si la façon inhumaine de traiter
les Panchamas faisait partie de l'Hindouisme, le renier deviendrait
un devoir pour eux et pour ceux qui comme moi ne faisons pas un
fétiche de la religion et n'excusons pas tous les maux en son nom.
Mais je suis persuadé que l'_Intouchabilité_ ne fait pas partie de
l'Hindouisme. C'en est plutôt une excroissance qu'il faut détruire à
tout prix. Et il existe une véritable armée de réformateurs hindous
qui ont à cœur de débarrasser l'Hindouisme de cette souillure. Je
considère par conséquent que la conversion ne serait point un remède.
Il leur reste enfin la ressource d'agir par eux-mêmes et de se
défendre avec l'aide que les Hindous non-Panchamas leur donneront,
non par protection mais par devoir. Voilà où la Non-Coopération
pourrait servir. Je serais, en effet partisan d'une Non-Coopération
méthodique pour remédier à ce mal reconnu. Mais la Non-Coopération
signifie indépendance absolue de toute aide extérieure, c'est un
effort intérieur. Vouloir absolument pénétrer dans les enceintes
défendues ne serait pas de la Non-Coopération. Ce pourrait être
considéré comme de la Désobéissance Civile si c'était accompli
pacifiquement. Mais j'ai découvert à mes dépens que la Désobéissance
Civile demande une préparation préliminaire bien plus grande et
beaucoup plus d'empire sur soi-même. Tout le monde peut non-coopérer,
mais il en est peu qui soient capables de Désobéissance Civile. Pour
protester contre l'Hindouisme les Panchamas peuvent donc cesser tout
contact et tous rapports avec les autres hindous tant que les causes
de leur grief persisteront. Mais si je ne me trompe les Panchamas
n'ont pas de chef capable de les conduire à la victoire par la
Non-Coopération.
Le meilleur moyen serait donc que les Panchamas se joignissent au
grand mouvement national pour libérer l'Inde de l'esclavage auquel
la soumet le Gouvernement actuel. Il est facile à nos amis Panchamas
de voir que la Non-Coopération contre ce gouvernement malfaisant
suppose une coopération entre les différentes sections qui composent
la nation indienne. Les Hindous doivent comprendre que s'ils veulent
non-coopérer avec succès il leur faut faire cause commune avec les
Panchamas comme ils ont fait cause commune avec les Musulmans. La
Non-Coopération sans violence est essentiellement un mouvement de
purification personnelle intensive. Cette opération a déjà commencé,
et que les Panchamas y prennent part volontairement ou non, les
autres Hindous n'oseront pas les laisser de côté sans nuire à leur
propre progrès. Par conséquent, bien que la question des Panchamas me
soit aussi chère que l'existence même, je me borne à consacrer toute
mon attention à la Non-Coopération nationale. Je suis convaincu que
le plus renferme le moins...
LE CONGRÈS NATIONAL
Le plus vaste et le plus important des Congrès[75] vient de se
terminer. Ce fut la plus grande démonstration contre le système de
gouvernement actuel qui ait jamais eu lieu. Le Président a exprimé
la vérité absolue lorsqu'il a dit qu'à ce Congrès ce n'était pas le
Président et les chefs qui entraînaient le peuple, mais le peuple
qui l'entraînait lui et les chefs. Il était évident pour ceux qui se
trouvaient sur l'estrade que le peuple avait pris les rênes en main.
Ils eussent préféré aller moins vite.
Le Congrès consacra une journée à une discussion détaillée de la
doctrine qui fut adoptée après deux nuits de réflexion par tous à
l'exception de deux voix. Il consacra une journée à discuter une
résolution de Non-Coopération qui fut adoptée avec un enthousiasme sans
précédent. Il consacra le dernier jour à la lecture des trente-deux
articles de la Constitution...
Après de sérieuses délibérations, le Congrès a pris trois décisions
importantes. Il a exprimé en termes extrêmement clairs sa résolution
d'obtenir son autonomie absolue, conservant si possible son
association avec le peuple britannique mais s'en séparant s'il le
fallait. Il se propose d'y arriver uniquement par des moyens honorables
et non-violents. Il a introduit dans la Constitution qui réglemente son
action des changements fondamentaux et a fait acte de désintéressement
en réduisant le nombre de ses délégués à un membre par cinquante mille
habitants de l'Inde, et en insistant pour que ces délégués fussent
véritablement les représentants de ceux qui veulent prendre une part
active dans les affaires politiques du pays. Afin de s'assurer que
tous les partis seraient représentés il a accepté le principe du «vote
unique transférable». Il a appuyé la résolution de Non-Coopération
adoptée à la session spéciale et l'a amplifiée à tous points de
vue. Il a insisté sur la Non-Violence et déclaré que l'obtention de
_Swaraj_ dépend de l'harmonie complète entre les partis constituants
de l'Inde; il a fait ressortir par conséquent l'importance de l'union
Hindoue-Musulmane. Les délégués hindous ont demandé à leurs chefs de
juger les différends entre Brahmanes et non-Brahmanes et ont insisté
auprès de leurs supérieurs religieux sur la nécessité de se débarrasser
du poison de l'_intouchabilité_. Le Congrès a dit aux parents dont
les enfants sont à l'école et aux avocats qu'ils n'ont pas répondu à
l'appel de la Nation en aussi grand nombre qu'ils auraient dû et qu'un
effort plus grand devait être fait. Il s'ensuit nécessairement que ceux
qui ne répondront pas rapidement à cette demande réitérée se verront
peu à peu exclus des affaires publiques du pays. Le pays demande aux
hommes et aux femmes de l'Inde de faire tout leur devoir.
_5 janvier 1921._
[75] Congrès de Nagpur tenu en décembre 1920.
NÉCESSITÉ D'ÊTRE HUMBLES
L'esprit de Non-Violence conduit nécessairement à l'humilité. La
Non-Violence signifie confiance en Dieu, le Roc des Ages. Si nous
voulons qu'il nous aide, il faut nous approcher de lui avec un cœur
humble et contrit. Les Non-Coopérateurs ne doivent pas exploiter le
succès surprenant qu'ils ont remporté au Congrès. Il nous faut être
comme le manguier qui courbe la tête lorsqu'il porte des fruits. Sa
grandeur réside dans son humilité majestueuse. Mais il paraît que les
non-coopérateurs se sont montrés insolents et intolérants envers ceux
qui ne partagent pas leurs idées. Ils perdront, j'en suis sûr, s'ils
s'enflent d'orgueil, leur importance et leur gloire. Nous n'avons
certainement pas lieu d'être mécontents du progrès accompli jusqu'à
présent, mais nous n'avons pas grand chose à notre actif dont nous
puissions être fiers. Il nous faudra faire bien d'autres sacrifices
avant de pouvoir nous permettre de montrer de la fierté, encore moins
de l'orgueil. Les milliers d'Indiens qui sont venus en foule au Congrès
approuvent sans aucun doute la doctrine intellectuellement, mais peu
d'entre eux l'ont mise en pratique. Sans parler de ceux qui plaident,
combien de parents ont retiré leurs enfants des écoles? Combien de
ceux qui ont voté pour la Non-Coopération ont cessé d'employer du tissu
étranger et se sont mis à filer?
La Non-Coopération n'est pas un mouvement de vantardise, de
fanfaronnade et de bluff. Elle sert à mettre notre sincérité à
l'épreuve. Elle nous demande un sacrifice silencieux et ferme de
nous-mêmes. Elle exige la preuve de notre loyauté et de notre capacité
pour le travail national. C'est un mouvement qui cherche à mettre ses
idées en action, et plus nous agissons plus nous nous apercevons qu'il
y a bien plus à accomplir que nous ne pensions. Et ce sentiment de
notre imperfection doit nous rendre humbles.
Un Non-Coopérateur s'efforce d'attirer l'attention et de donner
l'exemple non par la violence mais par une humilité discrète. Il laisse
à la solidité de ses actions le soin de faire apprécier sa foi. Sa
force provient de ce qu'il compte sur la correction de son attitude,
et il en convaincra d'autant plus son adversaire qu'il interposera
moins de paroles entre ses actions et celui-ci. La parole, surtout
lorsqu'elle est arrogante, trahit un manque d'assurance et rend
l'adversaire sceptique sur la réalité de l'acte. L'humilité est donc
la clé qui ouvre rapidement la porte au succès. J'espère que tout
Non Coopérateur reconnaîtra la nécessité d'être humble et de savoir
se contenir. C'est parce qu'il y a si peu à faire et que ce peu tout
entier dépend de nous-mêmes que j'ai osé émettre l'opinion que nous
aurons le _Swaraj_ avant un an.
_12 janvier 1921._
LE PÉCHÉ D'INTOUCHABILITÉ
Il est intéressant de remarquer que le Comité qui se réunit avant le
Congrès pour discuter les propositions du Congrès et le Comité du
Congrès de Nagpur en 1920 ont accepté sans opposition la clause se
rapportant au _péché d'intouchabilité_. L'Assemblée Nationale a bien
agi en approuvant la résolution et en déclarant que pour obtenir le
_Swaraj_ il était nécessaire de faire disparaître cette souillure de
l'Hindouisme. Le diable n'arrive à ses fins que parce qu'il est aidé
par ses pareils. Il tire profit des faiblesses de notre nature pour
avoir de l'empire sur nous. Le Gouvernement fait de même. C'est par
nos vices et nos faiblesses qu'il conserve son autorité sur nous,
et si nous voulons devenir insensibles à ses machinations il faut
nous débarrasser de nos faiblesses. C'est pour cette raison que j'ai
appelé la Non-Coopération une méthode de purification. Dès que la
méthode aura fait son œuvre ce gouvernement s'effondrera faute d'être
entouré de l'atmosphère qui lui est nécessaire, comme les moustiques
qui cessent de fréquenter l'endroit où les fossés ont été asséchés et
comblés. Une juste Némésis ne nous a-t-elle pas châtié pour le crime
d'intouchabilité? N'avons-nous pas récolté ce que nous avons semé?...
Nous avons tenu les parias à l'écart et maintenant nous le sommes
devenus nous-mêmes dans les colonies anglaises. Nous leur refusons de
se servir de nos puits, nous leur jetons nos restes; leur ombre même
semble nous polluer. En vérité il n'est pas d'accusation que nous ne
lancions à la figure des Anglais que les parias ne pourraient nous
lancer également.
Comment peut-on faire disparaître cette souillure de l'Hindouisme?
«Faites aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fît». J'ai souvent
dit à des fonctionnaires anglais que s'ils étaient des amis et des
serviteurs de l'Inde, ils devraient descendre de leur piédestal,
abandonner leur attitude protectrice, montrer par leurs actes pleins
d'amour qu'ils sont en toutes choses nos amis, et nous croire leurs
égaux absolument comme leurs camarades anglais. Après les événements du
Pendjab et du Califat, j'ai été un peu plus loin. Je leur ai demandé de
se repentir et de changer de sentiments. Et c'est justement pour cela
qu'il faut que nous autres Hindous nous nous repentions du mal que nous
avons fait, que nous changions notre façon d'agir envers ceux que nous
avons «supprimés» par un système tout aussi diabolique que celui du
Gouvernement de l'Inde réprouvé par nous. Nous ne devons pas leur jeter
comme une aumône quelques misérables écoles, nous ne devons pas adopter
envers eux un air de supériorité. Il faut que nous les traitions comme
nos propres frères et leur rendions l'héritage que nous leur avons
enlevé. Et ceci ne doit pas être l'action de quelques réformateurs qui
connaissent les Anglais, mais un effort volontaire et conscient de la
part des masses. Nous ne devons pas attendre des siècles pour accomplir
cette réforme attardée. Il faut que nous nous efforcions d'y parvenir
en cette année de grâce, d'épreuve, de préparation et de pénitence.
C'est une réforme qui ne doit pas suivre le _Swaraj_ mais le précéder.
L'«intouchabilité» n'est pas une sanction de la religion mais une
invention de Satan. Le diable a toujours cité l'Ecriture Sainte. Mais
l'Ecriture Sainte ne saurait être au-dessus de la Raison et de la
Vérité. Elle a pour but de purifier la Raison et de rendre la Vérité
plus éclatante. Je n'irais pas brûler un cheval sans tache parce qu'il
paraît que les Vedas ont conseillé, toléré et autorisé ce sacrifice.
Pour moi les Vedas sont divins, ils ne sont pas écrits. «La lettre
tue»; c'est l'esprit qui communique la lumière, et l'esprit des Vedas
est pureté, vérité, innocence, chasteté, simplicité, pardon et piété
et tout ce qui rend l'homme et la femme braves et nobles. Il n'y a
ni noblesse, ni bravoure à traiter les nobles boueurs résignés de la
nation comme s'ils étaient moins que des chiens qu'il faut mépriser et
couvrir de crachats. Plût à Dieu qu'il nous accordât à tous la force et
la sagesse nécessaires pour devenir les boueurs de la nation comme les
classes supprimées sont obligées de l'être. Il ne manque pas d'écuries
d'Augias à nettoyer.[76]
_19 janvier 1921_
[76] L'interview suivante parue d'abord dans l'_Indian Witness_ de
Lucknow et reproduite ensuite dans la _Jeune Inde_ du 25 février 1920
sous le titre «Nettoyez» nous rend encore plus claires les idées de
M. Gandhi à ce sujet et donne en même temps son portrait physique et
moral.
«Tout en causant avec M. Gandhi je remarquai non sans étonnement la
simplicité de son costume. Il était vêtu d'étoffe blanche grossière,
un _kambal_ jeté sur ses épaules le protégeait du froid, un bonnet
blanc lui couvrait la tête. Il était assis sur le sol en face de
moi et je me demandais comment ce petit individu au visage maigre,
aux grandes oreilles écartées, aux tranquilles yeux bruns pouvait
bien être le célèbre Gandhi dont j'avais tant entendu parler. Mais
tous mes doutes disparurent lorsque nous commençâmes à causer. Je
n'approuve pas toutes les méthodes de M. Gandhi pour atteindre le
but souhaité, mais je tiens à rendre à l'homme ce témoignage: M.
Gandhi est un spiritualiste, c'est un penseur. Pendant ma courte
entrevue avec lui j'éprouvais ce même sentiment de communion que j'ai
éprouvée maintes fois avec les Saints. Je compris que cet homme était
allé à la source même de la foi chrétienne et qu'il avait puisé ses
connaissances auprès du Christ.
--«M. Gandhi, que peuvent faire les Nations occidentales pour aider
au développement de l'Orient et de l'Inde en particulier? M. Gandhi
répondit à ma question d'une façon détournée:
--«Pour l'instant, dit-il, l'Inde désapprend. L'Inde a appris une
foule de choses inutiles qui ne lui servent à rien. En observant
l'Occident et votre pays en particulier j'ai appris deux choses de
la première importance, d'abord la propreté, ensuite l'énergie. Je
suis absolument convaincu que mes compatriotes ne peuvent progresser
spirituellement avant d'avoir fait un nettoyage complet. Votre peuple
possède une énergie surprenante; cette énergie est en grande partie
dirigée vers un but matériel. Si cette même somme d'énergie pouvait
être dirigée convenablement chez le peuple indien, ce serait pour lui
un précieux bienfait.
--«Auriez-vous la bonté de me dire ce que le Christianisme peut
faire pour aider l'Inde, étant donné l'esprit de nationalisme qui
règne à l'étranger?» Il me répondit: «Ce dont nous avons besoin
avant tout c'est de sympathie. Lorsque j'étais dans l'Afrique du Sud
j'ai découvert cette comparaison. Il me fallait creuser des puits
artésiens. Pour atteindre aux sources courantes et pures je devais
creuser à une très grande profondeur. Un grand nombre de ceux qui
viennent ici afin d'étudier mes compatriotes se contentent de gratter
à la surface. Si par leur sympathie ils creusaient profondément ils
découvriraient une source de vie pure et claire».
--«Auriez-vous également la bonté de me dire quels livres ou quelles
personnes ont exercé sur vous le plus d'influence?» Je m'attendais à
ce qu'il me parlât des Vedas et autres livres indiens que devraient
connaître les Chrétiens mais je ne m'attendais pas à l'entendre
citer trois livres anglais[77] qui avaient dirigé sa vie et formé
sa pensée. Il admit franchement qu'il n'était pas lecteur omnivore,
qu'il choisissait avec soin ce qu'il y avait de meilleur. Et voici
l'ordre dans lequel il me nomma ces livres: La Bible, Ruskin et
Tolstoï. Puis parlant de la Bible il me dit: «Il m'est arrivé maintes
fois de ne savoir de quel côté me diriger. Je suis allé à la Bible et
particulièrement au Nouveau Testament et dans son message j'ai puisé
des forces.»
Je tenais beaucoup à savoir ce que notre association de diplômés
de l'Université de Meerut qui était composée de l'élite des
hommes instruits de cette ville pouvait faire pour en augmenter
la prospérité. Il répondit: «Qu'ils soient boueurs». Il ajouta:
«j'emploie cette expression dans toute sa force. Si les membres de
votre association pouvaient prêter une main charitable pour nettoyer
la cité moralement et matériellement ils accompliraient une tâche
importante.»
[77] C'est-à-dire lus _en_ anglais. (N. d. T.)
HIND SWARAJ, le Home Rule de l'Inde.
C'est assurément un bonheur pour moi que la brochure portant ce
titre attire l'attention générale. L'original est en Gujerati.
Elle a eu une carrière variée. Elle parut d'abord en Afrique du Sud
dans les colonnes de l'_Indian Opinion_. Je l'avais écrite en 1908
après avoir quitté Londres, pendant le voyage, lorsque je retournais
dans l'Afrique du Sud. J'avais eu l'occasion d'être en rapports
avec tous les Indiens anarchistes de Londres. Leur bravoure m'avait
frappé mais j'avais l'impression que leur zèle s'égarait. J'avais le
sentiment que la violence n'était pas un remède aux maux de l'Inde
et que sa civilisation demandait une arme différente et plus élevée
pour la défendre. Le _Satyâgraha_ de l'Afrique du Sud était encore
dans l'enfance, il avait à peine deux ans, mais il était assez
vigoureux cependant pour qu'il me fût possible d'en parler avec
quelque assurance. _Hind Swaraj_ reçut un tel accueil qu'il fut publié
sous forme de brochure et attira quelque attention dans l'Inde. Le
Gouvernement de Bombay en défendit la circulation. Je répondis à cette
attaque en en faisant paraître la traduction. Je considérais que je
devais à mes amis Anglais de leur faire connaître ce qu'il renfermait.
Selon moi c'est un livre que l'on peut mettre entre les mains d'un
enfant. Il enseigne l'Evangile de l'amour à la place de celui de la
haine. Il remplace la violence par l'abnégation et oppose la force de
l'âme à la force brutale. Il en a paru plusieurs éditions et je le
recommande à ceux qui voudraient le lire. Je n'en retire qu'un seul
mot et cela par déférence, pour une dame de mes amies. J'en ai donné
la raison dans la préface de l'édition indienne. La brochure condamne
sévèrement «la civilisation moderne». Je l'écrivis en 1908 et ma
conviction est plus profonde que jamais aujourd'hui. Je suis persuadé
que si l'Inde se débarrassait de la civilisation moderne, elle ne
ferait qu'y gagner.
Mais je tiens à en prévenir le lecteur, il ne doit pas s'imaginer
que je cherche aujourd'hui le _Swaraj_[78] tel qu'il y est décrit.
Je sais que l'Inde n'est pas mûre pour cela. Le dire peut sembler
impertinent mais c'est ma conviction. Je travaille pour arriver à la
maîtrise personnelle qui y est décrite mais aujourd'hui je consacre
mon activité publique au _Swaraj_ parlementaire tel que le désire le
peuple de l'Inde. Mon but n'est pas de détruire les chemins de fer et
les hôpitaux; j'en accueillerais pourtant avec plaisir la destruction
naturelle. Les chemins de fer et les hôpitaux ne sont pas une preuve de
civilisation pure et élevée. Ils sont tout au plus un mal nécessaire.
Ni les uns ni les autres n'ajoutent un pouce à la stature morale
d'une nation. Je ne cherche pas davantage la destruction complète
des tribunaux, bien que je considère que ce soit une fin ardemment
souhaitable. Je désire encore moins détruire les machines et les
filatures. Il faudrait pour cela une simplicité et un renoncement plus
grands que le peuple n'en serait capable à présent.
La seule partie du programme qui soit appliquée complètement est
celle de la Non-Violence. Mais je regrette d'être forcé de l'avouer:
même celle-ci n'est pas appliquée selon l'esprit du livre. Si elle
l'était l'Inde pourrait obtenir son _Swaraj_ en une journée. Si l'Inde
adoptait la doctrine de l'amour comme faisant partie de sa religion et
l'introduisait dans sa politique le _Swaraj_ descendrait des Cieux.
Mais j'ai tristement conscience que cet événement est encore bien
éloigné de nous.
Je fais part de ces réflexions parce que je remarque que bien des
citations du livre sont données dans l'intention de jeter un discrédit
sur le mouvement actuel. J'ai même lu des articles où il est suggéré
que je joue un jeu habile et que je profite de l'agitation actuelle
pour imposer mes manies à l'Inde et que je fais des expériences
religieuses à ses dépens. Tout ce que je puis répondre c'est que le
_Satyâgraha_ est d'une étoffe plus résistante. Il n'y a en lui rien de
réticent et rien de caché. Il est certain qu'une partie de la théorie
de l'existence décrite dans _Hind Swaraj_ est mise en pratique. Il n'y
aurait pas le moindre danger à ce que la totalité le fût. Mais il n'est
pas juste d'effrayer les gens en reproduisant certains passages qui
n'ont rien à voir avec la question actuelle intéressant le pays.
_26 janvier 1921_