. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au point de vue économique, on n'a jamais considéré ce que font perdre

les tribunaux à la nation et pourtant ce n'est pas une bagatelle.

Chaque institution organisée d'après le système actuel l'est avec une

prodigalité extravagante et les tribunaux plus que tout autre. J'ai

quelque notion de ce qu'ils coûtent en Angleterre, je suis renseigné

sur ce qu'ils coûtent aux Indes et très documenté sur ce qu'ils coûtent

dans le Sud-Afrique. Je n'hésite point à dire que ceux de l'Inde

sont relativement les plus exagérés et n'ont aucun rapport avec les

ressources économiques du peuple. Les meilleurs avocats de l'Afrique du

Sud, et il y en a d'extrêmement compétents, n'oseraient jamais demander

les honoraires des avocats de l'Inde. Quinze guinées sont à peu près le

maximum pour une consultation juridique. On a vu dans l'Inde demander

jusqu'à 7000 roupies. Il y a quelque chose de criminel dans un système

qui permet à un magistrat de gagner cinquante à cent mille roupies par

mois. La profession n'est pas--ne devrait pas--être une affaire de

spéculation. Le meilleur avocat devrait être accessible au plus pauvre

à un prix raisonnable. Mais nous avons imité les magistrats anglais

et ajouté à leurs méthodes. Les Anglais trouvent le climat de l'Inde

pénible, ils conservent les habitudes des climats froids et durs, il

leur faut calculer les séjours fréquents dans les montagnes et dans

leur île natale, et mettre de côté une forte somme pour l'éducation

aristocratique de leurs enfants. Leurs honoraires sont pour ces raisons

naturellement très élevés et l'Inde ne peut pas supporter cette

lourde charge. Nous nous imaginons que pour nous sentir les égaux

des magistrats anglais il nous faut demander les mêmes honoraires

écrasants. Ce serait bien triste pour l'Inde s'il lui fallait hériter

des appointements anglais et des goûts anglais qui conviennent si peu à

l'atmosphère indienne. Tout magistrat considérant les tribunaux et sa

profession du point de vue que je viens d'indiquer arrivera forcément

à conclure que le meilleur moyen de servir la nation est de cesser

d'exercer. Pour arriver à une autre conclusion il faudrait qu'il pût

démentir l'exposé des faits que je viens d'avancer.

_6 octobre 1920_

A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE

Cher ami,

Je souhaite que tout Anglais lise cet appel et le médite sérieusement.

Permettez-moi de me présenter à vous. A mon humble avis nul Indien

n'a coopéré plus que moi avec le Gouvernement Britannique pendant

mes vingt-neuf années consécutives d'activité publique et dans des

circonstances qui eussent fait de tout autre un rebelle. Je vous prie

de me croire si je vous dis que ma coopération n'était point fondée sur

la crainte des châtiments prévus par vos lois ni sur d'autres raisons

égoïstes. Ma coopération était libre, volontaire, elle s'appuyait

sur la conviction que la somme totale de l'activité du gouvernement

Britannique avait pour but le bien de l'Inde. J'ai mis quatre fois

ma vie en péril pour l'Empire: à l'époque de la guerre Sud-Africaine

lorsque j'avais la responsabilité du corps d'ambulanciers volontaires

qui fut cité à l'ordre du jour par le Général Buller; à l'époque de

la guerre des Zoulous au Natal lorsque je dirigeais un autre corps

sanitaire; au commencement de la dernière guerre lorsque je formais un

corps d'infirmiers et que par suite de la fatigue j'eus une pleurésie

grave, enfin lorsque fidèle à la promesse que j'avais faite à lord

Chelmsford lors de la Conférence de Delhi, j'entrepris une active

campagne de recrutement dans le Kaira nécessitant de longues marches

fatigantes et qu'une crise de dyssenterie faillit m'emporter. Tout

ceci je l'ai fait parce que j'étais persuadé que des actes comme

les miens devaient placer mon pays sur le même rang que les autres

parties de l'Empire. Encore en décembre dernier je demandais avec

insistance une coopération loyale. Je croyais sincèrement que M. Lloyd

George tiendrait la promesse qu'il avait faite aux Musulmans et que

les atrocités commises au Pendjab une fois connues, les habitants du

Pendjab obtiendraient une réparation complète. Mais la duplicité de M.

Lloyd George et votre façon de la considérer et d'excuser les atrocités

commises ont absolument détruit la foi que j'avais dans les bonnes

intentions du Gouvernement et dans la nation dont il dépend.

Néanmoins, si je ne crois plus à vos bonnes intentions je me plais à

reconnaître votre bravoure et je sais que là où vous ne céderiez pas

devant la justice et la raison, vous céderiez volontiers devant la

bravoure.

_Jugez de ce que l'Empire coûte à l'Inde_:

Exploitation des ressources de l'Inde pour le bénéfice de la

Grande-Bretagne;

Dépenses toujours croissantes pour l'armée, et le plus coûteux des

fonctionnarismes;

Tous les services de l'Administration organisés avec une prodigalité

extravagante sans aucune considération pour la pauvreté de l'Inde;

Désarmement et émasculation complète d'une nation par crainte qu'elle

ne devienne un danger pour une poignée d'entre vous qui vous trouvez

parmi nous;

Commerce de boissons alcoolisées et de stupéfiants afin de subvenir aux

frais d'une administration trop lourde par le haut;

Législation de plus en plus sévère afin d'étouffer une agitation

grandissante qui cherche à faire connaître la torture d'une nation;

Traitement dégradant infligé aux Indiens habitant vos «Dominions».

Et vous avez montré un mépris absolu de ce que nous éprouvons en

glorifiant l'administration du Pendjab et en insultant aux sentiments

des Musulmans.

Je sais que vous ne nous en voudriez pas, si nous pouvions nous battre

et que nous vous arrachions le sceptre des mains. Mais vous savez bien

que nous ne le pouvons pas. Vous avez fait en sorte que nous soyons

incapables de nous battre franchement, honorablement. La bravoure sur

le champ de bataille nous est donc impossible. La bravoure de l'âme

nous reste. Je sais qu'à elle aussi vous serez sensible. Mon but est de

faire naître cette bravoure. La Non-Coopération n'est pas autre chose

qu'un entraînement au sacrifice de soi. Pourquoi donc coopérerions-nous

avec vous lorsque nous savons que votre administration de ce pays nous

réduit à un esclavage qui devient chaque jour plus grand? Si le peuple

répond à mon appel, ce n'est pas dû à ma personnalité. J'aimerais que

vous cessiez de croire que j'y suis pour quelque chose--les frères Ali

également. Ma personnalité ne ferait naître aucune réponse à un cri

Anti-Musulman si j'étais assez stupide pour en pousser un et le nom

magique des frères Ali n'inspirerait aucun enthousiasme aux Musulmans

s'ils poussaient follement un cri anti-Hindou. Le peuple accourt par

milliers pour nous écouter parce qu'aujourd'hui nous représentons la

voix d'une nation qui gémit écrasée sous un talon de fer. Les frères

Ali étaient vos amis comme je l'étais, comme je le suis encore. Ma

religion me défend toute animosité à votre égard. Je ne lèverais pas la

main contre vous, même si j'en avais la puissance. Je veux vous vaincre

uniquement par ma souffrance. Les frères Ali tireraient certainement

l'épée du fourreau s'ils le pouvaient pour défendre leur religion et

leur pays. Mais eux et moi faisons cause commune avec le peuple de

l'Inde pour tâcher d'exprimer ce qu'il ressent et trouver un remède à

sa détresse.

Vous êtes en quête d'un remède pour supprimer cette effervescence

croissante du sentiment national. Je me permets de vous suggérer que

la seule façon d'y mettre fin est d'en supprimer les causes. Cela vous

est encore possible, vous pouvez contraindre M. Lloyd George à tenir

parole. Je vous assure qu'il s'est réservé plusieurs portes de sortie.

Vous pouvez contraindre le Vice-Roi à donner sa démission en faveur

d'un meilleur et revenir sur votre opinion au sujet du Général Dyer

et de Sir Michael O'Dwyer. Vous pouvez contraindre le Gouvernement à

réunir en conférence les chefs reconnus du peuple, élus par eux et

représentant toutes les opinions afin de chercher le moyen de donner le

_Swaraj_ à l'Inde conformément aux désirs de son peuple.

Mais vous ne pouvez le faire que si vous considérez tout Indien

véritablement comme votre égal et comme votre frère. Je ne vous

demande pas votre protection. Je vous montre uniquement, en ami,

une solution honorable à un grave problème. L'autre solution, la

répression, vous est ouverte. Je vous prédis qu'elle ne réussira pas.

Elle a déjà emprisonné deux braves de Panipat parce qu'ils ont exprimé

librement leurs opinions; un autre est en jugement à Lahore pour avoir

exprimé les mêmes opinions. Un autre dans le district d'Oudh est déjà

incarcéré; un quatrième attend son tour d'être jugé. Vous devez savoir

ce qui se passe autour de vous. Notre propagande est faite contre cette

répression attendue. Je vous demande respectueusement de choisir la

meilleure méthode, de faire cause commune avec le peuple de l'Inde

dont vous mangez le pain. Vouloir contrarier ses aspirations c'est être

déloyal envers le pays.

Votre fidèle ami,

M. K. GANDHI.

_27 octobre 1920._

SI JE SUIS ARRÊTÉ

Article paru dans le _Navjivan_.

Je ne cesse de me demander quelle serait l'attitude du peuple si l'on

m'arrêtait. Mes collaborateurs m'ont également posé la question. Quelle

serait la position de l'Inde si le peuple affolé par son amour faisait

fausse route? Quelle serait ma position à moi?

Des ruisseaux de sang répandus par le gouvernement ne sont pas pour

m'effrayer mais je serais profondément affecté si le peuple, par amour

de moi ou en mon nom allait seulement jusqu'à insulter le gouvernement.

Il me couvrirait de honte s'il perdait son empire sur soi lors de mon

arrestation. La nation n'arrivera à aucun progrès si elle ne compte que

sur moi. Le progrès n'est possible que si le peuple comprend et suit le

chemin que je lui ai tracé. Je désire pour cette raison qu'il conserve

un sang-froid absolu et considère le jour où je serais arrêté comme

un jour de réjouissance. Je désire que même nos faiblesses actuelles

disparaissent ce jour là.

Quel serait le mobile du Gouvernement en m'arrêtant? Le Gouvernement

n'est pas mon ennemi; je n'ai pas un atome d'inimitié contre lui. Mais

il croit que je suis l'âme de l'agitation et que, si l'on m'éloignait,

les administrateurs et les administrés auraient la paix, que le peuple

m'obéit aveuglément. Le gouvernement n'est pas seul à le croire;

certains de nos chefs partagent son opinion. Comment le gouvernement

peut-il s'assurer des sentiments du peuple? Comment peut-il se rendre

compte si le peuple comprend mes conseils ou s'il est simplement

ébloui par mes paroles? Il n'a qu'un moyen de s'en assurer: m'arrêter.

Il reste bien entendu l'alternative de supprimer les causes qui

m'ont amené à offrir ces conseils. Mais, enivré par son pouvoir, le

Gouvernement ne voit pas ses propres erreurs et les verrait-il qu'il

ne les admettrait pas. Il n'a donc qu'un seul moyen: se rendre compte

de la force du peuple en m'arrêtant. Si par cet acte le peuple est

terrifié au point de se soumettre, il aura mérité les injustices dont

ont souffert le Califat et le Pendjab.

Si d'autre part le peuple a recours à la violence il fera simplement le

jeu du gouvernement, les aéroplanes jetteront alors des bombes sur la

population, ses Dyers tireront sur lui et ses Smiths soulèveront les

voiles de nos femmes. D'autres officiers seront là qui l'obligeront

à se frotter le visage contre terre et à ramper sur le ventre, et le

châtieront à coups de fouet. Chacun de ces résultats est également

mauvais et ne nous donnera pas le «_Swaraj_». Dans d'autres pays les

gouvernements ont été renversés par la force brutale seule, mais j'ai

souvent démontré que l'Inde ne saurait obtenir son _Home Rule_ en

employant cette force. Quelle devrait donc être l'attitude du peuple si

l'on m'arrêtait? La réponse est simple. Il faut que le peuple,

1º Reste calme et paisible.

2º Mais qu'il n'observe pas de «hartal».

3º Qu'il ne tienne pas de meetings.

4º Qu'il ait l'œil ouvert.

Je m'attendrais, bien entendu, à voir:

5º Toutes les écoles du gouvernement se vider et se fermer.

6º Les magistrats suspendre leurs fonctions en plus grand nombre.

7º Tous les litiges jugés par arbitrage privé.

8º Des écoles et collèges universitaires nationaux s'ouvrir très

nombreux.

9º Des milliers d'hommes et de femmes renoncer à tout tissu étranger et

porter uniquement des vêtements tissés et filés à la main, et le tissu

étranger actuellement en magasin vendu ou brûlé par eux.

10º Tous refuser de s'engager dans l'armée ou de servir le Gouvernement.

11º Ceux qui peuvent gagner leur vie autrement abandonner les emplois

du gouvernement et même l'armée.

12º Chacun souscrire au fonds national autant qu'il est nécessaire.

13º Les possesseurs de titres y renoncer en plus grand nombre.

14º Les électeurs, encore incertains, considérer que c'est un péché

d'envoyer des représentants aux Conseils.

15º Les candidats aux élections retirer leur candidature et ceux qui

auraient été élus démissionner.

Si le peuple prend ces résolutions et les met en pratique il aura

certainement le _Swaraj_ avant un an. Nous l'aurons atteint, quand il

se montrera capable de cette force. La nation signera alors ma mise

en liberté et j'en serai heureux. La liberté dont je jouis à présent

est pour moi une prison. Si le peuple employait la violence pour me

délivrer et s'il attendait ensuite mon aide pour obtenir le _Swaraj_

son incompétence serait démontrée. Ni moi, ni personne ne pouvons

donner le _Swaraj_ à la nation. Elle l'aura dès qu'elle aura prouvé

qu'elle est prête.

Je dirai pour terminer qu'il est parfaitement inutile d'incriminer le

gouvernement. Nous avons le gouvernement que nous méritons. Lorsque

nous serons meilleurs, le gouvernement le sera également. Ce n'est

qu'à ce moment-là que nous aurons notre _Swaraj_. La Non-Coopération

montre que la nation a pris la résolution de devenir meilleure.

Va-t-elle abandonner sa résolution si l'on m'arrête et coopérer avec

le gouvernement? Si le peuple devient fou, s'il adopte la violence et

qu'il en soit amené à ramper sur le ventre, à frotter son visage sur le

sol, à saluer l'_Union Jack_ et à faire pour cela quarante kilomètres

à pied, qu'est-ce sinon coopérer? Mieux vaut mourir que de s'abaisser

ainsi. En un mot de quelque façon que vous considériez la question vous

verrez que la seule ligne de conduite pour le peuple est celle que j'ai

indiquée.

_10 novembre 1920._

L'UNIVERSITÉ NATIONALE DE GUJERAT

En créant une Université et en organisant un Collège à Ahmedabad le

Gujerat a démontré que la Non-Coopération avait également son côté

constructif. Seulement, comme la Non-Coopération est d'abord un acte de

purification, il lui faut détruire avant de construire. L'Université

Nationale se dresse aujourd'hui pour protester contre l'injustice

britannique et défendre notre honneur national. Mais elle demeurera.

Elle s'inspire des idéaux nationaux d'une Inde unie. Elle représente

une religion qui est le Dharma des Hindous et l'Islam des Mahométans.

Elle veut sauver les langues indigènes de l'oubli immérité et en faire

la source de la régénération nationale et de la culture indienne. Elle

considère que l'étude systématique des cultures asiatiques n'est pas

moins essentielle pour acquérir une éducation parfaite que celle des

sciences occidentales. Elle devra fouiller dans les immenses trésors

du sanscrit, de l'arabe, du persan, du pali et du magahdi afin d'y

découvrir où se trouve la source de la force pour la nation. Elle ne se

propose pas seulement de se nourrir des anciennes cultures ou de les

copier: elle espère plutôt créer une culture nouvelle basée sur les

traditions et enrichie par l'expérience des temps plus rapprochés.

Elle représente la synthèse des différentes cultures qui se sont

implantées aux Indes, qui ont agi sur l'existence de l'Inde et qui

ont à leur tour subi l'influence de l'esprit du sol. Cette synthèse

sera, bien entendu, selon le _Swadeshi_ où toute culture est assurée

d'avoir sa place légitime, non sur le modèle américain où une culture

prédomine et absorbe toutes les autres, où le but n'est pas l'harmonie

mais une unité artificielle et forcée. Pour cette raison l'Université

a voulu que ses étudiants apprissent à connaître toutes les religions

de l'Inde. Les Hindous ont ainsi l'occasion d'étudier le _Koran_ et

les Musulmans de savoir ce que contiennent les _Shastras_ hindous.

L'Université n'a exclu qu'une seule chose de son programme, c'est

l'esprit d'exclusion qui considère comme «intouchable»[72] une section

quelconque de l'humanité. L'étude de l'hindoustani qui est un mélange

national de sanscrit, d'hindi et d'urdu persanisé est obligatoire.

L'esprit d'indépendance sera développé non seulement par l'étude

de la religion, de la politique et de l'histoire mais aussi par la

préparation professionnelle qui seule peut donner à la jeunesse du

pays l'indépendance économique et le soutien que procure le respect

de soi-même. L'Université espère organiser de meilleures écoles dans

toutes les villes de province afin que l'instruction se répande au loin

et pénètre le peuple le plus tôt possible.

Le _Gujerati_ employé comme langue éducative facilitera ce progrès

et il n'y aura plus, entre les gens cultivés et les ignorants, cette

séparation qui est une sorte de suicide. L'un des effets d'une

éducation industrielle pour les classes distinguées et d'une éducation

littéraire pour les classes industrielles sera en grande partie

d'empêcher la distribution inégale de la fortune et en même temps de

mettre fin au mécontentement social qui en résulte. Les plus graves

défauts des Universités du Gouvernement c'est d'être sous le contrôle

d'étrangers et d'attribuer une valeur fausse aux diverses carrières.

L'Université du Gujerat en ne coopérant pas avec le Gouvernement y

remédie automatiquement. Si les fondateurs et les promoteurs sont

fidèles à cette résolution jusqu'à ce que le Gouvernement soit devenu

national, ils acquerront une perception nette des idéaux et des besoins

de la Nation. Demandons à Dieu que les Travailleurs pour la cause aient

la foi et la force nécessaires pour défendre la bannière qu'ils ont

déployée.

_17 novembre 1920._

[72] Voir les articles suivants page 160.

LE SYSTÈME DES CASTES

J'ai reçu plusieurs lettres irritées à propos de mes remarques sur

le système des Castes... Le point soulevé par mes correspondants

mérite qu'on le considère et qu'on y réponde. Ils déclarent que la

conservation du système des castes serait la ruine de l'Inde et que

l'esprit de caste a réduit l'Inde à l'esclavage. A mon avis ce n'est

pas l'esprit de caste qui a fait de nous des esclaves, c'est notre

avidité et notre mépris des vertus essentielles. Si l'Hindouisme ne

s'est pas désagrégé c'est à l'esprit de caste que nous le devons.

Comme toutes les autres organisations le système des castes a souffert

d'excroissances malignes. Je ne considère fondamentales, naturelles

et essentielles que les quatre divisions[73]. Les innombrables

subdivisions peuvent parfois être commodes mais elles sont souvent

gênantes. Plus tôt la fusion aura lieu, mieux cela vaudra. La

suppression et la reconstitution silencieuses des subdivisions ont

toujours eu lieu et continueront forcément. On peut être certain que

l'influence sociale et l'opinion publique se mêleront de ce problème.

Mais je suis tout à fait opposé à ce qu'on essaye de détruire les

divisions fondamentales. Le système des castes n'est pas basé sur

l'inégalité, il n'y est pas question d'infériorité et si pareille

question se posait, comme à Madras et Maharastra et ailleurs, il

faudrait certainement refréner cette tendance. Mais il ne semble pas

qu'il y ait une raison sérieuse de mettre fin à ce système à cause

de ses abus. Il se prête facilement à la réforme. Il n'est point

douteux que l'esprit démocratique, qui s'étend rapidement dans l'Inde,

débarrassera cette institution de toute idée de prédominance et de

subordination.

L'esprit démocratique n'est pas une chose mécanique qui peut s'ajuster

en abolissant les formes extérieures. Il demande une transformation

du cœur. Si les castes sont un obstacle au développement de l'âme,

l'existence de cinq religions dans l'Inde: l'Hindouisme, l'Islamisme,

le Christianisme, le Zorastrianisme et le Judaïsme en sont une

également. L'esprit démocratique exige l'inculcation de l'esprit de

fraternité et je n'éprouve aucune difficulté à considérer un Mahométan

ou un Chrétien comme mon frère, absolument comme s'il était frère par

le sang, et si l'on doit à l'Hindouisme la doctrine des castes on lui

doit aussi d'avoir inculqué la fraternité essentielle non seulement des

hommes mais de tout ce qui vit.

Un de mes correspondants suggère que nous abolissions les castes pour

adopter le système Européen des classes, voulant dire sans doute qu'il

faut supprimer l'hérédité des castes. Je suis porté à croire que la

loi de l'hérédité est une loi éternelle et que toute tentative pour la

transformer doit forcément conduire ainsi qu'il est déjà arrivé, au

désordre absolu. Je vois une grande utilité à considérer un brahmane

comme restant brahmane pendant toute son existence. S'il cesse de se

conduire en brahmane il cesse naturellement d'inspirer le respect qui

est dû à un véritable brahmane. Il est facile de se rendre compte des

difficultés innombrables qui surgiraient s'il fallait organiser des

tribunaux pour punir et récompenser, pour dégrader ou pour donner de

l'avancement. Si les Hindous croient, ainsi qu'ils doivent le faire,

à la réincarnation et à la transmigration des âmes, ils savent que la

nature sans se tromper rétablira l'équilibre en dégradant le brahmane

s'il se conduit mal et en le réincarnant dans une caste inférieure

alors qu'elle maintiendra au rang de brahmane celui qui a vécu en

brahmane dans sa présente incarnation.

Je ne considère pas qu'il soit indispensable à l'esprit démocratique

de boire, manger en commun et de s'unir par mariage. Je n'envisage pas

une universalité de manières et de coutumes sous le plus démocratique

des gouvernements. Nous devons chercher l'union dans la diversité...

Dans la religion Hindoue il est défendu aux enfants de deux frères de

s'épouser. Cette défense n'affecte en rien la cordialité des rapports;

il est même probable qu'elle crée des relations plus saines. Dans les

intérieurs Vaishnava j'ai vu des mères qui ne mangeaient pas dans la

cuisine commune ni ne buvaient au bol commun, sans en devenir pour

cela dédaigneuses, arrogantes et moins affectueuses. Ces contraintes

disciplinaires ne sont pas mauvaises en soi. Poussées ridiculement

à l'extrême elles peuvent être nuisibles et si elles ont pour but

d'attribuer une supériorité elles deviennent des faiblesses et par

conséquent un mal. Mais avec le temps et à mesure que surgiront des

nécessités et des circonstances nouvelles, ces coutumes devront être

avec circonspection modifiées et transformées.

Ainsi, tout en étant disposé à défendre comme je l'ai déjà fait la

division en quatre castes, je considère l'_intouchabilité_[74] comme un

crime monstrueux, envers l'humanité ainsi que je l'ai souvent répété.

Ce n'est pas une marque d'empire de soi, mais une prétention arrogante

à la supériorité. Elle n'a jamais servi à rien d'utile et a abaissé un

nombre incalculable d'êtres humains, qui non seulement nous valent

bien, mais rendent au pays de bien des façons, des services essentiels.

C'est un péché dont l'Hindouisme doit se délivrer au plus tôt, s'il

veut être considéré comme une religion honorable et ennoblissante. Je

ne vois pas une seule raison en sa faveur et je n'ai aucune hésitation

à rejeter, dans les Ecritures, les passages, d'un caractère douteux,

à l'appui de cette criminelle institution. A dire vrai je rejetterais

toute autorité qui serait en contradiction avec la raison pondérée ou

les commandements du cœur. L'autorité soutient et ennoblit les faibles

lorsqu'elle est l'œuvre de la raison mais elle avilit lorsqu'elle

supplante la raison sanctifiée par la «petite voix silencieuse qui est

en nous.»

_8 décembre 1920._

[73] Brahmane, Kshattriya, Vaiçya et Çoûdra: (philosophe et

éducateur; administrateur et soldat; commerçant et pasteur; artisan

et tâcheron.)

[74] Le 27 octobre 1920 sous le titre «Classes _déprimées_»

M. Gandhi avait écrit un article sur la question des _intouchables_.

La jeune Inde · 第 10 / 25 段