Au point de vue économique, on n'a jamais considéré ce que font perdre
les tribunaux à la nation et pourtant ce n'est pas une bagatelle.
Chaque institution organisée d'après le système actuel l'est avec une
prodigalité extravagante et les tribunaux plus que tout autre. J'ai
quelque notion de ce qu'ils coûtent en Angleterre, je suis renseigné
sur ce qu'ils coûtent aux Indes et très documenté sur ce qu'ils coûtent
dans le Sud-Afrique. Je n'hésite point à dire que ceux de l'Inde
sont relativement les plus exagérés et n'ont aucun rapport avec les
ressources économiques du peuple. Les meilleurs avocats de l'Afrique du
Sud, et il y en a d'extrêmement compétents, n'oseraient jamais demander
les honoraires des avocats de l'Inde. Quinze guinées sont à peu près le
maximum pour une consultation juridique. On a vu dans l'Inde demander
jusqu'à 7000 roupies. Il y a quelque chose de criminel dans un système
qui permet à un magistrat de gagner cinquante à cent mille roupies par
mois. La profession n'est pas--ne devrait pas--être une affaire de
spéculation. Le meilleur avocat devrait être accessible au plus pauvre
à un prix raisonnable. Mais nous avons imité les magistrats anglais
et ajouté à leurs méthodes. Les Anglais trouvent le climat de l'Inde
pénible, ils conservent les habitudes des climats froids et durs, il
leur faut calculer les séjours fréquents dans les montagnes et dans
leur île natale, et mettre de côté une forte somme pour l'éducation
aristocratique de leurs enfants. Leurs honoraires sont pour ces raisons
naturellement très élevés et l'Inde ne peut pas supporter cette
lourde charge. Nous nous imaginons que pour nous sentir les égaux
des magistrats anglais il nous faut demander les mêmes honoraires
écrasants. Ce serait bien triste pour l'Inde s'il lui fallait hériter
des appointements anglais et des goûts anglais qui conviennent si peu à
l'atmosphère indienne. Tout magistrat considérant les tribunaux et sa
profession du point de vue que je viens d'indiquer arrivera forcément
à conclure que le meilleur moyen de servir la nation est de cesser
d'exercer. Pour arriver à une autre conclusion il faudrait qu'il pût
démentir l'exposé des faits que je viens d'avancer.
_6 octobre 1920_
A TOUT ANGLAIS HABITANT L'INDE
Cher ami,
Je souhaite que tout Anglais lise cet appel et le médite sérieusement.
Permettez-moi de me présenter à vous. A mon humble avis nul Indien
n'a coopéré plus que moi avec le Gouvernement Britannique pendant
mes vingt-neuf années consécutives d'activité publique et dans des
circonstances qui eussent fait de tout autre un rebelle. Je vous prie
de me croire si je vous dis que ma coopération n'était point fondée sur
la crainte des châtiments prévus par vos lois ni sur d'autres raisons
égoïstes. Ma coopération était libre, volontaire, elle s'appuyait
sur la conviction que la somme totale de l'activité du gouvernement
Britannique avait pour but le bien de l'Inde. J'ai mis quatre fois
ma vie en péril pour l'Empire: à l'époque de la guerre Sud-Africaine
lorsque j'avais la responsabilité du corps d'ambulanciers volontaires
qui fut cité à l'ordre du jour par le Général Buller; à l'époque de
la guerre des Zoulous au Natal lorsque je dirigeais un autre corps
sanitaire; au commencement de la dernière guerre lorsque je formais un
corps d'infirmiers et que par suite de la fatigue j'eus une pleurésie
grave, enfin lorsque fidèle à la promesse que j'avais faite à lord
Chelmsford lors de la Conférence de Delhi, j'entrepris une active
campagne de recrutement dans le Kaira nécessitant de longues marches
fatigantes et qu'une crise de dyssenterie faillit m'emporter. Tout
ceci je l'ai fait parce que j'étais persuadé que des actes comme
les miens devaient placer mon pays sur le même rang que les autres
parties de l'Empire. Encore en décembre dernier je demandais avec
insistance une coopération loyale. Je croyais sincèrement que M. Lloyd
George tiendrait la promesse qu'il avait faite aux Musulmans et que
les atrocités commises au Pendjab une fois connues, les habitants du
Pendjab obtiendraient une réparation complète. Mais la duplicité de M.
Lloyd George et votre façon de la considérer et d'excuser les atrocités
commises ont absolument détruit la foi que j'avais dans les bonnes
intentions du Gouvernement et dans la nation dont il dépend.
Néanmoins, si je ne crois plus à vos bonnes intentions je me plais à
reconnaître votre bravoure et je sais que là où vous ne céderiez pas
devant la justice et la raison, vous céderiez volontiers devant la
bravoure.
_Jugez de ce que l'Empire coûte à l'Inde_:
Exploitation des ressources de l'Inde pour le bénéfice de la
Grande-Bretagne;
Dépenses toujours croissantes pour l'armée, et le plus coûteux des
fonctionnarismes;
Tous les services de l'Administration organisés avec une prodigalité
extravagante sans aucune considération pour la pauvreté de l'Inde;
Désarmement et émasculation complète d'une nation par crainte qu'elle
ne devienne un danger pour une poignée d'entre vous qui vous trouvez
parmi nous;
Commerce de boissons alcoolisées et de stupéfiants afin de subvenir aux
frais d'une administration trop lourde par le haut;
Législation de plus en plus sévère afin d'étouffer une agitation
grandissante qui cherche à faire connaître la torture d'une nation;
Traitement dégradant infligé aux Indiens habitant vos «Dominions».
Et vous avez montré un mépris absolu de ce que nous éprouvons en
glorifiant l'administration du Pendjab et en insultant aux sentiments
des Musulmans.
Je sais que vous ne nous en voudriez pas, si nous pouvions nous battre
et que nous vous arrachions le sceptre des mains. Mais vous savez bien
que nous ne le pouvons pas. Vous avez fait en sorte que nous soyons
incapables de nous battre franchement, honorablement. La bravoure sur
le champ de bataille nous est donc impossible. La bravoure de l'âme
nous reste. Je sais qu'à elle aussi vous serez sensible. Mon but est de
faire naître cette bravoure. La Non-Coopération n'est pas autre chose
qu'un entraînement au sacrifice de soi. Pourquoi donc coopérerions-nous
avec vous lorsque nous savons que votre administration de ce pays nous
réduit à un esclavage qui devient chaque jour plus grand? Si le peuple
répond à mon appel, ce n'est pas dû à ma personnalité. J'aimerais que
vous cessiez de croire que j'y suis pour quelque chose--les frères Ali
également. Ma personnalité ne ferait naître aucune réponse à un cri
Anti-Musulman si j'étais assez stupide pour en pousser un et le nom
magique des frères Ali n'inspirerait aucun enthousiasme aux Musulmans
s'ils poussaient follement un cri anti-Hindou. Le peuple accourt par
milliers pour nous écouter parce qu'aujourd'hui nous représentons la
voix d'une nation qui gémit écrasée sous un talon de fer. Les frères
Ali étaient vos amis comme je l'étais, comme je le suis encore. Ma
religion me défend toute animosité à votre égard. Je ne lèverais pas la
main contre vous, même si j'en avais la puissance. Je veux vous vaincre
uniquement par ma souffrance. Les frères Ali tireraient certainement
l'épée du fourreau s'ils le pouvaient pour défendre leur religion et
leur pays. Mais eux et moi faisons cause commune avec le peuple de
l'Inde pour tâcher d'exprimer ce qu'il ressent et trouver un remède à
sa détresse.
Vous êtes en quête d'un remède pour supprimer cette effervescence
croissante du sentiment national. Je me permets de vous suggérer que
la seule façon d'y mettre fin est d'en supprimer les causes. Cela vous
est encore possible, vous pouvez contraindre M. Lloyd George à tenir
parole. Je vous assure qu'il s'est réservé plusieurs portes de sortie.
Vous pouvez contraindre le Vice-Roi à donner sa démission en faveur
d'un meilleur et revenir sur votre opinion au sujet du Général Dyer
et de Sir Michael O'Dwyer. Vous pouvez contraindre le Gouvernement à
réunir en conférence les chefs reconnus du peuple, élus par eux et
représentant toutes les opinions afin de chercher le moyen de donner le
_Swaraj_ à l'Inde conformément aux désirs de son peuple.
Mais vous ne pouvez le faire que si vous considérez tout Indien
véritablement comme votre égal et comme votre frère. Je ne vous
demande pas votre protection. Je vous montre uniquement, en ami,
une solution honorable à un grave problème. L'autre solution, la
répression, vous est ouverte. Je vous prédis qu'elle ne réussira pas.
Elle a déjà emprisonné deux braves de Panipat parce qu'ils ont exprimé
librement leurs opinions; un autre est en jugement à Lahore pour avoir
exprimé les mêmes opinions. Un autre dans le district d'Oudh est déjà
incarcéré; un quatrième attend son tour d'être jugé. Vous devez savoir
ce qui se passe autour de vous. Notre propagande est faite contre cette
répression attendue. Je vous demande respectueusement de choisir la
meilleure méthode, de faire cause commune avec le peuple de l'Inde
dont vous mangez le pain. Vouloir contrarier ses aspirations c'est être
déloyal envers le pays.
Votre fidèle ami,
M. K. GANDHI.
_27 octobre 1920._
SI JE SUIS ARRÊTÉ
Article paru dans le _Navjivan_.
Je ne cesse de me demander quelle serait l'attitude du peuple si l'on
m'arrêtait. Mes collaborateurs m'ont également posé la question. Quelle
serait la position de l'Inde si le peuple affolé par son amour faisait
fausse route? Quelle serait ma position à moi?
Des ruisseaux de sang répandus par le gouvernement ne sont pas pour
m'effrayer mais je serais profondément affecté si le peuple, par amour
de moi ou en mon nom allait seulement jusqu'à insulter le gouvernement.
Il me couvrirait de honte s'il perdait son empire sur soi lors de mon
arrestation. La nation n'arrivera à aucun progrès si elle ne compte que
sur moi. Le progrès n'est possible que si le peuple comprend et suit le
chemin que je lui ai tracé. Je désire pour cette raison qu'il conserve
un sang-froid absolu et considère le jour où je serais arrêté comme
un jour de réjouissance. Je désire que même nos faiblesses actuelles
disparaissent ce jour là.
Quel serait le mobile du Gouvernement en m'arrêtant? Le Gouvernement
n'est pas mon ennemi; je n'ai pas un atome d'inimitié contre lui. Mais
il croit que je suis l'âme de l'agitation et que, si l'on m'éloignait,
les administrateurs et les administrés auraient la paix, que le peuple
m'obéit aveuglément. Le gouvernement n'est pas seul à le croire;
certains de nos chefs partagent son opinion. Comment le gouvernement
peut-il s'assurer des sentiments du peuple? Comment peut-il se rendre
compte si le peuple comprend mes conseils ou s'il est simplement
ébloui par mes paroles? Il n'a qu'un moyen de s'en assurer: m'arrêter.
Il reste bien entendu l'alternative de supprimer les causes qui
m'ont amené à offrir ces conseils. Mais, enivré par son pouvoir, le
Gouvernement ne voit pas ses propres erreurs et les verrait-il qu'il
ne les admettrait pas. Il n'a donc qu'un seul moyen: se rendre compte
de la force du peuple en m'arrêtant. Si par cet acte le peuple est
terrifié au point de se soumettre, il aura mérité les injustices dont
ont souffert le Califat et le Pendjab.
Si d'autre part le peuple a recours à la violence il fera simplement le
jeu du gouvernement, les aéroplanes jetteront alors des bombes sur la
population, ses Dyers tireront sur lui et ses Smiths soulèveront les
voiles de nos femmes. D'autres officiers seront là qui l'obligeront
à se frotter le visage contre terre et à ramper sur le ventre, et le
châtieront à coups de fouet. Chacun de ces résultats est également
mauvais et ne nous donnera pas le «_Swaraj_». Dans d'autres pays les
gouvernements ont été renversés par la force brutale seule, mais j'ai
souvent démontré que l'Inde ne saurait obtenir son _Home Rule_ en
employant cette force. Quelle devrait donc être l'attitude du peuple si
l'on m'arrêtait? La réponse est simple. Il faut que le peuple,
1º Reste calme et paisible.
2º Mais qu'il n'observe pas de «hartal».
3º Qu'il ne tienne pas de meetings.
4º Qu'il ait l'œil ouvert.
Je m'attendrais, bien entendu, à voir:
5º Toutes les écoles du gouvernement se vider et se fermer.
6º Les magistrats suspendre leurs fonctions en plus grand nombre.
7º Tous les litiges jugés par arbitrage privé.
8º Des écoles et collèges universitaires nationaux s'ouvrir très
nombreux.
9º Des milliers d'hommes et de femmes renoncer à tout tissu étranger et
porter uniquement des vêtements tissés et filés à la main, et le tissu
étranger actuellement en magasin vendu ou brûlé par eux.
10º Tous refuser de s'engager dans l'armée ou de servir le Gouvernement.
11º Ceux qui peuvent gagner leur vie autrement abandonner les emplois
du gouvernement et même l'armée.
12º Chacun souscrire au fonds national autant qu'il est nécessaire.
13º Les possesseurs de titres y renoncer en plus grand nombre.
14º Les électeurs, encore incertains, considérer que c'est un péché
d'envoyer des représentants aux Conseils.
15º Les candidats aux élections retirer leur candidature et ceux qui
auraient été élus démissionner.
Si le peuple prend ces résolutions et les met en pratique il aura
certainement le _Swaraj_ avant un an. Nous l'aurons atteint, quand il
se montrera capable de cette force. La nation signera alors ma mise
en liberté et j'en serai heureux. La liberté dont je jouis à présent
est pour moi une prison. Si le peuple employait la violence pour me
délivrer et s'il attendait ensuite mon aide pour obtenir le _Swaraj_
son incompétence serait démontrée. Ni moi, ni personne ne pouvons
donner le _Swaraj_ à la nation. Elle l'aura dès qu'elle aura prouvé
qu'elle est prête.
Je dirai pour terminer qu'il est parfaitement inutile d'incriminer le
gouvernement. Nous avons le gouvernement que nous méritons. Lorsque
nous serons meilleurs, le gouvernement le sera également. Ce n'est
qu'à ce moment-là que nous aurons notre _Swaraj_. La Non-Coopération
montre que la nation a pris la résolution de devenir meilleure.
Va-t-elle abandonner sa résolution si l'on m'arrête et coopérer avec
le gouvernement? Si le peuple devient fou, s'il adopte la violence et
qu'il en soit amené à ramper sur le ventre, à frotter son visage sur le
sol, à saluer l'_Union Jack_ et à faire pour cela quarante kilomètres
à pied, qu'est-ce sinon coopérer? Mieux vaut mourir que de s'abaisser
ainsi. En un mot de quelque façon que vous considériez la question vous
verrez que la seule ligne de conduite pour le peuple est celle que j'ai
indiquée.
_10 novembre 1920._
L'UNIVERSITÉ NATIONALE DE GUJERAT
En créant une Université et en organisant un Collège à Ahmedabad le
Gujerat a démontré que la Non-Coopération avait également son côté
constructif. Seulement, comme la Non-Coopération est d'abord un acte de
purification, il lui faut détruire avant de construire. L'Université
Nationale se dresse aujourd'hui pour protester contre l'injustice
britannique et défendre notre honneur national. Mais elle demeurera.
Elle s'inspire des idéaux nationaux d'une Inde unie. Elle représente
une religion qui est le Dharma des Hindous et l'Islam des Mahométans.
Elle veut sauver les langues indigènes de l'oubli immérité et en faire
la source de la régénération nationale et de la culture indienne. Elle
considère que l'étude systématique des cultures asiatiques n'est pas
moins essentielle pour acquérir une éducation parfaite que celle des
sciences occidentales. Elle devra fouiller dans les immenses trésors
du sanscrit, de l'arabe, du persan, du pali et du magahdi afin d'y
découvrir où se trouve la source de la force pour la nation. Elle ne se
propose pas seulement de se nourrir des anciennes cultures ou de les
copier: elle espère plutôt créer une culture nouvelle basée sur les
traditions et enrichie par l'expérience des temps plus rapprochés.
Elle représente la synthèse des différentes cultures qui se sont
implantées aux Indes, qui ont agi sur l'existence de l'Inde et qui
ont à leur tour subi l'influence de l'esprit du sol. Cette synthèse
sera, bien entendu, selon le _Swadeshi_ où toute culture est assurée
d'avoir sa place légitime, non sur le modèle américain où une culture
prédomine et absorbe toutes les autres, où le but n'est pas l'harmonie
mais une unité artificielle et forcée. Pour cette raison l'Université
a voulu que ses étudiants apprissent à connaître toutes les religions
de l'Inde. Les Hindous ont ainsi l'occasion d'étudier le _Koran_ et
les Musulmans de savoir ce que contiennent les _Shastras_ hindous.
L'Université n'a exclu qu'une seule chose de son programme, c'est
l'esprit d'exclusion qui considère comme «intouchable»[72] une section
quelconque de l'humanité. L'étude de l'hindoustani qui est un mélange
national de sanscrit, d'hindi et d'urdu persanisé est obligatoire.
L'esprit d'indépendance sera développé non seulement par l'étude
de la religion, de la politique et de l'histoire mais aussi par la
préparation professionnelle qui seule peut donner à la jeunesse du
pays l'indépendance économique et le soutien que procure le respect
de soi-même. L'Université espère organiser de meilleures écoles dans
toutes les villes de province afin que l'instruction se répande au loin
et pénètre le peuple le plus tôt possible.
Le _Gujerati_ employé comme langue éducative facilitera ce progrès
et il n'y aura plus, entre les gens cultivés et les ignorants, cette
séparation qui est une sorte de suicide. L'un des effets d'une
éducation industrielle pour les classes distinguées et d'une éducation
littéraire pour les classes industrielles sera en grande partie
d'empêcher la distribution inégale de la fortune et en même temps de
mettre fin au mécontentement social qui en résulte. Les plus graves
défauts des Universités du Gouvernement c'est d'être sous le contrôle
d'étrangers et d'attribuer une valeur fausse aux diverses carrières.
L'Université du Gujerat en ne coopérant pas avec le Gouvernement y
remédie automatiquement. Si les fondateurs et les promoteurs sont
fidèles à cette résolution jusqu'à ce que le Gouvernement soit devenu
national, ils acquerront une perception nette des idéaux et des besoins
de la Nation. Demandons à Dieu que les Travailleurs pour la cause aient
la foi et la force nécessaires pour défendre la bannière qu'ils ont
déployée.
_17 novembre 1920._
[72] Voir les articles suivants page 160.
LE SYSTÈME DES CASTES
J'ai reçu plusieurs lettres irritées à propos de mes remarques sur
le système des Castes... Le point soulevé par mes correspondants
mérite qu'on le considère et qu'on y réponde. Ils déclarent que la
conservation du système des castes serait la ruine de l'Inde et que
l'esprit de caste a réduit l'Inde à l'esclavage. A mon avis ce n'est
pas l'esprit de caste qui a fait de nous des esclaves, c'est notre
avidité et notre mépris des vertus essentielles. Si l'Hindouisme ne
s'est pas désagrégé c'est à l'esprit de caste que nous le devons.
Comme toutes les autres organisations le système des castes a souffert
d'excroissances malignes. Je ne considère fondamentales, naturelles
et essentielles que les quatre divisions[73]. Les innombrables
subdivisions peuvent parfois être commodes mais elles sont souvent
gênantes. Plus tôt la fusion aura lieu, mieux cela vaudra. La
suppression et la reconstitution silencieuses des subdivisions ont
toujours eu lieu et continueront forcément. On peut être certain que
l'influence sociale et l'opinion publique se mêleront de ce problème.
Mais je suis tout à fait opposé à ce qu'on essaye de détruire les
divisions fondamentales. Le système des castes n'est pas basé sur
l'inégalité, il n'y est pas question d'infériorité et si pareille
question se posait, comme à Madras et Maharastra et ailleurs, il
faudrait certainement refréner cette tendance. Mais il ne semble pas
qu'il y ait une raison sérieuse de mettre fin à ce système à cause
de ses abus. Il se prête facilement à la réforme. Il n'est point
douteux que l'esprit démocratique, qui s'étend rapidement dans l'Inde,
débarrassera cette institution de toute idée de prédominance et de
subordination.
L'esprit démocratique n'est pas une chose mécanique qui peut s'ajuster
en abolissant les formes extérieures. Il demande une transformation
du cœur. Si les castes sont un obstacle au développement de l'âme,
l'existence de cinq religions dans l'Inde: l'Hindouisme, l'Islamisme,
le Christianisme, le Zorastrianisme et le Judaïsme en sont une
également. L'esprit démocratique exige l'inculcation de l'esprit de
fraternité et je n'éprouve aucune difficulté à considérer un Mahométan
ou un Chrétien comme mon frère, absolument comme s'il était frère par
le sang, et si l'on doit à l'Hindouisme la doctrine des castes on lui
doit aussi d'avoir inculqué la fraternité essentielle non seulement des
hommes mais de tout ce qui vit.
Un de mes correspondants suggère que nous abolissions les castes pour
adopter le système Européen des classes, voulant dire sans doute qu'il
faut supprimer l'hérédité des castes. Je suis porté à croire que la
loi de l'hérédité est une loi éternelle et que toute tentative pour la
transformer doit forcément conduire ainsi qu'il est déjà arrivé, au
désordre absolu. Je vois une grande utilité à considérer un brahmane
comme restant brahmane pendant toute son existence. S'il cesse de se
conduire en brahmane il cesse naturellement d'inspirer le respect qui
est dû à un véritable brahmane. Il est facile de se rendre compte des
difficultés innombrables qui surgiraient s'il fallait organiser des
tribunaux pour punir et récompenser, pour dégrader ou pour donner de
l'avancement. Si les Hindous croient, ainsi qu'ils doivent le faire,
à la réincarnation et à la transmigration des âmes, ils savent que la
nature sans se tromper rétablira l'équilibre en dégradant le brahmane
s'il se conduit mal et en le réincarnant dans une caste inférieure
alors qu'elle maintiendra au rang de brahmane celui qui a vécu en
brahmane dans sa présente incarnation.
Je ne considère pas qu'il soit indispensable à l'esprit démocratique
de boire, manger en commun et de s'unir par mariage. Je n'envisage pas
une universalité de manières et de coutumes sous le plus démocratique
des gouvernements. Nous devons chercher l'union dans la diversité...
Dans la religion Hindoue il est défendu aux enfants de deux frères de
s'épouser. Cette défense n'affecte en rien la cordialité des rapports;
il est même probable qu'elle crée des relations plus saines. Dans les
intérieurs Vaishnava j'ai vu des mères qui ne mangeaient pas dans la
cuisine commune ni ne buvaient au bol commun, sans en devenir pour
cela dédaigneuses, arrogantes et moins affectueuses. Ces contraintes
disciplinaires ne sont pas mauvaises en soi. Poussées ridiculement
à l'extrême elles peuvent être nuisibles et si elles ont pour but
d'attribuer une supériorité elles deviennent des faiblesses et par
conséquent un mal. Mais avec le temps et à mesure que surgiront des
nécessités et des circonstances nouvelles, ces coutumes devront être
avec circonspection modifiées et transformées.
Ainsi, tout en étant disposé à défendre comme je l'ai déjà fait la
division en quatre castes, je considère l'_intouchabilité_[74] comme un
crime monstrueux, envers l'humanité ainsi que je l'ai souvent répété.
Ce n'est pas une marque d'empire de soi, mais une prétention arrogante
à la supériorité. Elle n'a jamais servi à rien d'utile et a abaissé un
nombre incalculable d'êtres humains, qui non seulement nous valent
bien, mais rendent au pays de bien des façons, des services essentiels.
C'est un péché dont l'Hindouisme doit se délivrer au plus tôt, s'il
veut être considéré comme une religion honorable et ennoblissante. Je
ne vois pas une seule raison en sa faveur et je n'ai aucune hésitation
à rejeter, dans les Ecritures, les passages, d'un caractère douteux,
à l'appui de cette criminelle institution. A dire vrai je rejetterais
toute autorité qui serait en contradiction avec la raison pondérée ou
les commandements du cœur. L'autorité soutient et ennoblit les faibles
lorsqu'elle est l'œuvre de la raison mais elle avilit lorsqu'elle
supplante la raison sanctifiée par la «petite voix silencieuse qui est
en nous.»
_8 décembre 1920._
[73] Brahmane, Kshattriya, Vaiçya et Çoûdra: (philosophe et
éducateur; administrateur et soldat; commerçant et pasteur; artisan
et tâcheron.)
[74] Le 27 octobre 1920 sous le titre «Classes _déprimées_»
M. Gandhi avait écrit un article sur la question des _intouchables_.