populace comme celle d'Ahmedabad. J'ai l'intention de parler de celle
qui m'est plus familière. Le Congrès est une manifestation de la
populace et dans ce sens-là seulement. Bien qu'organisé par des hommes
et des femmes réfléchis, on peut néanmoins lui donner ce nom. Nos
démonstrations populaires sont certainement celles de la populace.
Pendant mon voyage mémorable à travers le Pendjab, le Sindh et Madras
j'ai eu une véritable indigestion de ces manifestations[71]. J'ai été
honteux de voir détruire d'une façon inconsidérée bien qu'inconsciente
les bagages de voyageurs par des manifestants qui dans leur adoration
pour leurs héros ignoraient l'existence de tout le reste: choses et
gens. Ils ont fait des bruits discordants qui n'ont point contribué
au confort de leurs chefs. Ils se sont bousculés, ils se sont écrasés,
ils ont poussé tous à la fois des clameurs au saint nom de la paix
et de l'ordre. On a entendu dix volontaires donner en même temps le
même ordre. Les volontaires deviennent souvent des manifestants au
lieu de faire la police et de retenir les gens. C'est pour les chefs
une tâche dangereuse et toujours désagréable de passer du quai de la
gare à la voiture qui les attend entre deux haies interrompues de
volontaires. Il faut parfois une heure pour ce qui devrait durer cinq
minutes. La voiture est prise d'assaut par quiconque ose le faire,
et les volontaires sont souvent les plus grands coupables. Les chefs
et autres occupants se voient obligés de parlementer pour qu'ils ne
grimpent pas sur les marchepieds avec ce sans gêne. La capote de l'auto
est malmenée, j'en ai rarement vu qui ne soit pas endommagée par la
foule. Sur la route, au lieu de s'aligner, celle-ci suit la voiture;
c'est le comble de la confusion. A tous moments on court le risque d'un
accident. S'il en arrive rarement aux manifestations de ce genre, ce
n'est point grâce à l'habileté de ceux qui les ont organisées mais à la
bonne humeur de la foule décidée à supporter toutes les bousculades;
et si chacun bouscule son voisin personne ne cherche à lui faire du
mal. Pour terminer ce tableau, il y a le meeting, qui est une cause
d'anxiété toujours croissante. En face de soi rien que du désordre, un
bruit assourdissant, des hurlements et des cris. Mais un bon orateur
retient l'attention de son auditoire et l'ordre est tel que l'on
entendrait tomber une épingle.
Néanmoins c'est la populace qui est toute puissante. Vous êtes à sa
merci. Tant qu'il existe entre elle et vous un courant de sympathie
tout va bien. Que celui-ci s'interrompe et c'est la catastrophe. Un
incident comme celui d'Ahmedabad laisse deviner de temps à autre la
psychologie de la foule.
Notre pierre d'achoppement est d'avoir négligé la musique: la musique
c'est le rythme, c'est l'ordre; l'effet en est électrique. Elle
calme sur-le-champ. J'ai vu, en Europe, un inspecteur de police
ingénieux, pour réprimer les tendances malfaisantes d'une foule, faire
entonner un chant populaire. Malheureusement, comme nos Shastras, la
musique est restée le privilège de quelques-uns... la musique n'a
jamais été nationalisée au sens où on l'entend à présent. Si j'avais
quelque influence sur les volontaires, les Scouts et les membres des
associations _Seva Samiti_ j'obligerais à chanter correctement en
chœur des hymnes nationaux. Et dans ce but je prierais les plus grands
musiciens de venir à chaque Congrès et à chaque Conférence enseigner la
musique aux masses.
Il faut exiger des volontaires une discipline beaucoup plus grande,
plus de méthode, plus de savoir et ne pas accepter le premier venu
qui se présente. Il gêne plus qu'il n'aide. Imaginez les conséquences
qu'aurait sur une armée en guerre l'arrivée d'un soldat qui n'a pas
été exercé; il pourrait la désorganiser en une seconde. Ma plus grande
anxiété au sujet de la Non-Coopération n'est pas la lenteur avec
laquelle y viennent les chefs, ni certainement les critiques bien
ou mal intentionnées, ni en aucune façon la franche répression. Le
mouvement triomphera de ces obstacles... La plus grande difficulté
consiste en ce que nous ne sommes pas encore sortis de la période
_Mobocratique_. Ma consolation c'est que rien n'est plus facile que de
discipliner la foule pour la bonne raison qu'elle ne réfléchit pas, ne
prémédite rien. Elle agit comme dans un délire.
Elle se repent vite. Notre gouvernement organisé ne se repent pas,
lui, de ses crimes diaboliques comme ceux du Jallianwalla, de Lahore,
de Kassur, d'Akalgar, de Ramnagar, etc. Mais j'ai fait verser des
larmes à la foule repentante à Gujararanwalla et obtenu un sincère
aveu de repentir de la part de ceux qui en faisaient partie pendant
ce mois d'avril si plein d'événements. Je me sers donc maintenant
de la Non-Coopération pour développer la démocratie et j'invite
respectueusement tous les chefs hésitants à donner leur aide, en ne
condamnant point d'avance une méthode de purification nationale, de
discipline et de sacrifice.
... Ma foi dans le peuple est illimitée, sa nature est remarquablement
compréhensive. Que les chefs ne manquent pas de confiance...
Je termine en donnant quelques règles qui peuvent servir de guide.
1º Aucun nouveau volontaire ne doit être admis à des manifestations
importantes. Seuls par conséquent, ceux qui ont le plus d'expérience
doivent diriger.
2º Les volontaires doivent avoir sur eux un manuel d'instructions.
3º A l'époque des manifestations une revue des volontaires aura lieu où
seront données les instructions spéciales.
4º Dans les gares, les volontaires ne doivent pas se grouper en un
seul point, à l'endroit où doit se trouver le comité de réception, par
exemple, mais se disséminer parmi la foule.
5º De grandes foules ne doivent jamais pénétrer dans les gares. Elles
ne peuvent manquer de gêner la circulation. Il y a autant d'honneur à
attendre à l'extérieur.
6º Le premier devoir des volontaires est de s'assurer que les bagages
des autres voyageurs ne sont pas piétinés.
7º Les manifestants ne doivent pénétrer dans la gare que quelques
instants avant l'heure de l'arrivée.
8º Un passage libre doit être ménagé en face du train pour donner accès
aux autres voyageurs.
9º Un autre passage devrait, si possible, être ménagé à mi-chemin au
milieu des manifestants pour permettre aux chefs de sortir.
10º Ne pas faire de haie. C'est humiliant.
11º Les manifestants doivent rester à leur place jusqu'à ce que le chef
ait pris place dans sa voiture ou jusqu'à ce qu'un volontaire autorisé
ait donné le signal convenu.
12º Les cris nationaux ne doivent pas être poussés n'importe comment,
n'importe quand, ni tout le temps, et doivent être convenus d'avance.
Ils doivent être poussés seulement à l'arrivée du train et lorsque les
chefs ont pris place dans leurs voitures, et de temps à autre pendant
le trajet. Il serait absurde d'élever des objections sous prétexte
que la manifestation perd de sa spontanéité et devient machinale. La
spontanéité dépend du nombre, de l'enthousiasme créé par les cris et
par-dessus tout de la physionomie générale des manifestants, non pas
de la force ni de la variété des bruits. La nature des manifestations
d'une nation est caractéristique du genre d'éducation qu'elle a reçu.
Un Mahométan qui prie silencieusement dans sa mosquée exprime tout
aussi bien ses sentiments qu'un Hindou dans son temple en faisant
retentir sa voix ou son gong ou l'un et l'autre.
13º Il faut que la foule s'aligne sur le parcours et ne suive pas les
voitures. Si des piétons font partie du cortège, ils doivent prendre
leur place sans bruit et avec ordre et ne pas s'y joindre selon leur
fantaisie.
14º La foule ne doit pas entourer le chef, mais au contraire s'écarter
de lui.
15º Ceux qui se trouvent au dernier rang ou à la circonférence ne
doivent jamais pousser devant eux mais suivre le mouvement lorsque la
poussée a lieu de leur côté.
16º Il faut protéger particulièrement les femmes qui se trouvent dans
la foule.
17º Il ne faut jamais amener de jeunes enfants dans la foule.
18º Il faut qu'aux réunions les volontaires soient dispersés dans la
foule, qu'ils sachent faire des signaux avec un drapeau ou avec un
sifflet afin de se communiquer leurs instructions lorsqu'ils ne sont
pas à portée de la voix.
19º Ce n'est pas à l'auditoire de maintenir l'ordre. Il le fait en
restant immobile et en gardant le silence.
20º Il faut avant toute chose une obéissance absolue aux ordres des
volontaires.
Cette liste n'a pas la prétention d'être complète. Elle ne fait
qu'indiquer quelques exemples et a pour but de stimuler la pensée et de
faire naître la discussion. J'espère que tous les journaux de langues
indigènes traduiront cet article.
_8 septembre 1920._
[70] Mob: anglais pour _populace_.
[71] M. Gandhi écrit dans la _Jeune Inde_ du 27 octobre 1920
sous le titre «Notre dernier voyage».--Mon expérience s'enrichit
tellement à chacun de mes voyages qu'il m'est difficile d'en donner
au lecteur un compte rendu régulier. Il faut donc que je me contente
d'ajouter à notre fonds en parlant de la nécessité de la discipline
et de l'organisation. J'ai déjà raconté nos expériences jusqu'au
voyage à Cawnpore. J'appréhendais notre arrivée... Les dispositions
prises à la gare ne laissaient rien à désirer. Une foule énorme était
venue à notre rencontre, mais la discipline était si parfaite que
nous pûmes passer entre deux rangées serrées d'hommes sans qu'un
seul bougeât avant que nous ayons pris place dans les automobiles.
Ce qui aurait pu nous faire perdre une demi-heure prit cinq minutes.
Le cortège avait été heureusement supprimé. Le programme de la
journée était organisé avec autant de méthode que la réception à la
gare. Nous étions arrivés à huit heures et n'avions qu'une journée
à notre disposition, mais dans cet intervalle, il nous fut possible
d'assister à une réunion des travailleurs, d'avoir une entrevue
personnelle avec M. Frazier Hunt du _Chicago Tribune_, de nous
rendre au Home pour les Veuves, d'inaugurer l'Ecole nationale de
Gujerati, d'assister à une réunion des dames du Gujerat, d'inaugurer
un tribunal national d'arbitrage, d'assister à une réunion en plein
air et enfin de causer avec les visiteurs. Tout cela eut lieu sans
précipitation et sans fatigue inutile. Il y eut un peu de confusion
tout d'abord à la réunion en plein air. Nous apprîmes qu'aucun ordre
n'avait été donné aux volontaires, mais après quelque difficulté
un silence parfait régna, et l'auditoire écouta dans le silence le
plus absolu trois solides discours. Je suis convaincu que dès que
nous serons organisés le «Swaraj» sera établi. Dans un pays comme
le nôtre il suffit du refus organisé de nous laisser gouverner par
une puissance étrangère... Le voyage de nuit jusqu'à Bhiwani ne nous
laissa pas une seconde de repos. La foule insista pour que nous nous
montrions. Quelqu'un fit entendre que les «Mahatmas» n'avaient pas
besoin de repos et que c'était leur devoir de se montrer. Certains
devinrent positivement furieux parce que nous refusâmes énergiquement
de nous lever. Un autre fit la remarque qu'il était très imprudent de
notre part de ne pas respecter le désir du peuple en nous levant pour
nous laisser voir. Enfin, n'ayant pas dormi nous atteignîmes Bhiwani.
Environ 40.000 personnes étaient venues des villages d'alentour.
Je craignais que nous ne fussions complètement écrasés mais à mon
agréable surprise l'ordre fut parfait. Ni bousculade ni allées et
venues inutiles et bruyantes à la gare, chacun resta à sa place. La
procession s'organisa sans difficulté malgré une foule compacte.
L'ordre au _Pandal_ fut encore plus remarquable. C'était une immense
construction sans aucune prétention artistique. Il n'y avait pas de
chaises même pour le Président. Les visiteurs de marque étaient assis
sur une estrade massive et pratique construite au centre du _Pandal_.
Bien qu'il y eût plus de douze mille personnes, le _Pandal_ semblait
spacieux. On y accédait par de larges voies. Le sol était creusé
de façon à s'incliner vers le centre. Il était possible à tous de
voir sans difficulté. Ma seule remarque c'est que le demi-cercle est
préférable, aucune place ne devant se trouver derrière l'estrade...
M'étant renseigné j'appris que cette fois la foule était venue des
alentours uniquement pour nous voir. L'obligation de se montrer
est devenue des plus embarrassantes et prend beaucoup de temps.
Elle m'oblige à une tension nerveuse excessive et me prive de la
tranquillité dont j'aurais besoin pour écrire pendant les rares
instants dont je dispose pendant mes voyages. Un manque de réflexion
en est largement responsable. Il faut que les travailleurs pour
la cause organisent ces manifestations avec méthode ou qu'elles
soient tout à fait supprimées. Heureusement qu'elles sont amicales
et n'occasionnent jamais de troubles. Mais imaginez la confusion si
nous entreprenions des manifestations hostiles. Qu'arriverait-il
s'il nous fallait diriger de telles foules sous le feu ou si elles
étaient excitées par la colère? Je me rendis compte à Tundla que la
Désobéissance Civile en masse était impossible avec une foule comme
celle qui s'y trouvait. Nous ne pouvons rien accomplir d'efficace si
nous n'avons la certitude lorsque nous communiquons nos instructions
d'être obéis implicitement. Il faut donc que les «volontaires»
apprennent à diriger la foule. Une foule indienne devient aisément
des plus dociles et des plus maniables, seulement il faut l'y
préparer. Et quand elle ne l'est pas il est plus sage de ne pas
organiser de rassemblements.
TROIS CRIS NATIONAUX
Pendant mon voyage de Madras, j'eus l'occasion à Bedzwada de faire
quelques remarques au sujet des cris nationaux et de suggérer qu'il
vaudrait mieux en avoir pour des idéaux que pour des hommes. Je
demandai à l'auditoire de remplacer _Mahatma Gandhiki Jai_ et _Mahomed
Ali-Shaukat Aliki Jai_ par _Hindu Mussalmanki Jai_. Notre frère
Shaukat Ali, qui parla ensuite, l'établit comme règle. Il avait
remarqué qu'en dépit de l'Union Hindoue-Musulmane, si les Hindous
criaient _Bande Mataram_, les musulmans faisaient immédiatement
retentir _Allaho Akbar_ et vice versa. Ceci, dit-il fort justement,
était discordant pour l'oreille et montrait que le peuple n'agissait
pas en communion d'esprit. Trois cris seulement devraient être admis:
_Allaho Akbar_ chanté joyeusement par les Hindous et les Musulmans pour
exprimer que Dieu seul est grand et nul autre. Le second cri devrait
être _Bande Mataram_ (Salut Patrie) ou _Bharat Mataki Jai_ (Victoire à
Notre Mère Hind). Le troisième, _Hindu Mussulmanki Jai_, sans lequel
il ne saurait y avoir de victoire pour l'Inde ni de vraie démonstration
de la grandeur de Dieu. Je désirerais vivement que les journaux et les
hommes politiques adoptent l'idée du Maulana et décident le peuple
à ne pousser que ces trois cris. Ils expriment beaucoup de choses.
Le premier est une prière, une confession de notre insignifiance et
par conséquent un signe d'humilité. C'est un cri pour lequel tous
les Musulmans et tous les Hindous devraient s'unir dans un sentiment
de respect et de prière. Il ne faut pas que les Hindous hésitent
à employer des mots arabes lorsque le sens en est non seulement
inoffensif mais ennoblissant. Dieu n'attache pas d'importance à une
langue plus qu'à une autre. _Bande Mataram_ en dehors des souvenirs
merveilleux qu'il évoque, exprime l'unique souhait national, à savoir
que l'Inde s'élève et atteigne toute sa grandeur. Et je préférerais
_Bande Mataram_ à _Bharat Mataki Jai_ parce que ce serait reconnaître
courtoisement la supériorité du Bengale par le cœur et l'intelligence;
et comme l'Inde ne peut rien devenir sans l'union de l'âme hindoue et
de l'âme musulmane, _Hindu-Mussulmanki Jai_ est un cri que nous
n'oublierons sans doute jamais.
Ces cris ne doivent pas être poussés d'une façon discordante. Dès que
quelqu'un lance un des trois, tout le monde doit immédiatement le
reprendre et chacun ne pas hurler celui qu'il préfère. Qui ne veut pas
s'y joindre peut s'abstenir et doit considérer comme un manquement aux
bonnes manières d'intercaler le sien lorsqu'un autre a été poussé. Il
serait également préférable que les trois cris fussent dans l'ordre
cité plus haut. Il ne faut pas non plus qu'ils soient répétés trop
fréquemment. Lorsqu'un chef populaire traverse une gare on entend
parfois le même hurlement poussé sans interruption. Je ne crois pas que
ce bruit incessant fasse le moindre bien à la nation si ce n'est de
lui fournir un médiocre exercice pour les poumons. Il faudrait songer
en outre aux nerfs de notre chef. C'est un gaspillage national de le
tenir occupé à regarder la foule ou de l'obliger à écouter pendant une
demi-heure de suite un cri poussé en son honneur ou en l'honneur d'un
autre. Il nous faut cultiver le sens des proportions.
_8 septembre 1920._
LA HANTISE DES ÉCOLES ET DES COLLÈGES UNIVERSITAIRES
On a beaucoup parlé et beaucoup écrit contre notre intention de
boycotter les écoles et les collèges universitaires placés sous
le contrôle du Gouvernement. On dit que notre proposition est
«malfaisante», «nuisible» et «contraire aux intérêts les plus
importants du pays»...
J'ai fait tout mon possible pour découvrir mon erreur, mais ces efforts
n'ont abouti qu'à fortifier ma conviction; ce serait une faute aussi
grave de recevoir du gouvernement une éducation quelconque, toute
supérieure qu'elle puisse être, que de boire le lait le plus crémeux
s'il renfermait du poison.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
... Les adversaires de ma suggestion ne se rendent pas suffisamment
compte des injustices commises envers le Califat et au Pendjab. Ils
ne sentent pas que ces injustices démontrent d'une façon concluante
comment l'activité du gouvernement actuel dans son ensemble est
nuisible au progrès national... Je suis absolument certain qu'ils
n'enverraient pas leurs enfants à une école où ils risqueraient de
recevoir une éducation qui les avilisse au lieu de les ennoblir. Je
suis également certain qu'ils n'enverraient pas leurs enfants à une
école gouvernée, dirigée ou même influencée par un voleur qui leur
aurait pris ce qu'ils possédaient. Je considère que les enfants de la
nation sont avilis dans les écoles et collèges du gouvernement. Je
considère que ces écoles et ces collèges sont sous l'influence d'un
gouvernement qui a volontairement dépouillé la nation de son honneur
et par conséquent qu'il est du devoir de la nation d'en retirer ses
enfants. Il est possible que même dans ces écoles certains résistent
à cet avilissement; mais il serait mal d'encourager l'humiliation
nationale qui s'y poursuit parce que quelques-uns se sont élevés
au-dessus de leur entourage. A mon avis il est trop évident à l'heure
actuelle que les chefs révérés de la nation ne se rendent pas compte de
cette corruption des écoles placées sous le contrôle du gouvernement.
On alléguera que les écoles ne sont pas pires qu'elles ne l'étaient
avant le tort fait au Pendjab ou avant la trahison du Califat et
que nous les tolérions alors. Je l'admets. Cependant en ce qui me
concerne personnellement, les événements du Pendjab et du Califat, ont
complètement changé mon opinion sur le système actuel de gouvernement.
L'ignorance où j'étais de sa perversité inhérente me le rendait
suffisamment tolérable pour ne pas m'opposer à ses écoles. Aussi je
crains... que les adversaires du projet de boycottage ne donnent pas
aux injustices commises la même importance que moi...
Le jour où garçons et filles videront les écoles du gouvernement
marquera une révolution dans la pensée nationale. Il indiquera que
nous ne nous laisserons plus halluciner par ses écoles et par ses
collèges. La nation n'est-elle pas capable de se charger de sa propre
éducation sans l'intervention du gouvernement, sans sa protection, ses
conseils ou ses subventions? Abandonner les écoles actuelles c'est
avoir conscience que nous sommes capables d'organiser notre propre
enseignement malgré des difficultés himalayennes.
_29 septembre 1920._
LA HANTISE DES TRIBUNAUX
Si les magistrats et les tribunaux n'exerçaient pas sur nous une
sorte d'attrait magique et s'ils n'avaient pas de racoleurs pour nous
attirer dans le bourbier des cours de justice et pour faire appel
à nos passions les plus basses, notre existence serait bien plus
heureuse. Que ceux qui fréquentent les Tribunaux--les meilleurs d'entre
eux--avouent que l'atmosphère en est fétide, de chaque côté s'alignent
les faux témoins qui, soit par amitié, soit pour de l'argent sont prêts
à vendre leur âme. Mais le pire c'est qu'ils soutiennent l'autorité
d'un gouvernement. Ils sont censés administrer la justice et sont
par conséquent appelés les gardiens de la liberté d'une nation. Mais
lorsqu'ils soutiennent un gouvernement malfaisant ils ne sont plus les
gardiens de la liberté, ils font crouler les maisons afin d'étouffer
l'âme d'une nation. Voilà comment agissent les tribunaux de la Loi
Martiale et les «tribunaux exceptionnels» du Pendjab. Nous les avons
vus dans leur nudité. Ils sont ainsi en temps normal lorsqu'il s'agit
de juger un différend entre une race supérieure et ses ilotes. Il en
est de même dans le monde entier. Voyez le procès de l'officier anglais
qui avait torturé de sang-froid des nègres inoffensifs à Nairobi,
et la peine ridiculement légère à laquelle il fut condamné. Un seul
Anglais a-t-il jamais subi le dernier châtiment ou quelque chose de
ce genre pour avoir commis dans l'Inde des meurtres barbares? Qu'on
ne s'imagine pas que les choses seraient changées lorsque juges et
procureurs anglais auraient été remplacés par des juges et procureurs
indiens. Les Anglais ne sont pas naturellement corrompus, les Indiens
ne sont pas nécessairement des anges. Tous deux subissent l'influence
de leur entourage. Pendant l'état de siège, les juges et les procureurs
indiens se montrèrent coupables d'actions aussi noires que les juges
et les procureurs anglais. Si à Mabianwala ce fut un Bosworth Smith
qui insulta les femmes, ce furent des Indiens qui les torturèrent à
Amritsar.
Ce que j'attaque c'est le système. Je n'en veux pas aux Anglais
parce qu'ils sont anglais. Je respecte un certain nombre d'entre eux
comme je les respectais avant de m'être aperçu de l'impossibilité de
perfectionner le système actuel. M. Andrews et quelques autres me sont
peut-être plus chers encore que jadis. Mais je ne pourrais pas rendre
hommage à celui que je considère comme plus qu'un frère s'il devenait
Vice-Roi des Indes. Je ne croirais pas qu'en acceptant ce poste il lui
fut possible de rester pur. Il se verrait contraint d'administrer selon
un système qui est corrompu en soi. Satan emploie généralement des
instruments moraux et le langage de l'éthique pour donner à son but un
air respectable.
Je me suis écarté un peu du sujet pour démontrer que ce Gouvernement,
fût-il entièrement composé d'Indiens, s'il conservait l'organisation
actuelle nous serait tout aussi intolérable qu'à présent. Et c'est
pourquoi la nomination de lord Sinha à un poste élevé ne me remplit pas
d'une joie débordante. Il nous faut l'égalité absolue en théorie et en
pratique et le pouvoir de nous passer des rapports avec les Anglais si
cela nous plaît.
Mais pour en revenir aux tribunaux et aux magistrats nous ne pouvons
atteindre cette position désirable tant que nous considérons avec un
respect superstitieux les soi-disant palais de justice. Que ceux dont
la soif de vengeance ou l'avidité ou les justes réclamations sont
satisfaites ne s'aveuglent pas sur le but véritable des tribunaux: la
permanence de l'autorité du gouvernement qu'ils représentent. Sans les
tribunaux le gouvernement ne durerait pas une journée. J'admets que,
même avec mon plan, les tribunaux conserveront leur pouvoir sur les
gens lorsque tous les avocats indiens les auront abandonnés et qu'il
n'y aura plus de causes civiles à plaider. Mais alors ils auront cessé
de nous tromper. Ils auront perdu leur prestige moral et par conséquent
leur air d'honorabilité.