correspondance qu'il a reçue au sujet de M. R. Bosworth Smith, l'un des
officiers responsables de l'application de la loi martiale et contre
lesquels les plaintes de mauvais traitements répétés et persistants
sont des plus amères. D'après cette correspondance, il paraîtrait qu'au
lieu d'être destitué, Mr Bosworth Smith aurait reçu de l'avancement.
Quelque temps avant la mise en vigueur de la loi martiale, Mr Bosworth
Smith avait été suspendu de ses fonctions; or non seulement on lui
avait rendu son poste de _Deputy Commissioner_[65], mais on l'avait
investi de nouveaux pouvoirs le chargeant de faire appliquer le
paragraphe 30 du Code Criminel. Depuis son arrivée, la malheureuse
population de l'Inde vit sous un régime de terreur et de tyrannie.
Notre correspondant ajoute: «J'emploie ces deux mots avec intention,
afin de bien exprimer ce que je veux dire». J'extrais de sa lettre
quelques passages qui jettent un peu de lumière et qui expliquent ce
qu'il entend par terreur et tyrannie. «Lorsqu'il s'agit de plaintes
privées, il n'en prend jamais note... Le rapporteur les inscrit à
la fin de la séance, et le lendemain le magistrat les signe. Que le
rapport soit ou non en faveur du plaignant, le magistrat n'y jette
jamais les yeux; ces plaintes sont réservées sans avoir été jugées
convenablement. En ce qui concerne les _Challans_ de la police, ceux
qui plaident pour les accusés n'ont pas l'autorisation de communiquer
avec les prisonniers en jugement, qui sont sous la garde de la police.
Ils n'ont pas le droit de contre-examiner les témoins à charge...
Des questions suggérant les réponses sont posées aux témoins de
l'accusation... De cette façon, toute une histoire accusatrice se
trouve mise dans la bouche des témoins de la police. Les témoins à
décharge, bien qu'appelés, ne sont pas autorisés à être interrogés
par les avocats de la défense... N'importe quel fonctionnaire d'un
«Cantonnement» n'a qu'à écrire le nom d'un habitant du «Cantonnement»
sur un chiffon de papier et lui donner l'ordre de comparaître le
lendemain devant le tribunal pour qu'il y soit obligé: c'est une
sommation... S'il ne se présente pas, il reçoit un mandat d'arrêt.»
La lettre en question cite bien d'autres exemples de ce genre qui
mériteraient d'être publiés; mais ceci suffit pour expliquer ce que
veut dire l'auteur. Permettez-moi d'examiner un peu la conduite de ce
fonctionnaire pendant l'application de la Loi Martiale. C'est lui qui
jugea en bloc et condamna, après un jugement qui n'était qu'une farce.
Des témoins ont déclaré qu'il convoquait les gens et les forçait à
faire de fausses dépositions, qu'il soulevait le voile des femmes,
les insultait en les appelant chiennes, ânesses, qu'il crachait
sur elles. C'est lui qui fit endurer aux plaignants innocents de
Shekhupera une persécution impossible à décrire. Mr Andrews a mené une
enquête personnelle, au sujet des plaintes qui ont été faites contre
ce fonctionnaire, et en est venu à cette conclusion qu'il n'est pas
de fonctionnaire qui ait plus mal agi que Mr Smith... Sa déposition
au Comité Hunter témoigne d'un mépris absolu de la vérité; et voilà
l'homme qui vient de recevoir de l'avancement! La question est de
savoir ce qu'il fait au service du gouvernement et pourquoi il n'a pas
été mis en jugement, pour avoir maltraité et insulté des hommes et des
femmes innocents.
Je vois que l'on voudrait que le Général Dyer et Sir Michael O'Dwyer
fussent poursuivis. Je ne m'arrêterai pas à examiner si la chose est
possible. J'ai regretté de voir que M. Shastri était de cet avis.
Si les Anglais le faisaient d'eux-mêmes, je considérerais que ces
poursuites attestent leur désapprobation de l'atrocité commise au
Jallianwala Bagh. Mais je ne dépenserais certainement pas un liard
en vaine tentative pour faire condamner ces hommes. Le public doit
sûrement connaître assez l'esprit anglais. La presse anglaise presque
tout entière conspire pour protéger ces coupables envers l'humanité. Je
n'ai aucun désir d'aider à en faire des héros, en me joignant à ceux
qui réclament leur mise en accusation. Une destitution qui s'impose
d'une façon autrement péremptoire est celle de Mr Bosworth Smith,
_Deputy Commissioner_, de Rai Shri Ram et de quelques autres dont le
nom a été donné dans le rapport du Sous-Comité du Congrès. Quelque
méprisable que soit le Général Dyer, je considère que Mr Smith l'est
bien davantage et que les crimes qu'il a commis sont bien autrement
sérieux que le massacre du Jallianwala Bagh. Le Général Dyer croyait
de bonne foi qu'effrayer le peuple en tirant dessus était l'acte d'un
soldat. Mais Mr Smith fut cruel, vulgaire et vil, _gratuitement_. Si
tous les faits qu'on lui reproche sont exacts, il n'y a absolument rien
d'humain en lui. Il n'a pas comme le Général Dyer le courage d'admettre
ce qu'il a fait. Quand on lui demande des explications, il se dérobe.
Ce fonctionnaire conserve le pouvoir d'infliger sa présence à des gens
qui ne lui ont rien fait et de continuer à déshonorer l'autorité qu'il
représente.
Que fait le Pendjab pour remédier à ces choses? N'est-ce point le
devoir très net de tout habitant du Pendjab de ne pas avoir de cesse
tant que Mr Smith et ses pareils ne seront pas destitués. Les chefs
du Pendjab auront recouvré leur liberté en vain s'ils ne l'emploient
pas à purger l'administration de Mr Bosworth Smith et Compagnie. Je
suis persuadé que s'ils veulent entreprendre une action résolue, ils
seront soutenus par l'Inde entière. Je me permets de leur suggérer que
la meilleure façon de se rendre capables d'envoyer le Général Dyer à
la potence, c'est de remplir le devoir plus pressant et plus facile de
mettre fin au mal que continuent à faire ces fonctionnaires, contre
lesquels ils ont réuni des témoignages écrasants.
_23 mars 1920._
[65] Magistrat.
LE COMITÉ DE NON-COOPÉRATION
Il semble exister nombre de malentendus et d'idées fausses au sujet du
Comité de Non-Coopération, nommé par le Comité pour le Califat, le 3
courant, à Allahabad. Un ami qui se trouvait à la réunion nous écrit
pour nous dire que le Comité fut formé dans l'intention de mettre en
vigueur la Non-Coopération et pour agir en toute circonstance s'y
rapportant, comme s'il représentait la population musulmane de l'Inde
entière, même au cas de remontrances présentées aux autorités. Que
ceci dépasse les attributions du Comité, c'est ce que cet article va
démontrer.
Ainsi que je l'indiquai, en proposant la formation du Comité, celui-ci
doit s'assurer des désirs de la nation au sujet de la Non-Coopération
et les faire exécuter. Il est un corps représentatif et possédant
pleins pouvoirs; mais il n'est pas exact de dire--ce n'est pas son
objet d'ailleurs--qu'il représente tout ce qu'il y a de meilleur dans
l'opinion musulmane ou ce qui compte le plus. Par exemple, il ne
représente pas la noblesse titrée de l'Islam. Cela ne concerne point
le Comité. On l'a restreint exprès à un nombre de membres pouvant
se consacrer entièrement à la tâche d'organiser la Non-Coopération
et de s'assurer l'obéissance aux ordres donnés, la discipline et la
Non-Violence. C'est un Comité de travailleurs pour la cause. On ne
peut s'attendre à ce que toute l'Inde musulmane soit également éclairée
sur la Non-Coopération. Certains doutent de son efficacité, d'autres
la considèrent comme un remède à l'eau de rose, un certain nombre la
trouvent trop énergique pour l'Inde dans son état actuel. Ils déclarent
que l'Inde n'a pas encore atteint la force de sacrifice nécessaire pour
réussir. Les membres du Comité ne représentent pas et ne renferment
pas ces éléments de doute, bien que par ailleurs ces derniers puissent
avoir plus d'influence que certains musulmans faisant partie du Comité.
Celui-ci est uniquement composé de membres ayant une foi profonde dans
la Non-Coopération, et qui tout en étant convaincus n'exigeront pas
de la nation des sacrifices supérieurs à ses forces; ils essayeront
seulement de la mener, avec son programme, jusqu'où elle est capable
d'aller; mais tout en agissant ainsi, ils n'hésiteront pas à aller
eux-mêmes hardiment de l'avant et à entraîner ceux qui sont disposés
à les suivre. Ce Comité, qui débute par conséquent sans réputation
aucune, doit s'en faire une par son travail et par les résultats
obtenus. Il ne saurait durer s'il ne fait rien ou si ayant travaillé,
il n'aboutit à rien.
Il n'a aux yeux des étrangers aucune qualité représentative. Pour
ceux-ci, Shaukat Ali est un homme aimable, mais un fanatique enragé,
n'ayant d'empire sur personne; Hasrat Mohani, un homme inutile qui ne
pense qu'au _Swadeshi_; le Dr Kitchlew, un homme d'hier qui ne possède
aucune expérience du monde extérieur au-delà d'Amritsar. On peut en
dire autant de la plupart des autres. Je suis assurément un individu
supérieur, mais après tout un toqué, et un intrus par-dessus le
marché. Une pétition signée du Comité n'aura guère de poids auprès du
monde extérieur, si elle doit dépendre de l'influence des signataires.
Cela ne veut pas dire que le Comité n'en présentera aucune. Il en
présentera certainement, lorsque la rapidité d'action sera essentielle
ou lorsque pour certaines raisons de convenances, d'autres ne seront
pas disposés à signer. A dire vrai, recueillir des signatures pour
d'importantes pétitions sera un des moyens de sonder l'opinion
publique; et on s'assurera ainsi de l'esprit de sacrifice dans l'élite
du pays. Pour les masses et pour l'action intérieure, le Comité a
une grande valeur représentative. Il serait probablement difficile
de découvrir deux hommes représentant mieux l'opinion musulmane que
Shaukat Ali et Hasrat Mohani. Les autres, bien que moins connus,
ont été choisis pour les qualités, qu'on leur connaît, de force, de
patience, de calme, de franchise, de courage devant les difficultés.
On a prétendu que je devrais être à la tête du mouvement. Cette
déclaration n'est vraie qu'en partie[66]. Ce n'est pas par esprit
d'humilité que je le dis, mais parce que c'est rigoureusement exact.
Si la croyance que je dirige le mouvement se répandait, cela pourrait
lui être fatal. Je le dirige en ce sens que, pour l'instant, je suis
celui dont les conseils sont les plus appréciés et qui, plus que
quiconque, a résolu de faire aboutir le programme de Non-Coopération.
Mais je n'ai pas la prétention de représenter l'opinion musulmane.
Je puis seulement essayer de l'interpréter. Seul, il me serait
impossible d'entraîner des masses musulmanes, et si j'essayais de
vouloir discuter, à propos de religion, avec la meilleure opinion
musulmane, je me verrais dûment hué par un auditoire mixte. Seulement
si j'étais Musulman, je ne craindrais point de discuter certaines
questions devant une assemblée musulmane, même si je devais tenir
tête à un grand nombre. Je considère que je suis un travailleur
avisé; ma sagesse consiste en un sentiment très net de ce qui me
manque. J'espère que je ne dépasse jamais mes limites; en tout cas
ce n'est jamais consciemment. Il faut que tout Musulman intelligent
se rappelle ce qui me manque et à quoi se bornent mes fonctions.
L'ignorer serait fatal au succès du mouvement. Il ne faut pas qu'en
m'associant avec le mouvement, je rende les travailleurs pour la Cause
indolents et indifférents. Mon association avec le mouvement pour
donner de bons résultats doit être la source d'une attention plus
grande, d'un sentiment de responsabilité plus fort, d'une ardeur au
travail supérieure et d'une activité plus efficace. Je puis élaborer
des plans, mais leur exécution doit toujours demeurer entre les mains
des travailleurs musulmans. Il faut que le mouvement soit organisé et
dirigé par eux, avec l'aide d'amis comme moi, mais aussi sans leur aide
s'il est nécessaire. Il ne faut pas s'attendre à ce que je forme des
Non-Coopérateurs, les chefs musulmans seuls le peuvent. Quelle que soit
l'étendue du sacrifice chez moi, elle ne peut produire dans le monde
musulman l'esprit de Non-Coopération, c'est-à-dire de sacrifice, pour
des questions religieuses. Il faudra que les chefs musulmans montrent
cet esprit en eux-mêmes, avant que la masse le développe en elle.
Et maintenant, il m'est facile de répondre à la question: «Pourquoi
n'y a-t-il pas d'Hindous au Comité?»--Le Comité suprême ne peut
être composé que de Musulmans. Je considère que ma présence même
est un mal, mais un mal nécessaire, à cause de mes connaissances
particulières. Je suis un spécialiste de la Non-Coopération. Je l'ai
expérimentée avec succès. La résolution de Non-Coopération fut conçue
par moi, à la conférence de Delhi. Je fais donc partie du Comité comme
spécialiste, et non parce que je suis Hindou. Mes fonctions sont
uniquement celles de conseiller. Que je sois un Hindou convaincu,
persuadé que tout Hindou doit considérer de son devoir de soutenir les
Musulmans jusqu'au bout de la Non-Coopération, c'est assurément un
avantage pour le Comité. Mais cet avantage était à sa disposition, que
j'en fisse partie ou non.
Puisque j'examine en ce moment les relations des Hindous avec le
Mouvement pour le Califat, j'aimerais en profiter, quitte à me répéter,
pour établir ma position bien nettement.
La réclamation des Musulmans me paraissant juste, j'ai l'intention de
me joindre à eux jusqu'au bout de la Non-Coopération. Et je considère
que cette attitude est absolument compatible avec la fidélité que
je dois à la Grande-Bretagne. Seulement, je ne suivrais pas les
Musulmans dans une campagne de violence. Je ne pourrais, par exemple,
favoriser une invasion de l'Inde par l'Afghanistan, en vue d'obtenir de
meilleures conditions de paix. A mon avis, le devoir d'un Hindou est
de résister à toute incursion dans l'Inde, quand bien même ce serait
dans le but mentionné plus haut. De même que son devoir est d'aider
ses frères musulmans à obtenir satisfaction à leur juste demande, par
la Non-Coopération ou par quelque autre forme de souffrance, si grande
soit-elle, tant qu'elle ne risque pas de faire perdre à l'Inde sa
liberté et n'inflige de violence à personne. J'ajouterai que je me suis
jeté à corps perdu dans la Non-Coopération, ne fût-ce que pour éviter
un conflit armé de ce genre.
_23 juin 1920_
[66] Les rapports de Gandhi avec le mouvement sont expliqués
en détail, dans la fameuse lettre qu'il adressa au Vice-Roi, pour
l'inauguration de la Non-Coopération. Il écrit:
«Votre Excellence,
«Comme dans une certaine mesure vous m'avez honoré de votre confiance
et que je souhaite sincèrement le bien de l'Empire Britannique, je
considère que je dois à Votre Excellence de lui expliquer, et par son
intermédiaire, d'expliquer aux ministres de Sa Majesté, mon attitude
au sujet de la question du Califat.
«Tout à fait au début de la guerre, alors que j'organisais à Londres
un Corps d'Ambulanciers, la question du Califat commençait déjà à
m'intéresser. Je sentis combien le petit monde musulman de Londres
était ému, lorsque la Turquie décida de mêler son sort à celui
de l'Allemagne. Lorsque je rentrai aux Indes en janvier 1915, je
retrouvai chez les Musulmans que je rencontrai la même inquiétude
ardente. Elle devint intense, lorsque la nouvelle des traités secrets
se répandit. Leur esprit s'emplit de méfiance, et le désespoir
s'empara d'eux. Déjà à cette époque, je conseillai à mes amis
musulmans de ne pas se laisser aller au désespoir, mais d'exprimer
leur crainte et leurs espérances, d'une façon disciplinée. Il faut
admettre que pendant ces cinq années dernières l'Inde musulmane a su
remarquablement se contenir et que les chefs ont su conserver sur les
sections turbulentes de la communauté une autorité absolue.
«Les conditions de la paix et la défense qu'en a prise Votre
Excellence donnèrent aux Musulmans de l'Inde un coup dont ils se
remettront difficilement. Les conditions violent toutes les promesses
ministérielles et ne tiennent aucun compte des sentiments musulmans.
Je considère qu'étant un Hindou sincère, désirant conserver avec
mes compatriotes musulmans les rapports les plus amicaux, je
serais un fils indigne de l'Inde si je ne les soutenais, à l'heure
de l'épreuve. Leur cause, à mon humble opinion, est juste. Ils
déclarent que si l'on respecte leurs sentiments, il ne faut pas
«punir» la Turquie. Les soldats musulmans ne se sont pas battus pour
infliger à leur propre Calife une punition, ni pour le priver de ses
territoires. Pendant la durée entière de ces cinq années, l'attitude
des Musulmans a été conséquente avec elle-même.
«Mon devoir envers l'Empire, auquel je dois fidélité, m'oblige à
combattre la violence cruelle faite aux sentiments musulmans. Autant
qu'il m'est possible d'en juger, la plupart des Hindous et des
Musulmans ne croient plus à la justice et à l'honneur britanniques.
Le rapport de la majorité du Comité Hunter, la dépêche de Votre
Excellence à ce sujet et la réponse de M. Montague n'ont fait
qu'augmenter la méfiance.
«Etant donné ces circonstances, il n'y a pas d'autre parti à
prendre, pour un homme comme moi, que de rompre tout rapport avec
l'administration britannique ou, si je crois encore à la supériorité
de sa constitution sur les autres actuellement en vigueur, d'adopter
les moyens qui me permettront de réparer le mal qui a été accompli et
de faire renaître ainsi la confiance. Je n'ai pas cessé de croire à
cette supériorité et je ne désespère pas que d'une façon quelconque
justice soit faite si nous savons nous montrer suffisamment capables
de souffrir. En vérité, mon opinion sur cette Constitution, c'est
qu'elle ne vient en aide qu'à ceux qui s'aident eux-mêmes. Je ne
crois pas qu'elle protège les faibles. Elle laisse une entière
liberté aux forts, pour qu'ils conservent et développent leur force.
Sous cette Constitution, les faibles sont écrasés.
«C'est donc parce que j'ai foi dans la Constitution Britannique que
j'ai conseillé à mes amis Musulmans de retirer leur concours au
Gouvernement de Votre Excellence, et aux Hindous de se joindre à eux,
si les conditions de la paix ne sont pas révisées et réglées d'après
les promesses solennelles faites par les Ministres et d'accord avec
les sentiments musulmans.
«Trois moyens s'offraient aux Musulmans pour montrer énergiquement
leur désapprobation de l'injustice extrême dont les Ministres de sa
Majesté s'étaient rendus complices, s'ils n'en ont pas été réellement
les auteurs; ce sont:
1º Avoir recours à la violence.
2º Conseiller l'émigration en masse.
3º Ne pas être complice de l'Injustice, en refusant de coopérer avec
le Gouvernement.
«Votre Excellence doit savoir qu'il fut un temps où les plus hardis,
quoique les moins réfléchis des Musulmans, étaient en faveur de la
violence; et l'«_Hijrat_» (émigration) n'a pas encore cessé d'être un
cri de guerre. J'ose prétendre qu'à force de raisonner avec patience,
je suis parvenu à détourner le parti de la violence de ses façons de
procéder. J'avoue que je n'ai pas réussi (je ne l'ai même pas essayé)
à le détourner de la violence pour des raisons morales, mais pour
des raisons utilitaires. Le résultat fut en tout cas pour l'instant
d'empêcher la violence. Le parti de l'Hijrat a été réprimé, mais
son activité n'a pas été complètement anéantie. Je suis persuadé
qu'aucune répression n'eût pu empêcher une éruption violente, si le
peuple ne lui avait opposé une forme d'action directe qui demandait
un sacrifice considérable et qui assurait le succès, une fois adoptée
largement par le public. La Non-Coopération était la seule manière
digne et constitutionnelle d'une action directe de ce genre. Car
c'est un droit reconnu de temps immémorial que le sujet peut refuser
son aide au maître qui gouverne mal.
«J'admets cependant qu'il y a de grands risques à ce que la
Non-Coopération soit entreprise par des masses. Mais dans une crise
comme celle que traversent les Musulmans, il n'existe pas de mesure
sans risques qui puisse amener le résultat désiré. Ne pas courir de
risques à présent, c'est en provoquer de bien plus grands, sinon la
destruction virtuelle de la Loi et de l'Ordre.
«Il reste cependant un moyen d'échapper à la Non-Coopération.
La délégation musulmane a demandé à Votre Excellence de diriger
vous-même l'agitation, ainsi que l'a fait votre distingué
prédécesseur, au moment des difficultés Sud-Africaines. Mais si
vous trouvez que cela vous est impossible et si la Non-Coopération
devient une nécessité absolue, j'espère que Votre Excellence me fera
l'honneur de croire que ceux qui ont suivi mes conseils et moi-même
sommes guidés uniquement par un sentiment rigoureux de notre devoir.
«J'ai l'honneur de demeurer le fidèle serviteur de Votre Excellence.
M. K. GANDHI.»
PROGRAMME DE NON-COOPERATION
Comment agir et quand.
Détails sur la première phase.
On a posé au Comité de Non-Coopération un grand nombre de questions
pour savoir ce qu'il espérait faire et quelles étaient les méthodes à
adopter pour commencer la Non-Coopération.
Le Comité désire faire bien comprendre que tout en s'attendant à ce que
chacun réponde absolument à sa demande, il souhaite également entraîner
les membres les moins résolus. Il veut enrôler la sympathie passive,
sinon la coopération active du pays tout entier.
Par conséquent ceux qui ne pourraient faire de sacrifice physique
peuvent aider en souscrivant, ou en travaillant pour le mouvement.
Si la Non-Coopération devient nécessaire, voici ce que le Comité a
décidé pour la première phase:
1. Abandon de tous titres et postes honorifiques.
2. Refus de participer aux emprunts du Gouvernement.
3. Refus, de la part des avocats et hommes de loi, d'exercer leur
profession. Règlement de tous les litiges par arbitrage privé.
4. Boycottage des Ecoles du Gouvernement par les parents.
5. Boycottage des Conseils Réformés.
6. Refus de prendre part aux réceptions du Gouvernement et autres
cérémonies semblables.
7. Refus d'accepter tout poste militaire ou civil en Mésopotamie,
ou de s'engager pour servir dans l'armée, particulièrement dans les
territoires turcs actuellement administrés, en violation des promesses
qui ont été faites.
8. _Répandre le Swadeshi._ Pousser vigoureusement au progrès du
_Swadeshi_, en amenant les gens, au moment de cet éveil religieux
et national, à se rendre compte que leur premier devoir envers leur
pays est de se montrer satisfaits de ce qu'il produit et de ce qu'il
manufacture.
Il faut faire progresser le _Swadeshi_, sans attendre le 1er Août.
C'est une règle de conduite éternelle qu'on ne devra pas abandonner,
même lorsque l'accord sera fait.
Il sera bon, dès maintenant de n'accepter ni poste civil, ni poste
militaire, et de cesser de souscrire à tout emprunt du Gouvernement
ancien ou récent.
Quant au reste, il faut se rappeler que la Non-Coopération ne commence
pas avant le 1er Août prochain.
Nous faisons et ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour éviter
d'avoir recours à une rupture aussi sérieuse avec le Gouvernement, en
demandant avec instance aux Ministres de Sa Majesté de réclamer la
révision d'un traité qui a été universellement condamné.
Ceux qui ont conscience de leur responsabilité et de la gravité de
la cause n'agiront pas isolément, mais de concert avec le Comité.
Le succès dépend entièrement d'une Non-Coopération disciplinée et
concertée; et celle-ci est subordonnée à une stricte obéissance aux
instructions, au calme et à l'absence totale de violence.
_14 juillet 1920._
LA LOI DES MAJORITÉS
Mrs Besant a lu le compte-rendu du discours que j'ai fait à la Réunion
organisée au Pendjab par les Ligues pour le Home Rule de l'Inde et
l'Union Internationale de Bombay; et, voyant que j'ai réclamé des
poursuites contre le Général Dyer et la mise en accusation de Sir
Michael O'Dwyer, elle demande comment j'ai pu proposer une motion
dont je n'avais pas approuvé les termes. M. Shastriar s'est également
montré inquiet de cet acte. Je n'ai eu sous les yeux aucun résumé de
mon discours et ne puis dire par conséquent s'il a été convenablement
reproduit. Comme j'ai parlé en gujerati, il est possible que la
traduction donnée soit infidèle. Je vais essayer d'expliquer moi-même
ma position. Je le fais volontiers, car j'estime que le principe
soulevé par ces deux grands chefs est fort important.
On m'a souvent accusé d'avoir un caractère inflexible. On m'a dit que
je ne voulais pas m'incliner devant la décision de la majorité. On
m'a accusé d'être un autocrate... Je me flatte au contraire d'être de
nature souple pour tout ce qui n'est pas d'importance vitale. J'ai
horreur de l'autocratie. J'attache beaucoup trop de valeur à ma propre
liberté et à ma propre indépendance pour ne pas les chérir chez autrui.
Je ne désire pas qu'un seul être me suive, si je n'ai pas fait appel à
sa raison. Je suis si peu conventionnel que j'irais jusqu'à renier la
divinité des plus antiques _Shastras_, s'ils ne pouvaient convaincre ma
raison. Mais l'expérience m'a démontré que, pour vivre dans la société
et pour conserver mon indépendance, il me faut limiter l'indépendance
absolue aux questions qui sont de la plus haute importance. Dans toutes
les autres qui n'obligent pas à sacrifier sa religion ou son code
moral, il faut s'incliner devant la majorité. Dans le cas présent,
j'ai trouvé la possibilité d'expliquer mon attitude. Le pays a eu de
nombreux exemples de ma nature inflexible. Elle était heureuse d'avoir
une occasion de pouvoir céder sans danger. Je n'ai pas cessé de croire
que le pays a tort de réclamer la poursuite du Général Dyer et la mise
en accusation de Sir Michael. Mais ceci est l'affaire des Anglais. Mon
but est de m'assurer que ceux qui ont fait le mal quittent le service
du Gouvernement. Rien de ce que j'ai vu depuis n'a fait changer mon
opinion à ce sujet. Et c'est ce que j'ai dit clairement, à la réunion
même, où j'ai proposé la motion. Je l'ai proposée, parce qu'il n'y a
rien d'immoral à demander des poursuites contre le Général Dyer. Le
pays a le droit de le faire. Le Sous-Comité du Congrès avait déclaré
que l'abandon de ce droit serait assurément utile au bien de l'Inde.
Je croyais par conséquent ma position tout à fait claire, à savoir:
que j'étais toujours opposé à l'idée de poursuite, mais que néanmoins
je n'avais aucune objection à proposer la motion, puisque celle-ci ne
pouvait par elle-même faire aucun mal.