J'admets cependant que c'était une expérience dangereuse que de prendre

cette résolution, pendant la crise que nous traversons. Tandis que

nous élaborons de nouvelles règles de conduite pour le public et que

nous essayons d'instruire, d'influencer et de guider les masses, il

est dangereux de rien faire qui puisse les déconcerter ou nous donner

l'apparence de «nous humilier devant la multitude». Je crois qu'à

l'heure présente, il vaut mieux être qualifié d'obstiné et d'autocrate

que d'avoir seulement l'air d'être influencé par la multitude, et de

désirer son approbation. Ceux qui prétendent diriger les masses doivent

résolument se refuser à se laisser mener par elles, si l'on veut éviter

le règne de la populace déchaînée et si l'on désire pour le pays un

progrès bien ordonné. Je crois que non seulement il est insuffisant de

protester simplement de ses opinions et de se soumettre à l'opinion

générale, mais qu'il est _nécessaire_ dans les questions d'importance

vitale que les chefs agissent en sens inverse de l'opinion de la

masse, si cette opinion ne se recommande pas à leur raison.

_14 juillet 1920._

BOYCOTTAGE DES CONSEILS

Pundit Rambhuji Dutt Chaudhry s'est rangé parmi les adversaires de Lala

Lajpat Rai au sujet du boycottage des Conseils. Madras est divisé,

la plupart des chefs Nationalistes semblent peu disposés à boycotter

les Conseils. Le _Mahratta_ s'est déclaré contre cette mesure dans

un article où il donne des arguments très justes. Ses raisons pour

s'opposer au boycottage sont au nombre de deux. 1º Si les Nationalistes

s'abstiennent, les Modérés auront tous les sièges. 2º Puisque nous

avons fait quelque progrès avec les Conseils législatifs il est

probable que nous en ferons davantage, lorsque les représentants du

peuple auront des pouvoirs plus étendus.

La première raison ne fait guère honneur à un grand parti populaire.

S'il est mauvais de faire partie des Conseils, pourquoi les

Nationalistes seraient-ils jaloux d'y voir entrer les Modérés?

Doivent-ils participer au mal parce que les Modérés ne veulent pas

s'abstenir? ou bien se dit-on que le mal ne pourrait être évité que

si tous s'unissent pour le boycottage? Dans ce cas c'est montrer

une ignorance totale du principe du boycottage. Nous boycottons une

institution soit parce qu'elle nous déplaît, soit parce que nous ne

voulons pas collaborer avec ceux qui la dirigent. Cette dernière

raison seule est en cause pour les Conseils, et je déclare que dans

un certain sens nous coopérons en en faisant partie, même si notre

but est de faire de l'obstruction. La plupart des institutions, et

particulièrement le Conseil Législatif Britannique, prospèrent malgré

l'obstruction, et les obstructions disciplinées des Irlandais n'ont

guère fait d'impression sur la Chambre des Communes. Les Irlandais

n'ont pas obtenu le _Home Rule_ qu'ils désiraient. Le _Mahratta_

prétend que faire de l'obstruction serait de la Non-Coopération active

et agressive. Je me permets d'y contredire. Selon moi c'est témoigner

un manque de confiance en soi, c'est-à-dire en sa doctrine. On doute

et on périt. Je ne crois pas que les chefs anglais ou Modérés puissent

envisager avec tranquillité un boycottage nationaliste des Conseils.

Nous voici face à face avec la réalité. Un seul Modéré tiendra-t-il à

faire partie d'un Conseil si plus de la moitié des votants n'approuvent

pas sa candidature? Je considère que ce ne serait pas constitutionnel

car il ne représenterait pas sa circonscription. Le Boycottage que

j'aurais en vue suppose une discipline des plus actives et une

propagande attentive et s'appuie sur la croyance que les électeurs

préfèreront un boycottage absolu à l'obstruction. Si l'on pense que

le peuple lui-même ne désire pas le boycottage absolu le devoir de

ceux qui y croient serait de démontrer aux électeurs combien le

boycottage est supérieur à l'obstruction. Faire partie des Conseils

est se soumettre au vote de la majorité c'est-à-dire coopérer. Par

conséquent si nous voulons arrêter les rouages du gouvernement, comme

c'est le cas, jusqu'à ce que nous ayons obtenu justice au sujet du

Califat et du Pendjab, il nous faut opposer toutes nos forces au

Gouvernement et refuser d'accepter le vote de la Majorité au Conseil

parce que celui-ci ne représente pas la volonté du pays ni la nôtre.

Mieux vaut un ministre qui refuse ses services, qu'un ministre qui

sert en protestant. Servir en protestant prouve que la position n'est

pas intolérable. Je prétends que la position créée par le Gouvernement

est devenue intolérable et qu'il ne reste par conséquent rien d'autre

à faire pour qui se respecte que la Non-Coopération, c'est-à-dire une

abstention totale. Le Général Botha refusa de faire partie du Conseil

de Lord Milner parce qu'il désapprouvait l'attitude de celui-ci dans

ses rapports avec les Boers. Et le Général Botha réussit parce qu'il

avait pour lui le Transvaal presque entier. Au point de vue politique

le succès dépend de la façon dont le pays accepte le mouvement de

boycottage. Au point de vue religieux, le succès est obtenu par

l'individu dès que celui-ci _agit_ selon ses principes, et son action

assure le succès national parce qu'il en a posé les bases en montrant

quel était le chemin le plus direct pour y arriver.

L'autre argument est que nous réussirons en faisant partie des nouveaux

conseils parce qu'en somme nous n'avons pas si mal réussi déjà

lorsqu'il nous est arrivé de faire partie de corps moins populaires. La

réponse à cette objection c'est que la ligne de séparation n'existait

pas encore: nous n'avions pas perdu confiance dans la loyauté et la

justice britanniques, et peut-être qu'alors nous ne nous sentions

pas assez forts pour mener à bien le boycottage, ou que nous n'en

avions pas élaboré les méthodes comme nous l'avons fait depuis. Il

est probable que ces trois raisons agissent aujourd'hui. Après tout,

les façons de faire et les méthodes varient selon les temps. Il nous

faut vieillir avec les années. La nourriture qui pouvait nous suffire

lorsque nous étions enfants ne nous convient plus lorsque nous avons

atteint l'âge d'homme.

_14 juillet 1920._

LE PREMIER AOUT

Il est peu probable que les ministres de Sa Majesté promettent avant

le 1er août de réviser les conditions de paix, et que par conséquent

l'inauguration de la Non-Coopération soit suspendue. Le 1er août

prochain sera aussi important dans l'histoire de l'Inde que le 6 avril

l'an dernier. Le 6 avril fut le commencement de la fin de l'_Acte

Rowlatt_. Personne ne peut s'imaginer que l'_Acte Rowlatt_ puisse

survivre devant l'agitation qui a été suspendue mais non abandonnée. Il

doit être évident pour tous que la force qui arrachera la justice à un

gouvernement récalcitrant est celle qui fera abroger la loi Rowlatt,

et c'est la force du _Satyâgraha_, qu'on l'appelle Désobéissance civile

ou Non-Coopération.

Un grand nombre de gens appréhendent la venue de la Non-Coopération à

cause des événements qui se sont produits l'an passé. Ils craignent

la fureur de la foule et la répétition des représailles qui en

furent la conséquence et dont il n'y a guère d'exemple plus atroce

dans l'histoire des temps modernes. Personnellement je crains moins

la fureur du gouvernement que la fureur de la populace déchaînée.

Celle-ci est un signe de folie nationale et par conséquent bien plus

difficile à maîtriser que la première, limitée à un groupe restreint.

Il est plus facile de renverser un gouvernement qui s'est montré

incapable de gouverner que de guérir, dans une foule, des inconnus de

leur folie. Mais de grands mouvements ne peuvent être arrêtés parce

qu'un gouvernement ou un peuple, ou tous les deux perdent la tête.

Nous apprenons et profitons par nos fautes et par nos erreurs. Aucun

général, digne de ce nom, ne renonce à la bataille parce qu'il a subi

des revers ou, ce qui revient au même, parce qu'il s'est trompé. Il

nous faut donc entreprendre la Non-Coopération avec confiance et

avec espoir. Comme par le passé, nous en marquerons le début par le

jeûne et par la prière, indiquant ainsi le caractère religieux de la

démonstration. Les affaires devront cesser ce jour là, des réunions

auront lieu pour réclamer la révision des conditions de Paix et la

justice pour le Pendjab et pour faire comprendre l'importance de la

Non-Coopération jusqu'à ce que justice ait été obtenue. L'abandon des

titres et des postes honorifiques commencera également en ce jour. On

a exprimé, à ce propos, la crainte que l'avis en ait été donné dans un

délai insuffisant. Cette crainte se dissipe aisément si l'on considère

que le 1er août marque le début de la Non-Coopération. Ce n'est pas le

seul jour où l'abandon de titres et de postes honorifiques peut avoir

lieu. A dire vrai, je ne m'attends pas à ce qu'on réponde beaucoup

à cet appel dès le premier jour. Une propagande vigoureuse sera

nécessaire: chaque possesseur de titres devra être prévenu en personne

et toutes les raisons pour lesquelles l'abandon demandé est un devoir

devront lui être démontrées.

Mais le plus important dans cette campagne de Non-Coopération est de

développer l'ordre, la discipline, la coopération parmi le peuple, la

coordination parmi les travailleurs pour la cause. Une Non-Coopération

pour être efficace dépend d'une organisation parfaite. Les milliers

d'hommes qui se pressaient aux réunions dans le Pendjab m'ont convaincu

que le peuple désire retirer sa coopération au gouvernement mais qu'il

ne sait comment s'y prendre. La plupart ignorent comment fonctionnent

les rouages compliqués de la machine gouvernementale. Ils ne se rendent

pas compte que tout citoyen soutient silencieusement, mais non moins

sûrement, le gouvernement du jour. Tout citoyen est donc par cela même

responsable de chaque acte du gouvernement. Et il est absolument juste

de sa part de le soutenir tant que les actions du gouvernement sont

supportables. Mais quand celles-ci font du tort à lui-même et à la

nation, il est de son devoir de lui retirer son appui.

Ainsi que je l'ai déjà dit, tous les citoyens ne savent pas agir d'une

façon ordonnée. Le désordre est causé par la colère, l'ordre par une

résistance intelligente. La première condition d'un succès véritable

est par conséquent de s'assurer d'une absence totale de violence.

La violence envers ceux qui représentent le gouvernement ou envers

ceux qui ne se joignent pas à nous, c'est-à-dire qui soutiennent le

gouvernement, représente un recul de notre cause, l'arrêt de la Non

Coopération et le sacrifice inutile de vies innocentes. Ceux qui

désirent voir la Non-Coopération réussir au plus vite se rappelleront

que leur principal devoir est de veiller à ce qu'un ordre parfait règne

autour d'eux.

_28 juillet 1920._

LA NON-COOPÉRATION

Lettre adressée au Vice-Roi par M. Gandhi pour inaugurer la

non-coopération.

«Je ne vous renvoie pas sans un serrement de cœur la médaille d'or

_Kaisar-i-Hind_ que votre prédécesseur m'avait offerte pour l'œuvre

humanitaire accomplie par moi dans l'Afrique du Sud, la médaille de la

guerre des Zoulous qui m'avait été remise en 1906 pour mes services

comme officier responsable d'une ambulance de volontaires indiens,

la médaille de la guerre des Boers pour les services que j'ai rendus

pendant la guerre Sud-Africaine comme aide-surveillant d'un corps

de brancardiers volontaires Indiens. Je me permets de vous renvoyer

ces décorations conformément à un plan de Non-Coopération que nous

inaugurons aujourd'hui et qui est lié au mouvement pour le Califat.

Quelques précieuses que m'aient été ces distinctions, je ne puis

continuer à les porter sans remords tant que mes compatriotes musulmans

ont à souffrir d'un tort fait à leurs croyances religieuses. Certains

événements qui se sont produits le mois dernier m'ont convaincu

toujours davantage que, dans l'affaire du Califat, le Gouvernement

Impérial s'est comporté d'une manière peu scrupuleuse, injuste et

immorale et que pour défendre cette immoralité il a accumulé les torts.

Je ne puis conserver pour un tel gouvernement ni respect, ni affection.

L'attitude du Gouvernement Impérial et celui de Votre Excellence

au sujet de la question du Pendjab m'ont donné d'autres sujets de

mécontentement. J'ai eu l'honneur, comme Votre Excellence le sait,

de faire partie de la Commission du Congrès chargée de rechercher

les causes des désordres du Pendjab au mois d'Avril 1919 et j'ai la

ferme conviction que Sir Michael O'Dwyer était absolument incapable

de remplir les fonctions de Gouverneur-Adjoint du Pendjab, et que sa

politique fut la cause principale de la fureur de la foule, à Amritsar.

Sans doute les excès commis par celle-ci sont impardonnables; les

tentatives d'incendie, le meurtre de cinq Anglais innocents et le

lâche attentat contre Miss Sherwood furent des incidents déplorables

et gratuits. Mais les mesures de répression prises par le Général

Dyer, par le Colonel Frank Johnson, le Colonel O'Brien, Mr Bosworth

Smith, Rai Shri Ram Sud, Mr Mallik Khan et autres officiers n'étaient

pas proportionnées aux crimes commis par le peuple et atteignirent

une cruauté aveugle et une barbarie sans pareille dans l'histoire

moderne. La légèreté avec laquelle votre Excellence a traité le crime

officiel, la façon dont elle a exonéré Sir Michael O'Dwyer, le rappel

de M. Montagu et par dessus tout la honteuse ignorance des événements

du Pendjab et la froide indifférence pour les sentiments des Indiens

montrées à la Chambre des Lords m'ont rempli des plus sérieuses

craintes pour l'avenir de l'Empire, m'ont complètement éloigné du

gouvernement actuel et me rendent absolument incapable de continuer à

lui offrir comme je l'ai fait jusqu'ici ma coopération loyale.

A mon humble avis, la méthode habituelle qui consiste à faire de

l'agitation au moyen de pétitions et de députations, etc., est un

remède impuissant pour amener au repentir un gouvernement à ce point

indifférent au bien de ceux dont il est responsable. Dans les pays

d'Europe le peuple aurait fait une révolution sanglante pour effacer

des injustices aussi sérieuses que celles du Pendjab et du Califat.

Il aurait résisté de toute sa force contre semblable émasculation

nationale impliquée par la dite injustice. Mais, la moitié de l'Inde

est trop faible pour résister avec violence et l'autre ne le veut

pas. Je me risque donc à suggérer le remède de la Non-Coopération qui

permet à ceux qui le désirent de rompre avec le gouvernement, et qui,

s'il ne s'accompagne pas de violence et s'accomplit avec méthode, doit

l'obliger à faire un retour sur lui-même et à réparer le mal commis.

Mais tout en poursuivant cette politique de Non-Coopération aussi loin

que je pourrai entraîner le peuple, je ne perds pas l'espoir que vous

voyiez la possibilité d'agir avec équité. Je prie donc respectueusement

Votre Excellence de réunir en conférence les chefs reconnus du peuple

et de chercher avec eux le moyen d'apaiser les Musulmans et de réparer

l'iniquité commise envers le malheureux Pendjab.»

_4 août 1920_

LE CONGRÈS ET LA NON-COOPÉRATION

L'honorable Pundit Malaviyaji, pour qui j'ai la plus haute

considération, et que j'ai souvent appelé du nom de _Dharmatma_ (âme

sainte) s'est adressé à moi, à la fois publiquement et en particulier,

pour me demander de suspendre la Non-Coopération jusqu'à ce que le

Congrès ait exprimé son opinion. Le _Mahratta_ a été du même avis.

Ces demandes m'ont fait réfléchir mais je regrette de dire que je

n'ai pu en tenir compte. Je ferais et donnerais beaucoup pour plaire

au Punditji. Je désire infiniment recevoir son approbation et sa

bénédiction pour toutes mes actions. Mais un devoir plus haut m'oblige

à ne pas me détourner du plan adopté par le Comité de Non-Coopération.

Il est certains moments dans la vie où il faut agir, même s'il est

impossible d'entraîner avec soi ses meilleurs amis. Lorsqu'il y a

conflit de devoirs la «petite voix silencieuse» doit être l'arbitre

final.

La raison pour laquelle on me demande de suspendre l'action de la

Non-Coopération, c'est que le Congrès doit se réunir prochainement,

qu'il considérera toute la question de la Non-Coopération et qu'il

statuera. «Il vaudrait donc mieux», dit Punditji «attendre la décision

du Congrès.» A mon humble avis le devoir d'un membre du Congrès n'est

nullement de consulter celui-ci avant d'agir, lorsqu'il n'a aucun doute

sur la question. Sinon, ce serait l'inertie.

Le Congrès est en somme le porte-parole de la nation. Lorsqu'on a

une politique ou un programme que l'on aimerait voir adopter, mais

pour lequel on désire cultiver l'opinion publique, on s'adresse

naturellement au Congrès pour qu'il le discute et forme une opinion.

Mais lorsque l'on possède une foi inébranlable dans une certaine action

ou dans une politique particulière, attendre que le Congrès se prononce

serait folie. Il faut au contraire agir et en démontrer l'efficacité

afin de décider la nation à l'adopter.

Ma fidélité au Congrès m'ordonne de suivre sa politique si celle-ci

n'est pas contraire à ma conscience. Si je fais partie d'une minorité

je n'ai pas le droit de poursuivre ma politique au nom du Congrès. La

décision du Congrès sur une question donnée ne veut pas dire qu'il soit

interdit à un membre du Congrès d'accomplir une action opposée, mais

qu'en ce faisant il agit à ses risques et périls et sachant qu'il n'est

pas soutenu par le Congrès.

Tout membre du Congrès, tout corps public a le droit et parfois même le

devoir d'exprimer son opinion personnelle, d'agir d'après elle et de

devancer ainsi le verdict du Congrès. C'est même la meilleure façon de

servir la nation. En inaugurant une politique mûrement réfléchie nous

fournissons à un grand corps délibérant comme le Congrès, les moyens

de se faire une opinion bien informée. Le Congrès ne peut exprimer une

opinion nationale quelque peu précise à moins que certains d'entre

nous ne possédions des idées nettes sur un plan d'action particulier.

Si tous nous tenions en suspens notre opinion, le Congrès se verrait

également forcé de faire de même.

Dans toute institution il existe trois classes de gens. Ceux dont

les vues sont favorables à une politique donnée, ceux dont les vues

sont bien définies mais défavorables et ceux qui n'ont pas de vues

bien définies. Pour ce dernier et nombreux groupe c'est le Congrès

qui décide. Je suis certain que si nous voulons arriver à faire

quelque chose des Réformes, il nous faudra créer une atmosphère pure,

saine, élevée au lieu de l'atmosphère malsaine, fétide et avilissante

qui existe actuellement. Je considère que notre premier devoir est

d'obtenir justice du Gouvernement Impérial pour le Califat et le

Pendjab. Dans ces deux questions l'injustice se maintient par les

mensonges et l'insolence. Je considère donc qu'il est du devoir de

la Nation de débarrasser le Gouvernement de cette souillure avant de

pouvoir coopérer avec lui. Même l'opposition ou l'obstruction est

possible lorsqu'il y a respect et confiance réciproques. A l'heure

présente, l'autorité qui gouverne n'a aucun respect ni pour nous ni

pour nos sentiments. Nous n'avons pas foi en elle. La Coopération dans

de telles circonstances devient un crime. Je ne puis, avec des vues

aussi absolues que les miennes, servir le Congrès et le pays autrement

qu'en les mettant en pratique et en fournissant ainsi au Congrès de

quoi former sa propre opinion.

Suspendre la Non-Coopération serait pour moi manquer de parole à mes

frères musulmans. Ils ont un devoir religieux à remplir. Leur sentiment

religieux a été profondément blessé par un mépris total des lois de la

justice et des promesses des ministres britanniques. Il faut maintenant

que les Musulmans agissent. Ils ne peuvent attendre que le Congrès

prenne une décision. Ils peuvent seulement espérer que le Congrès

ratifiera leur action et partagera leur tristesse et leur fardeau. Leur

action ne saurait être remise jusqu'à ce que le Congrès ait décidé une

politique, pas plus que leur plan d'action ne saurait être modifié par

une décision contraire de sa part, à moins qu'il ne soit démontré que

cette action serait une faute. Le Califat est pour eux une question de

conscience, et dans les questions de conscience, la loi de la Majorité

n'existe pas.

_4 août 1920._

LA DOCTRINE DE L'ÉPÉE

Il est à peu près impossible, à notre époque où la force brutale

est maîtresse, d'imaginer que personne puisse rejeter la loi de

suprématie de la force brutale. Aussi je reçois des lettres anonymes

me conseillant de ne pas entraver la marche de la Non-Coopération même

s'il arrivait que la violence populaire éclatât. Certains viennent

me trouver, et présumant qu'en secret je dois préparer une action

violente, me demandent quand viendra l'heureux moment de déclarer

ouvertement la violence. Ils m'assurent que les Anglais ne plieront

jamais que devant la violence ouverte ou secrète. Il en est d'autres

encore qui me croient, paraît-il, le plus grand scélérat de l'Inde

parce que je ne dis jamais quelle est mon intention véritable[67] et

ils n'ont pas l'ombre d'un doute que je crois à la violence autant que

la plupart.

Puisque la doctrine de l'épée a pour la majorité de l'humanité une

telle importance, que le succès de la Non-Coopération dépend avant

tout de l'absence de violence pendant la durée du mouvement et que ma

manière de voir à ce sujet affecte la conduite d'un grand nombre de

gens, je tiens à l'expliquer aussi clairement que possible.

Je crois en vérité que s'il fallait absolument faire un choix entre

la lâcheté et la violence, je conseillerais la violence. Par exemple,

lorsque mon fils aîné m'a demandé ce qu'il aurait dû faire s'il avait

été avec moi en 1908, quand je fus victime d'un attentat, si son devoir

eût été de fuir et de me laisser tuer ou d'employer la force pour me

défendre, je lui ai répondu que son devoir aurait été de me défendre,

même s'il lui avait fallu employer la violence. C'est pourquoi je suis

d'avis que ceux qui croient à la violence apprennent le maniement des

armes. Je préférerais assurément que l'Inde eût recours aux armes pour

défendre son honneur plutôt que de la voir devenir ou rester lâchement

l'impuissant témoin de son déshonneur.

Mais je crois que la non-violence est infiniment supérieure à la

violence: pardonner est plus viril que punir. Le pardon est la parure

du soldat. Mais s'abstenir n'est pardonner que s'il y a possibilité de

punir; l'abstention n'a aucun sens si elle provient de l'impuissance.

On ne peut guère dire que la souris pardonne au chat lorsqu'elle se

laisse croquer par lui. Je comprends par conséquent le sentiment de

ceux qui réclament le châtiment mérité par le général Dyer et par ses

pareils. Ils le déchireraient s'ils le pouvaient. Mais je ne crois

pas que l'Inde soit impuissante; je ne crois pas être moi-même une

créature impuissante; seulement je tiens à employer plus utilement les

forces de la nation et les miennes.

Qu'on ne se méprenne pas sur mes paroles! La force ne dépend pas de la

capacité physique; elle procède d'une volonté indomptable. Un Zoulou

quelconque, si l'on ne considère que sa force corporelle, est un

adversaire plus que redoutable pour un Anglais ordinaire. Et pourtant

le Zoulou s'enfuit devant un jeune Anglais parce qu'il a peur de son

revolver ou de ceux qui s'en serviraient pour lui. Il craint la mort

et malgré son corps vigoureux il manque de nerfs. Nous qui habitons

l'Inde, nous pouvons en un moment nous rendre compte qu'il est inutile

à 100000 Anglais de chercher à effrayer 300 millions d'êtres humains.

Un pardon net serait la reconnaissance nette de notre force. Un pardon

éclairé ferait monter en nous une vague formidable de force qui

rendrait impossible à un Dyer ou à un Johnson d'accumuler des outrages

sur notre malheureux pays... L'Inde aura tout avantage à renoncer au

droit qu'elle a de punir. Nous avons de meilleures choses à faire, une

mission plus noble à prêcher au monde.

Je ne suis pas un visionnaire. Je prétends être un idéaliste pratique.

Le culte de la Non-violence n'est pas uniquement pour les _Rishis_

(sages) et les saints. Il est aussi pour le vulgaire. La Non-Violence

est la loi de l'espèce humaine comme la violence est celle de la brute.

L'esprit sommeille chez la brute et celle-ci ne connaît d'autre loi que

la force physique. La dignité de l'homme réclame de lui l'obéissance à

une loi supérieure,--à la puissance de l'esprit.

La jeune Inde · 第 7 / 25 段