qui, et surtout à quelqu'un comme moi, qui n'ai d'autre prétention
que de chercher la vérité, qui sais si bien ce qui lui manque,
qui se trompe et qui n'hésite jamais à le reconnaître, qui avoue
franchement que, pareil à l'homme de science, il fait des expériences
sur certaines vérités éternelles de la vie, mais qu'il ne peut même
pas prétendre en être un, parce qu'il ne peut donner aucune preuve
évidente de l'exactitude scientifique de ses méthodes, ni des résultats
tangibles de ses expériences. Cependant, et quoiqu'en renonçant à la
sainteté je désappointe l'attente du critique, je voudrais dissiper
ses regrets, en lui répondant que le politicien n'a jamais influencé
aucune de mes décisions, et que si je m'occupe de politique, c'est
simplement parce qu'aujourd'hui la politique s'enroule autour de nous
comme les replis d'un serpent dont on ne peut se dégager, quelque mal
qu'on se donne. J'ai donc l'intention de lutter contre ce serpent,
comme je l'ai fait consciemment, avec plus ou moins de succès,
depuis 1894, et inconsciemment, ainsi que je l'ai découvert, depuis
que j'ai l'âge de raison. Tout à fait égoïstement, comme je tiens
à vivre en paix au milieu de l'orage déchaîné autour de moi, j'ai
fait des expériences sur moi-même et sur mes amis, en introduisant
la religion dans la politique. Permettez-moi de vous expliquer ce
que j'entends par la religion. Ce n'est pas la religion Hindoue, à
laquelle j'attache certainement plus de prix qu'à toute autre, mais la
religion qui dépasse l'Hindouisme, qui transforme notre nature même,
qui nous unit indissolublement avec la vérité qui est en nous et qui
toujours purifie. C'est l'élément permanent de la nature humaine qui
ne considère jamais le prix trop élevé lorsqu'il s'agit d'arriver
à son expression complète, et qui laisse l'âme absolument inquiète
tant qu'elle ne s'est pas découverte, tant qu'elle ne connaît pas son
Créateur et qu'elle n'a pu apprécier le véritable rapport qui existe
entre elle-même et son Créateur.
Voilà dans quel état d'esprit religieux je me trouvais lorsque
j'ai pensé au _hartal_. Je voulus démontrer que ce ne sont pas les
connaissances littéraires qui rendront l'Inde consciente de ce qu'elle
est, ni qui uniront ceux qui sont instruits. Le _hartal_, comme par
magie, éclaira l'Inde entière, le 6 avril 1919. Et sans l'interruption
dont Satan fut cause, en soufflant la crainte à l'oreille d'un
gouvernement conscient de ses torts, et qui incita à la colère un
peuple qui y était préparé par sa défiance vis-à-vis du Gouvernement,
l'Inde se fût élevée à une hauteur incomparable. Non seulement le
_hartal_ avait été adopté par des foules nombreuses, dans un esprit
absolument religieux, mais celui-ci devait être le prélude d'une série
d'Actions directes.
Seulement mon critique déplore l'action directe, «parce qu'elle ne
travaille pas à unir». Je suis tout disposé à discuter ce point. Rien,
sur cette terre, n'a jamais été accompli sans action directe. Je n'ai
pas voulu adopter l'expression «résistance passive», parce qu'elle est
considérée comme l'arme des faibles. C'est l'action directe qui, dans
l'Afrique du Sud donna des résultats, et des résultats si satisfaisants
qu'ils ramenèrent le Général Smuts à la raison. En 1906 il était
l'adversaire le plus implacable des aspirations indiennes. En 1914,
il se montrait fier d'avoir fait tardivement justice en supprimant
du Livre des Statuts une clause honteuse, laquelle, avait-il déclaré
en 1909, ne serait jamais supprimée, parce que, disait-il alors,
«l'Afrique du Sud ne tolérerait jamais l'abrogation d'une décision
confirmée deux fois par le Parlement du Transvaal.» Et qui plus est,
l'action maintenue pendant huit ans ne laissa subsister après elle
aucune amertume, et ces mêmes Indiens qui avaient lutté si obstinément
contre le Général Smuts se groupèrent autour de son drapeau en 1915, et
se battirent sous ses ordres dans l'Afrique Orientale. A Champaran, ce
fut l'action directe qui mit fin à des griefs séculaires. Se soumettre
humblement, lorsqu'on est irrité par des injustices ou par une
impuissance législative que l'on voudrait voir supprimée, non seulement
ne contribue pas à unir, mais aigrit celui qui est faible, l'irrite et
le dispose à saisir l'occasion d'éclater, lorsqu'elle se présente. En
m'alliant au parti faible, en lui enseignant une action directe, ferme
et inoffensive, je lui donne le sentiment d'être fort et d'être capable
de défier la force physique. Il se sent fortifié par la lutte, reprend
conscience et, sachant qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse
de nourrir dans son sein l'esprit de vengeance et apprend à se montrer
satisfait, si l'injustice à laquelle il veut remédier est réparée.
C'est dans cet ordre d'idées que je me suis permis de proposer un
monument commémoratif pour le Jallianwala Bagh. L'auteur d'_East and
West_ m'attribue l'intention d'avoir voulu suggérer ce qui ne m'était
pas même venu à l'esprit. Il pense que je désire commémorer le crime
commis au Jallianwala Bagh. Rien ne saurait être plus éloigné de ma
pensée que de vouloir perpétuer le souvenir d'une action aussi noire.
Sans doute, avant d'avoir obtenu ce à quoi nous avons droit, nous
aurons une répétition de cette tragédie, et j'y préparerai la nation
en faisant conserver pieusement la mémoire de morts innocents. Les
veuves et les orphelins ont reçu et reçoivent des secours, mais nous ne
pouvons «bénir le nom de ceux qui sont morts sans savoir pourquoi», si
nous n'acquérons pas le terrain rendu sacré par le sang versé, pour y
élever le monument convenable. Ce n'est pas afin qu'il serve à rappeler
une action vile, si je puis faire autrement, mais afin de communiquer
à la nation cet encouragement qu'il vaut mieux mourir faibles et
non armés, et en victimes plutôt qu'en tyrans. Je voudrais que les
générations futures se souviennent que nous qui avons été témoins de
leur mort innocente n'avons pas avec ingratitude refusé de chérir leur
souvenir. Ainsi que le fit remarquer Mrs Jinnah en donnant sa petite
obole: «le monument nous fournira au moins l'excuse de vivre». En
somme, c'est l'esprit dans lequel le monument sera élevé qui décidera
de son caractère.
Quelle fut la plus vaste _symbiose_ que prêchèrent Bouddha et le
Christ? Bouddha porta hardiment la guerre dans le camp ennemi et fit
tomber à genoux les prêtres arrogants. Le Christ chassa les marchands
et les changeurs du temple de Jérusalem et fit tomber sur les arrogants
et les hypocrites les anathèmes du ciel. Tous deux étaient intensément
partisans de l'action directe. Mais si le Christ et Bouddha châtièrent
tous deux, derrière chacun de leurs actes se cachaient une bonté et un
amour indéniables. Ils n'auraient pas levé la main contre un ennemi et
auraient préféré se livrer qu'abandonner la Vérité, pour laquelle ils
vivaient. Bouddha serait mort en résistant aux prêtres, si la noblesse
de son amour n'avait pas suffi à la tâche de les faire plier. Le Christ
mourut sur la croix et couronné d'épines, défiant tout l'Empire. Et si
je soulève la résistance non-violente, je ne fais que suivre humblement
le chemin tracé par les grands maîtres, que le critique a nommés.
Enfin, l'auteur de l'article s'en prend à ce que je groupe des unités;
il voudrait que j'entreprisse la mission plus vaste d'unir le monde. Je
lui ai dit, un jour que lui et moi nous trouvions réunis sous le même
toit, que j'étais probablement plus cosmopolite que lui. Je m'en tiens
à cette expression, à moins de grouper des unités, je ne parviendrai
jamais à unir le monde entier. Tolstoï a dit un jour que si seulement
nous consentions à ne pas nous occuper des taches de nos voisins, le
monde s'en tirerait parfaitement, sans que nous fissions autre chose.
Et si seulement nous pouvons aider nos proches voisins, en cessant d'en
faire notre proie, le cercle d'unités groupées comme il faut grandira
sans cesse jusqu'au moment où il se confondra avec le monde entier.
Nul ne peut essayer d'en accomplir davantage. _Yatthaa pindhé thatthaa
brahmandé_[64] est aussi vrai à l'heure présente qu'il y a des siècles,
lorsque ces mots furent prononcés par quelque Rishi inconnu.
_12 mai 1920_
[63] La note suivante parue dans _la Jeune Inde_ donne
quelques explications complémentaires sur la position de Gandhi:
«_Un Messager de Dieu._--Je viens de recevoir une coupure de journal,
où l'on m'attribue l'honneur d'être un messager de Dieu et où l'on
me demande si je prétends avoir reçu de Dieu certaines révélations
particulières. J'ai déjà parlé des miracles que l'on me prête. Et
quant à cette nouvelle fonction, il faut que je la désavoue. Je
prie, comme tout bon Hindou. Je crois que nous pouvons tous devenir
des messagers de Dieu, si nous cessons de craindre les hommes et ne
cherchons que la Vérité de Dieu. Je crois fermement que je ne cherche
pas autre chose que la Vérité de Dieu et que je n'ai plus aucune
crainte des hommes. Je sens donc d'une façon certaine que Dieu est
avec le Mouvement de Non-Coopération. Je n'ai aucune révélation de la
Volonté divine. J'ai la foi absolue que Dieu se révèle chaque jour
à tout être humain, mais que nous sommes sourds à la «_petite voix
silencieuse_». Nous fermons les yeux et nous ne voyons pas la colonne
de feu qui se trouve devant nous. Je sens son omniprésence. L'auteur
de l'article peut faire comme moi.»
(_La Jeune Inde_, 25 mai 1921)
«_Un Blasphème._--Un correspondant m'écrit: «J'ai le regret de
vous informer que l'on voit constamment des images de vous et
d'autres chefs, représentés sous les traits de _Shri-Krishna_ et
de _Pandavas_. N'allez-vous pas profiter de votre influence pour y
mettre fin, car cela doit froisser les sentiments religieux d'un
grand nombre pour qui, comme pour moi, _Shri-Krishna_ est non
seulement un grand homme mais Dieu incarné?»
«Ce correspondant a toute ma sympathie. Je n'ai pas vu les
gravures en question, mais je considère que c'est un blasphème
de me représenter sous les traits de _Shri-Krishna_. Je n'ai pas
la prétention d'être autre chose qu'un humble travailleur parmi
beaucoup d'autres, pour une noble cause qui perdrait plutôt qu'elle
ne gagnerait à la glorification de ses chefs. Une cause a de
meilleures chances de réussir, lorsqu'on l'examine et qu'on la juge
sur son propre mérite. Dans une société qui progresse, les moyens
employés doivent toujours être considérés avant les hommes, qui ne
sont après tout que des instruments imparfaits travaillant à leur
propre réalisation. Je supplierai donc de toutes mes forces les
enthousiastes ou les hommes d'affaires entreprenants d'observer le
sens des proportions et de supprimer de la circulation toutes images
de ce genre, dont l'intention est manifestement de blesser les
susceptibilités profondément religieuses.»
(_La Jeune Inde_, 13 juillet 1921).
«_Mon Ambition._--Un correspondant persistant de Simla me demande si
j'ai l'intention de former une secte et de prétendre à la divinité.
Je lui ai répondu une lettre personnelle, mais il voudrait dans
l'intérêt de la postérité que je le déclare publiquement. Je pensais
avoir nié dans les termes les plus énergiques toute prétention à la
divinité. Je prétends n'être qu'un humble serviteur de l'Inde et
de l'humanité, et je voudrais mourir à son service. Je n'ai aucun
désir de former une secte, j'ai réellement trop d'ambition pour me
contenter seulement d'une secte qui me suive. Je ne représente aucune
idée nouvelle. J'essaye de me laisser guider par la Vérité et de la
représenter telle que je la connais. Je prétends certainement jeter
une nouvelle lumière sur mainte vérité ancienne. J'espère que cette
déclaration satisfera celui qui me questionne et d'autres comme lui.»
(_La Jeune Inde_, 25 août 1921.)
[64] Cette expression sanscrite signifie: «Comme il en est
d'une boule de glaise, ainsi en est-il de tout l'univers...»
COMMENT ORGANISER
LA NON-COOPÉRATION
La meilleure façon de répondre aux critiques et aux craintes exprimées,
au sujet de la Non-Coopération, est peut-être d'en établir un programme
plus complet. Les critiques semblent s'imaginer que les organisateurs
ont l'intention de mettre en action, d'un seul coup, tout ce qui a été
projeté. A dire vrai, les organisateurs ont fixé quatre étapes définies
et progressives. La première consiste à faire l'abandon de tous titres
et à renoncer à toute fonction honorifique. S'il n'y a pas de résultat,
ou si le résultat ne produit pas l'effet souhaité, on aura recours à
la seconde. Celle-ci nécessite beaucoup de préparatifs préliminaires.
Il est certain qu'on ne fera cesser le travail à un employé n'ayant
pas les moyens de subvenir à ses besoins personnels et à ceux de sa
famille, que si le Comité pour le Califat peut en assumer la charge.
Tous les services ne seront pas invités à cesser le travail en même
temps, et jamais aucune pression ne sera exercée sur un employé, pour
l'obliger à abandonner le service du Gouvernement, de même qu'on ne
touchera à aucun patron privé, pour la simple raison que le Mouvement
n'est pas anti-Anglais. Il n'est même pas anti-Gouvernemental.
Il nous faut refuser de coopérer avec le Gouvernement, parce que le
peuple ne doit pas se faire le complice d'une injustice, d'un serment
violé,--de la profanation d'un profond sentiment religieux. Il va de
soi que le mouvement sera retardé, si une pression indue s'exerce
sur un employé, ou si un membre du Comité pour le Califat emploie la
violence ou l'approuve. La seconde phase ne peut manquer de réussir
complètement, si elle est adoptée par un nombre raisonnable de
citoyens, car nul gouvernement, le gouvernement indien moins que tout
autre, ne pourrait subsister si le peuple cessait de le servir. La
troisième phase--le retrait des troupes et de la Police--est lointaine.
Les organisateurs néanmoins ont voulu être justes, agir ouvertement, et
se montrer au-dessus de tout soupçon. Ils n'ont pas voulu cacher au
gouvernement ou au public une seule des mesures qu'ils se proposaient
d'adopter, même en cas d'éventualité éloignée. La quatrième phase,
c'est-à-dire le refus de payer les impôts, est plus lointaine encore.
Les organisateurs reconnaissent que suspendre le payement des impôts
généraux est fort dangereux. Il est probable qu'une certaine classe
de gens impulsifs se verront aux prises avec la police. Aussi, les
organisateurs ne s'y engageront pas, sans être absolument certains
qu'il n'y aura aucune violence de la part du peuple.
J'admets, comme je l'ai déjà fait, que la Non-Coopération ne peut avoir
lieu sans risques; mais les risques de l'indolence devant un problème
grave sont infiniment plus grands que le danger de la violence, que
peut faire naître l'organisation de la Non-Coopération. Ne rien faire
est le moyen certain d'appeler la violence...
Ceux dont la cause est juste ne se sont jamais contentés d'une simple
protestation. Certains sont morts pour elle. Peut-on s'attendre à ce
qu'un peuple aussi fier que les Mahométans risque moins?
_9 juin 1920_
LA LOI DE LA SOUFFRANCE
Aucun pays ne s'est jamais élevé sans s'être purifié au feu de la
souffrance. Pour que les blés poussent, il faut que le grain périsse.
La vie sort de la mort. L'Inde peut-elle sortir de son esclavage, sans
obéir à la loi éternelle de la purification par la souffrance?
Si l'on en croyait certains, l'Inde accomplirait évidemment sa destinée
sans pénible labeur. Ils tiennent surtout à ne pas voir se renouveler
les événements du mois d'avril 1919. Ils craignent la Non-Coopération,
parce qu'elle entraînera la souffrance d'un grand nombre. Si Hampden
s'était tenu ce raisonnement, il n'eût pas refusé de payer l'impôt
pour la construction de navires, et Wat Taylor n'eût pas davantage
élevé l'idéal de la rébellion. L'Histoire d'Angleterre et l'Histoire de
France abondent en exemples d'hommes, qui continuèrent à poursuivre un
but qui était juste, sans s'inquiéter de la souffrance entraînée par
là. Ils ne s'attardaient pas à réfléchir si des gens ignorants allaient
souffrir, sans le vouloir. Pourquoi prétendrions-nous écrire notre
Histoire différemment? Nous pouvons, si nous le désirons, profiter
des erreurs de nos prédécesseurs pour faire mieux; mais il nous est
impossible de supprimer la loi de la souffrance, qui est inhérente à
notre être. Le seul moyen de mieux faire serait, si possible, d'éviter
qu'il y eût violence de notre côté, afin de hâter ainsi la marche du
progrès et d'introduire dans les méthodes de souffrance une pureté plus
grande. Si nous le voulons, nous pouvons prendre sur nous de ne pas
contraindre le coupable, par la force physique, à plier devant notre
volonté comme le font aujourd'hui les _Sinn Feiners_, ou bien, nous
pouvons, par la coercition, obliger nos voisins à adopter nos méthodes,
ainsi que certains l'ont fait pour le _hartal_. Le progrès dépend de
la somme de souffrance endurée par la victime. Plus la souffrance est
pure, plus le progrès est grand. C'est pourquoi le sacrifice de Jésus
suffit à rendre libre un monde accablé de maux. Dans sa marche vers
le but, il ne tint pas compte du prix de la souffrance imposée à son
prochain, que celui-ci l'ait volontairement endurée ou non. C'est ainsi
que les souffrances d'Harishandra suffirent à rétablir le royaume de la
vérité. Il devait savoir que ses sujets souffriraient involontairement
de son abdication. Il ne s'en inquiéta pas, parce qu'il ne pouvait pas
faire autre chose que suivre la vérité.
J'ai déjà dit que je ne déplorais pas tant le massacre de Jallianwala
Bagh que le meurtre d'Anglais commis par nous-mêmes et la destruction
de biens. Les horribles événements d'Amritsar détournèrent l'attention
publique d'horreurs plus grandes, quoique plus lentes, qui avaient
lieu à Lahore, où par un lent procédé on tentait de dégrader les
habitants. Mais avant de nous élever, nous aurons à supporter maintes
fois des procédés semblables, jusqu'au jour où nous aurons appris à
souffrir volontairement et à y trouver de la joie. Je suis convaincu
que les habitants de Lahore n'ont jamais rien fait pour mériter les
insultes cruelles qu'on leur a infligées; jamais ils n'ont fait de mal
à un seul Anglais, jamais ils n'ont détruit de biens. Mais un maître
obstiné était résolu à broyer l'esprit d'un peuple qui essayait de se
débarrasser d'un bât qui le blessait. Et si l'on me disait que tout
ceci arrive parce que j'ai prêché le _Satyâgraha_, je répondrais qu'en
ce cas je n'en continuerai à le prêcher qu'avec plus de vigueur, et
cela tant qu'il me restera du souffle pour le faire, et je dirais qu'à
la prochaine occasion, ils devront répondre à l'insolence d'un O'Dwyer,
non pas en ouvrant leurs boutiques sous la menace de ventes forcées,
mais en laissant le tyran accomplir sa mauvaise action jusqu'au bout
et vendre tout ce qu'ils possèdent, sauf leur âme indomptable. Les
Sages de l'antiquité mortifiaient leur chair, pour que leur âme devînt
libre et que leur corps pût supporter n'importe quelle souffrance
infligée par des tyrans prétendant leur imposer leur volonté. Et si
l'Inde désire retrouver son antique sagesse, si l'Inde veut éviter les
erreurs de l'Europe, je supplierai ses fils et ses filles de ne pas
se laisser tromper par de belles phrases, par les subtilités qui nous
emprisonnent, par la crainte des souffrances que l'Inde devra peut-être
endurer, mais de considérer ce qui arrive aujourd'hui en Europe et de
se rendre compte ainsi qu'il nous faudra souffrir comme l'Europe a
souffert, mais non pas faire souffrir les autres. L'Allemagne voulait
dominer l'Europe, et les Alliés voulaient faire de même, en écrasant
l'Allemagne. L'Europe n'a rien gagné à la chute de l'Allemagne. Les
Alliés se sont montrés tout aussi faux, tout aussi cruels, tout aussi
avides que l'Allemagne le fut ou l'eût été. L'Allemagne ne serait pas
tombée dans l'exagération (hypocritement dévote), que l'on remarque
dans un grand nombre des actions des Alliés.
L'erreur que j'ai déplorée l'an dernier ne se rapportait pas aux
souffrances infligées au peuple, mais aux fautes qu'il a commises,
à la violence employée, toutes choses provenant de ce qu'il n'avait
pas suffisamment compris le Message du _Satyâgraha_. Quel est donc le
sens de la Non-Coopération, selon la loi de la Souffrance? Il nous
faut accepter volontairement les pertes et les désagréments que
nous causera l'obligation de retirer notre appui à un gouvernement
qui agit contrairement à notre volonté. Le pouvoir et la fortune
sont des crimes, sous un gouvernement injuste. «La pauvreté, en ce
cas, dit Thoreau, est une vertu». Il se peut que, dans la période de
transition, nous commettions des fautes, que certaines souffrances
soient infligées, que nous aurions pu éviter. Tout cela est préférable
à l'émasculation de la nation.
Il nous faut refuser d'attendre que le mal soit réparé, que le coupable
ait conscience de son iniquité. Il ne faut pas que nous continuions à
participer au mal, parce que nous avons peur de souffrir ou de faire
souffrir les autres. Nous devons combattre le mal, en cessant d'aider
directement ou indirectement celui qui fait le mal.
Lorsqu'un père commet une injustice, le devoir de ses enfants est de
quitter le toit paternel; lorsque le directeur d'une institution dirige
son école d'après des principes contraires à la morale, le devoir des
élèves est de quitter l'école; lorsque le président d'une corporation
est corrompu, le devoir des membres de la corporation est de n'avoir
aucun rapport avec lui et de s'écarter de sa corruption. Il en est de
même lorsqu'un gouvernement commet une grave injustice: celui qui en
est le sujet doit lui retirer sa coopération entière ou partielle,
jusqu'à ce qu'il l'ait amené à renoncer à son injustice. Dans chacun de
ces cas imaginés par moi, il y a un élément de souffrance physique ou
morale. La liberté ne saurait s'acquérir qu'à ce prix.
_16 juin 1920_
DEVOIR DES HABITANTS DU PENDJAB