peuvent se féliciter de la façon méthodique avec laquelle ils ont
entrepris leur travail et de la modération dont ils ont fait preuve
dans l'accomplissement de leur tâche difficile. La position des membres
de la Commission ajoute de l'importance à un rapport qui possède déjà
par lui-même une valeur considérable. Les membres de la Commission
n'ont rien ajouté aux preuves qu'ils avaient en main; le lecteur
peut donc, s'il en a envie, vérifier les conclusions. Les demandes
exprimées ne sont ni faibles, ni déraisonnables. Les membres de la
Commission réclament hardiment le rappel du Vice-Roi et la destitution
de Sir Michael O'Dwyer, du Général Dyer et d'autres officiers. Ces
deux dernières demandes sont celles qui pourraient rencontrer quelque
opposition, mais les membres de la Commission ont donné, à l'appui,
des raisons précises et incontestables. Et si l'exactitude des faits
avancés par eux ne peut être mise en doute, leur demande ne saurait
l'être davantage. Ce n'est pas sans chagrin que nous approuvons la
demande de rappel du Vice-Roi. Nous sommes persuadés que Son Excellence
est un Anglais cultivé, qu'il est animé d'excellentes intentions
vis-à-vis de l'Inde et qu'il désire faire ce qui est juste. Mais pour
remplir le poste important qu'il occupe, il faut posséder d'autres
aptitudes que les siennes. Lord Chelmsford a certainement fait preuve
de manque d'imagination. Il applique à ses fonctions dans l'Inde
les traditions d'un gouverneur colonial constitutionnel qui doit
invariablement se laisser guider par ses ministres et qui agit sur la
politique de la colonie (s'il agit quelque peu sur elle), uniquement
en exerçant une influence subtile par ses relations sociales. Le
Gouverneur des colonies qui se gouvernent elles-mêmes procède par
suggestions aimables qu'il n'impose jamais à ses ministres. Il essaye
d'agir sur l'opinion publique, non point en exerçant son autorité,
mais en se faisant des amis indirects, aux réunions sociales et à
demi-politiques. Les qualités mêmes qui faisaient de Lord Chelmsford un
Gouverneur parfait le rendent impropre à remplir le poste de Vice-Roi.
Le Vice-Roi des Indes a un pouvoir immense. C'est un autocrate à la
tête du Conseil Exécutif. Une simple proposition émise par lui a la
valeur d'une sanction légale. Il fait et dirige la politique. Il
surveille, avec le droit réel d'intervention, l'administration des
provinces. Il faut donc qu'il soit un maître ferme, doué d'une grande
imagination, de sympathie pour le peuple et qu'il ne craigne pas de la
laisser voir. Malgré toutes ses qualités de cœur, Lord Chelmsford s'est
montré faible, aux moments critiques. Au lieu de guider ses collègues,
il s'est laissé commander par eux. Il a laissé les administrateurs
de ses provinces agir à leur guise. Il en est résulté une diversité
de politiques: un gouvernement paisible et conciliant à Bombay,
même lorsqu'il y a provocation; répression au Pendjab, persécution
et intolérance même sans provocation. Sous un Gouvernement Central
ayant à sa tête un chef qui sait ce qu'il veut et impose sa volonté à
ses subordonnés, un tel contraste ne devrait pas être possible. Lord
Chelmsford a échoué d'une façon évidente, et nous considérons que les
membres de la Commission n'auraient pas accompli leur tâche s'ils
avaient hésité, ayant les preuves sous les yeux, à demander le rappel
de Son Excellence le Vice-Roi.
Quant aux déclarations, les membres de la Commission se sont montrés
plutôt trop modérés. Mais peut-être vaudra-t-il mieux que le public
les discute seulement, lorsque le rapport officiel du Comité aura
paru. Pour ce qui est des déclarations des membres non-officiels de la
Commission, nous sommes certains que ces derniers ne pouvaient en faire
d'autres. En vérité, en parcourant les témoignages, nous remarquons
l'effort soutenu pour éviter toute conclusion ne reposant pas sur une
suite de faits accablants.
_31 mars 1920_
LA CAUSE DES LANGUES INDIGÈNES
Il doit paraître évident à quiconque a suivi de près le _Sahitaya
Sammelans_[62] que notre réveil national ne se borne pas uniquement
à la politique. L'enthousiasme montré à ces réunions témoigne d'un
heureux changement. Nous donnons dans notre pensée aux langues
indigènes la place qui leur appartient dans notre existence nationale.
La prophétie de Raja Ram Mohan Roy, affirmant que l'Inde deviendrait
un pays de langue anglaise, est acceptée aujourd'hui par beaucoup de
personnages importants. L'esprit du grand réformateur vit encore en
quelques-uns. Un certain nombre de nos hommes éminents généralisent
hâtivement et se déclarent en faveur de l'anglais comme langue
nationale. La position qu'occupe actuellement l'anglais comme langue
des tribunaux a sur leur opinion une importance excessive. Ils ne
voient pas que le rang occupé par l'anglais à l'heure présente n'est
pas à notre éloge et ne tend pas au développement d'un véritable esprit
démocratique. Que des millions d'hommes apprennent une langue étrangère
pour la commodité de quelques centaines de fonctionnaires, c'est le
comble de l'absurdité. On cite fréquemment un exemple pris dans notre
ancienne histoire et démontrant la nécessité d'une _lingua franca_ pour
donner plus de force au Gouvernement Central du pays. Personne ne nie
la nécessité d'une langue commune, mais ce ne peut être l'anglais. Il
faut que les fonctionnaires reconnaissent les langues indigènes. La
seconde raison qui fait appel aux sympathies des anglicistes, c'est la
position de l'Inde dans l'Empire Britannique. L'argument, pour dire la
chose exactement comme elle est, revient à demander à 310 millions
d'Indiens d'accepter l'anglais comme langue nationale, dans l'intérêt
d'autres parties de l'Inde, dont la population ne dépasse pas 120
millions.
Un premier point doit attirer l'attention de quiconque s'intéresse à
la question: c'est qu'après un demi siècle de domination britannique,
l'anglais n'est pas encore devenu la langue courante de l'Inde. Sans
doute, dans nos villes, on parle une sorte de mauvais anglais; ce fait
ne peut éblouir que ceux qui prétendent étudier nos problèmes nationaux
dans de grandes villes comme Bombay et Calcutta. Et en somme, quelle en
est la population? Seulement 2,2 % de la population totale de l'Inde.
Le second point dont les partisans de l'anglais ne tiennent pas compte,
c'est qu'une forte majorité des langues indigènes se ressemblent; d'où
il suit que l'hindoustani comme _lingua franca_ convient à toutes les
provinces, à l'exception de la Présidence de Madras. Etant donné cet
avantage de l'hindoustani et notre sentiment national actuel, comment
pouvons-nous accepter l'anglais comme _lingua franca_ chez nous?
La réponse à ce problème décidera du sort des langues indigènes.
Notre système d'éducation permet à l'anglais d'avoir une supériorité
sur elles qui n'est point naturelle. Les anglicistes extrêmes
prétendent que l'anglais doit être employé dès le plus jeune âge
dans l'enseignement, fondant cet argument sur le fait que dans un
pays étranger les enfants parlent sans difficulté dès le bas âge la
langue du pays. La Commission de l'Université de Calcutta réfute cet
argument en ces termes: «Alors que dans un pays étranger, l'enfant
est entouré d'autres enfants parlant la langue du pays, dans une
salle de classe il n'est entouré que de personnes (à l'exception du
maître) ignorant comme lui le nouvel idiome. C'est le cas d'un seul,
enseignant à plusieurs, non de plusieurs, enseignant à un seul; et
ce n'est qu'en faisant des expériences que les méthodes employées
en classe peuvent obtenir des résultats satisfaisants.». L'économie
nationale réalisée par notre enseignement en langues indigènes a été
reconnue par la Commission. Nous avons démontré dans notre numéro du
11 février que nous avons l'approbation de l'Université de Calcutta à
ce sujet, ce qui est un nouveau pas franchi. La suite logique devrait
être de recommander les langues indigènes à l'Université. La Commission
a fixé l'examen de «_Matriculation_» (examen de fin d'études) comme
période de transition entre l'emploi des langues indigènes dans les
écoles secondaires et leur emploi dans les collèges universitaires. Les
membres de cette Commission ont proposé qu'à l'avenir l'enseignement
soit donné en deux langues. Mais ils ont ajouté également: «Nous ne
voulons pas préjuger de l'avenir. Ce n'est pas à nous de prédire si
le désir naturel d'employer le bengali le plus possible ne finira pas
par l'emporter sur les avantages immenses d'une langue commune non
seulement à l'Inde entière, mais à plus de peuples que toute autre et
qui ouvre la porte à la littérature et aux rapports scientifiques du
monde entier.» Si les membres de la Commission n'ont pu établir pour
l'avenir, en s'appuyant sur les preuves qui leur furent données, une
ligne de conduite en faveur des langues indigènes dans l'éducation
universitaire, il est vrai également qu'ils n'ont rien trouvé en faveur
de l'anglais ou des deux langues. Ainsi, bien que les réponses à la
question des membres de la Commission ne décident rien pour l'avenir,
elles révèlent un important mouvement en faveur de l'introduction
immédiate du Bengali pour certains buts universitaires et de son
introduction prochaine pour d'autres, mouvement que rien ne laissait
prévoir, aux débats du Conseil Législatif Impérial de 1915.
En étudiant le compte-rendu de l'enquête faite par les Membres de
la Commission, nous sommes encore mieux à même d'apprécier leurs
remarques. La question posée par eux était: «Considérez-vous que
l'anglais devrait être employé comme langue courante dans les cours
universitaires, dans l'enseignement et aux examens à tous les degrés
au-dessous de la _Matriculation_?»
155 réponses sont en faveur de l'anglais, et près de 138 ne s'opposent
pas à la langue maternelle, dans un temps plus ou moins prochain. Cette
proportion est assurément encourageante pour les partisans de la langue
indigène. En outre, et même parmi ceux qui se déclarent en faveur de
l'anglais, le nombre est grand de ceux qui conseillent l'emploi de la
langue étrangère à cause de l'insuffisance de livres scolaires dans
les divers sujets en langue indigène. Cette école d'éducateurs ne s'y
oppose donc pas en principe. Ils n'aiment pas que nous nous jetions à
l'eau avant de savoir nager. Dans le même genre, mais plus tranchante
est la réponse de ceux qui sont en faveur de l'anglais. Ceux-ci
laissent voir qu'ils ignorent l'histoire de nos langues indigènes. Il
fut un temps où le sanscrit était la langue de la philosophie hindoue.
Quelques savants enthousiastes enrichirent leur langue maternelle
d'un fonds respectable de littérature philosophique et mirent la
philosophie hindoue à la portée des masses. Ne pouvons-nous pas avec
nos idées modernes faire dans le domaine de la science ce que firent
ces savants dans celui de la philosophie? Pour répondre aux doutes qui
ont été exprimés, les partisans de la langue maternelle peuvent citer
l'exemple du Japon. Le Révérend X. S. Holland, Directeur de _St Paul's
College_ à Calcutta, a écrit dans sa réponse: «Le Japon, en se servant
de sa langue maternelle, a établi un système d'éducation qui commande
le respect de l'Occident.» Le témoignage de Babu Amananda Chatterjee
est encore plus convaincant. Il écrit: «L'emploi des langues indigènes
est nécessairement indispensable, à tous les degrés d'une éducation
universitaire. Toutes les objections n'ont de force que temporairement:
car, à l'origine, toutes les langues modernes les plus développées
n'étaient pas supérieures au bengali. Le développement de ces langues
se fit par l'usage, et il en sera de même en ce qui nous concerne».
Nous voyons donc que si le rapport qui se trouve actuellement sous
les yeux de la Commission Sadler n'est pas aujourd'hui en faveur de
l'éducation Universitaire en langue indigène, il permet cependant
d'avoir pour cette cause de sérieuses espérances dans l'avenir. Il fut
un temps où celle-ci était considérée avec méfiance. Non seulement
la méfiance a disparu, mais elle a été remplacée par la confiance.
Deux institutions sont venues récemment se joindre à cette cause:
l'Université féminine de Poona et l'Université Osmania à Hyderabab, qui
se servent uniquement des langues indigènes dans leur enseignement.
Leur progrès est suivi avec beaucoup d'intérêt par un grand nombre.
Leur succès, ainsi que l'a dit le magistrat Sir Abdur Rahi, facilitera
la solution du problème des langues indigènes. A la dernière réunion
de l'Université Hindoue, l'Honorable Pundit Madan Mohan Malavijiya
invita tous les éminents partisans des langues indigènes à se réunir
en conférence. Nous espérons qu'une initiative de ce genre aura pour
résultat de hâter l'emploi des langues indigènes dans l'enseignement.
La division actuelle des provinces est un facteur qui contribue
également à faire beaucoup de tort à la cause des langues indigènes.
Une division nouvelle des provinces sur une base linguistique sera
suivie de la réorganisation des Universités.
Nous venons d'exposer les trois sphères d'activité pour la cause
des langues indigènes. Il est évident que si nous ne la faisons
pas progresser, nous ne parviendrons jamais à combler le gouffre
grandissant qui sépare au point de vue de l'intelligence et de la
culture les classes supérieures de la masse du peuple. Il est certain
que, pour beaucoup de gens, seul l'emploi de la langue maternelle peut
stimuler l'originalité de la pensée.
_21 avril 1920_
[62] _Sahitaya Sammelans_: Congrès Littéraire.
AUX MEMBRES DE LA «LIGUE POUR LE HOME RULE DE L'INDE»
Je m'écarte d'une façon très nette du cours régulier de ma vie,
en appartenant à une organisation essentiellement et franchement
politique. Mais après avoir sérieusement réfléchi et consulté mes amis,
je me suis décidé à faire partie de la Ligue pour le _Home Rule_ de
l'Inde, et j'en ai accepté la présidence. Certains amis consultés m'ont
dit que je ne devais pas faire partie d'une association politique,
parce que je perdais ainsi la position de superbe isolement dont je
jouissais à présent. J'avoue que ce conseil m'a fait beaucoup hésiter;
mais j'ai eu en même temps l'impression que, si la Ligue m'acceptait
tel que j'étais, j'aurais tort de ne pas m'unir à une organisation
dont je pourrais me servir pour le progrès des causes dont je m'occupe
particulièrement et des méthodes qui doivent obtenir, je le sais par
expérience, des résultats plus rapides et plus satisfaisants. Avant
de faire partie de la ligue, j'ai essayé de connaître l'opinion de
ceux qui se trouvaient en dehors de la Province et avec lesquels je
n'avais pas l'occasion d'avoir des rapports aussi intimes qu'avec mes
collaborateurs de la Province de Bombay.
Les causes auxquelles j'ai fait allusion plus haut sont le _Swadeshi_,
l'Union Hindoue-Musulmane en insistant sur la question du Califat,
l'hindoustani accepté comme _lingua franca_, et une réorganisation
linguistique des provinces. Si je parvenais à entraîner les membres de
cette Ligue, je ferais en sorte que la majeure partie du temps et de
l'attention de la nation leur fût consacrée.
J'avoue franchement que les réformes ont une place tout à fait
secondaire dans mon plan de réorganisation sociale. Je suis persuadé
que si les sphères d'activité que j'ai choisies pouvaient absorber
l'énergie nationale tout entière, les réformes désirées par les
extrémistes les plus ardents viendraient d'elles-mêmes. Quant au
Gouvernement indépendant, il est souhaitable que nous l'ayons au plus
tôt. Personne plus que moi n'a le désir de hâter notre marche vers ce
but. Et c'est justement parce que j'ai l'impression que l'on avancera
plus rapidement vers un gouvernement indépendant, en développant les
activités dont j'ai parlé, que je les maintiens au premier plan du
programme national. Je ne considérerai pas la Ligue pour le _Home
Rule_ de l'Inde comme une organisation de parti. Je n'appartiens à
aucun parti et ne veux appartenir à aucun. Je sais que, d'après la
constitution de la Ligue celle-ci est tenue d'aider le Congrès, mais je
ne considère pas plus le Congrès comme une organisation de parti que
le Parlement Britannique, bien qu'il renferme tous les partis et que
l'un ou l'autre y domine tour à tour. J'ose espérer que tous les partis
seront attachés au Congrès, le considérant comme une organisation
nationale, qui offre à tous le moyen de s'adresser à la nation, afin
de pouvoir donner une forme à sa politique, et je voudrais essayer
de façonner la politique de la Ligue de telle sorte que le Congrès
conserve son caractère national et indépendant de tout parti.
Ceci m'amène à parler de mes méthodes. Je crois possible de mettre
dans la vie politique de ce pays la Vérité et la Sincérité absolues.
Je ne m'attendrai pas à ce que la Ligue me suive dans ma Désobéissance
Civile; mais je ferai de mon mieux pour que la Vérité et la
Non-Violence soient adoptées dans toutes nos activités nationales.
Nous cesserons alors d'avoir de la crainte et de la méfiance vis-à-vis
des gouvernements et des mesures qu'ils prennent. Je ne tiens pas à
développer la question davantage, je préfère laisser au temps le soin
de résoudre plusieurs points qui naîtront de ce que je viens d'exposer
sommairement...
_28 avril 1920._
LES EMPLOIS DU KHADDAR
Maintenant que le mouvement du _Swadeshi_ avance à grands pas et que
les Mahométans l'adoptent avec autant d'enthousiasme que les Hindous,
il serait bon de considérer la meilleure façon de l'encourager. Le
moindre novice en _Swadeshi_ sait que nous ne fabriquons pas assez
de tissus pour nos besoins. Et par conséquent, si nous ne faisons
qu'employer le tissu des filatures, nous privons simplement les
pauvres de ce qui leur est nécessaire, ou tout au moins nous en
faisons monter le prix. La seule façon d'encourager le _Swadeshi_ est
de fabriquer plus de tissus. Les filatures ne sauraient pousser comme
des champignons. Il faut par conséquent que nous nous contentions de
tissus filés et tissés à la main. Le fil n'a jamais coûté si cher et
les filatures font des bénéfices fabuleux. Filer au rouet aiderait à la
production et en ferait diminuer le prix.
Comment s'y prendre pour filer et tisser? Voilà la seconde question
qui se pose. Je sais par expérience personnelle qu'il est possible
d'inonder le marché de fil et de tissus filés et tissés à la main,
si l'on arrive à considérer ce tissu type comme assez bon pour qu'on
s'en vêtisse. Ce tissu dans l'Inde du Nord porte le nom de _Khaddar_,
et de _Khadi_ dans la Présidence de Bombay. Je remercie Sarala Devi;
elle a montré que l'on pouvait confectionner même des _sari_ avec du
_Khaddar_. Elle se dit qu'il lui serait facile de le démontrer, si elle
en portait un elle-même, pendant la Semaine Nationale, ce qu'elle fit;
et c'est en _sari_ de _Khaddar_ qu'elle assista à toutes les réunions.
Ses amis ne croyaient pas que cela fût possible. Ils pensaient qu'une
jeune femme habituée à ne porter que la soie la plus fine et la plus
légère mousseline de Dacca ne pourrait tolérer le poids du _Khaddar_.
Elle donna un démenti à toutes les craintes et ne fut ni moins active
dans son sari de Khaddar que dans ses sari de soie fine. «Si vous ne
vous sentez pas gênée dans ce sari, vous pouvez aller n'importe où,
assister à n'importe quelle réunion, en toute tranquillité»: ainsi
s'exprima son grand-oncle Sir Rabindranath Tagore, en lui donnant
sa bénédiction, lorsqu'il l'aperçut ainsi vêtue. Si je rapporte cet
incident, c'est afin de démontrer que deux des personnes qui ont la
réputation d'être les plus artistes de l'Inde ne trouvèrent rien dans
le _Khaddar_ qui ne fût pas artistique. Voilà le tissu dont je veux
introduire l'usage dans les familles cultivées de l'Inde, car de son
emploi dépend le succès initial du mouvement _Swadeshi_. Pour moi, le
_Khaddar_ est bien autrement artistique que la mousseline de Dacca à
cause de tous les souvenirs qui s'y associent. Le _Khaddar_ fait vivre
aujourd'hui ceux qui mouraient de faim. Il fait vivre des femmes que
l'on a tirées d'une vie de honte, ou des femmes qui ne voulant pas
travailler au dehors se querellaient entre elles faute d'avoir une
occupation. Le _Khaddar_ a donc une âme, une personnalité. Celui qui
le porte peut suivre le procédé de sa fabrication et remonter jusqu'à
ceux qui l'ont fait. Si nos goûts n'étaient pas aussi avilis, nous
préférerions le _Khaddar_ au calicot poisseux, même pendant l'été. Que
ceux qui en portent maintenant, s'ils le veulent bien, témoignent de la
vérité de ce que j'avance!
Il existe à présent un dépôt de _Khaddar_ au _Satyâgraha Ashram_.
J'en ai amassé un stock bien supérieur à l'espace dont je dispose. Je
prie donc les lecteurs de la _Jeune Inde_ de m'aider, en le faisant
connaître dans leurs familles. Il va sans dire que l'_Ashram_ n'en tire
aucun profit. Tout bénéfice réalisé sert au recouvrement des pertes
faites au début, ou à la diminution du prix du _Khaddar_ provenant
de régions où le prix en est plus élevé, car celui-ci varie. Je suis
obligé de payer suffisamment les tisseurs à qui j'ai persuadé de
reprendre leur ancienne occupation, pour qu'ils puissent vivre pour
l'instant.
On peut employer le _Khaddar_ pour confectionner du linge, si l'on
n'est pas disposé à s'en vêtir. Mais même si l'on ne tient pas à
l'employer pour un usage personnel, on peut en faire des bonnets,
des nappes, des sacs, des draps, des toiles à matelas, des sacs de
voyage, des carpettes, des housses, etc. J'en fais teindre en rouge
vif, en teinture _Swadeshi_. Cette teinture rend le _Khaddar_ plus
résistant et moins salissant pour les tapis, la literie ou les sièges.
Je conseillerais à ceux qui veulent aider cette industrie des pauvres
et des déshérités, d'envoyer leur commande de _Khaddar_ au Directeur,
Service du _Khaddar, Satyâgraha Ashram_ à Sabarmati.
PRIX COURANT
_Khadi chaîne et trame filées machine._
Double chaîne et double trame
Inches Rs As P
Largeur 25 le yard. 0 9 0
» 27 » 0 9 6
» 30,8 » 0 10 0
_Khadi chaîne à la machine, trame filée à la main._
» 25,20 le yard. 0 9 6
» 8 » 0 8 0
» 24,20 » 0 8 0
_Khadi_ doublé » 0 8 6
_Khadi_ teint rouge » 0 8 6
_Khadi chaîne et trame filées à la main._
_Khadi_ 24 inches le yard. 0 8 0
» 27 » » 0 8 6
Pour le _Khadi_ lavé 0 0 6 en plus par yard.
NI SAINT NI HOMME POLITIQUE
Un aimable ami m'a envoyé la coupure ci-jointe du numéro d'avril de
_East and West_:
«M. Gandhi a la réputation d'être un Saint; mais dans ses discours,
il semble que ce soit l'homme politique qui domine. Il s'est beaucoup
servi des _hartals_, et l'on ne peut nier que sous sa direction le
_hartal_ ne soit en passe de devenir une arme politique puissante,
unissant sur toute question ceux qui ont de l'éducation et ceux qui
n'en ont pas. Le _hartal_ n'est pas dépourvu de désavantages. Il
enseigne l'action directe; et l'action directe, si puissante soit-elle,
ne travaille pas à l'union. M. Gandhi est-il absolument sûr de servir
les injonctions les plus nobles d'_Ahimsâ_: ne faire aucun mal? Sa
proposition de commémorer la tragédie du Jallianwala Bagh n'est pas de
nature à faire naître l'harmonie. Ce fut un événement tragique où notre
gouvernement se vit entraîné; mais ce souvenir amer mérite-t-il qu'on
le conserve? Ne pourrait-on, pour commémorer cet événement, ériger un
temple de la paix, qui aidât les veuves et les orphelins à bénir le nom
de ceux qui sont morts, sans savoir pourquoi? Le monde est rempli de
politiciens et de chicaneurs qui, au nom de patriotisme, empoisonnent
chez l'homme ce qu'il y a de plus doux; comme résultat, nous avons
des guerres, des haines et des crimes honteux, comme celui qui fit un
abattoir du Jallianwa Bagh. Ne pouvons-nous à présent essayer d'une
_symbiose_ plus large, telle qu'en prêchèrent Bouddha et le Christ,
et amener l'univers entier à vivre heureux dans l'union. M. Gandhi
semblait destiné à devenir l'apôtre d'un mouvement de ce genre; mais
les circonstances sont en train de le contraindre à chercher le moyen
d'exciter la résistance de groupes isolés. Il n'est pas trop tard pour
qu'il entreprenne la mission plus vaste d'unir le monde entier!»
Je cite le passage en entier. En général, je ne tiens pas compte des
critiques que l'on fait de moi ou de mes méthodes, sauf lorsque j'avoue
m'être trompé, ou lorsque je veux insister sur les principes qui font
l'objet de la critique. J'ai une double raison pour tenir compte de ce
passage. Non seulement je tiens à élucider des principes qui me sont
chers, mais je tiens également à témoigner mon estime à l'auteur de
cette critique, que je connais et que j'ai admiré pendant de longues
années, pour la beauté remarquable de son caractère. Le critique
regrette de voir en moi un politicien, alors qu'il s'attendait à ce
que je fusse un saint. Je trouve, pour commencer, que le mot «saint»
devrait être rayé de la vie présente[63].