effet l'honneur de l'Angleterre,--la parole donnée par le Premier
Ministre. Que sont les richesses, le pouvoir et la gloire militaire,
si cet honneur est souillé? Aussi ai-je été peiné de lire le résumé
télégraphique du discours du Premier Ministre; il paraissait blesser
gratuitement la susceptibilité musulmane et laisser entrevoir une
solution de la question du Califat absolument opposée à la parole
solennelle qu'il avait donnée après délibération, à une époque où cette
parole avait raffermi la fidélité des Musulmans et sans nul doute
stimulé l'enrôlement des plus guerriers parmi eux. Je veux espérer
encore que des conseils plus sages l'emporteront et que justice sera
rendue à la cause Mahométane. Si toutefois le pire devait arriver, le
Comité pour le Califat à décidé hier soir de conseiller aux Mahométans
de retirer leur coopération au Gouvernement. J'eus l'avantage d'être
présent au Comité et aux réunions générales, et je me permets d'avertir
le Gouvernement de la solennité de la circonstance et de la gravité de
la décision prise. Je sais que retirer sa coopération au gouvernement
est une chose très grave. Elle demande que l'on soit capable de
supporter la souffrance. Je sais également que tout citoyen a le droit
de retirer sa coopération à l'Etat, lorsque par cette coopération il
s'avilit. C'est une manière tangible de témoigner son mécontentement.
_Le boycottage._--On peut donc espérer que le Gouvernement impérial
reconnaîtra la gravité de la situation. Mais de la Non-Coopération
passer au boycottage, c'est descendre du sublime au ridicule. Le Comité
décida hier, à une forte majorité, le boycottage des marchandises
anglaises si la question du Califat n'était pas réglée d'une façon
satisfaisante. Le boycottage est une forme de vengeance, et pour
arriver à une solution équitable, il nous faut préparer l'opinion du
monde. Je me permets de suggérer à mes amis Mahométans qu'ils n'auront
pas l'opinion du monde pour eux, s'ils boycottent les marchandises
anglaises pour en accepter d'autres. De plus, le boycottage que l'on
propose est un aveu de faiblesse; et pour pouvoir traiter toutes les
questions, il nous faut montrer notre force et non notre faiblesse.
J'espère donc que le Comité pour le Califat, après avoir sérieusement
réfléchi, reviendra sur sa décision et annulera sa résolution de
boycottage. Pour traiter cette importante question, il faut avoir du
calme, de la patience et ne pas s'écarter des faits. Il ne suffit pas
qu'il n'y ait point de violence. En vérité, un discours violent peut
faire autant de mal qu'un acte violent, et je suis persuadé que vous
ne voudriez pas qu'une parole ou une action trop vive fît du tort à une
cause aussi sacrée.
_Les Griefs du Pendjab._--Il me reste à examiner une attitude que m'ont
suggérée quelques amis. On a prétendu que les Griefs du Pendjab étaient
aussi une raison sérieuse pour ne point participer aux cérémonies
en honneur de la paix. Je me permets de différer d'opinion. Quelque
pénible que soit le mal fait au Pendjab c'est en somme une affaire
privée, et parler des griefs du Pendjab pour justifier notre refus de
collaborer aux célébrations Impériales montrerait que nous manquons du
sens des proportions. Les griefs du Pendjab ne proviennent pas, comme
la question du Califat, des clauses de la paix. Si nous voulons donner
à la question du Califat sa véritable place et lui conserver toute
son importance, il faut que nous l'isolions. A mon humble avis, nous
ne pouvons nous dispenser de prendre part aux cérémonies que pour des
raisons qui proviennent directement de la paix et touchent aux parties
vitales de notre existence nationale. La question du Califat répond
seule à ces deux conditions.
_3 Décembre 1919_
[52] Cette conférence avait été précédée le 17 octobre de
la Journée du Califat (_Khilafat Day_). Le 22 du même mois, dans la
_Jeune Inde_, Gandhi écrivait:
«Le 17 octobre sera longtemps considéré comme une journée mémorable
dans l'histoire de l'Inde. Qu'une démonstration comme celle qui fut
organisée le 17 courant ait pu avoir lieu sans le moindre obstacle
est à l'éloge des organisateurs, et assurément une victoire remportée
par le _Satyâgraha_. On commence à se rendre compte que ce n'est pas
par la violence que les grandes causes se gagnent, mais par un accord
paisible et un effort soutenu.
«Dès que le peuple cessera de craindre la force, le Gouvernement
s'apercevra qu'elle ne sert à rien et que seuls ceux-là qui ne la
craignent point se refusent à l'employer. Ceux qui sont au pouvoir se
plaisent en général aux démonstrations violentes du peuple. L'art de
gouverner consiste à avoir à sa disposition des forces suffisantes
pour contraindre par la terreur le peuple à la soumission. Et un
gouvernement n'est un instrument de service qu'autant qu'il est
fondé sur la volonté et le consentement du peuple. Il n'est qu'un
instrument d'oppression lorsqu'il obtient l'obéissance à la pointe
des baïonnettes... Les organisateurs de la Journée du Califat
semblent avoir compris le principe fondamental du Satyâgraha.
Ils auraient fait le jeu de leur adversaire, si directement ou
indirectement ils avaient incité à la violence ou même si la violence
avait résulté de la démonstration.
La cause de l'Islam a gagné par la nature pacifique de la
démonstration. Et l'organisation de la police à Bombay mérite les
louanges les plus grandes, car à Bombay de même qu'à Ahmedabad,
aucune mesure de précaution particulière ne semblait avoir été
prise. Absence de tout déploiement de forces. La présence de
forces policières et de troupes irrite toujours la populace. Les
organisateurs méritent des louanges analogues pour avoir évité des
rassemblements et tout ce qui tend à réunir des multitudes ignorantes
et irresponsables.
La question du Califat est épineuse. Elle a été rendue plus complexe
encore par suite de traités secrets. Mais tout espoir n'est pas
perdu... Il ne faut ni tapage, ni mise en scène, ni déclamation, ni
réclame. Il faut agir tranquillement et sincèrement... Le loyalisme
n'est pas un principe immuable, il est un accord réciproque. Un
gouvernement loyal envers ses administrés obtient nécessairement leur
loyalisme. Quand notre gouvernement cesse d'être loyal, c'est-à-dire
s'il devient systématiquement injuste et oppresseur, nous devons
sans la moindre hésitation proclamer notre défection, lui retirer
notre appui et conseiller cette attitude autour de nous. C'est là une
forme de boycottage que nous jugerions de notre devoir si l'occasion
s'en présentait. Mais boycotter des marchandises anglaises tout
en conservant nos relations avec les Anglais nous semble la plus
grande des sottises. Nos amis Mahométans ont une cause beaucoup trop
sacrée pour jouer avec l'emploi d'une arme aussi douteuse que celle
du boycottage. Ils savent à présent, et le monde entier sait, que
leur cause n'est pas seulement celle de quatre-vingt millions de
Mahométans, mais également celle de deux cent millions d'Hindous. Le
17 octobre a démontré que le lien qui les unit existe vraiment et
qu'il ira en se resserrant de plus en plus. Une Inde forte et unie
ne saurait manquer d'être écoutée avec attention et respect par les
alliés de la Grande-Bretagne.
LA PROCLAMATION ROYALE
La Proclamation[53] publiée par le Souverain le 24 de ce mois est
un document dont le peuple britannique a toutes les raisons de se
montrer fier et dont chaque Indien devrait être satisfait. Venant à
la suite des révélations faites devant la Commission de Lord Hunter,
la Proclamation laisse apparaître le véritable caractère anglais.
Car de même que la Proclamation nous en montre le meilleur côté,
les cruautés du général Dyer nous en dévoilent le plus mauvais[54].
La Proclamation témoigne du désir d'agir avec équité, les actes du
général Dyer montrent l'homme, sous l'influence de la peur et de
l'emportement, devenu démon. La juxtaposition des deux événements est,
je crois, purement accidentelle. La Proclamation était l'aboutissement
inévitable de la mesure importante qui avait reçu le consentement
royal. Elle y a mis la dernière touche. La loi sur les Réformes, jointe
à la Proclamation, est le gage des intentions équitables du peuple
britannique, et en conséquence elle devrait éloigner tout soupçon. Mais
ceci ne veut pas dire que nous restions les bras croisés, et que nous
nous attendions à obtenir tout ce que nous voulons. Sous le régime
constitutionnel britannique, rien ne s'obtient sans lutte sérieuse.
Personne n'a cru une seconde ce qui a été dit au Parlement: que les
Réformes n'avaient pas été accordées à cause de l'agitation. Nous
n'aurions point avancé d'un pas, s'il n'y avait eu un Congrès pour
réclamer les droits du peuple. Faire de l'agitation n'est autre chose
qu'un mouvement vers un but déterminé. Mais de même que tout mouvement
ne signifie point progrès, toute agitation ne signifie pas succès. Une
agitation indisciplinée,--ce qui n'est qu'une paraphrase de violence
en parole et en action--ne peut que retarder le progrès national, et
amener un châtiment immérité, tel que le massacre de Jallianwalla Bagh.
D'une agitation disciplinée dépend le progrès national. La méthode la
plus convenable consiste donc à agir raisonnablement, et nous sommes
persuadés que la Proclamation Royale et les Réformes ne veulent pas
dire qu'il y aura moins d'agitation et moins de travail, mais au
contraire plus de travail et plus d'agitation de la bonne sorte.
Les Réformes sont assurément incomplètes: elles ne nous accordent
pas assez. Nous avions droit à davantage et pouvions en assumer la
responsabilité; mais telles qu'elles sont, il ne nous est pas permis
de les dédaigner. Elles nous permettront de nous développer. Notre
devoir, par conséquent, n'est pas de chercher à les dénigrer, mais
de nous mettre tranquillement à l'œuvre pour les faire aboutir à un
succès, nous préparant ainsi par anticipation à l'époque où nous
aurons une responsabilité entière. Notre travail actuel consiste à
tourner notre effort sur nous-mêmes. Concentrons nos énergies pour nous
débarrasser des abus sociaux, créer un suffrage puissant et envoyer
dans nos conseils des hommes qui posent leur candidature pour rendre
des services à la Nation et non pour se faire une réclame personnelle.
Il y a beaucoup de méfiance réciproque entre les Anglais et nous. Le
Général Dyer, oubliant sa dignité d'homme, devint lâche parce que la
méfiance et par conséquent la peur s'emparèrent de lui. Il craignait
d'être assailli. La Proclamation, plus que les Réformes, remplace la
méfiance par la confiance. Il reste à voir si cette confiance va
pénétrer parmi les fonctionnaires. Supposons-le et faisons-lui le
meilleur accueil possible. En agissant ainsi, nous ne saurions avoir
tort. Avoir confiance est une vertu. La faiblesse engendre la méfiance.
Le meilleur moyen de témoigner notre satisfaction est assurément de
travailler de bon cœur et de bonne grâce. Notre travail sincère sera la
plus sûre garantie de notre progrès rapide vers le but désiré.
Pendant toutes ces années, la seule personnalité qui ait travaillé pour
l'Inde sans se laisser distraire un seul instant, est M. Montague. Nous
avons eu plusieurs secrétaires d'Etat qui ont illustré leur poste, mais
aucun dont la présence y ait jeté autant d'éclat. Il a été un véritable
ami de l'Inde, il a mérité notre reconnaissance. Quant à Lord Sinha il
a ajouté à la renommée de son pays. Les Indiens ne sauraient être trop
fiers de lui.
_31 Décembre 1919_
[53] En donnant son assentiment à _l'Indian Reform Act_ de
1919, le Roi-Empereur publia une proclamation, dont voici quelques
extraits:
«Je désire sincèrement que, dans la mesure du possible, toute trace
de ressentiment soit effacée entre Mon peuple et ceux qui sont à la
tête de Mon Gouvernement. Que ceux qui ont enfreint les lois dans
leur ardent désir de progrès politique les respectent à l'avenir.
Qu'il devienne possible à ceux qui sont chargés de maintenir un
Gouvernement paisible et calme, d'oublier les folies auxquelles ils
ont été contraints de mettre un frein. Une ère nouvelle commence.
Qu'elle débute par une résolution générale de la part de Mon peuple
et de ceux qui Me représentent de travailler ensemble pour un but
commun. Je charge donc Mon Vice-roi d'exercer en Mon Nom et en Ma
Personne la Clémence Royale envers les condamnés politiques aussi
complètement que la sécurité publique le permet. Je désire que cette
même clémence s'étende dans les mêmes conditions aux personnes
actuellement en prison ou dont la liberté est restreinte pour avoir
commis des délits contre l'Etat ou qui ont enfreint certaines lois
particulières et provisoires. Je suis persuadé que la conduite
future de ceux qui en profiteront justifiera cette clémence et que
dorénavant Mes sujets agiront de telle sorte qu'il ne soit point
nécessaire d'appliquer les lois contre de pareilles offenses».
(_La Jeune Inde_, 26 mai 1920).
[54] Sur le général Dyer et le massacre de Jalliawalla Bagh
(12 avril 1919), voir R. Rolland, _op. c._ p. 60-63.
LE SWARAJ PAR LE SWADESHI[55]
La véritable réforme nécessaire à l'Inde est l'adoption du _Swadeshi_
au sens exact du mot. Le problème immédiat que nous avons à résoudre
n'est pas de savoir comment organiser le Gouvernement du pays, mais
comment nous vêtir et nous nourrir. En 1918, nous avons envoyé hors de
l'Inde 600 millions de roupies pour acheter des tissus. En continuant
d'acheter à l'étranger à ce taux, nous privons d'autant les Indiens
qui tissent et qui filent sans leur mettre entre les mains un autre
métier. Rien de surprenant si la dixième partie de notre population
est condamnée à mourir de faim, et si le reste est en majorité
insuffisamment nourrie. Qui sait regarder peut se rendre compte par
lui-même _que la classe moyenne est déjà sous-nourrie et que nos petits
n'ont pas assez de lait_. Le projet des réformes, quelque libéral qu'il
soit, n'aidera pas à résoudre le problème avant un certain temps. Le
_Swadeshi_ le résoudra immédiatement.
Le Pendjab m'en a rendu la solution encore plus claire. Dieu merci,
les belles femmes du Pendjab n'ont rien perdu de la souplesse de
leurs doigts. Nobles ou humbles, toutes savent filer. Elles n'ont
pas brûlé leur rouet, ainsi que l'ont fait les femmes du Gujerate.
J'éprouve une joie véritable, lorsqu'elles me lancent leurs balles
de fil sur les genoux. Elles disent qu'elles ont le temps de filer
et que le _Khaddar_[56] tissé à la main avec leur fil est bien
supérieur à celui que l'on fabrique avec du fil filé à la machine. Nos
ancêtres parvenaient à se vêtir avec confort, sans difficulté et sans
l'obligation d'acheter leurs tissus sur les marchés étrangers.
Cet art merveilleux et si simple pourtant risque de disparaître si
nous ne nous réveillons pas à temps. Le Pendjab nous montre ce qu'il
peut faire. Mais au Pendjab aussi il disparaît rapidement. Chaque année
voit diminuer la quantité de fil préparé à la main, ce qui signifie une
pauvreté plus grande et plus d'oisiveté. Les femmes qui n'emploient
plus leur temps à filer le passent à bavarder et ne font pas autre
chose.
Pour obvier au mal, il est indispensable que tout Indien instruit et
se rendant compte de son devoir élémentaire, offre immédiatement un
rouet aux femmes de son entourage et leur procure le moyen d'apprendre
à filer. Des millions de mètres de fil peuvent ainsi être filés chaque
jour. Tout Indien cultivé prêt à porter le tissu fabriqué avec ce fil,
aidera à faire renaître la seule industrie villageoise de l'Inde.
Sans industrie villageoise, le paysan indien est perdu. Il ne
peut vivre du produit de la terre. Il a besoin d'une industrie
complémentaire. La plus facile, la plus économique et la meilleure est
celle du rouet.
Je sais que c'est demander une révolution dans notre conception
mentale. Et parce que c'est une révolution, je prétends que le
_Swadeshi_ mène au _Swarâj_. Une nation qui peut économiser 600
millions de roupies chaque année et distribuer cette somme énorme parmi
les fileurs et les tisserands, travaillant chez eux, aura acquis une
puissance d'organisation et d'industrie qui doit la rendre capable de
faire tout le nécessaire pour son développement.
Le réformateur porté à la rêverie murmure: «Attendez que j'aie un
gouvernement responsable, et je protégerai l'industrie dans l'Inde,
sans que les femmes aient à filer ou le tisserand à tisser.» Ceci a
été dit textuellement par des gens qui réfléchissent. Je me permets
de suggérer qu'il se cache une double illusion derrière une pareille
proposition. L'Inde ne peut pas attendre un régime protectionniste,
et ce protectionnisme ne fera pas baisser le prix des vêtements.
Secondement, ce protectionnisme sera inutile aux milliers d'êtres qui
meurent de faim. On ne peut leur venir en aide qu'en leur procurant
le moyen d'ajouter à leurs gains, en leur rendant leur industrie
qui est de filer. Par conséquent, que nous ayons ou non un système
protectionniste, il nous faudra toujours faire revivre le filage à la
main et encourager le tissage.
Lorsque la guerre faisait rage, tous les bras disponibles d'Amérique
et d'Angleterre furent employés à construire des navires et il s'en
construisit avec une rapidité surprenante. Si j'en avais le pouvoir, je
ferais apprendre à tout Indien à tisser et à filer, et je l'obligerais
à y consacrer chaque jour un certain temps. Je commencerais par les
écoles qui sont des unités organisées toutes prêtes. Multiplier les
filatures ne peut résoudre le problème. Il leur faudrait trop de temps
pour remédier à l'épuisement, et elles _ne pourraient pas_ distribuer
les 600 millions de roupies à nos familles. Elles ne feraient que
concentrer le labeur et l'argent et ajouteraient à la confusion.
_10 Décembre 1919_
[55] Pour l'explication de ces deux mots, voir plus haut, p. 4.
[56] _Khaddar_, ou _Khadi_: le tissu national indien.
L'UNION HINDOUE-MUSULMANE
Monsieur Candler, journaliste anglais, m'a demandé il y a quelque
temps, dans une interview imaginaire, si l'expression de mes sentiments
hindous-musulmans étant sincère, je mangerais et boirais en compagnie
d'un Mahométan et accepterais de donner à un Mahométan ma fille en
mariage. Cette question m'a été posée à nouveau sous une autre forme
par des amis. Est-il nécessaire pour l'Union Hindoue-Musulmane que ses
membres prennent leur repas en commun et qu'ils se marient entre eux?
Ceux qui m'ont posé cette question ajoutent que si ces deux points sont
essentiels, une véritable union ne saurait exister: car des milliers de
_Sanatanis_[57] ne pourraient se résoudre aux repas en commun et encore
moins à des mariages mixtes.
Je suis de ceux qui ne voient pas dans les castes une institution
nuisible. A l'origine, c'était une coutume saine, tendant au bien de
la nation. Pour moi, l'idée qu'il soit nécessaire au progrès national
de se réunir pour manger et boire, ou de s'allier par des mariages,
me semble une superstition empruntée à l'Occident. Manger est une
opération vitale, tout autant que la plupart des autres nécessités
physiologiques de l'existence; et si l'homme n'avait, en grande partie
pour son mal, fait de l'action de manger un plaisir et un fétiche,
nous remplirions cette fonction en secret, ainsi que nous le faisons
de toutes les autres. En vérité, la plus haute culture de l'Hindouisme
considère encore ainsi l'acte de manger, et il existe des milliers
d'Hindous qui ne mangeraient devant personne. Je pourrais citer bien
des noms d'hommes et de femmes cultivés prenant leurs repas dans la
solitude la plus complète, et qui vivent en bonne intelligence avec
tous.
La question de mariage est plus délicate encore. S'il est possible
à des frères et sœurs de vivre en affectueuse amitié sans songer à
s'épouser, je ne vois rien qui s'oppose à ce que ma fille considère
tout Mahométan comme un frère, et réciproquement. J'ai sur la religion
et le mariage des opinions très nettes. C'est en réprimant nos
appétits,--qu'ils se rapportent à la nourriture ou au mariage,--que,
du point de vue religieux, nous avançons le plus. Je désespérerais de
jamais pouvoir cultiver de relations amicales avec le monde, s'il me
fallait reconnaître le droit à tout jeune homme d'offrir sa main en
mariage à ma fille, ou me considérer comme tenu de dîner avec n'importe
qui. J'ai la prétention de vivre en bons termes avec le monde entier,
je ne me suis jamais querellé avec un seul Mahométan ou un seul
Chrétien et, depuis des années, je n'ai jamais touché à autre chose
qu'à des fruits, soit chez des Mahométans soit chez des Chrétiens.
Je refuserais certes énergiquement de manger des mets préparés dans
l'assiette de mon propre fils ou de boire de l'eau d'une tasse où il
eût mis les lèvres sans qu'elle eût été lavée; mais cette réserve et
cet exclusivisme n'ont jamais affecté mon étroite intimité avec mes
amis Mahométans et Chrétiens, ni avec mes fils.
Dîner en commun et s'épouser n'a jamais empêché les désunions, les
querelles, ou pire. Les Pandavas et les Kauravas qui dînaient ensemble
et s'alliaient par mariage se prenaient à la gorge sans le moindre
remords. La haine entre Allemands et Anglais n'est pas encore éteinte.
A dire vrai, les alliances et les dîners, ne sont pas nécessairement
des facteurs d'amitié et d'union, s'ils en sont souvent l'emblème.
Insister sur l'un et sur l'autre peut facilement devenir et est
actuellement un obstacle à l'Union Hindoue-Musulmane. Si nous nous
imaginons que les Hindous et les Musulmans ne peuvent être unis sans
dîner ensemble et se marier entre eux, nous allons élever une barrière
artificielle entre eux qu'il sera bien difficile de détruire. D'autre
part l'union grandissante entre Hindous et Musulmans va se trouver
sérieusement entravée, si les jeunes Mahométans, par exemple, en
arrivent à croire qu'ils peuvent légalement faire la cour aux jeunes
filles Hindoues. Les parents hindous, s'ils en ont le soupçon, ne
voudront plus admettre les Mahométans dans leur intérieur, comme ils
ont commencé à le faire. A mon avis, il faut que les jeunes Mahométans
et Hindous tiennent compte de cette restriction.
Je considère qu'il est absolument impossible que des mariages aient
lieu entre Hindous et Mahométans et que chacun demeure fidèle à sa
religion. La véritable beauté de l'Union Hindoue-Musulmane consiste
justement dans ce fait que chacun des deux reste fidèle à sa religion,
tout en respectant celle de l'autre. Car nous pensons aux Hindous et
aux Mahométans du type le plus orthodoxe, capables de se considérer
comme des ennemis naturels, ainsi qu'ils l'ont fait jusqu'à présent.
En quoi consiste donc l'Union Hindoue-Musulmane, et comment peut-on
l'encourager? La réponse est simple. L'Union consiste à avoir un
but commun, un espoir commun et des souffrances communes. Afin de
l'encourager, il nous faut coopérer pour ce même but, partager nos
souffrances et exercer une tolérance mutuelle. Notre but commun est
que notre grand pays devienne plus grand encore et qu'il se gouverne
lui-même. Nous ne manquons pas de tristesses à partager. Et aujourd'hui
que les Mahométans sont profondément touchés par la question du Califat
et que leur cause est juste, rien ne saurait mieux gagner leur amitié
que si les Hindous soutiennent de tout cœur leurs revendications. Boire
et manger ensemble les unira bien moins que de s'aider dans la question
du Califat.
En tout temps et pour toutes les races, une grande tolérance est
nécessaire. Nous ne pouvons vivre en paix si les Hindous se refusent
à permettre aux Mahométans les formes extérieures de leur religion,
leurs manières et leurs coutumes, ou si les Mahométans supportent mal
l'idolâtrie Hindoue et son culte de la vache. Il n'est pas nécessaire
que j'approuve ce que je tolère. Je déteste sincèrement boire, manger
de la viande et fumer; mais je tolère ces choses chez les Hindous,
les Mahométans et les Chrétiens, de même que je m'attends à ce qu'ils
tolèrent mon abstinence, même si elle leur est désagréable. Toutes les
querelles entre Hindous et Mahométans proviennent de ce que chacun
veut contraindre l'autre à adopter son opinion.
_29 Février 1920._
[57] _Sanatanis_: hindous pratiquants, convaincus.
LES APPELS D'AMRITSAR[58]
Ces appels ont été rejetés malgré la plaidoirie du meilleur avocat.
Le Conseil Privé a confirmé une procédure illégale. Je dois avouer
que le jugement ne m'a pas autrement surpris, quoique les réflexions
du jury pendant la plaidoirie de Sir John Simon laissassent espérer
un verdict favorable. Les jugements prononcés par les plus Hautes
Cours, si j'en juge par l'étude des procès politiques, se laissent
volontiers influencer par de subtiles considérations politiques. Les
précautions les plus compliquées pour arriver à se maintenir dans
un esprit purement juridique disparaissent forcément, aux moments
critiques. Le Conseil Privé ne saurait être exempt des limitations
inhérentes à toutes les institutions humaines qui ne valent que pour
des conditions normales. Une décision favorable pour le peuple aurait
eu comme conséquence d'exposer le Gouvernement Indien à une extrême
déconsidération, dont il lui eût été très difficile de se relever, de
toute une génération.