[8] P. 37-39. «_La Non-Coopération est peut-être en avance s

Au lecteur

Cette version numérisée reproduit dans son intégralité la version

originale. Les erreurs manifestes de typographie ont été corrigées.

La ponctuation a pu faire l'objet de quelques corrections mineures.

Les mots en gras dans l'original sont entourés par des =.

LA JEUNE INDE

1919-1922

A LA MÊME LIBRAIRIE

MAHATMA GANDHI, par ROMAIN ROLLAND.

_40e mille_

Un volume in-16 double couronne de 208 pages. 7 fr. 50

[Illustration]

GANDHI

LA

JEUNE INDE

_Traduction de_

Hélène HART

_Introduction par_

ROMAIN ROLLAND

[Illustration]

1924

LIBRAIRIE STOCK

Delamain, Boutelleau et Cie éditeurs, Paris

_7, rue du Vieux-Colombier. VIe_

DE CET OUVRAGE, IL A ÉTÉ TIRÉ A PART,

sur papier de Madagascar cinquante exemplaires

numérotés de 1 à 50 plus cinq exemplaires hors commerce

numérotés de I à V,

et sur papier d'alfa satiné cinq cent cinquante exemplaires

numérotés de 51 à 600,

constituant l'édition originale.

Copyright 1924, by Delamain, Boutelleau et Cie, Paris.

Tous droits réservés pour tous pays.

INTRODUCTION

Les articles qu'on va lire sont un choix de l'immense production

politique de Mahâtmâ Gandhi, entre les années 1919 et 1922.

On n'y doit point chercher l'art et la beauté d'expression. Gandhi en

sait le prix; mais ici, il ne s'agit point d'art, du moins au sens

restreint. C'est une action, et la plus puissante comme la plus neuve

des actions. Si de la diriger fermement, comme un navire dans la

tempête, vers le plus difficile et le plus glorieux des buts, est un

art, alors nous dirons qu'en ce sens ces écrits sont du plus grand art.

Il importe de se représenter d'abord dans quelles circonstances ils ont

paru.

Seul, chargé de l'écrasante responsabilité d'un peuple de trois cent

millions d'hommes, de races, de religions, de langues différentes,

la plupart incultes, et presque tous ultra-émotifs, réagissant

violemment aux moindres excitations,--qu'il doit unifier, former

et diriger,--ayant lancé dans ces masses humaines un mouvement

sans précédent, qui se heurte à tout le _statu quo_ de la pensée

politique du monde, et où la moindre erreur d'aiguillage peut amener

d'effroyables catastrophes,--le frêle Mahâtmâ à la volonté d'acier

doit tout tenir dans sa main, voir, veiller, commander. Il n'est point

question de polir une œuvre littéraire. Certes, Gandhi n'eût jamais

songé à faire de ces articles un recueil. Les éditeurs hindous ont

publié ce volume pendant son emprisonnement. N'y voyons pas un livre,

mais une «_geste_» héroïque, où passent les éclairs de l'épée du

dernier chevalier[1].

Écrire, parler, agir, sans relâche, sans répit. Ceux qui l'ont entendu

m'ont conté ceci:

Le Mahâtmâ parle devant des milliers d'hommes. Il n'élève pas la voix.

Il ne fait pas un geste. Il n'use d'aucun moyen oratoire. Il ne ménage

rien. Il commence sans exorde et finit sans péroraison. Quand il a dit

tout ce qu'il avait à dire,--peu ou beaucoup,--il cesse et il s'en va.

La foule rugit ses acclamations. Dans le fracas, nul ne pourra plus se

faire entendre avant longtemps.--Gandhi, le sourcil froncé,--(il hait

les applaudissements et tout ce qui fait du bruit)--s'est assis dans

un coin, étranger à ce peuple délirant qui l'acclame; il n'entend pas;

déjà, il écrit l'article qui paraîtra dans le prochain numéro de son

journal: _Young India_ (_La Jeune Inde_).

Nous qui lisons l'article par delà les océans, tendons l'oreille! Nous

percevrons, au loin, sous les mots refroidis, le peuple indien qui

rugit.

*

* *

La pensée de Gandhi paraît si claire et si explicite, elle a une telle

aversion du voile, des réticences, des «à moitié dits», de tout ce qui,

de près ou de loin, ressemble à un compromis, ou à une dissimulation,

qu'il semblerait qu'il n'y eût qu'à laisser le public en contact

immédiat avec elle.

«_J'ai toujours développé au grand jour_, écrit-il, _mes plans les plus

hardis... Je hais le secret comme un crime... Je remercie Dieu de ce

que depuis longtemps je considère le secret comme un péché, surtout en

matière politique... Jamais une restriction mentale!_...»[2]

Je devrais d'autant plus me retirer à l'arrière-plan que j'ai

longuement expliqué la mission du Mahâtmâ et la caractéristique

de son génie dans un petit volume, qui est maintenant répandu et

traduit dans toutes les langues d'Europe, et, dans l'Inde même, en

trois langues. Je le dis sans amour-propre: car tout le secret de

la diffusion universelle de ce livre est dans le rayonnement de «la

_Grande Ame_»[3], derrière laquelle je me suis effacé. Et c'est ce que

je devrais faire encore aujourd'hui.

Mais depuis que ce livre a paru, j'ai eu occasion d'en reviser les

idées, par des entretiens nombreux et une correspondance suivie avec

des Indiens de tous les partis, avec des témoins européens dans l'Inde,

et même avec le Mahâtmâ, maintenant sorti de prison. En relisant

ses articles dans cette traduction, j'ai revu sous un nouveau jour

certaines de ses pensées; j'en ai aperçu la complexité, et parfois les

divers plans superposés; le caractère tragique s'est encore accentué.

Je voudrais faire part au lecteur de mes nouvelles découvertes.--Mais

il est bien entendu que ce que j'écris ici, dans cette Introduction ne

supplée point à mon étude plus complète. C'est au volume sur _Mahatma

Gandhi_ qu'un lecteur, désireux de connaître la vie du Mahâtmâ, devra

recourir.

*

* *

Ces articles débutent, au premier Jour de l'An Gujerate, octobre

1919, par un Appel aux énergies morales les plus héroïques d'un

peuple. Après une vie de dures expériences pratiques et de méditations

passionnées--(il a maintenant cinquante ans)--Gandhi se décide à

dire à l'Inde son Evangile, la parole d'action religieuse, qui ouvre

à son peuple la voie sanglante et glorieuse,--le _Satyâgraha_.

Pour qui se donne la peine de comprendre le sens exact de ce que

demande le Mahâtmâ, il ne s'agit de rien moins que de faire surgir

un peuple-Christ, qui se sacrifie pour son salut et pour celui de

l'humanité.

Assistons-nous donc à l'apparition d'un prophète, qui apporte un

nouveau _Credo?_

Il faut voir de plus près. On sait avec quelle aversion Gandhi

rejette tout titre supranaturel, qui «_devrait être rayé de la vie

actuelle_»[4]. Ni prophète ni saint. Il n'est pas un surhomme, et il ne

veut pas l'être. Pour son compte personnel, il peut avoir son _Credo_,

et il l'a. Mais, «_humble serviteur de l'Inde, et ne prétendant à rien

de plus_», il ne lui impose pas des vérités révélées. Il cherche, et il

_expérimente_ ce qui, dans le champ de l'observation directe, peut la

sauver.

Ce mot d'«_expérimentation_», qui revient constamment dans ce livre[5],

doit être mis en lumière. Il n'a été saisi, ni par ses partisans, ni

par ses adversaires, parce que des deux côtés il s'adressait à des

hommes passionnés. Et moi-même, je ne l'ai pas assez souligné.

Gandhi, dont l'horizon de pensée s'étend bien au-delà de son

pays,--quoique l'Inde soit son principal amour,--Gandhi qui, par son

éducation européenne, par les vingt-trois ans qu'il a passés hors de

l'Inde, s'est acquis une vision complète du monde, à l'heure actuelle,

conçoit, comme beaucoup d'entre nous, de graves appréhensions sur

l'avenir de l'humanité. Elle lui semble traverser une crise périlleuse,

où rien ne nous assure que le plus précieux d'elle-même ne périra pas.

Cette pensée ne lui laisse pas de repos; et s'il s'adresse à l'Inde, il

songe à tous les hommes, que l'Inde doit sauver. Son amour même pour

elle, sa fierté indienne, assigne à sa patrie ce devoir redoutable[6].

Or, de moyens de salut, il ne voit plus qu'un seul: la _Non-Violence_.

Ce n'est pourtant pas le seul qu'il ait jamais conçu. Sans doute,

pour son compte propre, il n'en emploiera jamais d'autre[7]. Mais,

pour l'humanité actuelle, encore si arriérée, il ne condamne pas la

violence, en soi; on peut dire que, naguère, il a même accepté, dans

une certaine mesure, d'y coopérer, puisqu'il a recruté des troupes pour

l'Angleterre; il en a, en tout cas, laissé faire l'essai; et tout

ce qu'il exige de ceux qui y recourent aujourd'hui, c'est qu'ils le

fassent loyalement et sans hypocrisie. Seulement, il s'est convaincu,

d'après sa longue expérience, que cet essai est ruineux et qu'il mène

au désastre de l'humanité. La Violence est un chemin qui débouche

fatalement sur l'abîme. A ceux qui veulent échapper, la seule route qui

reste ouverte est la Non-Violence.

Entendons-nous: Gandhi ne dit pas qu'elle sauvera maintenant

l'humanité. Il ne sait pas si l'humanité d'aujourd'hui sera sauvée[8].

Mais si elle l'est, ce ne peut être que par la Non-Violence.

C'est une expérimentation: la dernière. Elle serait désespérée, si,

pour un solitaire de l'Inde, qui a toujours le refuge de l'Infini, plus

réel que ce monde de combats, il ne restait la ressource de revenir aux

mains du «Divin Potier»[9].

*

* *

Revenons sur ces traits. Les textes mêmes du Mahâtmâ en montreront

l'intensité tragique.

«_... Je n'ai d'autre prétention_, annonce-t-il, au début de sa

campagne (12 mai 1920), _que de chercher la vérité. Je suis un homme

qui sait ce qui lui manque, qui se trompe, et qui n'hésite jamais à le

reconnaître. J'avoue franchement que, pareil à l'homme de science, je

fais des expériences sur certaines vérités éternelles de la vie; mais

je ne peux même pas prétendre à être un homme de science, car je ne

puis donner aucune preuve évidente de l'exactitude scientifique de mes

méthodes, ni des résultats tangibles de mes expériences_»[10].

Il ne s'agit donc pas d'une Révélation. Il s'agit d'une hypothèse

sociale, d'une loi entrevue, non démontrée encore, d'une «_énergie

nouvelle_», qu'il croit avoir découverte, ou plutôt retrouvée, à la

suite des anciens Rishis, et qu'il compare à l'électricité[11]. C'est

la Loi d'Amour, la force de _Satyâgraha_.

Sur quoi repose-t-elle?--Sur des observations nombreuses, accumulées

par Gandhi pendant vingt-cinq ans,--sur une expérience surprenante,

celle de l'Afrique du Sud, où un peuple opprimé arracha les droits qui

lui étaient dûs à des maîtres résolus à les lui refuser et disposant

de toutes les forces matérielles, de l'armée, des tribunaux, et de

l'opinion publique excitée par la presse. Cette expérience, timidement

commencée par une poignée de sacrifices, aboutit brusquement à

un formidable élan: quarante mille hommes et femmes s'offrant à

la prison. Et la victoire fut gagnée, sans qu'il y eût de sang

versé,--«_uniquement par une discipline énergique de souffrance

personnelle_»[12].

Quelle est donc cette arme nouvelle, qui brise les tanks et les

canons?--«_L'épée du sacrifice de soi._» (15 décembre 1921).

Remarquez ce mot d'«_épée_». Gandhi lui-même le souligne, et le

reprend, à diverses reprises. Il l'oppose à «_l'épée d'acier_», lame

contre lame.--Qui parle de bras croisés, d'acceptation bêlante? Gandhi

est profondément sûr que l'Angleterre ne cédera aux demandes de l'Inde

«_que lorsque l'épée l'y aura forcée_».--Mais cette épée invincible: un

peuple qui s'offre à la mort.

Quel non-sens d'avoir jamais pu confondre ce paroxysme de l'action

avec la race ovine des pacifistes passifs! Il n'y a pas un grain de

passivité dans l'être d'un Gandhi. Tout est «_action directe_.»...

«_Rien, sur cette terre, n'a jamais été accompli sans action

directe_»[13]. Elle ne lui paraît pas seulement nécessaire pour la

victoire d'une cause ou d'une idée. Elle est même un bienfait pour

celui qui l'emploie, une hygiène de l'âme; elle lui donne l'équilibre,

le sentiment de sa force; elle le préserve de la rancune amère et

impuissante[14].

Certes, le remède est héroïque. Mais il n'est pas contre nature.

Gandhi, en l'indiquant, part d'une observation de savant mystique

sur la loi de Souffrance dans la nature:--«_La vie sort de la mort.

Pour que le blé pousse, il faut que le grain périsse.... La loi de

souffrance est inhérente à notre être_...» Tout ce que nous pouvons

faire, c'est de la prendre toute sur nous, et de l'épargner à nos

ennemis. «_Le progrès dépend de la somme de souffrance endurée....

Plus la souffrance est pure, plus le progrès est grand_...» Il faut

«_apprendre à souffrir volontairement et à y trouver de la joie.... La

liberté ne saurait s'acquérir qu'à ce prix_»[15].

On voit si le Mahâtmâ est un affaiblisseur d'énergie! Il la soumet au

contraire aux disciplines les plus rudes qui jamais aient été imposées

à un peuple. Mais il souffle à ce peuple l'ardeur de les accepter avec

allégresse. Il l'exalte. Il tend l'énergie humaine jusqu'à l'extrême

limite, où la corde semble près de se briser. Mais où n'atteindra point

la flèche de l'arc ainsi tendu!

On comprend qu'un tel archer de la Non-Violence, le porte-glaive

du Sacrifice de soi, n'ait point de mépris pour les tenants loyaux

de la violence,--tout en condamnant leur erreur. J'ai cité, dans

mon petit livre (p. 54) ces passages saisissants, où «_plutôt que

lâcheté il conseille violence!_»--Il va plus loin: il est «_d'avis

que ceux qui croient à la violence apprennent le maniement des

armes_»[16]. Car c'est une autre expérimentation, «_celle à laquelle

le monde s'est habitué depuis des siècles_»; et si on l'adopte, il

faut au moins qu'elle soit bien conduite et complète: ainsi, «_ce

serait une méthode_ =raisonnable=, _vraie et franche_»[17].--On a

bien lu ce mot: «_raisonnable_», appliqué à la violence par ce Rishi

de la Non-Violence! C'est dire que, s'il la rejette, ce n'est pas

par défaillance de cœur devant les moyens qu'elle emploie, c'est

par certitude de jugement qu'elle n'atteint pas et qu'elle est

incapable d'atteindre à son but,--aux effets foudroyants qu'obtient

«_la Non-Violence sous sa forme dynamique_», où «_l'âme entière

résiste à la volonté du tyran. Un seul individu qui agirait selon

cette loi fondamentale pourrait défier la puissance entière d'un

empire injuste..., et amener plus tard la chute de cet empire ou sa

régénération_»[18].

Ajoutons qu'en faisant sonner cette trompette de Jéricho, Gandhi ne

fait que reprendre l'expérience des Rishis qui, «_s'étant eux-mêmes

servis des armes, en comprirent l'inutilité et, plus grands génies

que Newton, plus grands guerriers que Wellington, découvrirent et

enseignèrent au monde la Loi de Non-Violence_»[19].

*

* *

La Non-Violence est donc un combat. Et, comme tous les combats,--si

grand que soit le chef,--l'issue reste douteuse. L'expérimentation

que va tenter Gandhi est terrible, terriblement dangereuse. Et il le

sait, lui qui redoute la fureur de la populace indienne qu'il déchaîne,

plus que la tyrannie de l'adversaire anglais[20].--Mais il faut oser.

_«L'essence de l'expérimentateur est d'oser»._ Gandhi a appris de

l'Occident «_l'énergie_», et il veut l'inoculer à l'Inde[21].--«_Aucun

général digne de ce nom ne renonce à la bataille, par la crainte des

revers ou des erreurs_»[22]. Il se recueille, il médite, il prépare,

et il ose.--Gandhi ose. Son audace va très loin. En août 1920, il

refuse d'attendre le vote du Congrès, qui représente la nation, pour

déclencher l'action expérimentale de _Non-Coopération_:--«_Quand on

possède la foi en une action, attendre que le Congrès_ (c'est-à-dire

la nation) _se prononce serait folie. Il faut au contraire agir et

démontrer l'efficacité de son action, afin de décider la nation à

l'adopter_»[23]... «_La meilleure façon de servir la nation_» est

parfois d'agir à l'opposé de ses opinions.

Mais s'il se trompe? Eh bien, que tout retombe sur lui! Il sera écrasé.

Bien entendu, s'il agit en dehors du Congrès, ce n'est pas au nom du

Congrès, c'est à ses risques et périls. Il saura porter tout entière la

responsabilité de sa défaite.

«_Je me considérerais comme indigne de diriger une cause, si je

craignais de ne pouvoir la conduire au succès... Mais la doctrine qui

veut le travail dans le détachement signifie aussi bien la recherche

inexorable de la vérité que le retour sur ses pas si l'on s'est trompé,

ou la renonciation au rôle de chef lorsqu'on découvre qu'on n'en est

pas digne_»[24].

Ce n'est pas d'un cœur léger qu'il envisage une telle éventualité.

«_Supposez_, écrit-il, _que malgré mes espérances, rien n'arrive de ce

que j'attends, ne devrais-je pas sentir que je ne suis plus digne de

diriger la lutte? Ne devrais-je pas m'agenouiller humblement devant

mon Créateur et lui demander de me délivrer de mon corps inutile et de

faire de moi un instrument plus capable de servir?_»...[25]

On peut imaginer ses angoisses secrètes et ses déchirements. La

confession publique, qui suivit les crimes de Chauri-Chaura[26], en

révèle une heure d'agonie. Il se relève pourtant. Il ne renonce jamais.

Il sait bien qu'il ne le peut pas. Le navire, près de sombrer, ne peut

se passer de lui. Il est le pilote. Il faut qu'il reste au poste. Il

faut qu'il continue d'oser. Ce n'est pas seulement pour l'Inde que vaut

sa redoutable expérimentation, c'est pour toutes les races humaines. Il

a un très beau mot, qu'il reprend à un antique Rishi inconnu:

«_Yatthaa pindhé thatthaa brahmandé_»

«Comme il en est d'une boule de glaise, ainsi en est-il de tout

l'univers».

Il expérimente sur la boule de glaise. Et certes, il ne s'illusionne

pas sur les limites de son pouvoir! Mais, fais ce que dois!...

Et il tend la main au monde, pour s'entraider. Aux Anglais. Aux

Chrétiens. A ses ennemis mêmes. Ennemis? Il n'en a point. «_A

tout Anglais qui habite l'Inde_» il écrit: «_Cher ami_»[27]. Il

fait appel aux Européens. Il correspond affectueusement avec les

chrétiens[28]. Il ne lutte pas contre eux. Il travaille pour eux, pour

le christianisme même, que l'Europe trahit[29].

*

* *

J'ai tâché de bien dégager aux yeux du lecteur, le caractère de la

bataille engagée et la nature de l'enjeu. On se rendra mieux compte

ensuite, en étudiant le livre, du génie dépensé par cet «_idéaliste

pratique_», comme il aime à se nommer[30], dans la réalisation de son

grand Dessein. Il a ce don, très rare, chez les croyants passionnés,

de lire dans la pensée des autres. Il est doué de la faculté

«_polypsychologique_» de parler à chacun sa langue et, par un juste

sens des natures diverses, de ne faire appel à leurs meilleures forces

que dans le cercle propre de compréhension et d'action qui est dévolu

à chaque être. C'est ce qui explique que, pour son compte, embrassant

dans son cœur toute l'humanité, il parle aux Sikhs le langage

patriotique, et qu'à ceux qui veulent prendre les armes il enseigne à

employer ces armes pour leur pays[31]. Ainsi qu'il l'écrit à Tagore,

son travail est de «_transformer le sens des vieilles expressions:

nationalisme et patriotisme, en les élargissant_».

Aussi, n'essaie-t-il même pas de réaliser la _Non-Violence absolue_

ou «_parfaite_», qui est sa foi personnelle, mais la Non-Violence

sous la «_forme restreinte, seule possible actuellement_», qui est la

«_Non-Violence politique de Non-Coopération_»,--méthode raisonnée de

Révolution paisible et progressive, qui doit conduire au _Swarâj_,

c'est-à-dire au _Home Rule_ de l'Inde[32].

Chacun de ses articles est comme un ordre de bataille, dont il explique

le sens, soit à ses lieutenants, soit au gros de son armée, soit à ses

ennemis mêmes, car il ne croit pas inutile de s'adresser au bon sens et

à la bonne foi de ceux que l'on combat[33].

Et rien n'est admirable comme la mesure avec laquelle il allie, dans

ses controverses, la modération des manières, la tranquillité et la

courtoisie parfaite de l'expression, avec la franchise absolue et

l'assurance implacable[34].

Cet homme doux et poli exerce sur ses armées une autorité dictatoriale.

Jamais chef populaire, idolâtré par la foule, n'a parlé d'elle avec

plus de mépris. Il est telle de ses phrases que n'eût pas désavouée le

Coriolan de Shakespeare:

«_Je suis écœuré de l'adoration de la multitude. Je serais plus sûr

d'avoir raison, si elle crachait sur moi_[35]... _Mieux vaut être

qualifié d'autocrate que d'avoir l'air de se laisser influencer par la

multitude afin qu'elle vous approuve... Il ne suffit pas de protester

contre l'opinion générale. Il est nécessaire que, dans les grandes

questions, les chefs agissent en sens inverse de l'opinion de la masse,

si cette opinion ne se recommande pas à leur raison_»[36].

Mais ce dédain héroïque recouvre plus d'amour vrai du peuple que les

flatteries intéressées des démagogues. Gandhi croit qu'une volonté

haute peut transformer un peuple, en ne craignant pas d'exiger de

lui les plus durs sacrifices[37]; et il lui impose une vigoureuse

discipline morale,--cette discipline dont le relâchement fait la

mortelle faiblesse des armées révolutionnaires d'aujourd'hui, et

qui a fait la force de celles du passé. Les troupes de Cromwell ont

entendu des ordres du jour semblables à ceux du Mahâtmâ, enjoignant

«_la nécessité de l'humilité_», de la propreté physique et morale, le

respect de la femme, interdisant la boisson, flétrissant le «_péché du

secret_», le mensonge,--moins: la demi-vérité. Et le génial Protecteur

de la République d'Angleterre n'a pas moins que Gandhi connu les forces

mystiques de l'homme. Il y a fait appel; et il leur a dû en partie ses

victoires.

*

* *

On me reprochera d'insister, dans cette Introduction aux articles de

Gandhi, sur leur caractère de combat.

J'ai voulu rompre un malentendu, qui enclave Gandhi dans le pacifisme

énervé. Si le Christ a été le Prince de la Paix, Gandhi n'est pas

indigne de ce beau nom. Mais la paix que l'un et l'autre apportent

aux hommes n'est pas celle de l'acceptation passive, elle est celle

de l'amour agissant et du sacrifice de soi. J'ai osé montrer qu'il y

a moins de distance entre la Non-Violence du Mahâtmâ et la Violence

des Révolutionnaires, qui sont ses francs adversaires, qu'entre

la Non-Acceptation héroïque et la servile ataraxie des éternels

Acceptants, qui sont le béton de toutes les tyrannies et le ciment de

toutes les réactions.

Il y a quelques semaines, après de longs débats à la Chambre Française

à propos de l'Amnistie, les pouvoirs publics, pauvrement combattus

d'ailleurs par une opposition, médiocre en nombre et médiocre

en pensée, refusèrent de comprendre dans la grâce accordée les

Réfractaires par conscience,--établissant pour mesure de leur amnistie

qu'elle ne devait s'appliquer qu'à ceux qui ont combattu.

Les politiciens ont des œillères. Ils ne se doutent pas que dans le

monde d'aujourd'hui, il est plus d'un combat; et le plus héroïque

n'est plus celui qui se livre au front des armées nationales. Il leur

plaît d'ignorer. Qu'ils regardent autour d'eux! Qu'ils regardent devant

eux, ce qui se prépare dans l'avenir: luttes révolutionnaires, luttes

de classes, luttes de races! Et la plus haute de toutes: lutte des

âmes, guerre de l'Ame!

Nous leur offrons ici le spectacle de cet autre combat, qui, de l'Inde,

se propagera peu à peu sur la terre. Qu'ils l'accablent, s'ils veulent!

Qu'ils le déshonorent, s'ils peuvent! Ainsi Rome voulut faire avec les

premiers chrétiens. Il fallut bien, un jour, qu'elle transigeât avec

eux: «_In hoc signo vinces_»...--Il est vrai qu'ensuite elle les acheta.

Mais nous n'en sommes pas là. Historien de métier, habitué à voir

passer et repasser le flux et le reflux des grandes marées de l'Esprit,

je décris celle-ci qui se lève, du fond de l'Orient. Elle ne se

retirera qu'après avoir recouvert les rivages de l'Europe.

ROMAIN ROLLAND.

_Juillet 1924._

[1] Je ne m'excuse pas du mot «_épée_», employé au sujet du Christ

indien. On va voir que lui-même l'a revendiqué pour sa croisade

d'abnégation.

[2] P. 105-110. Article du 22 décembre 1920: _Le Péché du Secret_.

[3] On sait que c'est le sens du nom: _Mahâtmâ_.

[4] P. 60.

[5] «_... Pareil à l'homme de science, je fais des expériences sur

certaines vérités éternelles de la vie..._» (p. 62, 12 mai 1920)--

«_... Depuis 1894, j'ai fait des expériences sur moi et sur mes

amis..._» (p. 63, _ibid._).--«_La région de l'Inde, où l'expérience

(Désobéissance Civile) a lieu..._» (10 novembre 1921)--«_Est-ce que je

ne tente pas une expérience vaine?..._» (2 mars 1922)... _etc._

[6] P. 109.

[7] P. 109.

[8] P. 37-39. «_La Non-Coopération est peut-être en avance sur son

temps. En ce cas, il faudra que l'Inde et le monde entier

attendent_...» Mais cela ne touche pas à sa valeur. (1er juin 1921).

[9] «... _Mon désir intense de me perdre dans l'éternel et de devenir

un simple morceau d'argile entre les mains du Divin Potier, afin que

mes services deviennent plus certains, n'étant plus entravés par mon

être inférieur_...» (17 novembre 1921).

[10] p. 62.--Et encore: «_Je ne puis voir qu'indistinctement, comme

dans un miroir... Ce sont des méthodes lentes et laborieuses, qui ne

réussissent pas toujours_...» (17 novembre 1921).

[11] Lire p. 33-35, note 1, l'extraordinaire article du 23 juin 1919:

«_Il se passera peut-être un temps considérable avant que la Loi

d'Amour soit reconnue dans les affaires internationales...

Jusqu'au jour où une énergie nouvelle est captée et dirigée, les

capitaines d'énergies anciennes la traiteront d'idéaliste et

d'utopique... L'ingénieur électricien fut traité de maniaque et de

fou dans les milieux de locomotion à vapeur, jusqu'au jour où un

travail s'accomplit, grâce aux fils électriques. Il faudra peut-être

longtemps pour poser les fils d'Amour international; mais... à

considérer les derniers événements en Europe et en Asie orientale,

dans ce qu'ils ont d'essentiel, il nous serait possible de voir que

le monde en arrive peu à peu à comprendre qu'il en est entre nations,

comme entre individus; que la force seule est impuissante à résoudre

les problèmes, et que la sanction économique de Non-Coopération est

beaucoup plus efficace que les armées et les marines._»

[12] 20 avril 1921.

[13] p. 64.

[14] «_En enseignant au faible l'action directe,.. je lui donne le

sentiment d'être fort et capable de défier la force physique. Il se

sent ragaillardi par la lutte, il reprend conscience de soi, et sachant

qu'en lui-même il trouvera le remède, il cesse de nourrir dans son

sein l'esprit de vengeance..._» (p. 65).--Cf. la lettre au Vice-Roi:

la Non-Coopération est, dit-il, «_une forme d'action directe_»,...

le seul dérivatif à la violence. (p. 83).

[15] p. 69-73.--16 juin 1920.

[16] p. 106.

[17] 2 mars 1922.

[18] p. 108.

[19] p. 108.

[20] p. 95.

[21] 25 février 1920.

[22] p. 95.

[23] p. 101.

[24] 17 novembre 1921.

[25] _Ibid._

[26] p. 339.

[27] 27 octobre 1920.

[28] 15 août, 23 septembre 1921.

[29] p. 119.

[30] p. 107.

[31] Lire le curieux article: «_Mon Inconséquence_», 23 février 1921,

--où il explique sa campagne de recrutement en 1914. Sa foi dans

l'_Ahimsâ_ (Non-Violence) est, dit-il, absolue. Mais la plupart des

hommes ne croient pas à l'_Ahimsâ_; ils croient à la Violence; et

pourtant ils refusent de faire leur devoir selon le monde de la

Violence,--leur devoir national et patriotique.--«_Je le leur

expliquai_, écrit Gandhi. _Je leur expliquai aussi la doctrine

d'Ahimsâ et les laissai choisir. C'est ce qu'ils ont fait. Je ne m'en

repens pas. Car même sous le Swarâj_ (c'est-à-dire dans une Inde

libérée), _je n'hésiterais pas à conseiller à ceux qui auraient le

désir de prendre les armes de se battre pour leur pays_».

Ainsi, quand il ne peut communiquer aux autres sa foi, il les aide à

dégager leur foi propre, qui purifie (relativement) leurs instincts

emportés.

[32] p. 33-39. Article sur la Non-Violence.

De même, à propos de son fameux livre sur l'_Hind Swarâj_ (_Home

Rule de l'Inde_): «_Je tiens à prévenir le lecteur qu'il ne doit pas

s'imaginer que je cherche l'H. S. tel qu'il y est décrit. Je sais

que l'Inde n'est pas mûre pour cela... Je travaille individuellement

pour arriver à la maîtrise personnelle qui y est décrite;

mais aujourd'hui, je consacre mon activité publique au Swarâj

parlementaire, tel que le désire le peuple._»

Toujours cette vue à plusieurs plans, ce sens aigu des différences de

devoirs inégalement répartis sur terre. Ils s'accordent sans doute

avec sa conception hindoue des castes et des _dharmas_ différents.

[33] «_A tout Anglais habitant l'Inde_»:--«_Je serais

presque tenté de vous proposer de vous joindre à moi, pour détruire

un système qui vous a fait descendre si bas, vous et nous_...»

(13 juillet 1921).

[34] Voir surtout _l'Ethique de la Destruction_ (1 septembre 1921).

[35] 2 mars 1922.

[36] 4 juillet 1920.

[37] p. 127.

L'AURORE DU _SATYAGRAHA_ SUR L'INDE

(_Article paru dans le_ Nava Jivan _du 26 octobre 1919, premier jour de

l'an dans la province de Gujerate_).

Sonnons les cloches pour l'année qui s'en va,

Sonnons les cloches pour l'année qui vient!

Le bilan de l'année passée est difficile à établir. La guerre a pris

fin, mais sans grand profit; les espérances qu'elle avait nourries

ont été déçues. La paix qui devait être une paix durable n'est une

paix que de nom. Il est démontré que cette guerre, plus importante que

la guerre du _Mahâbhârata_ n'a été que le prélude d'une autre guerre

plus importante encore. Un mécontentement général s'est étendu sur

la France, sur l'Amérique et sur l'Angleterre. Tout ce qui a suivi

semble une énigme monstrueuse. Aux Indes nous ne voyons de tous côtés

que désespoir. On espérait avec confiance qu'après la guerre l'Inde

obtiendrait un résultat sérieux, et cet espoir a été déçu. Il est fort

possible, pour ce qu'on en sait, que les réformes attendues[38] n'aient

point lieu; et même si elles avaient lieu, elles ne serviraient à rien.

Le projet de la Ligue du Congrès et du Congrès de Delhi, et tous ceux

qui ont suivi, ne sont plus à présent que des paroles en l'air. Il nous

faut attendre, afin de voir ce qu'amèneront les événements. Le Pendjab

a été le théâtre de scènes révoltantes; des existences innocentes

ont été sacrifiées. La terreur a régné. Le gouffre qui sépare les

administrateurs des administrés s'est élargi. Il est impossible, dans

de telles questions, d'établir un bilan exact. A combien se monte le

crédit? Y a-t-il quelque chose au débit, et si oui qu'y a-t-il? Ou bien

n'y a-t-il rien au crédit, et ne nous reste-t-il qu'à faire le total

des chiffres au débit?

A un nuage de désespoir aussi dense et aussi sombre, se peut-il qu'il

y ait un envers brillant? Le 6 Avril, se leva sur l'Inde entière le

soleil du _Satyâgraha_[39]. Les nuages se dispersèrent et l'on vit

distinctement les rayons. Seulement il y eut au Pendjab et à Ahmedabad

une éclipse, et les ténèbres nous hantent encore. Malgré tout, on voit

de nouveau le Satyâgraha poindre lentement dans la plupart des esprits.

Le 17 octobre un _hartal_[40] se fit dans diverses parties de l'Inde,

au milieu d'un calme et d'une paix absolus. Les fidèles passèrent la

journée en jeûnes et en prières. Les Hindous prirent part au deuil

des Musulmans, fortifiant l'espoir de ces derniers et en même temps

les liens qui les unissent à eux--liens qu'il serait à présent bien

difficile de briser.

Si quelqu'un demandait quel fut l'événement le plus important de

l'année passée, nous répondrions sans la moindre hésitation: «Ce fut

l'accueil fait au _Satyâgraha_», si infime ait-il été, consciemment

ou inconsciemment, par ceux qui dirigent aussi bien que par ceux qui

obéissent. Et pour le prouver, nous rappellerions le 17 octobre[41].

Dans le _Satyâgraha_ est tout l'espoir de l'Inde. Et qu'est-ce que le

_Satyâgraha_? Il a souvent été décrit; mais de même que le soleil ne

peut l'être complètement même par le serpent Sheshaga[42] aux mille

langues, le soleil du _Satyâgraha_ ne saurait se décrire d'une façon

satisfaisante. Nous voyons toujours le soleil et pourtant nous n'en

savons pas grand chose; de même il nous semble apercevoir sans cesse le

soleil du _Satyâgraha_, mais nous le connaissons bien peu.

Les sphères d'activité du _Satyâgraha_ sont le _Swadeshi_[43], les

Réformes politiques et sociales dont la durée n'est assurée qu'autant

qu'elles s'appuient sur le _Satyâgraha_. Le chemin qui mène au

_Satyâgraha_ est différent du chemin battu et n'est pas toujours facile

à découvrir. Peu de gens s'y sont aventurés, les empreintes des pas

sont rares, indistinctes, espacées, ce qui explique pourquoi on le

redoute. Néanmoins nous voyons nettement que certains s'acheminent vers

lui, ne serait-ce que très lentement.

Celui pour qui le _Satyâgraha_ n'est que Désobéissance Civile ne l'a

jamais compris[44]. Mais celui-là seul qui sait construire a le droit

de détruire. Le poète a chanté:

_«Le sentier de la Vérité est le sentier des braves,

Il est inaccessible aux lâches»._

Le _Swadeshi_ est _Satyâgraha_. Les esprits lâches ne sauraient ni

l'observer ni le propager. Il est impossible à un lâche de favoriser

l'Union Hindoue-Musulmane. Il ne faut pas être un Musulman lâche pour

s'exposer au poignard Hindou, ou _vice versa_ et pour conserver son

équilibre moral. Si l'un et l'autre pouvaient arriver à un peu de

tolérance, on obtiendrait immédiatement le _Swarâj_[45] (l'autonomie).

Nul ne peut s'opposer à ce que nous prenions le sentier du

_Satyâgraha_; et comme le _Swadeshi_ et l'Union Hindoue-Musulmane sont

ainsi, par essence, religieux, l'Inde accomplirait incidemment un acte

de religion. Voici donc quelle sera notre prière pour l'année nouvelle:

«Seigneur, guidez l'Inde vers le sentier de la Vérité, enseignez-lui

pour cela la religion du _Swadeshi_, et resserrez l'union des Hindous,

des Musulmans, des Parsis, des Chrétiens et des Juifs qui vivent dans

l'Inde!»

_5 novembre 1919._

[38] Le Cabinet britannique avait annoncé l'intention d'accorder à

l'Inde des réformes constitutionnelles importantes.

[39] _Satyâgraha_, étymologie: _Satya_ juste, droit. _Agraha_

tentative. Essai juste. On l'appliqua spécialement à la

Non-acceptation de l'injustice par la maîtrise de soi.--Voir: Romain

Rolland: _Mahâtmâ Gandhi_, p. 52, note 2.

[40] «Arrêt de travail». Jour de prières et de jeûne.

[41] _Khilafat-Day_: la Journée du Califat. Imposante démonstration,

pour protester contre les atteintes aux droits du Calife (Sultan) par

les gouvernements Alliés d'Europe.--Voir Romain Rolland,

_d. c._ p. 63-64.

[42] Le grand serpent sur lequel est couché le dieu Vishnu.

[43] _Swadeshi_, étymologie:--_Swa_, Self,--Soi-même, _Deshi_,

pays. Emploi exclusif des produits du pays.--(Voir R. Rolland,

_op. c._ p. 71 et suiv.).

[44] R. Rolland: _op. c._ p. 72.--Le Swadeshi est l'affirmation de

l'ordre nouveau. La Désobéissance Civile est la négation de l'ordre

ancien.

[45] _Swarâj_, étymologie: _Swa_, Self, soi-même. _Râj_, gouvernement.

--_Self-government._

LE MOUVEMENT DU SATYAGRAHA

Un Aperçu du Mouvement.

_Rapport soumis par Gandhi au Comité de Lord Hunter qui étudiait les

débuts du Mouvement du Satyâgraha dans l'Inde._

PRINCIPES GÉNÉRAUX.--Voici trente ans que je prêche le _Satyâgraha_ et

que je le pratique[46]. Les principes du _Satyâgraha_, tel qu'il est

aujourd'hui, constituent une évolution progressive.

Le _Satyâgraha_ diffère autant de la Résistance Passive que le Pôle

Nord du Pôle Sud. Conçue pour être l'arme des faibles, cette dernière

pour atteindre son but n'exclut pas la force ou la violence physiques,

alors que le premier conçu pour être l'arme du plus fort rejette

l'emploi de la violence, sous quelque forme que ce soit.

Le mot _Satyâgraha_ fut créé par moi, alors que je me trouvais dans

l'Afrique du Sud, pour exprimer la force employée là-bas par les

Indiens pendant huit années entières, afin de distinguer ce mouvement

de celui qui existait à cette époque dans le Royaume Uni et dans

l'Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive.

Etymologiquement, le mot signifie: se retenir à la Vérité--d'où, Force

de Vérité. Je l'ai appelée également Force d'Ame ou Force d'Amour. En

pratiquant le _Satyâgraha_, je m'aperçus rapidement que la recherche

de la Vérité n'admettait point qu'on eût recours à la violence contre

son adversaire et qu'il fallait arriver à le tirer de l'erreur par la

patience et la sympathie: car ce qui paraît Vérité à l'un peut sembler

erreur à l'autre. Et la patience implique la souffrance personnelle. La

doctrine en vint donc à représenter qu'on défend la Vérité non pas en

faisant souffrir son adversaire, mais en souffrant soi-même.

Dans le domaine de la politique, lutter dans l'intérêt du peuple

consiste surtout à combattre l'erreur manifestée sous forme de lois

injustes. Lorsque, par des pétitions et autres méthodes analogues, vous

avez échoué dans votre tentative pour démontrer au législateur qu'il

se trompe, il ne vous reste d'autre moyen, si vous ne voulez pas vous

soumettre à l'erreur, que celui de le contraindre par la force brutale

à s'avouer vaincu, ou de souffrir vous-même personnellement en vous

exposant à la peine encourue pour infraction à la loi. Il s'ensuit que

le _Satyâgraha_ apparaît d'une façon générale aux yeux du public comme

une Désobéissance Civile ou une Résistance Civile; elle est civile, en

ce sens qu'elle n'est pas criminelle.

Le criminel enfreint les lois subrepticement et tâche de se soustraire

au châtiment; tout autrement agit celui qui résiste civilement.

Il se montre toujours respectueux des lois de l'Etat auquel il

appartient, non par crainte des sanctions, mais parce qu'il considère

ces lois nécessaires au bien de la société. Seulement, en certaines

circonstances, assez rares, la loi est si injuste qu'obéir semblerait

un déshonneur. Alors, ouvertement et civilement, il viole la loi

et subit avec calme la peine encourue pour cette infraction. Puis,

afin d'affirmer sa protestation contre l'action des législateurs,

il lui reste la possibilité de refuser sa coopération à l'Etat, en

désobéissant à d'autres lois dont l'infraction n'entraîne pas de

déchéance morale.

Selon moi, la beauté et la puissance du _Satyâgraha_ sont si grandes et

la doctrine en est si simple qu'on peut la prêcher même aux enfants.

Je l'ai prêchée à des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants,

appelés communément _Indiens «liés par Contrat»_[47] et j'ai obtenu

d'excellents résultats.

PROJETS DE LOIS ROWLATT.--Lorsque les lois Rowlatt[48] furent

promulguées, j'eus le sentiment qu'elles portaient une telle atteinte

à la liberté de l'homme qu'il fallait faire tout ce qui était possible

pour les combattre. Je remarquai également que tous les Indiens s'y

opposaient. J'avancerai l'opinion qu'aucun Etat, si despotique qu'il

soit, n'a le droit de décréter des lois qui répugnent à la masse

entière d'un peuple, encore moins un gouvernement comme le Gouvernement

Indien, soumis à des coutumes et des précédents constitutionnels. J'eus

également l'impression que l'agitation qui s'annonçait aurait besoin

d'être guidée vers un but défini pour ne pas prendre un cours trop

violent ou s'écrouler complètement.

LE 6 AVRIL.--Je me hasardai donc à faire connaître le _Satyâgraha_ au

pays, en insistant sur son caractère de Résistance Civile; et comme ce

mouvement est essentiellement intérieur et purificateur, je suggérai

une journée de jeûne et de prière et l'arrêt de tout travail, pour

le 6 avril. Cette proposition fut accueillie avec un enthousiasme

merveilleux dans toutes les parties de l'Inde, bien qu'il n'y eût

aucune organisation et peu de préparatifs: l'idée avait été communiquée

simplement au public dès qu'elle m'était venue à l'esprit. Le 6 avril,

le peuple n'employa aucune violence; aucune rencontre qui vaille la

peine d'être mentionnée n'eut lieu avec la police. Le _hartal_ fut

essentiellement volontaire et spontané.

ON M'ARRÊTE.--L'observance du 6 avril devait être suivie de

Désobéissance Civile. Le Comité du _Satyâgraha Sabha_[49] avait choisi

à cet effet certaines lois politiques. Nous nous mîmes à distribuer

des livres et brochures prohibées d'un caractère absolument sain: une

brochure écrite par moi sur le _Home Rule_, une traduction du livre de

Ruskin: _Unto this last_, _La défense et la mort de Socrate_, etc.

DÉSORDRE.--Il n'est pas douteux certainement que le 6 avril trouva

l'Inde douée d'une force vitale plus grande qu'elle n'en avait montré

jusqu'alors. Les gens habituellement terrifiés cessèrent de craindre

l'autorité. D'autre part, les masses étaient jusque là demeurées

inertes. Les chefs n'avaient réellement exercé sur elles aucune

influence. Elles n'étaient point disciplinées. Elles venaient de

découvrir une force nouvelle, mais ignoraient en quoi elle consistait

et ne savaient pas comment l'employer.

A Delhi, les chefs eurent du mal à contenir un très grand nombre de

gens qui jusque-là étaient demeurés indifférents. Le Dr Satyapal

désirait ardemment que j'allasse à Amritsar, afin de montrer au

peuple le caractère pacifique du _Satyâgraha_. Swami Shraddhanandji

de Delhi et le Dr Satyapal d'Amritsar m'écrivirent tous deux, en me

priant de venir dans leurs villes, afin de pacifier le peuple et de

lui expliquer le caractère du _Satyâgraha_. Je n'étais jamais allé à

Amritsar ni d'ailleurs au Pendjab. Ces invitations passèrent sous les

yeux des autorités qui savaient que j'étais invité, dans des intentions

pacifiques.

Je quittai Bombay pour Delhi et le Pendjab le 8 Avril. J'avais envoyé

au Dr Satyapal, que je ne connaissais pas, un télégramme le priant de

venir à ma rencontre à Delhi. Mais après avoir passé Mutra, je reçus un

ordre de la Police m'interdisant de pénétrer dans la province de Delhi.

Il m'était impossible de tenir compte de cet ordre et je poursuivis mon

voyage. Arrivé à Palval, je reçus un ordre m'interdisant l'entrée du

Pendjab et me confinant dans la présidence de Bombay. Un groupe de gens

de la police me força de descendre du train à cette gare et m'arrêta.

Le surveillant chargé de m'arrêter le fit avec beaucoup de courtoisie.

Je fus reconduit à Mutra par le premier train, puis à l'aube par

le train de marchandises jusqu'à Siwali Madhupur, où je rejoignis

l'express de Bombay. On me rendit ma liberté à Bombay, le 10 avril.

Mais les gens d'Ahmedabad et de Viramgam et, d'une façon générale, de

la province de Gujerate avaient appris mon arrestation. Ils devinrent

furieux et fermèrent leurs boutiques. Il y eut des rassemblements, des

meurtres, du pillage, et des tentatives pour faire dérailler les trains.

CAUSES.--J'avais travaillé récemment pour la cause, au milieu des

_raiyats_[50] de Kaira et fréquenté des milliers d'hommes et de

femmes. J'avais travaillé avec Miss Ansuya Sarabhai parmi les ouvriers

des filatures. Ceux-ci appréciaient son œuvre philanthropique et

l'adoraient. La fureur des ouvriers atteignit son paroxysme, lorsque le

faux bruit se répandit qu'elle avait été arrêtée également. Nous avions

fait certaines démarches, elle et moi, pour les ouvriers de Viramgam

et intercédé pour eux lorsqu'ils avaient été inquiétés, et je crois

fermement que les excès commis furent causés par le grand ressentiment

de la foule en apprenant mon arrestation et le bruit de l'arrestation

de Miss Ansuya Sarabhai.

J'ai fréquenté les masses à peu près partout dans l'Inde et me suis

entretenu librement avec elles; je ne puis croire qu'il y ait eu un

mouvement révolutionnaire derrière les excès commis. On ne peut les

honorer du nom de rébellion.

MESURES PRISES.--Selon moi, le gouvernement a eu tort d'accuser

les coupables d'avoir déclaré la guerre. Cette opinion a causé des

souffrances disproportionnées et imméritées. L'amende imposée à la

pauvre ville d'Ahmedabad était excessive et la façon de la faire payer

par les ouvriers inutilement dure et vexatoire. Je doute qu'il ait été

juste d'exiger une amende aussi forte (176.000) roupies à des ouvriers.

Et l'obligation de payer les frais imposée aux fermiers de Baredji et

aux Banias et Patidars[51] de Nadiad était une mesure vindicative que

rien ne justifiait. Rien ne justifiait non plus, selon moi, que la loi

martiale fût établie à Ahmedabad, et la façon inconsidérée dont elle

fut appliquée causa la perte de plusieurs existences innocentes.

Cependant, et sous réserve de ce que j'ai dit précédemment, je ne doute

pas que dans la Présidence de Bombay les autorités n'aient agi avec

une grande modération, à un moment où l'atmosphère était surchargée

de méfiance réciproque et où la tentative de faire dérailler le train

qui amenait les troupes pour le rétablissement de l'ordre venait avec

raison de les irriter...

(_Jeune Inde, 5 novembre 1919 et jours suivants_).

[46] En Sud-Afrique. (R. Rolland, _o. c._ p. 17-23, p. 53 et suiv.).

[47] _Indentured Indians._

[48] Voir R. Rolland, _o. c._ p. 27 et suiv. Les Bills Rowlatt,

présentés en février 1919, suspendaient les rares libertés

existantes dans l'Inde.

[49] _Sabha_: Conseil, Assemblée.

[50] Paysans.

[51] _Banias_ et _Patidars_: deux classes de marchands.

POUR LE CALIFAT

_Discours prononcé en Urdu par Gandhi, à la session commune de la

Conférence qu'il présidait, de toute l'Inde pour le Califat_[52].

«Il ne devrait point paraître étrange de voir réunis sur la même

estrade des Hindous et des Mahométans pour discuter une question

concernant uniquement ces derniers. Un témoignage d'amitié est

une aide véritable dans l'adversité; et que nous soyons Hindous,

Parsis, Chrétiens ou Juifs, si nous voulons former une seule nation,

les intérêts de l'un doivent être les intérêts de tous. La seule

chose à considérer, c'est l'équité d'une cause. Le Premier Ministre

anglais et toute sa phalange d'anciens hauts fonctionnaires peuvent

témoigner de la justice de la cause musulmane. Nous parlons de l'Union

Hindoue-Musulmane. Cette expression n'aurait aucun sens si les Hindous

se tenaient à l'écart des Mahométans, lorsque l'intérêt vital de ces

derniers est en jeu. Certains ont suggéré que nous autres Hindous

ne pouvions aider nos compatriotes mahométans qu'à de certaines

conditions. Une aide conditionnelle est comme du ciment adultéré qui ne

tient pas. La seule question qui se pose est de savoir comment il nous

est possible d'aider. La conférence pour le Califat a décidé de ne pas

prendre part aux cérémonies qui auront lieu prochainement pour célébrer

la paix. Je trouve cette décision fort juste: célébrer la paix ne

peut avoir aucun sens pour l'Inde, tant qu'une partie vitale de cette

paix, affectant le quart de la population indienne, reste en suspens.

Quatre-vingt millions de Mahométans s'intéressent aux clauses de la

paix qui concerne le Califat. Il est malséant de leur demander de

célébrer la paix, alors que cette question est encore dans la balance.

Compter que l'Inde le fasse dans ces conditions serait s'attendre avoir

la France célébrer la paix, pendant que le sort de l'Alsace-Lorraine

est incertain. Que la Turquie ne fasse point partie de l'Inde ne

change en rien la question. L'Angleterre est une puissance Mahométane

et Hindoue aussi bien qu'une puissance Chrétienne, et si l'Inde fait

partie de l'Empire comme associée, le sentiment Musulman demande à être

apaisé autant que les autres. Il semblerait donc que l'action la plus

correcte de la part de Son Excellence le Vice-roi serait de remettre

les cérémonies en l'honneur de la paix jusqu'à ce que la question du

Califat fût résolue d'une façon satisfaisante.

La jeune Inde · 第 1 / 25 段