CORRESPONDANCE.

Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé

de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit

que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.--A quoi je

répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des

familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà

donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules

de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de

Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé

de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.--Il

est inutile de prolonger cette discussion héraldique.

Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique:

«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être

agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera

peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques

pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable

moucheron issu de l'amendement Riancey.

156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den

woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van BUSQUOY;

Baron de Vaux. Brugge, 1625.--Ej. mengheldichten: fyghes noeper;

Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.--Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12,

oblong, vél.[1]

Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau.

Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie

flamande;--seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une

bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous

la direction de M. Héberlé,--5, rue des Paroissiens, à Bruxelles.

J'aime mieux attendre la vente de Techener,--qui, je l'espère, aura

toujours lieu le 20.

LES RUINES. LES PROMENADES.--CHAALIS.--ERMENONVILLE.--LA TOMBE DE

ROUSSEAU.

Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant

_d'abus de l'autorité_ qui amènent des réactions _en sens contraire._

La faute paraît simple au premier abord;--mais il y a plusieurs

sortes de réactions: les unes prennent des _biais,_ les autres sont

des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès

amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer

les incendies, et les dévastations privées,--rares pourtant de nos

jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile ou

étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens

général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer.

Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un

bibliophile fort connu,--et dont un autre bibliophile a été le héros.

*

Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,--dites

de la liste civile;--ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche

durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les

combattants, entraînait aussi des traîtres...

Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National.

Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un

ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé _Perceforest._

C'était un de ces _roumans_ du cycle d'Artus,--ou du cycle de

Charlemagne,--où sont contenues les épopées de nos plus anciennes

guerres chevaleresques.

Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du

tumulte.--C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée

parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir,

et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité.

--Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le _Perceforest_?

--On ne brûle que les voitures.

--Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque?

--On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez?

--Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du

_Perceforest,_--un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux

pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume.

On lui répondit:

--Montez au premier.

Au premier, il trouva des gens qui lui dirent:

--Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans

le tumulte, abîmé quelques tableaux...

--Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est

rien:--le _Perceforest_?...

On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la

concierge du palais, qui s'était retirée chez elle.

--Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous

d'une chose: c'est de l'existence du _Perceforest,--_édition du

seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la

bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!--des gens qui ne lisent

pas!--Mais le _Perceforest_ vaut 40,000 francs sur les tables.

La concierge ouvrit de grands yeux.

--Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la

dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.

--Vingt mille francs!

--Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à

la nation. C'est un monument.

La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la

bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du

savant l'avait gagnée.

Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile

savait qu'il était placé.

--Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes...

Vous vous êtes trompé.

--Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le

gouvernement provisoire,--il y en a toujours un... Le _Perceforest_

incomplet! Les révolutions sont épouvantables!

Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.--On avait autre chose à faire

que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part

M. Arago,--qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres

furent donnés immédiatement.

Le _Perceforest_ n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté

précédemment un volume.

Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.

Celui de _l'Histoire de l'abbé de Bucquoy,_ qui doit être vendu le 20,

n'aura peut-être pas le même sort!

Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des fautes qui peuvent être

commises,--dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou

par le brouillard...

*

Je quitte Senlis à regret;--mais mon ami le veut pour me faire obéir à

une pensée que j'avais manifestée imprudemment...

Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge

et l'époque romaine se retrouvent çà et là,--au détour d'une rue, dans

une écurie, dans une cave.--Je vous parlais «de ces tours des Romains

recouvertes de lierre!»--L'éternelle verdure dont elles sont vêtues

fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.--En Orient,

les bois sont toujours verts;--chaque arbre a sa saison de mue; mais

cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu

au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils

étaient verts au mois de janvier.

Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques

fortifications romaines,--restaurées plus tard, par suite du long

séjour des rois carlovingiens,--n'offrent plus aux regards que des

feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore

belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.--Les forêts de

Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;--les bois de Châalis et

de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert

clair des prairies qui les séparent. Des châteaux lointains élèvent

encore leurs tours,--solidement bâties en pierres _de Senlis,_ et qui,

généralement, ne servent plus que de pigeonniers.

Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans

le pays des _ossements_ (je ne sais pourquoi), retentissent encore de

ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de

Rousseau....

*

Accomplissons le pèlerinage que nous nous sommes promis de faire, non

pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,--mais près de son

tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers.

La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de

caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles

fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros

et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est

encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du

matin.

*

Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec

bonheur la brume d'automne.

Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de

Mont-l'Évêque.--Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles

rouges relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce

vieil air du pays:

Courage! mon ami, courage!

Nous voici près du village!

A la première maison,

Nous nous rafraîchirons!

On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour

des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:--Vous êtes des

artistes ... vous venez donc pour voir Châalis?

Chaâlis,--à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ...

celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre

la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.

--Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?

<tb>

La Chapelle en Serval, ce 10 novembre.

De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire

revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou

terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée

de tous les instruments,--je crois utile de vous parler encore de

l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce

moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en

scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient

qu'un faible intérêt.

Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré

moi...

Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel

de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de

la recherche du livre, a remué tous les _fonds_ des huit cent mille

volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant

trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente

de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant.

*

Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant

plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du

livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du

soir.

Mais ce ne sera que le 30!

Le livre est bien classé sous la rubrique: _Histoire_ et sous le n°

3584. _Événement des plus rares,_ etc., l'intitulé que vous savez.

La note suivante y est annexée.

«Rare.--Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve

une gravure représentant _l'Enfer des vivants,_ ou la Bastille. Le

reste du volume est composé des choses les plus singulières.

«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.»

*

Je puis encore vous donner un avant-goût de l'intérêt de cette

histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant

des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud.

Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy,

généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses

guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils,

Charles, fut créé prince de l'Empire,--on trouve l'article sur

_L'abbé de Bucquoy,--_indiqué comme _étant de la même famille_ que le

précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services

militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de

quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel

Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant.

Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons

d'un mendiant.

A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde,

pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait

appeler _le Mort,_ et tint même à Rouen, sous ce nom, une école

gratuite.

Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire

remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux,

qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec

Louis XIV, «un projet pour _faire de la France une république_, et y

détruire, disait-il, le _pouvoir_ arbitraire.» Il mourut à Hanovre, à

quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église

catholique, dont il n'était jamais sorti.--Quant à ses seize années de

voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le

livre en hollandais de la Bibliothèque nationale.

Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il

soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes;

puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle,

restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit

château de Chantilly.

Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du

temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières

galeries,--grands appartements et petits appartements donnant sur les

bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des

vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle

basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans.

C'est l'époque de Gabriello,--et probablement ce château a été témoin

de leurs amours.--Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique,

demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège,

et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots:

_Liberté, égalité, fraternité,_ son portrait en bronze avec une

devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à

Senlis,--en 1590.--Ce n'est pourtant pas là que Voltaire a placé la

scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle

d'Estrées.

Ne trouvez-vous pas étrange que _les d'Estrées_ se trouvent être encore

des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore

la généalogie de sa famille... Je n'invente rien.

*

C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,--abandonné

depuis longtemps.--C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le

respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des

salles _un moine_ qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce

squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était

pas un moine, mais un guerrier cette ou frank couché selon l'usage,

--avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les

noms d'Erman ou d'Armen[2] sont communs dans le voisinage, sans parler

même d'Ermenonville, située près de là,--et qu'on appelle dans le pays

Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.

Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye,

bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du

gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui

recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie

d'ogives qui relie l'abbaye à un premier monument, où l'on distingue

encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros,

et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.

--On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour

que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un

conseil qui a été donné à Madame.

--Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement

les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie

se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.

Il a promis de s'en souvenir.

*

La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous

montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée

d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle

le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte

grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.

Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les

bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des

forêts,--où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les

dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses

rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon.

Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est une merveille

d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement

sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre

le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous

admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque.

--Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du

garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque

du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs

pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe,

mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer.

Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités

trop voyantes du _style Médicis._--En effet, tous ces anges et toutes

ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et

aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles

de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style

allégorique usité postérieurement à Louis XII.--En nous retournant

pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui

devaient indiquer l'époque des dernières ornementations.

Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé,

qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au 1 et au

4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des

cygnes,--disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes.

Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des

ailettes attachées à des foudres?

Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui

est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et

laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de

glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre

était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé.

Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes

de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du

cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de

Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par

la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien

faible historien.

[1] La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous avions

déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la sixième:

_Busquoy._

[2] Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.

11e LETTRE.

Le château d'Ermenonville.--Les Illuminés.--Le roi de Prusse.

--Gabrielle et Rousseau.--Les tombes.--Les abbés de Châalis.

En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de

bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour

que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,--pas assez pour qu'en

une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus

charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par

suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du

pays dont sa famille était originaire.

Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était

le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir.

Dans les _soupers_ célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement

le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans

des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite

de Genève hérita plus tard.--Je crois bien que M. de Robespierre,

le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,--tout jeune

encore,--peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont

de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit

dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui

se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans

ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts

un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète

transformation.

Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là.

C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son

petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de

Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.

Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le

détail rapporté par Beaumarchais, que les Prussiens,--arrivés jusqu'à

Verdun,--se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après

l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit

dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les

chevaliers.

Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports

d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient

pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par

l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même

origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un

Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance

de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle,

qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI.

Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais,

qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de

fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué

précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi

fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on

sait, de la confédération des rois ligués contre la France.

Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que

je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres.

Un détail plus important à recueillir, c'est que le général prussien

qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays,

ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à

Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges

de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt:

souvenons-nous au besoin de ce trait.

*

Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté

un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait

en partant de l'_Ermitage_ de Montmorency, il avait reconnu que

cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes

remarquables, dues à la variété des terrains.

Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il

demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore

de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un

épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant

face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là

qu'il mourut.

*

En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés

des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en

laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets

de perspective sur des tabatières du temps... Je revis l'île des

Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur

laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se

lire dans les idylles de Gessner.

Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts

d'inscriptions poétiques. Ici:

Sa masse indestructible a fatigué le temps,

ailleurs:

Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses

Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.

ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le

_gui_:

Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!

Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait

faits moins solides.

M. René de Girardin faisait aussi des vers.--C'était en outre un homme

de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur

une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une

Amphytrite, légèrement _décolletée_ comme les anges et les saints de

Châalis:

Des bords fleuris où j'aimais à répandre

Le plus pur cristal de mes eaux,

Passant, je viens ici me rendre

Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux.

En puisant les trésors de mon urne féconde,

Songe que tu les dois à des soins bienfaisants,

Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes

Que des mortels paisibles et contents!

Je ne m'arrête pas à la forme des vers;--c'est la pensée d'un honnête

homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie

dans le pays.--Là, ce sont des salles de danse,--où l'on remarque

encore _le banc des vieillards_; là, des tirs à l'arc, avec la tribune

d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds,

à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès

consolateur.--Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique

et profond.

*

La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme

antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore

d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux

dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les

visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi,

au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner

dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des

saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le

long de la route.

Nous sommes revenus au château.--C'est encore un bâtiment de l'époque

de Henri IV, refait vers Louis XV, et construit probablement sur des

ruines antérieures,--car on a conservé une tour crénelée qui jure avec

le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des

poternes et des restes de ponts-levis.

Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce

que les maîtres y résidaient.--Les artistes ont plus de bonheur dans

les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils

doivent quelque chose à la nation.

On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue,

à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien

château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où

était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait

pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le

guettait souvent, et a fini par le faire mourir.»

Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines

d'années, on croira cela.--Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont

les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,--à deux cents ans

d'intervalle,--les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le

contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que

le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,--en faveur de

l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté

cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui

a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément

l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.--Son image immortelle

demeure debout sur les ruines.

Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne,

elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté

n'est-il pas éternel comme le génie?

*

En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située

sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la

plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons

vu principalement le tombeau de De Vic,--ancien compagnon d'armes

de Henri IV,--qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville.

C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.--Il

reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.--Tel a été le

sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés,

très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se

voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre

simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît _Almazor._ Est-ce un fou?

--est-ce un laquais?--est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.

Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle

partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres

roux, les pins et les chênes verts. Les grès du désert prennent

à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à

droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse

absente,--qui doit être la Vérité.

Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par

l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour

les transporter au Panthéon.--Lorsqu'on parcourt le village, on est

étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,--avec leurs

grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées

sur l'éducation de l'auteur d'_Émile_ semblent avoir été suivies; les

exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision

encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette

jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles.

*

J'aime beaucoup cette chaussée,--dont j'avais conservé un souvenir

d'enfance,--et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties

du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.

Sylvain me dit:--Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait

maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous

mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du

chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.

--Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou,

également, par la droite... Vous arriverez, soit à _Ver,_ soit à _

Ève,--_vous passerez par _Othis,_ et en deux heures de marche vous

gagnerez Dammartin.

Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une route bien

étrange;--il faut ajouter qu'il pleuvait.

*

La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il

fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui

nous venaient à la poitrine,--chardons à demi gelés, mais encore

vivaces,--nous arrêtaient quelquefois.

Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni _Ver,_ ni _Ève,_

ni _Othis,_ ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.

Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,--quelqu'une de

ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...

Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de

terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait

sa pipe devant la porte.

--Pour aller à Ver?...

--Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à

Montaby.

--Nous demandons Ver,--ou Ève...

--Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on

peut traduire cela si l'on veut en mètres, à cause de la loi), puis,

arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous

sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite _tout le monde_

vous indiquera Ver.

Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle

destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un

sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous

chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques

chansons du pays.

La route se prolongeait _comme le diable;_ je ne sais trop jusqu'à

quel point le diable se prolonge,--ceci est la réflexion d'un

Parisien.--Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de

l'époque de Louis XIV:

C'était un cavalier

Qui revenait de Flandre...

Le reste est difficile à raconter.--Le refrain s'adresse au tambour, et

lui dit:

Battez la générale

Jusqu'au point du jour!

Quand Sylvain,--homme taciturne--se met à chanter, on n'en est pas

quitte facilement.--Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des _Moines

rouges_ qui habitaient primitivement Châalis.--Quels moines! C'étaient

des Templiers!--Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.

Ne parlons plus de ces moines rouges.

Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres

labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de

nos souliers;--mais nous finissions par le rendre plus loin dans les

prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.--C'est un gros bourg.

L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,--ayant de beaux

cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce _parler_ si

charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des

intonations de _contralto,_ par moments!

--Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un

fagot dans le feu!

--Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.

--Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à

l'oignon.

--Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite?

--Ensuite, il y a aussi _de la chasse._

Nous vîmes là que nous étions bien tombés.

Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,--qui n'ayant pas eu

beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de _parfaire_ ce qu'il n'a

reçu qu'_imparfait_ du peu de leçons qui lui ont été données.

Il a des idées sur tout.--Il est capable de composer une montre ... ou

une boussole.--Ce qui le gêne dans la montre, c'est la _chaîne,_ qui ne

peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole, c'est que

cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire

forcément les aiguilles--mais que sur le reste,--sur la cause et sur

les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits!

L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu

trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système

entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez

bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en

caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,--qui est

l'espoir d'un souper prochain...

12e LETTRE.

M. Toulouse.--Les deux bibliophiles.--Saint-Médard de Soissons.--Le

château des Longueval de Bucquoy.--Inflexion.

Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours

du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait

en être la base, c'est-à-dire l'histoire _officielle_ de l'abbé de

Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30,

soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que

l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de

le présenter plus tôt aux enchères.

L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de

l'étranger, et les renseignements qu'on m'avait adressés des pays du

Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans

donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort,

avec l'allemand en regard.

J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les

bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux

ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait

été indiqué comme pouvant le posséder.

M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il

m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur,

je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le

vendrais-je pas?»

J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques,

il ne se souciait pas d'avoir affaire à un _fils de Voltaire._

Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions

générales sur le personnage dont il s'agissait.

«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu[1].

Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé

de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore,

tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile

sérieux ne communique pas ses livres. Lui-même ne les lit pas, de

crainte de les fatiguer.

[1] M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne des

gendarmes.

Un bibliophile connu avait un ami;--cet ami était devenu amoureux d'un

Anacréon _in-seize,_ édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée

des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre

n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque

toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment

la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'_Anacréon._

Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié

... et coupé? Je te donnerais volontiers le _Voyage de Polyphile_ en

italien, _édition princeps_ des Aides, avec les gravures de Belin, pour

cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poètes

grecs.

Le possesseur se borna à sourire.

--Que te faut-il encore?

--Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres.

--Si je t'offrais encore mon _roman de la Rose,_ grandes marges, avec

des annotations de Marguerite de Valois.

--Non ... ne parlons plus de cela.

--Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000

francs.

--N'en parlons plus...

--Allons! 1,500 livres.

--Je n'aime pas les questions d'argent entre amis.

La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du

bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit,

arrivé au dernier paroxysme de la passion:

--Eh bien! j'aurai le livre à _ta vente._

--A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi....

--Oui, mais tu as une mauvaise toux.

--Et toi ... ta sciatique?

--On vit quatre-vingts ans avec cela!...

Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou

une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées

gaiement que par Erasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques

mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.

--Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus

tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était

plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une

amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme

excellent qu'il avait aimé.

Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des

collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus

généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer

les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'_Abbé de Bucquoy._

Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,--où j'avais

cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,--afin

d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M.

Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un

article dans _l'Indépendance de Bruxelles._

Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait

d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et

ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte.

Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs.

A dix heures moins un quart, l'_Histoire de l'abbé de Bucquoy_ fut mise

sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même

abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi.

A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine.

Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs.

On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente.

J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale

qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment.

Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon

travail.

Votre, etc.

*

De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure et demie de

marche.--J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon

de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable

autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont

démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé,

où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au

point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des charmilles

d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abime que

forment encore les fossés.--Un tir a été établi pour les archers dans

un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans

son pays:--j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de

Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà

et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes

espaces des _coupes sombres_ pratiquées naguère.--Le soir, j'arrivai à

Soissons, la vieille _Augusta Suessonium,_ où se décida le sort de la

nation française au sixième siècle.

On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que

ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase

d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire

sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce

fut alors qu'un de ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le

partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces tribus

franques, originaires d'Asie.--Le vase d'or fut brisé, et plus tard la

tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la _francisque_ de son

chef. Telle fut l'origine de nos monarchies.

Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses

antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept

lieues de pays;--un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel.

L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers

festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les

tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure

avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la

contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui

déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur

l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât

point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église

lourde où on les occupait.--Mais cette dernière est, dit-on, plus

_logeable._ Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les

fidèles qu'avec l'élégance et le confort.

Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir _Saint-Médard,_ situé

à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de

l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement

des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la

tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On

montre encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;--puis

de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de

Louis le Débonnaire,--formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé

les tombeaux égyptiens.

Près de ces caveaux, composés de cellules souterraines avec des niches

çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où

cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait

sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la

terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient

ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à

déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles

découvertes.--C'est un _Pompeï_ carlovingien.

En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de

l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers

dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et,

au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé

Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la

ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre.

On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui

ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.

En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon

de la Champagne voisine qui, sur ce coteau exposé au midi, produit des

vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons

sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les

vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique.

Une verrerie est établie sur la hauteur.

*

Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis

retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et

les archives.--A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne pût

avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être

curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit:

«Monsieur, nos archives sont là-haut,--dans les greniers; mais elles ne

sont pas classées.

--Pourquoi?

--Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville.

La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on

nous envoyât quelqu'un de Paris.

Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des

renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des

archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,--si

la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son

histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication.

Je vous parlerais bien encore de la grande foire qui avait lieu en

ce moment-là dans la ville,--du théâtre, où l'on jouait _Lucrèce

Borgia,_ des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé

hors du mouvement des chemins de fer,--et même de la contrariété

qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont

espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût

produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de

faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre

des débouchés,--mais ce sont là de ces exigences locales et de ces

suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice.

Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à

Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval,

le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et

le _château-chef_ de son père, qui paraît en avoir eu autant que son

aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres

de Bohême.--Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les

souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village,

situé dans une gorge allongée, a été couvert de constructions depuis

sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint

suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de

l'attrait à une composition romanesque,--et qui ne sont pas inutiles

au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où

l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord

de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 98 / 254 题