Au jardin de son père!--

dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont

déposer le corps.

Le narrateur continue:

Et au bout des trois jours

La belle ressuscite!

--Ouvrez, ouvrez, mon père,

Ouvrez, sans plus tarder;

Trois jours j'ai fait la morte

Pour mon honneur garder.

Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec

joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents

depuis trois jours,--et il est probable qu'elle se maria plus tard fort

honorablement.

Revenons à Angélique de Longueval.

«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie,

elle fut en cette sorte: lorsque celui[1] qui était allé au Maine fut

revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous

force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content,

prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se

jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà

celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même

au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait

reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de

s'en aller, comme était son devoir.

»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni

mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre

résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue,

mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je

m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison

après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à

pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»

Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta

à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter

à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte

fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vitement

et il me dit ces paroles: «C'est cette fois qu'il faut prendre

résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»

«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris

et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps

je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette

affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères

que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir.

L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me

voilà donc résolue.».

Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le

petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin

et entra par la chambre basse, où il fut _ravi de joie_ en apprenant la

résolution de la demoiselle.

*

Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit,

sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un

cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.

Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle

d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père

ayant tout son argent avec lui à Paris.

Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:

«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer

à Soissons, cette nuit, quérir du taffetas pour me faire un

corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman

se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est

afin qu'elle ne te crie.»

Le palefrenier consentit _à la volonté_ de sa demoiselle. Il s'agissait

encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au

portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller

chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame

le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première

porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.

Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que

le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au

souper à celle qui _l'avait en garde:_ «Huberde, à cette heure que

M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle

d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»

La demoiselle changea de couleur,--et il fallut remettre le jour du

départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le

dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village

pour _lever_ la serrure du coffre,--sous prétexte que la clef était

perdue.

«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui

était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit

que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même

la première porte du château: «Ma sœur, si vous voulez voler papa

et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver

vitement maman.--Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le

saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la

ferai bien moi-même.»--Mais c'était au plus loin de ma pensée que je

disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je

voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le

regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le

fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on

leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur

prie de taire.

La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique

donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en

elle-même,--et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:

«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je

ne puis me déshabiller encore...»

Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;--La

Corbinière fut exact.

«Oh Dieu! quelle heure!--écrit Angélique;--je tressaillis toute lorsque

j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était

entré dans le petit jardin.»

Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:

«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la clef de la vaisselle

d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de

la dépense où est le coffre.».

Sur ces paroles il me dit:

«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous

ferons.»

Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons

lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte

de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma

cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques

à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau,

et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous

lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai

à la salle, où je trouvai _mon cousin_ qui m'attendait avec grande

impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage),

lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose,

ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»--A ces

paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense,

et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle

à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:

«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mîmes la main au

couvercle, lequel ne _serrait tout près._ Alors je lui dis: «Mets un

peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant tous

deux les bras, nous n'y fîmes rien; mais la seconde fois, les deux

ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»

*

Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière,

et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en tirez

plus dehors, car le sac de moquette est plein.»

Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers,

aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»

Et il l'engagea à s'aller vêtir en homme avec un pourpoint et une

casaque,--afin qu'ils ne fussent pas reconnus.

Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval

fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à

Charenton.

La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au

jour.--Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à

l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»

--_Messieurs,_ que vous plaît-il de souper?

--Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.

Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de

manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui

alors se trouvait à Paris.»

Le jour venu, ils se mirent dans le bateau jusqu'à Essonne, où la

demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:

*

--«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»

Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche,

puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux

cuisses en courant à franc-étrier.

Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait

gentilhomme, commença à dire ces paroles:

--N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?

--A quoi La Corbinière répondit:

--Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire

là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me

plaît?

*

Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au _Chapeaurouge,_ où ils vendirent la

vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore

qu'il n'en eût du tout besoin,--un fort bel habit d'écarlate, avec les

aiguillettes d'or et d'argent.»

Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une

hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si

maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique

de Longueval,--et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son

imprudence: «C'est un malheur qui m'est arrivé ... _je puis dire à

moi-même,_ puisque c'est ma femme.»

Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque

du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour

sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit

mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques.

*

Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils

s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de _Saint-Soupir,_ dont

la dame, les voyant sauvés, fit chanter le _Salve regina._ Puis elle

leur fit faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,--et

commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.

«Voyez, dit Angélique, ce que c'est _de l'amour;_--encore que nous

étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner

les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures

me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à

Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre

des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant,

de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père

cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»

*

Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce moment), voyant

entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait

un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque

chose?--Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.»

Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La

connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»

Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous

en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois,

très-assurément, lui ferait faire du déplaisir.

*

Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes

à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se

mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des

Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et

un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec

dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien:

«Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez

agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si

mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je

supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»

Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre,

attendant la réponse, laquelle soudain qu'il l'eût entendue, il fit

marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.

*

La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier

de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le

voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré,

il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et

désirait la voir.

Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.--Toutefois,

elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit

quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.

Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir

fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir.

«Ainsi,--dit Angélique,--je partis sans voir le pape...»

C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête

les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger

sur le grand canal.

«Cette ville, quoique admirable--dit Angélique de Longueval--ne pouvait

me plaire à cause de la mer--et il m'était impossible d'y boire et d'y

manger que pour m'empêcher de mourir.»

Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière:

«Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»

Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera...

Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»

*

Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et

là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette

place;--car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir,

avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la

petite oie d'argent.

Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,--car son habit à la

française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.

L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge,

la salua.

A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son

hôtel,--aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.

Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et

y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui,

sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient

à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de

Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait

se mettre au service.

*

Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à _Son Excellence le

général,_ qui ne voulut pas croire qu'un homme si _bien couvert_

s'offrît _de prendre une pique_ dans une compagnie. Celle qu'il avait

choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.

Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au

mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent _les

dernières vingt pistoles_ dont les conjoints étaient encore chargés.

Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la

compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car

elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.

En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps

pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de

faïence et six assiettes.»

En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.--M.

de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea

sans s'incommoder,--les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis

de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent

Angélique de Longueval d'aller les voir,--«et lui firent tant de

caresses, qu'elle en était confuse.»

A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au

baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son

Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui

envoyait son carrosse assez souvent.

A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en

dansant avec le général Alluisi,--en costume français.--Elle ajoute:

«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que

ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»

Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique

de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez--vous

en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous

dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus

encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront

ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez,

Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour

votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos

parents.»

Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les

guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait _beaucoup d'avantage_

à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il

_attraperait_ une compagnie.

[1] Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons appris le

soin _que_ par le récit du moine célestin, cousin à Angélique.

8e LETTRE.

Réflexions.--Souvenirs de la Ligne.--Les Sylvanectes et les Francs. La

Ligue.

J'ai lu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation

de _Charles VII_ annoncée,--par Beauvallet et mademoiselle Rimblot.

Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir

des princes du Moyen Age et de la Renaissance,--qui ont créé les

cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques

châteaux,--moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.

C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un

vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,--et, plus tard,

un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le

_parpayot_ dit _Henri IV._

L'animation allait jusqu'à l'extrême,--comme dans toutes les grandes

luttes politiques. Dans ces contrées--qui faisaient partie des anciens

apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,--qui y avaient fait

du bien,--on avait contracté une haine _constitutionnelle_ contre la

race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère,

parlant d'après ce qui lui avait été transmis,--me dire de l'épouse de

Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué

ses pauvres enfants!»

Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part,

qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête

principale, dans certaines localités, est la _Saint-Barthélémy._

C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir

de l'arc.--L'arc, aujourd'hui, est une arme assez légère. Eh bien,

elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des

_Sylvanectes_ formaient une branche redoutable des races celtiques.

Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les

tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers

l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces

régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,--devenus des

lacs aujourd'hui.

Le _Valois_ et l'ancien petit pays nommé _la France_ semblent établir

par leur division l'existence de races bien distinctes. La France,

division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les

Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les

chroniques, le premier _arrêt._ Il est reconnu aujourd'hui que les

Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver

mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les

avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour

défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles

étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement

de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité,

d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand

il fallut défendre le pays contre les invasions du Nord. Toutefois,

les cultivateurs conservaient libres les terres qui leur avaient été

concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.

La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans

les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des

Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race,

plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon,

le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans

certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat

des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la

bataille de Senlis.

Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,--qui a fait les guerres de

Bohème, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son

descendant,--l'abbé de Bucquoy,--s'il n'eût, à la tête des ligueurs,

protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri

IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les

pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans

en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.

Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de

Bucquoy,--sous le ministère de Pontchartrain.

Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette

hardie. Cependant elle aime son père,--et ne l'avait abandonné qu'à

regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui semblait

lui convenir,--comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour

cavalier,--elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même,

ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce

que c'est de l'amour!»

Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme

l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,--qui était beau s'il

faut l'en croire;--mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse.

Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de _celui_

qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle

se borne à constater les faits,--et l'aime toujours, en épouse

platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.

*

Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière

de Venise, avaient _donné dans la vue_ de ce dernier. Il vend tout à

coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en

laissant sa femme à Venise.

«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait,

content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus

dédire; mais l'amour, qui est la reine[1] de toutes les passions, se

moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son

préparatif pour s'en aller, il me fut impossible de penser seulement

de vivre sans lui.»

Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait

déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son

mari,--Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. «Ainsi,

dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France,

quoiqu'en _celle_ d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»

Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel La Corbinière

avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il

n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A

vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la

rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de

revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,--comme Brescia.--Cette

admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour

les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien,

dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient

guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»

Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et

dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de

l'emploi,--dans une ville nommé _Fisch._ Là Angélique eut un grand

flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre

«qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»--C'est une locution bien

chrétienne,--qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.

On a toujours considéré comme une souillure,--dans la manière de voir

des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,--puisque Angélique

s'était mariée,--de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est

pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.--Mais passons.

La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à

cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile

que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai

à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,--où je fus si

étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles

de colonels et capitaines.»

Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase,

lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de

Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit _grande

caresse_ au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie,

il lui donnerait une lieutenance,--et qu'il allait mettre mademoiselle

de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier

capitaine de son régiment.

*

Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La

Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.--I1 y a de bonnes

gens partout: Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt

à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,--à la façon

des Égyptiennes,--ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus

de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la

seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.--Et

le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,--en ce qu'il

lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le

voyait malade.»

Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût

offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés

à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la

nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus

m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel

allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il

n'avait pas autre chose sur son uniforme.

Ici arrive une observation bien profonde:

«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande,

mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...»

*

Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes

sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec

Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit Marius, il y avait

autant de femmes que d'hommes.

Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant

la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des

drapeaux sur les barricades;--elles portent vaillamment leur tête

à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de

l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette.

Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de

l'amour qu'elles ont pour leurs enfants

Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population

originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à

exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des

combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la

même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la _kadra_ et s'avance

au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour

elle.--Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.

Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils

ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les

femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France,

soit comme reines, soit comme favorites.

*

La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en

Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien

confus, dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée

Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint

mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle

put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour

obtenir la grâce de La Corbinière,--qu'on peut supposer avoir un peu

déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.

Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au

lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de

Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français

prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva

contre un poêle, demi-mort,--et le ramena à Vérone.

Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir

fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur.

«Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou

si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et

tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu

de temps il mangea entièrement tout.»

Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche

avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant

l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour

ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre _des gens en

pension_,»--ce qui lui réussit;--seulement La Corbinière dépensait

tout le _gagnage_ hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait

jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,--de sorte que la

maison ne pouvait plus aller.

«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection

aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après

avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea

en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme

surpassait l'affection que je portais à mes parents.»

[1] L'amour se disait au féminin à cette époque.

9e LETTRE.

Nouveaux détails inédits.--Manuscrit du célestin

Goussencourt.--Dernières aventures d'Angélique.--Mort de La

Corbinière.--Lettres.

Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main

d'Angélique s'arrête là.

Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes

écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont

point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles

ont aussi la marque d'une honnête naïveté.

Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt:

«La nécessité les contraignit d'être taverniers.--où les soldats

français allaient boire et manger avec un tel respect, qu'ils ne

voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de

toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela

descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses

hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.

«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit

une grande révérence, et elle à lui,--ce qui fut aperçu de son mari

jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter

un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par

terre,--à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui

avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu

de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée

de son épée.»

Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à

sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui

pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas

dans son testament.

Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un

legs de huit mille livres.

Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en

Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.--Elle

eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère

d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa fille. Elle racontait

tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour

ce qu'elle se donnait....

*

Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière

n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il

rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;--car la

faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs

de Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur

boutique, étant charcutiers.»

Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la

Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632);

leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en

France.

Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,--où ils furent

douze jours;--s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont

toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose

à Sainte-Madeleine;--il meurt avec des repentances très-grandes de

l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter

votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.»

Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité

qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût

été les célestins qui l'ont aidée.

«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda

à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas,

son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver

avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière,

servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de

faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.

«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les

mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes.

Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et

respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée.

Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir

auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit:

qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.»

Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très--malheureuse,

n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.

LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN, QUATRE ANS APRÈS SON

RETOUR DE NIVILLIERS.

Le 7 janvier 1646.

Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),

Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer mon silence à manque

du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de

honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous

protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de

chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et

à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant

de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux.

Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon

cher papa, de me mander de vos nouvelles.

Votre très-humble servante.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 96 / 254 题