J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une
pension de demoiselles.
On jouait un mystère,--comme aux temps passés.--La vie du Christ avait
été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens
était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.
Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure
de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui
figurait un astre éteint.
Elle chantait:
Anges! descendez promptement,
Au fond du purgatoire!...
Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres
lieux.--Elle ajoutait:
Vous le verrez distinctement
Avec une couronne...
Assis _dessus_ un trône!...
Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était
d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.--Je
n'oublierai jamais ce nom!
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Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des
lettres de ma fille,»--et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide,
d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»
«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce
que vous voulez me dire de lettres.»
Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues,
de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à
son fils,--en tenant toujours le pistolet à la main:--Coupe-lui la
moustache et les cheveux!
Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne
plairait plus à sa fille.
Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:
«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en
effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis
en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte
que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant
lui;--lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car,
sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis,
avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en
garnison à Orbaix.»
La demoiselle ajoute:
«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement
qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne
purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi par cette
invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis,
il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta
dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint
chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupé, il prit ses
deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin,
où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait
qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il
ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est
pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»
La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le comte moins sévère
envers lui,--mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous
en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y
sont.»
Ce qu'il fit avec grand déplaisir.
A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet,
nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de
Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la
mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le
fouillait, on ne trouvât rien.
Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous
la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien
son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai
quelque chose pour vous.»
Elle eut un grand contentement de cette lettre. Il témoignait qu'il
avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et
qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité
de la voir.
Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit
à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait _Court-Toujours:_
«Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu
d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma part bien secrètement.»
7e LETTRE.
Observations.--Le roi Loys.--Dessous les rosiers blancs.
Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval,
je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je
n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu
de faire du _roman_ historique, nous sommes forcé de servir la sauce
sur un autre plat que le poisson;--c'est-à-dire les descriptions
locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,--en dehors
du récit matériellement vrai.
Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière
en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A
cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute
Bourgogne,--où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de
la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps
près de lui.
Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été
éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu
chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie
tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce
vieux pays de l'Ile de France, qui, du _Parisis,_ s'étend jusqu'aux
confins de la Picardie:
Le roi Loyt est sur _son pont_
Tenant sa fille en son giron.
Elle lui demande un cavalier...
Qui n'a pas vaillant six deniers!
--Oh! oui, mon père, je l'aurai
Malgré ma mère qui m'a porté.
Aussi malgré tous mes parents
Et vous, mon père ... que j'aime tant!
--Ma fille, il faut changer d'amour,
Ou vous entrerez dans la tour...
--J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père! que de changer d'amour!
--Vite ... où sont mes estafiers.
Aussi bien que mes gens de pied?
Qu'on mène ma fille à la tour,
Elle n'y verra jamais le jour!
Elle y resta sept ans passés
Sans que personne pût la trouver:
Au bout de la septième année
Son père vint la visiter.
--Bonjour, ma fille! comme vous en va?
--Ma foi, mon père ... ça va bien mal;
J'ai les pieds pourris dans la terre.
Et les côtés mangés des vers.
--Ma fille, il faut changer d'amour...
Ou vous resterez dans la tour.
--J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d'amour!
Nous venons de voir le père féroce;--voici maintenant le père indulgent.
Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,--qui
sont aussi poétiques que ces vers, mêlés d'assonances, dans le goût
espagnol, sont musicalement rhythmés:
Dessous le rosier blanc
La belle se promène...
Blanche comme la neige,
Belle comme le jour:
Au jardin de son père
Trois cavaliers l'ont pris.
On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en
prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de
jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la
donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:
Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:
Le plus jeune des trois
La prit par sa main blanche:
--Montez, montez la belle,
Dessus mon cheval gris.
On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer
en poésie;--c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines
pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière
antique.
Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le
plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»
Entrez, entrez, la belle;
Entrez sans plus de bruit,
Avec trois capitaines
Vous passerez la nuit!
Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu
légère,--après avoir présidé au souper, elle _fait la morte,_ et les
trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.--Ils
se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la
reporter: