LES JEUNES FILLES.

En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les

vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues

de lierre.

--En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles

qui s'étaient assises sur les marches de la porte.

Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout

devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.

--Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!...

Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la

seconde marche:--Allons, chante toute seule.

Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:

Les canards dans la rivière... etc.

Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance

se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.--C'est comme un

manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des

procédés chimiques.

Les petites filles reprirent ensemble «ne autre, chanson, encore un

souvenir:

Trois filles dedans un pré...

Mon cœur vole (bis)!

Mon cœur vole à votre gré!

«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de

moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à

présent.»

Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse

singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.

Elles se mettent toutes,--comme on dit chez nous,--_à la queue leleu;_

puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en

reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune

saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord

en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus

autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se

resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à

l'étranger qui passe.

Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux larmes en

reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades,

des finesses d'accent, autrefois entendues,--et qui, des mères aux

filles, se conservent les mêmes...

La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des

opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées

par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième

siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de

Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des

filles de la campagne, des complaintes--d'un mauvais goût ravissant.

On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle,

peut-être,--ou d'oratorios du dix-septième.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 94 / 254 题