Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de
Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice
vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le
plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même
café.--L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.
Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des
lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions
de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire
à Francfort,--et que j'avais négligé d'acheter.
Tout disparait peu à peu, grâce au système de prêt des livres,--et
aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques
ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux,
volés, achetés ou perdus, se retrouvent en Hollande, on Allemagne
et en Russie.--Je crains un long voyage dans cette saison, et je me
contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante
kilomètres autour de Paris.
*
J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous
transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à
Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce
pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.
Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail
que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches
préparatoires sur les Bucquoy,--dont le nom a toujours résonné dans mon
esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un
ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne
heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite
par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de
Flandre,--nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de
la ville, pour nous y réconforter.
Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le
service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns
jouaient aux dominos, les autres au billard.
Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes
parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.
Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file
(je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier
vint nous demander très-poliment nos passeports.
Pardon de ces minces détails,--mais cela peut intéresser tout le
monde...
Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la
maréchaussée,--selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé
avec cette chanson.)
On lui a demandé:
Où est votre congé?
--Le congé que j'ai pris;
Il est sous mes souliers!
La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:
_Spiritus sanctus,_
_Quoniam bonus!_
Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre
affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu
très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour
visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans
faire d'observation.
Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville.
Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous
sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous
rapprochait de Paris.
Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux
gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»
Nous répétons ce que nous avions dit déjà.
--Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état
d'arrestation.
Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.
Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de
près,--à l'étranger,--des rois, des pachas et même des padischas, et je
sais comment on parle aux autorités.
--Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours
donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en
Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me
conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où
j'ai traversé dix pays souverains,--y compris la Hesse:--on ne m'a pas
même demandé mon passeport en Prusse.
--Eh bien! je vous le demande en France.
--Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...
--Pas toujours...
Je m'inclinai.
--J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de
propriétés...
--Mais vous n'avez pas de papiers?
--C'est juste... Croyez-vous maintenant que des gens suspects iraient
prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie
le soir?
--Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.
Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.
--Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement
un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de
Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des
châteaux qu'ils possédaient dans la province.
Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:
--Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai
fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.
Un péril succédait à un autre;--le commissaire paraissait disposé à
nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter
des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de
Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.
Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que
des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.
Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté
des paysages d'automne.--En ce moment, malgré la brume du matin, nous
apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les
châteaux et dans les musées, on retrouve encore l'esprit des peintres
du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres
dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,--avec des champs dans le
lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.
Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes
transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un
îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne,
--ces rivières si calmes et si paisibles en été.
Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;--fatigué des
querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en
revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;--je reprends, des
forces sur cette terre maternelle.
Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien
des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de
ses souliers,--et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré
qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout
indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.
6e LETTRE.
Le jour des Morts.--Senlis.--Les tours des Romains,--Les jeunes
filles.--Delphine.
C'est le jour des Morts que je vous écris;--pardon de ces idées
mélancoliques. Arrivé à Senlis la veille, j'ai passé par les paysages
les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans cette saison.
La teinte rougeâtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des
gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des
bruyères et des broussailles,--et surtout la majestueuse longueur de
cette route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire
admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté
à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les
cloches,--dont Rousseau aimait tant le son lointain,--résonnaient de
tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans la
ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et
caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu
rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se
montrent pas!
Non:--le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air
pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est
une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui
entraine les populations vers l'Allemagne.--Je n'ai jamais su pourquoi
le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,--et faisait un
coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et
autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet
direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin
auront tenu à le faire passer par leurs propriétés.--Il suffit de
consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.
Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale.
Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de
fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin
de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,--et
la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se
rencontrent encore dans cette localité.