DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY.

Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:

«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser

en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais

connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans

l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien

qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha

de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de

plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!»

auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous

hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne

sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai

incontinent l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa

déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que

de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue,

et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se

passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me

plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions

ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur

très--haut et très-courageux.»

Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin,

cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le

fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte

d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées

du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les

serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée

que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion

d'Angélique.

Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite

de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville,

malade d'une dyssenterie.--Triste maladie, pensait naïvement la jeune

fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection

ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette

rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de belles

manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap

d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau

gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un

moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame,

ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où _il m'a

grandement ennuyé._»

La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours

d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne

venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,--dit

Angélique,--le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois

heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de

Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»

La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie

interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre

que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen

pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,--La

Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche,

et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.

La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa

chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez

vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le

parterre, car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer

de la chandelle.»

Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que

de confitures liquides. Toute cette nuit,--ajoute la demoiselle,--nous

la passâmes tous trois à rire.»

Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que

la demoiselle et La Corbinière _se riaient_ surtout en secret de la

confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.

Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite _du roy,_

où jamais personne n'entrait;--puis à la nuit on Fallait quérir. «Son

manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui

portais entre ma chemise et ma cotte.»

La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui

alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une

mélancolie--distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à

son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car

les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans

la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre

_revue_ fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que

personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore

plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»

Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était

plus au château, et sa chambre était occupée par un fauconnier nommé

Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.

Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,--et

ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé

souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service

militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous

eûmes en trois ans de temps _en France_[1], il serait impossible.»

Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies

de Paris l'avaient-elles un peu gâté.--Il entra dans la chambre

d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans

son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition

habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»

«Alors, ajoute Angélique,--comme je dormais, il se glissa tout d'un

temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que

contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en

aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler

dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à

le faire sortir.»

L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour,

l'affection mutuelle s'était enencore augmentée;--et les parents en

avaient quelque soupçon vague.--La Corbinière se cacha sous un grand

tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était

couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.»

Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père

entrer.--Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses

étaient pures...

[1] On disait alors ces mois: _en France,_ de tous les lieux compris

dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le

Soissonnai». Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.

5e LETTRE.

Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.

C'était l'esprit du temps,--où la lecture des poètes italiens faisait

régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui

de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de

la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.

Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la

grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut,

sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le

soupçonnant très-fort.

«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là

très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman;

pourtant l'on ne me dit rien du tout.»

Le troisième jour, le comte était obligé de se rendre aux funérailles

de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,--ainsi

que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant

au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de

l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant

le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce

traître, et vous en allez un peu devant.....»

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 92 / 254 题