Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en
vacances; mais j'y connais un conservateur.--Il est à Paris: il a les
clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien
me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa
bibliothèque possède en grand nombre.
Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le
souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.
Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre[2],
qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec
grand regret ses chères éditions du 17e siècle; il mourut cependant, et
le nouveau conservateur prit possession de son appartement.
Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse,
lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de
violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le
conservateur se lève et va ouvrir.
Personne.
Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;--le concierge
n'avait rien vu.
Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière
avec une longue série de carillons.
Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été
professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier
rancuneux, affligé de trop de _pensums,_ qui se sera caché dans la
maison,--ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud
coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...
Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le
palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui
promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.
A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon
de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec
frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit
devant lui que le concierge faisant des signes de croix.--C'est l'âme
de votre prédécesseur qui revient:
--L'avez-vous vu?
--Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.
--Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.
--Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre
réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir
le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux
bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.
Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas
le fantôme _qui m'ouvrira_?
Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes
souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,--dont le premier
était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si
bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires[3]; le dernier[4], qui me
révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui
j'ai fait présent d'un _Faust,_ illustré de planches allemandes!
Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.
D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a
France; il y a Merlin; il y a Techener...
M. France me dit: «Je connais bien le livre; je l'ai eu dans les mains
dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai
trouvé pour dix sous.
Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme
rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son
successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce
rayon...»
Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre
in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages).
Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du
comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: _COMES.
A. BVCQVOY._
Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la
rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse,
ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul
du pauvre abbé.--Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce
livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent.
Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;--sa
figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance
au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs
succèdent aux hommes d'action.