L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se
passent au chevet des morts,--dans ce moment, si bien rendu jadis
sur une scène des boulevards,--où l'héritier, quittant son masque de
componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la
maison: «Les clefs?»
Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son
frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le
Pileur.
Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient
à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se
plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de
papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance.
Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais
incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son
procureur.
Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son
procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de
mauvais incidents, il était _assez gros seigneur_ pour les soutenir.
Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et
lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son
justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;--Le Pileur mit l'épée à la
main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques
coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre
son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à
les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.
Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur
qui criait à ses gens restés dans la cour a d'aller quérir ses deux
neveux.»
Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre
survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.--C'étaient
deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et
présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était
Basse-Maison.
On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi,
mes neveux!»
Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche,
et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de
Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.»
Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le
Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;--il ouvrit
donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur
s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui
battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le
ventre.
La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée,
avec les dépositions de treize témoins,--dont _les plus considérables_
étaient les deux procureurs et le notaire.
Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au
moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain
que Le Pileur ait donné le coup d'épée.
Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir entendu de loin
les coups de plat de sabre.
Le second dépose comme son confrère.
Un laquais nommé Barry s'avance davantage:--Il a vu le meurtre de loin
par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou _un habillé de
gris blanc_ qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre.
Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.
Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le
clerc du notaire, a _veu_ la dame Le Pileur faire main basse sur
plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le
Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle
était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux
hommes qui avaient fait la violence.»
*
La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs
du temps,--si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion
remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et
aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères
morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre
avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne
produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus
traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la
part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.»
On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi
pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau
détachement du _rapport_ qui fait espérer que le meurtrier deviendra
plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre,
à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement
aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents
ni d'autres n'en porteront plainte,--M. Le Pileur étant _trop grand
seigneur_ pour ne pas _soutenir_ même ses _mauvais incidents_...
Il n'est plus question ensuite de cette histoire,--qui m'a fait
oublier un instant le pauvre abbé;--mais, à défaut d'enjolivements
romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques
pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je
vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le
Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant
appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du
ridicule par la terreur.
Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement
de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de
Monstrelet?--On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un
romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse
pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai
trouvée.
[1] Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain:
C'est un _pont_ de planches pourries,
Un _char_ traîné par les furies
Dont le diable emporta le _train._
3e LETTRE.
Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.--La souris
d'Athènes.--_La Sonnette enchantée._
J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;--ce n'était plus
que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle,
trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.
Malheureusement, toutes étaient fermées,--hors la Mazarine. J'allai
donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il
y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même,
et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de
toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est
presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le
catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa
tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une
vague idée.
Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît,
et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire
de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un
charmant de vous il y a dix ans[1]; la musique était ravissante. Vous
aviez là une actrice admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne
vous laissera pas mettre au théâtre _un abbé._
--C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»
Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des
livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman
historique, genre Dumas.
--Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever
les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de
timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le
livre tel qu'il est!
Il hocha la tête et me dit:--Nous l'avons.
--Ah!
--Je sais où il est. 11 fait partie du fonds de livres qui nous est
venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore
catalogué... Il est dans les caves.
--Ah! si vous étiez assez bon...
--Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.
--Je commence le travail après-demain.
--Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à
remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.
--Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de
Saint-Germain-des-Prés,--à cause des rats... On en a signalé tant
d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite
des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais
on parle à présent d'un nouveau _rongeur_ arrivé depuis peu. C'est la
_souris d'Athènes._ Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race
en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la
France entretient à Athènes.
Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant
tous ses soins.