En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je
m'arrêtai à la porte d'un oiselier.
Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi
luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand
de lui vendre un canari avec sa cage.
Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir
les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier
lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.--La dame s'éloigna en
soupirant.
J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de
Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et
dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....
La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords
de n'avoir pu le faire.
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M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous
cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la
bibliothèque d'un amateur.
--Quel amateur?...
--X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,
--Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...
--On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les
lots. La vente aura lieu le 11 novembre.
Le 11 novembre!
Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque,
à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait
du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20
novembre.
Que faire d'ici là.--Et encore, à présent, le livre montera peut-être à
un prix fabuleux...
[1] _Piquillo,_ musique de Moupou, en collaboration avec Alexandre
Dumas.
[2] M. de Saint-Martin.
[3] Nodier.
[4] Soulié.
4e LETTRE.
Un manuscrit des archives.--Angélique de Longueval.--Voyage à
Compiègne.--Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.
J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué
la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est
_Longueval._ En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à
cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.
C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre
déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose
passé, et qui contient l'histoire d'_Angélique de Longueval_; j'en ai
pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle.
Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les
Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la
Bibliothèque de Compiègne.--Le lendemain était le propre jour de la
Toussaint; je n'ai pas manqué cette occasion de distraction et d'étude.
La vieille France provinciale est à peine connue,--de ces côtés
surtout,--qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où
l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,--divisés par
l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,--il est permis de
rêver les plus belles bergeries du monde.
La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine
modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au
ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme
comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque
chose d'italien,--ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait
les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées
autrefois en apanages royaux et princiers.
Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant _les Bucquoy_ sous
toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle.
Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que
quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.
A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand
bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs
armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil
de monsieur le marquis.»
Il y a donc encore des marquis!
J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à
laquelle ouvrait la Bibliothèque.
--Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.
--Et les autres jours!
--Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me
faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation
pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos
bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me
montrer les livres de la ville, mais encore les siens,--parmi
lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une
correspondance _inédite_ de Voltaire, et un recueil de chansons mises
en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir
sans attendrissement la belle et nette exécution,--avec ce titre:
_Anciennes Chansons sur de nouveaux airs._ Voici la première dans le
style marotique:
Celui plus je ne suis que j'ai jadis été,
Et plus ne saurais jamais l'être:
Mon doux printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre, etc.
Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,--ce qui
est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme
temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre
Compiègne.
On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire
au moins trois lieues à pied.--Pas une voiture directe. Mais
demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai
respectueusement,--tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.
Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et
à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents
manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de
sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande
maison,--que les _Confessions_ mêmes de Rousseau.
Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs
de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père,
conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées,
avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était
dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut,
qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges
l'appelait à la cour ou à l'armée.
Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste
et rêveur,--n'ayant goût, comme elle le disait, _ni aux belles pierres,
ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la
mort pour guérir son esprit._ Un gentilhomme de la maison de son père
en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle,
l'entourait de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce
que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite
dont elle était l'objet.
La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement
gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les
orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait
encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me
permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de
province au temps de Louis XIII.
Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de
Longueval:
«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons
du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si
malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a
toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis
perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en
sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant
vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de
me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a
entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en
ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je
veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous
êtes parfaite.»
Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait
écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le
père,--et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.
Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla
l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne
voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une
autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde.
Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien,
pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort
éternel.
Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux
prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour
pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison
paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du
comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion
commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut
un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival,
avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges
l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin
de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue.
Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il
rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique: lui arrachant son
épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève
expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez
merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était
enfui.
Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait
précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.