VI

Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites

d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité

l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation

classique.--Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de

repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de

ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que

mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées

ou muettes. --Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de

Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa

une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé

mes compagnons de voyage admirer dans tous ses détails la maison de

Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté

au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque

invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de

savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice,

pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas

assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans

subir encore la tyrannie des _ciceroni_ napolitains? J'étais entré par

la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de

lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je

retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de

la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés

aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante

et leurs nombreuses colonnes, et l'_Iseum_ semblait perdu dans les

maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments,

j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait

plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus

au Musée des études, et qui représentent les cérémonies décrites plus

haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que

j'avais devant les yeux.--C'était bien là l'étroite cour jadis fermée

d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à

gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond,

l'antique _cella_ s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de

marbre de Paros.

Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et

dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre

d'architecture dit h_ypaetron,_ mais un portique couvert régnait

alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté,

couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la

Trinité égyptienne;--deux autels placés au fond du sanctuaire portaient

les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la

principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure,

on a pu lire que _L. C. Phœbus_ l'avait érigée dans ce lieu par décret

des décurions.

Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge

destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les

murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en

outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos

bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et

représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux

de l'Égypte,--la terre sacrée.

J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple,

les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons,

les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les

clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des

sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de

mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes. La plupart de ces objets,

dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple,

ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière

le sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une

petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements

sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple,

se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs

cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un

devoir de ne pas abandonner le sanctuaire.

Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à

l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus

nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant

par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti

à sa place. --J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée

de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais

admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir

des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la

cérémonie du soir.

Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune

montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de

fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres

qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris

et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs

diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un

siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations

contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de

la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances

chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les

philosophes l'avaient été à tout nier?--Je songeais à ce magnifique

préambule des _Ruines_ de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé

sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si

hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des

traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort

de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs,

qui, au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les

cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé

au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à

repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré,

déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face

à face avec l'image de la Mort?

Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne

serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et

d'essayer de se reprendre aux illusions du passé?

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 79 / 254 题