Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était
retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à
ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques.
Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait
lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée
Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre;
--Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis;
c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité
primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque
changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée
des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier
temps.
Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant
ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa
tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se
tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets
indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus
pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme;
son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange
lumineuse; sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa
main gauche un vase d'or en forme de gondole.
Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle
apparaît à Lucius, et lui dit:
«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des
éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités,
la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les
déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et
toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à
Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne;
en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs,
Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les
sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai
nom de la déesse Isis.
»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les
moyens d'échapper à l'enchantement dont _il_ est victime, que tu dois
me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre
bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de
l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon
culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras
que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes
marquées.»
Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et
se recueille _dans sa propre immensité._
Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi
pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre
d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation
moderne.--Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte
que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée
et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement
annoncé à des races diverses des vérités sublimes,--que la différence
des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu
altérées ou transformées entièrement.--Aujourd'hui, il semble que le
catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue
à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme.
En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples
les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la
Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce
pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et
médiateur qui domine les esprits,--et dont l'apparition produit encore
des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas
seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la
Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous
leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons
rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies --même
sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est
restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries.
Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes
conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe,
sinon du théologien,--ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous
les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le
christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point
repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution
nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les
témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre
et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de
l'antiquité!
Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent
en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de
nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est
nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte
longtemps certaines pratiques et formes de culte, qu'elle se borne
à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des
Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez
les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;--plus tard encore,
dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui
était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter;
Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son
nom d'Io, fille d'Inachus, --le fondateur des mystères d'Eleusis,
repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de
lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le
christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des
dogmes les plus divers!--Laissons de côté la _croix_ de Sérapis et le
séjour aux enfers de ce dieu _qui juge les âmes;--_le _Rédempteur_
promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et
les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui
sera le _Verbe_ (logos) des âges futurs?--Est-ce l'Iacchus-Iésus des
mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter,
la déesse _panthée_? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous
ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable
pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère
céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?
Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du
ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à
de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis
en ce même temps.--Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants
lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,--où
les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la
Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi
celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus
loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient
du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses
les restes d'un dieu immolé?--Une femme divinisée, mère, épouse ou
amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime
d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu
un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire,
avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles
viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout
change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède
aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée
de la jeunesse et du printemps.
Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de
la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine
des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat,
il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop
le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop
bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et
vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.--Les
Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque
cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la
gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;--mais
la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde,
qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.--La
philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et
d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans
l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de
mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du
monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues
clartés de l'aurore.