VII

Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était

retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à

ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques.

Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait

lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée

Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre;

--Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis;

c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité

primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque

changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée

des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier

temps.

Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant

ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa

tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se

tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets

indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus

pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme;

son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange

lumineuse; sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa

main gauche un vase d'or en forme de gondole.

Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle

apparaît à Lucius, et lui dit:

«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des

éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités,

la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les

déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et

toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à

Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne;

en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs,

Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les

sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai

nom de la déesse Isis.

»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les

moyens d'échapper à l'enchantement dont _il_ est victime, que tu dois

me consacrer le reste de ta vie, et, dès que tu auras franchi le sombre

bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de

l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon

culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras

que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes

marquées.»

Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et

se recueille _dans sa propre immensité._

Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi

pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre

d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation

moderne.--Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte

que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée

et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement

annoncé à des races diverses des vérités sublimes,--que la différence

des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu

altérées ou transformées entièrement.--Aujourd'hui, il semble que le

catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue

à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme.

En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples

les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la

Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce

pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et

médiateur qui domine les esprits,--et dont l'apparition produit encore

des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas

seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la

Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous

leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons

rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies --même

sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est

restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries.

Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes

conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe,

sinon du théologien,--ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous

les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le

christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point

repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution

nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les

témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre

et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de

l'antiquité!

Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent

en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de

nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est

nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte

longtemps certaines pratiques et formes de culte, qu'elle se borne

à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des

Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez

les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;--plus tard encore,

dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui

était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter;

Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son

nom d'Io, fille d'Inachus, --le fondateur des mystères d'Eleusis,

repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de

lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le

christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des

dogmes les plus divers!--Laissons de côté la _croix_ de Sérapis et le

séjour aux enfers de ce dieu _qui juge les âmes;--_le _Rédempteur_

promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et

les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui

sera le _Verbe_ (logos) des âges futurs?--Est-ce l'Iacchus-Iésus des

mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter,

la déesse _panthée_? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous

ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable

pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère

céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?

Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du

ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à

de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis

en ce même temps.--Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants

lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,--où

les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la

Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi

celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus

loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient

du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes mystérieuses

les restes d'un dieu immolé?--Une femme divinisée, mère, épouse ou

amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime

d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu

un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire,

avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles

viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout

change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède

aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée

de la jeunesse et du printemps.

Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de

la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine

des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat,

il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop

le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop

bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et

vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.--Les

Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque

cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la

gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;--mais

la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde,

qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.--La

philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et

d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans

l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de

mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du

monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues

clartés de l'aurore.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 80 / 254 题