Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle
du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou,
selon la division antique, après la huitième heure du jour.--C'était
ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse.
De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes
des hommes. --Sur son Olympe, le _Zeus_ d'Homère mène l'existence
patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument
comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut
également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis,
du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie,
s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.--Même du temps
des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la
première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les
places, dans les cours de justice et sur les marchés.--Mais ensuite,
vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi,
toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on
passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième
heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à
Rome, mais dans tout l'ancien monde.--De là vient qu'à ce moment tous
les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office
solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée
des sons redoublés du sistre d'or.
Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui
s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les
litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des
sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre
qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.--Au
moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré,
devant le tabernacle, accosté à droite et à gauche de deux diacres
ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du
Nil fertilisateur, l'_eau bénite,_ et la présentait à la fervente
adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de
congé ordinaire.
Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions,
les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de
la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des
déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après
maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés.
Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques
déportements. --A la faveur des préparations et des épreuves, qui,
souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait
refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du
fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires
des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables
de l'initiation.--Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes
dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées
aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens.
--L'idée d'une _terre sainte_ où devait se rattacher pour tous les
peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration
filiale,--d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications
des fidèles,--présente des rapports plus nobles à étudier entre ces
deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers
l'autre.
Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait
été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris
retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: _Nous l'avons
trouvé et nous nous réjouissons tous!_ tout le monde se jetait à terre
devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait
le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle
de la miséricorde divine.
La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la
fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts.
Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.--Le fidèle croyait même à la
présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction
du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'_hydria_, la
sainte cruche, et l'offrait à son adoration.--On ne négligeait rien
pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de
cette divine transsubstantiation.--Le prophète lui-même, quelque grande
que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains
nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.--Il portait sur
son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (_piviale_)
également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et
les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.--Ainsi
ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport
de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.--D'ailleurs,
quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux
Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et
de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs
années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec
orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui
lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort,
sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait
qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde
vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des
morts.--C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur
la poitrine.
V
A la droite du prophète qui portait l'hydria (_hydriophoros_), se
tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la
déesse Isis elle-même.--Isis devait toujours, en effet, partager les
hommages rendus à Osiris.--Elle ne portait pas les cheveux ras comme le
reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés.
Une chose également très-caractéristique pour la représentation
d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.--De la
droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient
_sistron_ et les Égyptiens _kemkem.--_La tristesse, à l'occasion de la
mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les
principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit
la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de
joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre
d'Isis qui marquait la mesure.--Un sistre bien fait devait, en mémoire
des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.--On peut croire que
jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et
de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait
un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil
procurait à la terre.--Isis y puisait de l'eau pour les besoins du
culte et aussi pour la fécondation du sol.--Car, si Osiris est la force
des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la
fertilité.
Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre,
jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré
inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et
dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs
nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le
chanteur ou le chanteur d'hymnes, (_odos, hymnodos_). Il rappelle les
rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.
Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans
les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables
ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit
convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on
attribuait l'invention à Osiris.--Un autre personnage qui terminait la
rangée des fidèles de l'autre côté, et dont le costume s'accordait
parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait
la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.--Mais il
tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la
croix ansée _(crux ansata),_ dont le savant Daunou a trouvé tout un
soubassement couvert dans un temple de Philé.
Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que
jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.--Isis,
le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait
les sacrifices sanglants.--De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient
seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et
d'autres parfums.
Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre
impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un
sens mystique.--En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer
des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et
des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle
religion dans le pays où elle avait pris naissance.--Ce n'était point
par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche
du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier,
qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de
la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui
figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre
inscription de Rosette.
A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres
prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue
la formule chrétienne: _Ite, missa est;_ et à laquelle le peuple
répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou:
«Maintenez-vous en santé!»