IV

Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle

du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou,

selon la division antique, après la huitième heure du jour.--C'était

ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse.

De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes

des hommes. --Sur son Olympe, le _Zeus_ d'Homère mène l'existence

patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument

comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut

également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis,

du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie,

s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.--Même du temps

des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la

première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les

places, dans les cours de justice et sur les marchés.--Mais ensuite,

vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi,

toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on

passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième

heure était alors, on le sait, le moment du dîner, non-seulement à

Rome, mais dans tout l'ancien monde.--De là vient qu'à ce moment tous

les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office

solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée

des sons redoublés du sistre d'or.

Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui

s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les

litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des

sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre

qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.--Au

moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré,

devant le tabernacle, accosté à droite et à gauche de deux diacres

ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du

Nil fertilisateur, l'_eau bénite,_ et la présentait à la fervente

adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de

congé ordinaire.

Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions,

les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de

la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des

déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après

maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés.

Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques

déportements. --A la faveur des préparations et des épreuves, qui,

souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait

refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du

fouet d'Osiris ou des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires

des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables

de l'initiation.--Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes

dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées

aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens.

--L'idée d'une _terre sainte_ où devait se rattacher pour tous les

peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration

filiale,--d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications

des fidèles,--présente des rapports plus nobles à étudier entre ces

deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers

l'autre.

Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait

été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris

retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: _Nous l'avons

trouvé et nous nous réjouissons tous!_ tout le monde se jetait à terre

devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait

le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle

de la miséricorde divine.

La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la

fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts.

Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.--Le fidèle croyait même à la

présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction

du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'_hydria_, la

sainte cruche, et l'offrait à son adoration.--On ne négligeait rien

pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de

cette divine transsubstantiation.--Le prophète lui-même, quelque grande

que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains

nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.--Il portait sur

son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (_piviale_)

également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et

les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.--Ainsi

ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport

de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.--D'ailleurs,

quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux

Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et

de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs

années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec

orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui

lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort,

sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait

qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde

vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des

morts.--C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur

la poitrine.

V

A la droite du prophète qui portait l'hydria (_hydriophoros_), se

tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la

déesse Isis elle-même.--Isis devait toujours, en effet, partager les

hommages rendus à Osiris.--Elle ne portait pas les cheveux ras comme le

reste du clergé, mais les avait, au contraire, longs et bouclés.

Une chose également très-caractéristique pour la représentation

d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.--De la

droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient

_sistron_ et les Égyptiens _kemkem.--_La tristesse, à l'occasion de la

mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les

principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit

la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de

joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre

d'Isis qui marquait la mesure.--Un sistre bien fait devait, en mémoire

des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.--On peut croire que

jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et

de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait

un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil

procurait à la terre.--Isis y puisait de l'eau pour les besoins du

culte et aussi pour la fécondation du sol.--Car, si Osiris est la force

des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la

fertilité.

Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre,

jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré

inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et

dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs

nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le

chanteur ou le chanteur d'hymnes, (_odos, hymnodos_). Il rappelle les

rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.

Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans

les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables

ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit

convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on

attribuait l'invention à Osiris.--Un autre personnage qui terminait la

rangée des fidèles de l'autre côté, et dont le costume s'accordait

parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait

la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.--Mais il

tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la

croix ansée _(crux ansata),_ dont le savant Daunou a trouvé tout un

soubassement couvert dans un temple de Philé.

Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que

jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.--Isis,

le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait

les sacrifices sanglants.--De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient

seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et

d'autres parfums.

Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre

impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un

sens mystique.--En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer

des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et

des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle

religion dans le pays où elle avait pris naissance.--Ce n'était point

par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche

du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier,

qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de

la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui

figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre

inscription de Rosette.

A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres

prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue

la formule chrétienne: _Ite, missa est;_ et à laquelle le peuple

répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou:

«Maintenez-vous en santé!»

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 78 / 254 题