JEMMY

I

COMMENT JACQUES TOFFEL ET JEMMY O'DOUGHERTY TIRÈRENT A LA FOIS DEUX

ÉPIS ROUGES DE MAÏS

A moins de cent milles de distance du confluent de l'Alléghany et

du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu'on appelle

dans la langue du pays un _bottom,_ véritable paradis borné de tous

côtés par des montagnes et par le cours de l'Ohio, que les Français

ont surnommé _Belle Rivière._ Le versant et la cime des hauteurs qui

s'étagent doucement vers l'horizon sont revêtus d'une riche végétation

de sycomores centenaires, d'aunes et d'acacias, tous unis par le tissu

de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur.

Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l'Ohio roulent

paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui

glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur,

volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de

canards et d'oies sauvages établis sous l'ombre des sycomores et des

saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du

canton, à ce qu'on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des

Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes,

se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n'est pas

à dire pourtant que cette grande famille républicaine ne manifeste

plus par aucun signe sa diversité d'origine. Le descendant allemand,

par exemple, tient encore fortement à sa _sauerkraut_;[1] il préfère

encore son _blockhaus,_ simple et rustique comme lui, à l'élégante

_franchouse_ de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges

pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros

souliers ronds portent le dimanche d'épaisses boucles d'argent, et,

comme ses aïeux encore, il affectionne les _inexpressibles_ en peau

nouées au-dessous du genou avec des courroies.

La mode tyrannique, ou, comme on l'appelle là-bas, la _fashion,_ n'a

encore trouvé que peu d'occasions d'étendre son empire, et un chapeau

très-simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d'une

étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les

familles permettent aux jeunes demoiselles d'augmenter le pouvoir de

leurs charmes.

Malgré cette résistance obstinée des têtes allemandes, les différents

partis vivent dans la plus parfaite union; peut-être même ces nuances

contribuent-elles à l'agrément de leurs réunions et fêtes assez

fréquentes, connues en général sous le nom de _froehlichs._ On appelle

ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l'un ou chez l'autre

pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples

joyeux accourant par une belle soirée d'automne des quatre points

cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers

les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme

l'écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs

os. Puis ils s'asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous,

ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux

Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui,

couché en attendant sur le banc du poêle, s'abandonne provisoirement à

un sommeil tant soit peu bruyant.

Il y a environ quarante ans qu'il y eut une de ces réunions dans

la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y

accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s'en trouva surtout

deux qu'on salua avec un empressement particulier. C'était d'abord une

fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O'Dougherty,

ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin,

des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d'un bleu grisâtre,

dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu

aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine

dose de sagacité et aussi d'assurance et d'inflexibilité irlandaises,

dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou

en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle

était du moins aussi pauvre, ce qui ne l'empêchait pas de savoir

arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et

dans une toilette irréprochable pour le pays.

Le second personnage dont nous avons à parler était mister

Christophorus, ou, comme on l'appelait ordinairement, le riche Toffel

(abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces

américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement

constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n'étaient pas à

dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents

acres, tout le vallon de l'Ohio dont nous avons fait une description,

une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en

vert, et pourvue d'un toit en bardeaux également peints en rouge, et, à

ce qu'on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés

son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols.

Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris,

en sifflant un air allemand, le cœur de plus d'une blondine se mettait

à battre plus vite.

Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côté de Toffel. Comment

cela se fit, c'est ce que la chronique ne dit pas bien clairement; mais

ce qui paraît certain, c'est que la volonté de ce dernier ne fut pour

rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l'avons dit, était un grand

garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n'étaient rien

moins que commodes, il s'assit sur le tronc d'un hickory; Jemmy choisit

sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d'un certain groupe

de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros.

En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un

citoyen sensé des États-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à

son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu'à mille

autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire

que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance

d'une âme chrétienne, elle entassait d'une main leste un grand nombre

de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu'il était,

n'avait plus qu'à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais

Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait

d'écosser jusqu'à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber

et s'étendre à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se

courba gracieusement, et rassembla quelques douzaines d'épis dans son

tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce

si enchanteresse, qu'il était presque impossible de lui résister. Mais

soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards

de notre tète carrée d'Allemand, si, précisément dans l'instant où

elle tournait d'une manière si attrayante devant lui, son œil n'eût

rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques

mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible, que

Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens.

Sur quoi, il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en

temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remercîment à sa gentille

et complaisante voisine. Faut-il s'étonner si elle se lassa d'aider à

la paresse d'une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut

écossé, Jemmy ne s'occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu'il en soit,

celui-ci commençait à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent

sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de

cette consolation.

Plusieurs heures s'étaient déjà envolées depuis que la société s'était

livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins

tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut

savoir que, suivant un usage respectable établi aux États-Unis, deux

épis rouges qui sont tirés et écossés en même temps par deux individus

qualifiés, comme Jemmy O'Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus

fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser

à l'autre.

Toffel était donc en possession d'un titre aussi valable qu'aucun autre

au monde; mais peu s'en fallut qu'il ne le perdît, en négligeant d'en

user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave

fille! s'avisa d'avoir des yeux pour lui.

--Deux épis rouges! s'écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce

qu'elle faisait.

--Deux épis rouges! s'écrièrent aussitôt cinquante gosiers. Et toute

la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu

d'elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre

la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du

droit que le hasard lui avait conféré; mais il fallait encore vaincre

la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un

carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville.

Cependant, Toffel n'était pas homme à se laisser arrêter par de vaines

démonstrations; il s'avança vers les conjurées, saisit commodément

chacune de ses adversaires après l'autre, en jeta une demi-douzaine

sur un tas d'épis à sa droite, une demi douzaine sur un autre tas à

sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu'à Jemmy, qui, il faut le

dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par

se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel

imprimer paisiblement ses lèvres larges d'un pouce sur les siennes,

bien qu'elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses,

éviter en partie ce terrible contact.

Ici s'arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous

pouvons croire seulement que la tranquillité d'esprit de Toffel y reçut

une forte secousse, et qu'après le _froehlich,_ qui comprenait aussi la

danse, il fut longtemps à s'endormir, et fit un rêve pour la première

fois de sa vie.

Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel

sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités

qui conduisent encore aujourd'hui de Toffelsville au pays haut, à

travers les montagnes de l'Ohio.

C'était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu

desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d'une fille fraîche et

gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne

dot, vivait dans ces habitations d'un extérieur grossier; plus d'une

jolie bouche cria à Toffel:

--Eh! Toffel! encore en route si tard? Ne voulez-vous pas entrer?

Mais Toffel n'avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin; et

les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu'à ce qu'enfin

il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa

patience semblait sur le point de l'abandonner. C'est qu'il ne pouvait

jamais voir sans humeur cette espèce d'arbres, qu'il regardait avec

raison comme le signe le plus certain de l'infécondité du sol.--Et

pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement

indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de

ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui même ne

parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois

égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même

instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage! L'eau et le

feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de mais, tout cela irait-il

ensemble?... Mais le voici à l'extrémité du plant de châtaigniers,

et même devant un ... comment le nommerons-nous? devant une espèce

d'édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la

tète d'un air pensif; c'est la maison du vieux Davy O'Dougherty, et

c'est une maison d'un misérable aspect. Et sa grange? il n'en a pas;

ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste

tableau de l'industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue;

toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces

de terre, semées de maïs et de pommes de terre.

Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux

Davy était assis près de la porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux

roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy

seule ... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde,

était la grâce et l'ornement de la triste cabane. Elle préparait le

thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s'asseoir

devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n'eût

point bougé de cette place, si, en sa qualité d'Allemand, l'odeur de

la fumée du charbon de terre ne l'eût désagréablement affecté; il se

leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que

Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s'enfuyait dans la cuisine avec un

rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais

involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine,

qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l'autre, et auquel Jemmy

daigna bientôt prendre place à ses côtés.

Un quart d'heure s'était écoulé, et pas une pensée immodeste ou

quelconque n'avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule

licence qu'il se permit de prendre consistait de transporter son

chapeau d'un genou sur l'autre.

Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine,

il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari.

Que voulez-vous que je fasse d'un Allemand?

Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse Irlandaise, qui, en

rabaissant la marchandise qu'elle convoitait, n'avait d'autre but que

de se l'assurer à meilleur marché.

Mais songez bien à ce qu'était une telle réponse adressée par une

petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six

pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus

garnis.

Toffel n'était rien moins que fier, cependant il se leva fort

déconcerté, tira son chapeau, et s'apprêtait à sortir en soupirant de

la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la

porte, lui dit en lui prenant la main:

--Et, si je vous prends, me promettez-vous d'être bon enfant?

Le dialogue dès lors prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda

pas à aller rejoindre son gris pommelé, après avoir rudement serré la

main de sa future.

Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul,

ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy

O'Dougherty; ce qui semblerait, devoir mettre fin à notre histoire, si

nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l'on ne savait,

d'ailleurs, que les mariages n'offrent pas moins de péripéties que les

amours les plus traversées.

[1] Choucroute. _Blockhaus,_ maison construite en troncs d'arbres

équarris. _Franchouse,_ maison de charpente revêtue de pierres et de

plâtre.

Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante · 第 65 / 254 题