COMMENT JEMMY O'DOUGHERTY EUT TOUT D'ALLER A UN MEETING SUR UN TROP
GRAND CHEVAL
Jacques Toffel n'avait pas encore accompli sa vingt et unième année,
quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa
louange qu'il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée.
Nous n'avons pas laissé voir qu'il fût dissipé; et, assurément, nulle
tentation ne lui vint d'introduire sa femme dans la haute société
du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress
Toffel, ce n'était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle
toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait
pas d'être en repos, tant que son mari n'avait pas fait sa volonté.
Pour tout dire, en un mot, c'était elle qui portait les culottes ou
les _inexpressibles,_ selon la chaste locution anglaise. D'ailleurs,
notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire
son apparition dans le monde, et surtout alors l'heureux fermier ne
regretta pas d'avoir tiré son épi rouge.
Or, il advint qu'un missionnaire se présenta vers ce temps dans la
colonie, avec la prétention d'enseigner à nos bonnes gens un chemin
plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de
donner à son projet l'impulsion nécessaire, il avait annoncé un
meeting, après s'être assuré préalablement de l'assentiment des dames.
Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout
le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que
son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le
transporterait dans ses bras au meeting.
Jusqu'ici, tout était bien, et Toffel n'y trouvait guère à redire;
toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de
malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu'il s'occupa de son
grand cheval gris. Mistress Toffel avait connu pour cet animal une
telle prédilection, qu'elle avait déclaré n'en pas vouloir monter
d'autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les
autres n'étaient que des chats; mais Jemmy n'était pas une géante,
et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu'à son
mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux
emplois publics; et il fallait qu'il arrivât disgracieusement sur une
de ces rosses, en s'exposant aux railleries et aux suppositions de
la foule! En tirant les chevaux de l'écurie, il vit précisément sa
femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette
inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n'avait guère l'usage
de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d'arbre, d'où elle
s'élança sur le gris pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et
autorité.
La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux baboin qui
s'apprête à mettre à l'épreuve la mansuétude d'un patient dromadaire.
Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes.
--Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie,
prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand.
--Toffel, s'écria sa moitié, sûrement vous n'êtes pas assez fou pour
songer à cela précisément en ce moment.
--Si, je suis assez fou pour cela; et, si je prends ce veau irlandais,
je serai à la fois à pied et à cheval.
Ses paroles, ses regards étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte
de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne
dépendait de la résolution qu'elle prendrait en ce moment décisif,
et c'est dans cette idée qu'elle donna un grand coup de fouet à son
cheval, qui, en deux élans, l'emporta hors de la cour.
Toffel n'eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en
soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise,
comme _sapperment! verflucht!_ et autres aménités germaniques dont il
pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup il fut interrompu
dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta
les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n'aperçut
rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait
percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en
était certain. Elle l'avait devancé au galop de quelques centaines de
pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes,
l'avaient dérobée à ses regards.
--Le cheval gris l'a certainement jetée à bas, se dit le loyal garçon.
Et à peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, qu'il vit,
en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne.
Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta, des deux jambes à la fois,
à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui,
reconnaissant son maître, s'arrêta tranquillement jusqu'à ce qu'il
l'eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu'il eût monté dessus avec
son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut
de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien
d'autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle
s'était comportée; mais Toffel était d'une bonne pâte d'Allemand, et il
se hâta de tout son pouvoir d'arriver à l'endroit fatal où elle devait
avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce
n'était pas sa voix ordinaire, c'était plutôt un cri de détresse. Ce
cri se renouvela, et, trempé d'une sueur froide, Toffel alors lança son
cheval ventre à terre du côté d'où semblait venir la voix de sa femme;
mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre,
et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces
de pas d'hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des
hommes étaient venus là, c'était évident; mais dire ce qu'était devenue
sa femme, c'était une chose bien difficile, les traces se perdaient
dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec
consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard
vers la forêt lui fit apercevoir quelque chose d'un gris noir, c'était
une plume d'aigle: plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d'être
surprise et enlevée par les Indiens.
Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant, il n'eut point
d'évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher
une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations,
il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins
que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu'elle se
rendait à l'assemblée, ajoutant qu'il fallait qu'il la recouvrât à tout
prix, et que, s'ils étaient bons voisins, et s'ils voulaient être des
hommes libres, il fallait qu'ils vinssent courir en toute hâte avec
lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy.
Comme ceux à qui il s'adressait étaient, en effet, des hommes de cœur,
Toffel, en peu d'heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens,
qui, tenant d'une main leurs carabines et de l'autre la bride de leurs
chevaux, juraient de venger dignement l'enlèvement de la nouvelle
Hélène.
Il n'était pas rare, en ce temps, que les colons des États-Unis eussent
à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que
Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces
des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O'Dougherty, nous allons,
nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques,
rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours.
Donc, Jemmy, l'entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques
centaines de pas, ainsi que nous l'avons déjà dit. C'était d'abord une
chose qu'une femme raisonnable n'aurait jamais faite: elle se serait
tenue à côté de son mari, d'un aussi bon mari surtout que l'était
incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où
les sauvages parcouraient encore en partisans tout l'État d'Ohio,
et s'avançaient même jusqu'au fort Pitt, attendu que, précisément à
cette époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre
sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard;
probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en
faveur de ses cris, à une si belle proie. L'un monta sur le cheval
gris et la prit en croupe, pendant qu'un second obligeait la belle à
enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des
dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas
qu'il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre
créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu'à ne pas se
laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s'ensuivit.
Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier par instants:
--Le grand cheval! le grand cheval!
Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque respect
à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à
Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection
de sa mère, avec le titre de dame d'honneur. Sans doute, ce poste
n'eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu
à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des
Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n'étendait guère son empire que
sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets
étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence
bornée, n'avaient aucune idée du droit divin de leur souverain,
c'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu'il
avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail.
Nos bienveillants lecteurs comprendront qu'au milieu d'une réunion
d'hommes si déraisonnables, mistress Toffel ne pouvait compter sur de
grands avantages, malgre la place honorable qu'elle occupait. Du reste,
elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu'empirer
sa position, et qu'il valait mieux l'accepter bravement et chercher à
se rendre utile. Aussi, avec une mine où l'on ne pouvait méconnaître un
trait d'ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de
gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci
s'assirent bientôt à l'entour en croisant les jambes:
--Whoo! s'écria le souverain, qu'avons-nous là?
De sa vie, il n'avait fait un aussi délicieux déjeuner à _la
fourchette,_ dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La
princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa
dame d'honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy
avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur
le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une
nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours
chargés de butin de toute espèce: des robes de femme, des spencers,
des chapeaux, des corsets, etc. Une garde-robe complète était échue
en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d'une robe de
_linsey-woosey_ couleur rouge, et la tète ornée d'un chapeau en soie
verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le
bonnet d'une femme en couches: le chef lui-même se montra dans une
petite robe _à l'enfant,_ avec un spencer coquelicot par-dessus, et
un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les
yeux sur ses maîtres métamorphosés, qu'elle fit signe aux squaws de
la suivre dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin
sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu'elle fit
rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à
préparer le lin pour le filage, qu'elle leur enseigna, et, en peu de
semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot,
remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une
quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition,
dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy,
à l'instar d'autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du
survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un
costume neuf qu'elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie.
Elle y mit tant de grâce, selon l'avis de l'Indien, que, dès ce moment,
il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il
se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris
et tourné, qu'il mit pour la première fois de côté ces habitudes de
respect qu'il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et
qui l'avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement
l'affection qu'il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite.
Toute la résidence fut en révolution; les dames rouges étaient au
désespoir. Elles comprirent que ce n'était pas en leur honneur que le
nouveau souverain s'était revêtu d'une si brillante toilette, et que
ses attentions s'adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur
opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement.
Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York n'auraient pu se vanter
d'avoir vu, sur une seule et même personne, une prodigalité d'objets
de luxe comme il plut ce jour-là à Tomahawk d'en étaler aux yeux de sa
fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes
croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie
ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d'argent entouraient
artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol;
deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle
inspiration, l'Indien avait orné sa lèvre inférieure d'une sixième
pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d'aiguilles
de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement
trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents
d'alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit
collier de grandes perles de cristal, trophée qu'il avait conquis dans
un combat avec les Chikasaws. Il n'avait pas moins soigné l'habillement
des parties inférieures de son corps: ses jambes étaient jusqu'à
la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc
qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa
toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec
la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame
mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant,
pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la
porte, il jeta un dernier coup d'œil sur son miroir de poche en se
regardant de la tête aux pieds; puis il entra.
Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de
tant d'efforts et de combinaisons de bon goût; tout ce qui est devenu
notoire, c'est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de
lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu'il ne l'avait été
en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur
le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui
qu'elle avait déjà exercé sur Toffel; et il paraît qu'elle ne tarda pas
à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu'elle
eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre
document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle
agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son
regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie
du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle
avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques
et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour
davantage l'amertume de sa position. Pendant la première année, elle
avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle
avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation.
Durant les années suivantes, elle s'était peut-être sentie flattée des
attentions de son adorateur indien;--mais faire la coquette avec un
sauvage, ce n'était, après tout, qu'un pauvre passe-temps, et cela ne
pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur
lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle
plus de force. Songer à fuir, c'eût été de sa part une folie pendant
la première année; on l'avait surveillée, durant l'été, avec des yeux
d'Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux
sauvages, et une fuite dans le cours de l'hiver n'était pas plus
exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son
voyage jusqu'au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait
donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on
avait connu son projet, son sort eût été horrible.