Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province
du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits
qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine
de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à
Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse,
dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs
quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter,
car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans
la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute
peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne,
l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national.
Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les
chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des
vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française
ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare
ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique.
Nous aurons des ballades franques, normandes, des chants de guerre,
des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons
et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille
_France,_ dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été
complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les
livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la
syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est
bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses,
des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais
elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien
plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du
moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets
tels que ceux de la célèbre romance: _Si j’étais hirondelle,_ soient
abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au
répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus
gracieux et de plus poétique pourtant!
Si j'étais hirondelle!--Que je puisse voler,--Sur votre sein, la
belle,--J'irais me reposer!
Il faut continuer, il est vrai, par: J'_ai z'un coquin de frère ...,_
ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle
repoussé ce _z_ si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le
charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du
Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons?
Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à
notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et
naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime
française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant:
La fleur de l'olivier--Que vous avez aimé,--Charmante beauté!--Et vos
beaux yeux charmants,--Que mon cœur aime tant,--Les faudra-t-il quitter?
Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses
ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment
d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà
deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la
plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les
écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la
strophe suivante:
Enfin vous voilà donc,--Ma belle mariée,--Enfin vous voilà donc--A
votre époux liée,--Avec un long fil d'or --Qui ne rompt qu'à la mort!
Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais
l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous
conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers
reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et
de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus
orientales que dans cette chanson de nos mariniers:
Ce sont les filles de la Rochelle--Qui ont armé un bâtiment--Pour
aller faire la course--Dedans les mers du Levant.
La coque en est en bois rouge,--Travaillé fort proprement -La mâture
est en ivoire,--Les poulies en diamant.
La grand'voile est en dentelle,--La misaine en satin blanc;--Les
cordages du navire--Sont de fils d'or et d'argent.
L'équipage du navire,--C'est tout filles de quinze ans; --Les gabiers
de la grande hune--N'ont pas plus de dix-huit ans! etc.
Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat
français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes,
et même présidentes, comme dans la ballade trop connue:
C'est dans la ville de Bordeaux--Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.
Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?
Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.
La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage:
«Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche! --Moi? dit le
tambour sans se déconcerter.
J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,--L'un chargé d'or, l'autre
de perles fines,--Et le troisième pour promener ma mie!
--Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!--Tant
pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...»
Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons
maintenant ce que va faire un capitaine:
A Tours en Touraine,--Cherchant ses amours;--Il les a cherchées,--Il
les a trouvées--En haut d'une tour.
Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la
demande en mariage:
Mon beau capitaine,--Ne te mets en peine,--Tu ne l'auras pas.
La réplique du capitaine est superbe:
Je l'aurai par terre,--Je l'aurai par mer--Ou par trahison.
Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval;
et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession:
A la première ville,--Son amant habille--Tout en satin blanc!--A la
seconde ville,--Son amant l'habille --Tout d'or et d'argent.
A la troisième ville,--Sou amant l'habille--Tout en diamants!--Elle
était si belle,--Qu'elle passait pour reine--Dans le régiment!
Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du
militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le
voilà qui chante et qui rêve:
Au jardin de mon père,--Vole, mon cœur, vole!--Il y a z'un pommier
doux,--Tout doux!
Trois belles princesses,--Vole, mon cœur, vole!--Trois belles
princesses--Sont couchées dessous, etc.
Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui
manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être
comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais il
est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au niveau
de la grande foule; les poëtes académiques du xviie et du xviiie siècle
n'auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans
n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres et leurs poésies fugitives,
si incolores, si gourmées. Pourtant, comparons encore la chanson que je
vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient, vers ce temps,
l'admiration des belles compagnies:
Quand Jean Renaud de la guerre revint,--Il en revint triste et
chagrin.--«Bonjour, ma mère!--Bonjour, mon fils!--Ta femme est
accouchée d'un petit.»
«Allez, ma mère, allez devant,--Faites-moi dresser un beau lit
blanc;--Mais faites-le dresser si bas,--Que ma femme ne l'entende pas!»
Et, quand ce fut vers le minuit,--Jean Renaud a rendu l'esprit.
Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de
l'accouchée:
«Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends pleurer ici?--Ma fille,
ce sont les enfants--Qui se plaignent du mal de dents.»
«Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends clouer ici?--Ma fille,
c'est le charpentier,--Qui raccommode le plancher!»
«Ah! dites, ma mère, ma mie,--Ce que j'entends chanter ici?--Ma fille,
c'est la procession--Qui fait le tour de la maison!»
«Mais dites, ma mère, ma mie,--Pourquoi donc pleurez-vous
ainsi?--Hélas! je ne puis le cacher:--C'est Jean Renaud qui est
décédé.»
«Ma mère! dites au fossoyeux--Qu'il fasse la fosse pour deux,--Et que
l'espace y soit si grand,--Qu'on y renferme aussi l'enfant!»
Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il
n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la
légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe
et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de
Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.
Il était trois petits enfants--Qui s'en allaient glaner aux champs.
S'en vont au soir chez un boucher.--«Boucher, voudrais-tu nous
loger?--Entrez, entrez, petits enfants,--Il y a de la place
assurément.»
Ils n'étaient pas sitôt entrés,--Que le boucher les a tués,--Les a
coupés en petits morceaux,--Mis au saloir comme pourceaux.
Saint Nicolas au bout d'sept ans,--Saint Nicolas vint dans ce
champ.--Il s'en alla chez le boucher:--«Boucher, voudrais-tu me loger?»
«Entrez, entrez, saint Nicolas,--Il y a d'la place, il n'en manque
pas.»--Il n'était pas sitôt entré,--Qu'il a demandé à souper.
«Voulez-vous un morceau d'jambon?--Je n'en veux pas, il n'est pas
bon.--Voulez-vous un morceau de veau? --Je n'en veux pas, il n'est pas
beau!»
«Du p'tit salé je veux avoir,--Qu'il y a sept ans qu'est dans
l'saloir!»--Quand le boucher entendit cela,--Hors de sa porte il
s'enfuya.
«Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,--Repens-toi, Dieu te
pardonn'ra.»--Saint Nicolas posa trois doigts--Dessus le bord de ce
saloir.
Le premier dit: «J'ai bien dormi!»--Le second dit:
«Et moi aussi!»--Et le troisième répondit:--«Je croyais être en
paradis!»
N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais
il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves
inspirations populaires.
A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans _les
Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont,_ composée sur un des
plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique
et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant
de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont
pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant
de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la
portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis.
Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son
pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or
fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul,
la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son
château au fond des forêts. Vous croyez _qu'ils vécurent heureux_ et
que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la
vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe
tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière
épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau
noire, en lui criant:
Va-t'en, vilain pêche-poissons!--Quand ils seront bons,--Nous en
mangerons.
Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.--En expirant, le
pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et
de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais
maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa
volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui
frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte
a voulu finir par un trait de satire, ou si cette belle morte que
Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire,
comme les légendes nous en présentent souvent.
Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans
ces chansons; chaque province possédait une version différente. On
a recueilli comme une légende du Bourbonnais, _la Jeune Fille de la
Garde,_ qui commence ainsi:
Au château de la Garde,--Il y a trois belles filles; --Il y en a une
plus belle que le jour.--Hâte-toi, capitaine,--Le duc va l'épouser.
C'est celle que nous avons également citée dans _les Faux-Saulniers,_
qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter,
dépouillée de toute couleur chevaleresque et locale:
Dessous le rosier blanc--La belle se promène.
Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe!
Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets
de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit
le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course
de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers
inconnus!
Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et
bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps:
Aussitôt arrivée,--L'hôtesse la regarde.--«Êtes-vous ici par force--Ou
pour votre plaisir?--Au jardin de mon père--Trois cavaliers m'ont
pris.»
Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez
heureuse;
Avec trois capitaines,--Vous passerez la nuit.» Mais le souper
fini,--La belle tomba morte.--Elle tomba morte--Pour ne plus revenir!
«Hélas! ma mie est morte! s'écrie le plus jeune cavalier; qu'en
allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de
son père, sous le rosier blanc.
Et, au bout de trois jours,--La belle ressuscite.
--«Ouvrez, ouvrez, mon père,--Ouvrez sans plus tarder! --Trois jours
j'ai fait la morte,--Pour mon honneur garder.»
La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a
fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la
fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un
galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut
plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder,
et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset.
Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette
martyre boutiquière.
Il y a des chansons de _causes célèbres_ qui offrent un intérêt moins
romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un
homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge:
«J'ai tant tué de petits lapins blancs,--Que mes souliers sont pleins
de sang.--T'en as menti, faux traître! --Je te ferai connaître.--Je
vois, je vois à tes pâles couleurs--Que tu viens de tuer ma sœur!»
Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une
autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis
au chapeau bordé d'argent.
On lui a demandé:--«Où est votre congé?--Le congé que j'ai pris, il
est sous mes souliers.»
Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.
La belle s'en va trouver son capitaine,--Son colonel et aussi son
sergent ...
Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de plain-chant,
qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.
Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces
contrées:
Quand Biron voulut danser,--Quand Biron voulut danser,--Ses souliers
fit apporter,--Ses souliers fit apporter;--Sa chemise--De Venise,--Son
pourpoint--Fait au point, --Son chapeau tout rond.--Vous danserez,
Biron!
Nous avons cité deux vers de la suivante:
La belle était assise--Près du ruisseau coulant,--Et dans l'eau qui
frétille,--Baignait ses beaux pieds blancs.
--Allons, ma mie, légèrement!--Légèrement!
C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain
comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur
rencontre. Le seigneur dit:
«En ferons-nous un prêtre,--Ou bien un président?
--Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan:
--On lui mettra la botte--Et trois oignons dedans ...
--Il s'en ira criant:--«Qui veut mes oignons blancs?
--Allons, ma mie, légèrement, etc.
Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles
à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et
des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se
grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui
passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui
descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne
chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au
vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement,
on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode,
platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur
trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer que de bons poëtes
modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous
rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de
petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et
la vie des bonnes gens du temps passé.