Ah! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits; mais non,
je sors d'une nuit terrible; je suis malheureux par ma faute peut-être
et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieu! excusez mon désordre,
pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous
le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je
mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement.
Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi; depuis trois mois, je vous
suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi,
voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent?
Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je
vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce
n'est pas à un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez
les choses pour le mieux. Ah! je le sais, les femmes aiment qu'on les
force un peu; elles ne veulent point paraître céder sans contrainte.
Mais, songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes; je
suis plus peut-être pour vous que les autres hommes; sortons donc
des usages de la galanterie ordinaire. Que m'importe que vous ayez
été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être. Vous êtes la
première femme que j'aime, et je suis peut-être le premier homme qui
vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel
bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot. Que ce soit donc un hymen
véritable où l'épouse s'abandonne en disant: «C'est l'heure.» Il y
a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le
savez, mes idées sont singulières, ma passion s'entoure de beaucoup de
poésie et d'originalité, j'arrange volontiers ma vie comme un roman;
les moindres désaccords me choquent, et les modernes manières que
prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront
jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi; cela aura peut-être
quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah! ne redoutez rien
d'ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront
toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais toute ma jeunesse
et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir
s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps
devant votre rigueur. Ah! ma chère et véritable amie, j'ai peut-être
tort de vous écrire ces choses qui ne se disent d'ordinaire qu'aux
heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible, que
vous ne vous offenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire
plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions,
faites-m'en quelques-unes aussi. La seule chose qui m'effraye serait
de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide qui ne partirait pas
de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à
mon amour d'être matériel, il ne l'est pas du moins dans ce sens; que
je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans les bras une femme
résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon
amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de
mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne
vous aime, sans doute, mais vous m'aimez, et sans cela je n'aurais pas
pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien, vous comprendrez
tout ce que je cherche à vous exprimer. Autant cela serait choquant
pour une tête froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et
tendre.
Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru
craindre un instant que, depuis quelques jours, ma constance ne se fût
démentie. Ah! rassurez-vous. J'ai peu de mérite à la conserver; il
n'existe pour moi qu'une seule femme au monde.