Vous vous trompez, madame, si vous pensez que je vous oublie ou que
je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un
bonheur pour vous et pour moi sans doute; mais ma volonté n'y peut
rien. La mort d'un parent, des intérêts de ma famille ont exigé mon
temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion
inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger enfin
plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable; elle
est triste et fatale de tout point; elle est ridicule peut-être; mais
je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui
n'ait pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil,
si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement.
Oh! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la
vôtre; si toute une année je vous ai occupée de mes lettres et de
ma présence; s'il y a à moi, tout à moi, quelques journées de votre
vie, et, malgré vous, quelques heures de vos pensées, n'était-ce pas
une peine qui portait sa récompense avec elle? Dans cette soirée où
je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où
ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à
des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même,
tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes
m'arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j'ai baisé vos mains
glorieuses! Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui
je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce
rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle
idole que jusque-là j'avais adorée de si loin.
Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant
de plus près? Mais, en se prenant à la réalité, mon amour a changé de
caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et si précise, a éprouvé un
mouvement de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d'être ainsi
près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous
plaire. Mes projets se sont contrariés. J'ai voulu me montrer à la fois
un homme timide, un homme utile et égayant, et je n'ai pas compris que
les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient
dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion
plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais mieux calculé ma
marche, étudié votre caractère et trouvé à la longue le chemin de votre
cœur.
Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous sais digne de
comprendre un esprit ...
(La suite manque.)