I
--La maison aux deux entrées.--
C'était dans cette étroite et vieille rue du Chantre qui naguère
salissait encore les abords du Palais-Royal. Elles étaient trois, ces
ruelles qui allaient de la rue Saint-Honoré à la montagne du Louvre: la
rue Pierre-Lescot, la rue de la Bibliothèque et la rue du Chantre;
toutes les trois noires, humides, mal hantées, toutes les trois
insultant aux splendeurs de ce Paris central, étonné de ne pouvoir
guérir cette lèpre honteuse qui lui faisait une tache en plein visage.
De temps en temps, de nos jours surtout, on entendait dire: «Un crime
s'est commis là-bas,» dans les profondeurs de cette nuit que le soleil
lui-même ne perçait qu'aux beaux jours de l'été.
Tantôt c'était une prêtresse de la Vénus boueuse, assommée par des
brigands en goguette.
Tantôt c'était quelque pauvre bourgeois de province dont le cadavre nu
se retrouvait, scellé dans un vieux mur.
Cela faisait horreur et dégoût. L'odeur ignoble de ces tripots venait
jusque sous les fenêtres de ce charmant palais, demeure des cardinaux,
des princes et des rois.--Mais la pudeur du Palais-Royal lui-même
date-t-elle de si loin?--Et nos pères ne nous ont-ils pas dit ce qui se
passait dans les galeries de bois et dans les galeries de pierre?
Maintenant, le Palais-Royal est un bien honnête carré de pierres. Les
galeries de bois ne sont plus. Les autres galeries forment la promenade
la plus sage et la plus ennuyeuse du monde entier.
Paris n'y vient jamais. Tous les parapluies des départements s'y donnent
rendez-vous.
Mais dans les restaurants à prix fixe qui foisonnent aux étages
supérieurs, les oncles de Quimper ou de Carpentras se plaisent encore à
rappeler les étranges moeurs du Palais-Royal de l'Empire et de la
Restauration.--L'eau leur vient à la bouche, à ces oncles, tandis que
les nièces timides dévorent le somptueux festin à deux francs, en
faisant mine de ne point écouter.
Maintenant, à la place même où coulaient ces trois ruisseaux fangeux du
Chantre, de Pierre-Lescot et de la Bibliothèque, un immense hôtel,
conviant l'Europe à sa table de mille couverts, étale ses quatre façades
sur la place du Palais-Royal, sur la rue Saint-Honoré alignée, sur la
rue du Coq élargie, sur la rue de Rivoli allongée.
Des fenêtres de cet hôtel, on voit le Louvre neuf, fils légitime et
ressemblant du vieux Louvre. La lumière et l'air s'épandent partout
librement. La boue s'en est allée on ne sait où, les tripots ont
disparu: la lèpre hideuse, soudainement guérie, n'a pas même laissé de
cicatrice.
Mais où donc demeurent à présent les brigands et leurs dames?
Au XVIIIe siècle, ces trois rues que nous venons de flétrir si
dédaigneusement étaient déjà fort laides; mais elles n'étaient pas
beaucoup plus étroites ni plus souillées que la grande rue Saint-Honoré,
leur voisine.
Il y avait sur leurs voies mal pavées quelques beaux portails: des
hôtels nobles, çà et là parmi les masures.
Les habitants de ces rues étaient tous pareils aux habitants des
carrefours voisins: en général des petits bourgeois, merciers,
revendeurs ou tailleurs de soupe.--Il se rencontrait dans Paris de
beaucoup plus vilains endroits.
A l'angle de la rue du Chantre et de la rue Saint-Honoré, s'élevait une
maison de modeste apparence, proprette et presque neuve. L'entrée était
par la rue du Chantre: une petite porte cintrée au seuil de laquelle on
arrivait par un perron de trois marches.
Depuis quelques jours seulement, cette maison était occupée par une
jeune famille dont les allures intriguaient passablement le voisinage
curieux.
C'était un homme, un jeune homme, du moins si l'on s'en rapportait à la
beauté toute juvénile de son visage, au feu de son regard, à la richesse
de sa chevelure blonde encadrant un front ouvert et pur.--Il s'appelait
maître Louis et ciselait des gardes d'épée.
Avec lui demeurait une toute jeune fille, belle et douce comme les
anges, dont personne ne savait le nom.
On les avait entendus se parler. Ils ne se tutoyaient point et ne
vivaient pas en époux.
Ils avaient pour serviteurs une vieille femme qui ne causait jamais, et
un garçonnet de seize à dix-sept ans qui faisait bien ce qu'il pouvait
pour être discret.
La jeune personne ne sortait jamais,--au grand jamais!--si bien qu'on
aurait pu la croire prisonnière, si à toute heure on n'avait entendu sa
voix fraîche et jolie qui chantait des cantiques ou des chansons.
Maître Louis sortait, au contraire, fort souvent et rentrait même assez
tard dans la nuit.--En ces occasions, il ne passait point par la porte
du perron. La maison avait deux entrées: la seconde était par l'escalier
de la propriété voisine.
C'était par là que maître Louis revenait en son logis.
Depuis qu'ils étaient habitants de la maison, aucun étranger n'en avait
passé le seuil,--sauf un petit bossu à figure douce et sérieuse, qui
entrait et sortait sans mot dire à personne, toujours par l'escalier,
jamais par le perron.
C'était une connaissance particulière à maître Louis sans doute;--les
curieux ne l'avaient jamais aperçu dans la salle basse où se tenait la
jeune fille avec la vieille femme et le garçonnet.
Avant l'arrivée de maître Louis et de sa famille, personne ne se
souvenait d'avoir rencontré le bossu dans le quartier.--Aussi
intriguait-il la curiosité générale, presque autant que maître Louis
lui-même, le beau et taciturne ciseleur.
Le soir, quand les petits bourgeois du voisinage bavardaient au pas de
leurs portes, après la tâche finie, on était bien sûr que le bossu et
les nouveaux habitants de la maison faisaient les frais de l'entretien.
Qui étaient-ils? d'où venaient-ils? et à quelle heure mystérieuse ce
maître Louis, qui avait les mains si blanches, taillait-il ses gardes
d'épées?
La maison était ainsi aménagée: une grande salle basse avec la petite
cuisine à droite, sur la cour, et la chambre de la jeune fille ouvrant
sa croisée sur la rue Saint-Honoré: dans la cuisine deux soupentes, une
pour la vieille Françoise Berrichon, l'autre pour Jean-Marie Berrichon,
son petit-fils.
Tout ce rez-de-chaussée n'avait qu'une sortie: la porte du perron.
Mais au fond de la salle basse, tout contre la cuisine, était adossé un
escalier à vis qui montait à l'étage supérieur.
L'étage supérieur était composé de deux chambres: celle de maître
Louis, qui s'ouvrait sur l'escalier, et une autre qui n'avait ni issue
ni destination connue.
Cette deuxième chambre était constamment fermée à clef. Ni la vieille
Françoise, ni Berrichon, ni même la charmante jeune fille n'avaient pu
obtenir permission d'y entrer.
A cet égard, maître Louis, le plus doux des hommes, était d'une rigueur
inflexible.
La jeune fille, cependant, eût bien voulu savoir ce qu'il y avait
derrière cette porte close; Françoise Berrichon en mourait d'envie, bien
que ce fût une femme discrète et prudente.--Quant au petit Jean-Marie,
il aurait donné deux doigts de sa main pour mettre seulement son oeil
à la serrure.
Mais la serrure avait par derrière une plaque qui interceptait le
regard.
Une seule créature humaine partageait, au sujet de cette chambre, le
secret si bien gardé de maître Louis. C'était le bossu.
On avait vu le bossu entrer dans la chambre et en sortir.
Mais, comme si tout ce qui se rapportait à ce mystère devait être
inexplicable et bizarre, chaque fois que le bossu rentrait dans la
chambre, on en voyait bientôt sortir maître Louis. Réciproquement,
après l'entrée de maître Louis, le bossu sortait parfois tout à coup.
Jamais personne n'avait vu réunis ces deux amis inséparables.
Parmi les voisins curieux était un poëte, habitant naturellement le
dernier étage de la maison; ce poëte, après avoir mis son esprit à la
torture, expliqua aux commères de la rue du Chantre qu'à Rome les
prêtresses de Vesta, Ops, Rhée ou Cybèle, la Bonne Déesse, fille du Ciel
et de la Terre, femme de Saturne et mère des dieux, étaient chargées
d'entretenir un feu sacré qui jamais ne devait s'éteindre. En
conséquence, au dire du poëte, ces demoiselles se relayaient: quand
l'une veillait au feu, l'autre allait à ses affaires.
Le bossu et maître Louis devaient très-certainement avoir fait entre eux
quelque pacte analogue. Il y avait là-haut quelque chose qu'on ne
pouvait quitter d'une seconde: maître Louis et le bossu montaient la
garde à tour de rôle auprès de ce quelque chose-là.
C'étaient deux façons de vestales, sauf le sexe et le baptême.
La version du poëte ne fut pas sans avoir du succès. Il passait pour
être un peu fou; désormais, on le regarda comme un parfait idiot.
Mais on ne trouva point d'explication meilleure que la sienne.
Le jour même où avait eu lieu en l'hôtel de M. le prince de Gonzague
cette solennelle assemblée de famille, vers la brune, la jeune fille qui
tenait la maison de maître Louis était seule dans sa chambrette.
C'était une jolie petite pièce toute simple, mais où chaque objet avait
son élégance et sa propreté recherchée... Le lit en bois de merisier
s'entourait de rideaux de percale, éclatants de blancheur. Dans la
ruelle, un petit bénitier pendait, couronné d'un double rameau de
buis;--quelques livres pieux sur des rayons attenant à la boiserie, un
métier à broder, des chaises,--une guitare sur l'une d'elles,--à la
fenêtre un oiseau mignon dans une cage, tels étaient les objets meublant
ou ornant cet humble et gracieux réduit.
Nous oublions pourtant une table ronde et sur la table quelques feuilles
de papier éparses.
La jeune fille était en train d'écrire.
Vous savez comme elles abusent de leurs yeux, les jeunes folles!
laissant courir leur aiguille ou leur plume bien longtemps après le jour
tombé.
On n'y voyait presque plus et la jeune fille écrivait encore.
Les derniers rayons du jour arrivant par la fenêtre dont les rideaux
venaient d'être relevés, éclairaient en plein son visage et nous pouvons
vous dire du moins comme elle était faite.
C'était une rieuse, une de ces douces filles dont la gaieté rayonne si
bien, qu'elle suffit toute seule à la joie d'une famille. Chacun de ses
traits semblait fait pour le plaisir: son front d'enfant, son nez aux
belles narines roses, sa bouche dont le sourire montrait la parure
nacrée.
Mais ses yeux rêvaient: de grands yeux d'un bleu sombre dont les cils
semblaient une longue frange de soie.
Sans le regard pensif de ces beaux yeux, à peine lui eussiez-vous donné
l'âge d'aimer.
Elle était grande; sa taille était un peu trop frêle: quand nul ne
l'observait, ses poses avaient de chastes et délicieuses langueurs.
L'expression générale de sa figure était la douceur; mais il y avait
dans sa prunelle, brillant sous l'arc de ses sourcils noirs, dessinés
hardiment, une fierté calme et vaillante. Ses cheveux, noirs aussi, à
chauds reflets d'or fauve, ses cheveux longs et riches, si lourds qu'on
eût dit parfois que sa tête s'inclinait sous leur poids, ondulaient en
masses larges sur son cou et sur ses épaules, faisant à son adorable
beauté un cadre et une auréole.
Il y en a qui doivent être aimées ardemment, mais un seul jour;--il y en
a d'autres qu'on chérit longtemps d'une tranquille tendresse.
Celle-ci devait être aimée passionnément et toujours.
Elle était ange, mais surtout femme.
Son nom, que les voisins ignoraient et que dame Françoise et Jean-Marie
Berrichon avaient défense de prononcer depuis l'arrivée à Paris, était
Aurore.
Nom prétentieux et sot pour une belle demoiselle des salons, nom
grotesque pour une fille à mains rouges et pour ma tante dont la voix
chevrote,--nom ravissant pour celles qui peuvent l'enlacer comme une
fleur de plus à leur diadème de chère poésie.
Les noms sont comme les parures qui écrasent les unes et que les autres
rehaussent.
Elle était là toute seule.--Quand l'ombre du crépuscule lui cacha le
bout de sa plume, elle cessa d'écrire et se mit à rêver.
Les mille bruits de la rue arrivaient jusqu'à elle et ne l'éveillaient
point.
Sa belle main blanche était dans ses cheveux; sa tête s'inclinait; ses
yeux regardaient le ciel.
C'était comme une muette prière. Elle souriait à Dieu.
Puis, parmi son sourire, une larme vint,--une perle qui un moment
trembla au bord de sa paupière, pour rouler ensuite lentement sur le
satin de sa joue.
--Comme il tarde!... murmura-t-elle.
Elle rassembla les pages éparses sur la table et les serra dans une
petite cassette qu'elle poussa derrière le chevet de son lit.
--A demain! dit-elle, comme si elle eût pris congé d'un compagnon de
chaque jour.
Puis elle ferma sa fenêtre et prit sa guitare, dont elle tira quelques
accords au hasard.
Elle attendait.
Aujourd'hui, elle avait relu toutes ces pages enfermées maintenant dans
la cassette.
Hélas! elle avait le temps de lire.
Ces pages contenaient son histoire,--ce qu'elle savait de son histoire.
L'histoire de ses impressions, de ses sentiments, de son coeur.
Pour qui avait-elle écrit cela? Les premières lignes du manuscrit
répondaient à cette question.
Aurore disait:
«Je commence d'écrire un soir où je suis seule après avoir attendu tout
le jour. Ceci n'est point pour lui. C'est la première chose que je fais
et qui ne lui soit point destinée.
»Je ne voudrais pas qu'il vît ces pages où je parlerai de lui sans
cesse, où je ne parlerai que de lui. Pourquoi?... Je sais pourquoi.
J'aurais peine à le dire.
»Elles sont heureuses, celles qui ont des compagnes à qui confier le
trop-plein de leur âme: peines ou bonheur. Moi, je n'ai point d'amie. Je
suis seule, toute seule. Je n'ai que lui. Quand je le vois, je deviens
muette. Que lui dirai-je? Il ne me demande rien.
»Et pourtant, ce n'est pas pour moi que je prends la plume. Je
n'écrirais pas si je n'avais l'espoir d'être lue, sinon de mon vivant,
au moins après ma mort.
»Je crois que je mourrai bien jeune.
»Je ne le souhaite pas: Dieu me garde de le craindre.
»Si je mourais, il me regretterait.--Moi, je le regretterais même au
ciel.
»Mais, d'en haut, je verrais peut-être le dedans de son coeur. Quand
cette idée me vient, je voudrais mourir.
»Il m'a dit que mon père était mort. Ma mère doit vivre.
»Ma mère, j'écris pour vous. Mon coeur est à lui tout entier, mais il
est tout à vous aussi. Je voudrais demander à ceux qui le savent le
mystère de cette double tendresse. Avons-nous deux coeurs?
»J'écris pour vous. Il me semble qu'à vous je ne cacherais rien et que
j'aimerais à vous montrer les plus secrets replis de mon âme. Me
trompé-je? Une mère n'est-elle pas l'amie qui doit tout savoir, le
médecin qui peut tout guérir?
»Je vis une fois, par la fenêtre ouverte d'une maison, une jeune fille
agenouillée devant une femme à la beauté douce et grave. L'enfant
pleurait: mais c'étaient de bonnes larmes; la mère, émue et souriante,
se penchait pour baiser ses cheveux.
»Oh! le divin bonheur, ma mère! Je crois sentir votre baiser sur mon
front!... Vous aussi, vous devez être bien douce et bien belle... Vous
aussi, vous devez savoir consoler en souriant!
»Ce tableau est toujours dans tous mes rêves. J'envie les larmes de la
jeune fille. Ma mère, si j'étais entre vous et lui, que pourrait me
donner le ciel?
»Moi, je ne me suis agenouillée jamais que devant un prêtre. La parole
d'un prêtre fait du bien; mais c'est par la bouche des mères que parle
la voix de Dieu.
»M'attendez-vous? me cherchez-vous? me regrettez-vous? Suis-je dans vos
prières du matin et du soir? Me voyez-vous, vous aussi, dans vos songes?
»Il me semble, quand je pense à vous, que vous devez penser à moi.
Parfois, mon coeur vous parle; m'entendez-vous?--Si Dieu m'accorde
jamais ce grand bonheur de vous voir, ma mère, ma mère chérie, je vous
demanderai s'il n'était pas des instants où votre coeur tressaillait
sans motif.
»Et je vous dirai: c'est que vous entendiez le cri de mon coeur, ma
mère!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«... Je suis née en France. On ne m'a pas dit où. Je ne sais pas mon âge
au juste, mais je dois avoir aux environs de vingt ans.
»Est-ce rêve? est-ce réalité? Ce souvenir, si c'en est un, est si
lointain et si vague! Je crois me rappeler parfois une femme au visage
angélique, qui penchait son sourire au-dessus de mon berceau.
»Était-ce vous, ma mère?
»... Puis, dans les ténèbres, un grand bruit de bataille.--Peut-être la
nuit de fièvre d'un enfant...
»Quelqu'un me portait dans ses bras. Une voix de tonnerre me fit
trembler.--Nous courûmes dans l'obscurité.--J'avais froid...
»Il y a une brume autour de tout cela.--Mon ami doit tout savoir; mais,
quand je l'interroge sur mon enfance, il sourit tristement et se tait.
»Je me vois pour la première fois distinctement habillée en petit garçon
dans les Pyrénées espagnoles. Je menais paître les chèvres d'un quintero
montagnard qui nous donnait sans doute l'hospitalité. Mon ami était
malade et j'entendais dire souvent qu'il mourrait. Je l'appelais alors
mon père.
»Quand je revenais le soir, il me faisait mettre à genoux près de son
lit, joignait lui-même mes petites mains et me disait en français:
»--Aurore, prie le bon Dieu pour que je vive.
»Une nuit, le prêtre vint lui apporter l'extrême-onction. Il se confessa
et pleura.
»Il croyait que je n'entendais pas; il dit:
»--Voilà ma pauvre petite fille qui va rester seule!
»--Songez à Dieu, mon fils! exhortait le prêtre.
»--Oui, mon père... oh! oui, je songe à Dieu... Dieu est bon; je ne
m'inquiète point de moi... Mais ma pauvre petite fille qui va rester
seule sur la terre..., serait-ce un grand péché, mon père, que de
l'emmener avec moi?
»--La tuer! s'écria le prêtre avec épouvante; mon fils, vous avez le
délire!
»Il secoua la tête et ne répondit point. Moi, je m'approchai tout
doucement.
»--Ami Henri, dis-je en le regardant fixement,--et si vous saviez, ma
mère, comme sa pauvre figure était maigre et hâve,--ami Henri, je n'ai
pas peur de mourir et je veux bien aller avec toi au cimetière!
»Il me prit dans ses bras, qui brûlaient la fièvre. Et je me souviens
qu'il répétait:
»La laisser seule! la laisser toute seule!
»Il s'endormit, me tenant toujours dans ses bras. On voulait m'arracher
de là, mais il eût fallu me tuer... Je pensais:
»--S'il s'en va, on m'emportera avec lui...
»Au bout de quelques heures, il s'éveilla. J'étais baignée de sa sueur.
»--Je suis sauvé! dit-il.
»Et, me voyant serrée contre lui, il ajouta:
»--Beau petit ange, c'est toi qui m'as guéri...
»... Je ne l'avais jamais bien regardé. Un jour, je le vis beau comme
il est et comme je le vois toujours depuis.
»Nous avions quitté la ferme du quintero pour aller un peu plus avant
dans le pays. Mon ami avait repris ses forces et travaillait aux champs
comme un manoeuvre. J'ai su depuis que c'était pour me nourrir.
»C'était dans une riche alqueria des environs de Venasque; le maître
cultivait la terre et vendait en outre à boire aux contrebandiers.
»Mon ami m'avait bien recommandé de ne point sortir du petit enclos qui
était derrière la maison et de ne jamais entrer dans la salle
commune.--Mais, un soir, des seigneurs vinrent manger à l'alqueria: des
seigneurs qui arrivaient de France.
»J'étais à jouer avec les enfants du maître dans le clos. Les enfants
voulurent voir les seigneurs; je les suivis étourdiment.
»Ils étaient deux à table, entourés de valets et de gens d'armes: sept
en tout.
»Celui qui commandait aux autres fit un signe à son compagnon. Tous deux
me regardèrent. Le premier seigneur m'appela et me caressa, tandis que
l'autre allait parler tout bas au maître de la métairie.
»Quand il revint, je l'entendis qui disait:
»--C'est elle.
»--A cheval! commanda le grand seigneur.
»En même temps, il jeta au maître de l'alqueria une bourse pleine d'or.
»A moi, il me dit:
»--Viens jusqu'aux champs, petite, viens chercher ton père.
»Le voir un instant plus tôt! moi, je ne demandais pas mieux. Je montai
bravement en croupe derrière un des gentilshommes.
»La route pour aller aux champs où travaillait mon père, je ne la savais
pas. Pendant une demi-heure, j'allai, riant, chantant, me balançant au
trot du grand cheval. J'étais heureuse comme une reine!
»Puis je demandai:
»Arriverons-nous bientôt auprès de mon ami?
»--Bientôt! bientôt! me fut-il répondu.
»Et nous allions toujours.
»Le crépuscule du soir venait; j'eus peur. Je voulus descendre du
cheval. Le grand seigneur commanda:
»--Au galop!
»Et l'homme qui me tenait me mit la main sur la bouche pour étouffer mes
cris.
»Mais, tout à coup, à travers champs, nous vîmes accourir un cavalier
qui fendait l'espace comme un tourbillon. Il était sur un cheval de
labour, sans selle ni bride; ses cheveux allaient au vent avec les
lambeaux de sa chemise déchirée.
»La route tournait autour d'un bois taillis, coupé par une rivière; il
avait traversé la rivière à la nage et coupé le taillis.
»Il arrivait! il arrivait!--Je ne reconnaissais pas mon père si doux et
si calme; je ne reconnaissais pas mon ami Henri toujours souriant près
de moi.--Celui-là était terrible et beau comme un ciel d'orage.
»Il arrivait.--D'un dernier bond, le cheval franchit le talus de la
route et tomba épuisé.
»Mon ami tenait à la main le soc de sa charrue.
»--Chargez-le! cria le grand seigneur.
»Mais mon ami l'avait prévenu.--Le soc de charrue, brandi à deux mains,
avait frappé deux coups.--Deux valets armés d'épées étaient tombés par
terre et gisaient dans leur sang.
«Et à chaque fois que mon ami frappait, il criait:
--«J'y suis! j'y suis! Lagardère! Lagardère!...»