Gonzague pensait.
--Je disais bien qu'il fallait agir... agir tout de suite... Corps de
Christ! voici une nuit qui verra d'étranges choses!
--Eh! vite!... dit Peyrolles en arrivant à l'office; monseigneur a
besoin de vous!
Cocardasse et Passepoil avaient dîné depuis midi jusqu'à la brune.
C'étaient deux héroïques estomacs. Cocardasse était rouge comme le
restant du vin, oublié dans son verre; Passepoil avait le teint tout
blême.
La bouteille produit ce double résultat, suivant le tempérament des
preneurs.
Mais au point de vue des oreilles, le vin n'a pas deux manières d'agir.
Cocardasse et Passepoil n'étaient pas plus endurant l'un que l'autre
après boire.
D'ailleurs, le temps d'être humbles était passé. On les avait habillés
de neuf de la tête aux pieds. Ils avaient de superbes bottes de
rencontre et des feutres qui n'avaient été retapés chacun que trois
fois.
Les chausses et les pourpoints étaient dignes de ces brillants
accessoires.
--Dis donc, mon bon, fit Cocardasse; je crois que ce maraud, c'est à
nous qu'il s'adresse.
--Si je pensais que ce faquin!... riposta le tendre Amable en saisissant
une cruche à deux mains.
--Sois calme, mon caillou, reprit le Gascon; je te le donne... Mais,
bagasse! ne casse pas la faïence!
Il avait pris M. de Peyrolles par une oreille et l'avait envoyé
pirouettant à Passepoil.
Passepoil le saisit par l'autre oreille et le renvoya à son ancien
patron.
M. de Peyrolles fit ainsi deux ou trois fois le voyage, puis Cocardasse
junior lui dit avec cette belle gravité des casseurs d'assiettes:
--Mon doux ami, vous avez oublié un instant que vous aviez affaire à des
gentilshommes: tâchez dorénavant de vous en souvenir!
--Voilà! appuya le Normand, selon son ancienne habitude.
Puis, tous deux se levèrent tandis que M. de Peyrolles réparait de son
mieux le désordre de sa toilette.
--Les deux coquins sont ivres! grommela-t-il.
--Hé! donc! fit Cocardasse; je crois que le pécaïre a parlé?
--J'en ai comme une vague idée, repartit Passepoil.
Ils s'avancèrent tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, pour
appréhender de nouveau le factotum aux oreilles, mais celui-ci prit la
fuite prudemment et rejoignit Gonzague, sans se vanter de sa
mésaventure.
Gonzague lui ordonna de ne point parler à nos braves amis de la fin
malheureuse de Saldagne et de Faënza. Ceci était superflu; M. de
Peyrolles n'avait désormais aucune envie de lier conversation avec
Cocardasse et Passepoil.
On les vit arriver l'instant d'après, annoncés par un terrible bruit de
ferraille. Ils avaient le feutre à la diable, les chausses débraillées,
du vin tout le long de la chemise; bref, une belle et bonne tenue de
coupe-jarrets.
Ils entrèrent en se pavanant, le manteau retroussé par l'épée:
Cocardasse toujours superbe, Passepoil toujours gauche et irréprochable
de laideur.
--Salue, mon bon, dit le Gascon, et remercie monseigneur...
--Assez! fit Gonzague en les regardant de travers.
Ils restèrent aussitôt immobiles.
Avec ces vaillants, l'homme qui paye peut tout se permettre.
--Êtes-vous fermes sur vos jambes? demanda Gonzague.
--J'ai bu seulement un verre de vin à la santé de monseigneur, repartit
effrontément Cocardasse; capédébiou! pour la sobriété, je ne connais pas
mon pareil...
--Il dit vrai, monseigneur, prononça timidement Passepoil; car je le
surpasse... je n'ai bu que de l'eau rougie!
--Mon bon, fit Cocardasse en le regardant sévèrement, tu as bu comme
moi, ni plus ni moins... A pa pur! je t'engage à ne jamais fausser la
vérité devant moi... Le mensonge, il me rend malade!
--Vos rapières sont-elles toujours bonnes? demanda encore Gonzague.
--Meilleures, repartit le Gascon.
--Et bien au service de monseigneur, ajouta le Normand, qui fit la
révérence.
--C'est bon, dit Gonzague.
Et il tourna le dos, tandis que nos deux amis le saluèrent profondément
par derrière.
--C'ta couquin, murmura Cocardasse, il sait parler aux hommes d'épée!
Gonzague avait fait signe à Peyrolles d'approcher. Tous deux étaient
remontés jusqu'au fond de la salle, près de la porte de sortie.
Gonzague venait de déchirer la page de ses tablettes où il avait
inscrit les renseignements donnés par dona Cruz.
Au moment où il remettait ce papier au factotum, le visage hétéroclite
du bossu se montra derrière les battants de la porte entre-bâillée.
Personne ne le voyait et il le savait bien, car ses yeux brillaient
d'une intelligence extraordinaire. Toute sa physionomie avait changé
d'aspect.
A la vue de Gonzague et de son âme damnée, causant à deux pas de lui, le
bossu se rejeta vivement en arrière, puis il mit son oreille à
l'ouverture de la porte.
Voici ce que d'abord il entendit.
Peyrolles épelait péniblement les mots tracés au crayon par son maître.
--Rue du Chantre... disait-il;--une jeune fille, nommée Aurore...
Vous eussiez été effrayé à l'expression que prit le visage du bossu. Un
feu sombre s'alluma dans ses yeux.
--Il sait cela! fit-il;--comment sait-il cela?...
--Vous comprenez? dit Gonzague.
--Oui... je comprends, répondit Peyrolles;--c'est de la chance!
--Les gens de ma sorte ont leur étoile! reprit M. de Gonzague.
--Où mettra-t-on la jeune fille?
--Au pavillon de dona Cruz.
Le bossu se toucha le front.
--La gitanita!... murmura-t-il;--mais elle-même... comment a-t-elle pu
savoir?
--Il faudra tout simplement l'enlever?... disait en ce moment Peyrolles.
--Pas d'éclat! repartit Gonzague;--nous ne sommes pas en position de
nous faire des affaires... De la ruse... de l'adresse!... c'est ton
fort, ami Peyrolles! Je ne m'adresserais pas à toi s'il y avait des
coups à donner ou à recevoir... notre homme doit habiter cette maison,
j'en ferais la gageure.
--Lagardère! murmura le factotum avec un visible effroi.
--Tu ne l'affronterais pas, le matamore!... La première chose, c'est de
savoir s'il est absent... et je parierais bien qu'il est absent à cette
heure.
--Il aimait à boire autrefois.
--S'il est absent, voici un plan tout simple: Tu vas prendre cette
carte.
Gonzague mit dans la main de son factotum une des deux cartes
d'invitation au bal du régent, réservées pour Saldagne et Faënza.
--Tu te procureras, poursuivit-il, une toilette de deuil fraîche et
galante... pareille à celle que j'ai commandée pour dona Cruz... tu
auras une litière toute prête dans la rue du Chantre... et tu te
présenteras chez la jeune fille au nom de Lagardère lui-même...
--C'est jouer sa vie à pair ou non! dit M. de Peyrolles.
--Allons donc!... rien que la vue de la robe et des bijoux la rendra
folle!... Tu n'auras qu'un mot à dire: Lagardère vous envoie ceci et
vous attend.
--La jeune fille ne bougera pas!... dit une voix aigrelette entre eux
deux.
Peyrolles sauta de côté. Gonzague mit la main à son épée.
--A pa pur, fit de loin Cocardasse, vois donc, frère Passepoil!... vois
donc ce petit homme!
--Ah! répondit Passepoil, si la nature m'avait disgracié ainsi, et qu'il
fallût renoncer à l'espoir de plaire aux belles, j'attenterais à mes
propres jours!
Peyrolles se prit à rire, comme tous les poltrons qui ont eu grand'peur.
--Esope II, dit Jonas, s'écria-t-il.
--Encore cette créature! fit Gonzague avec humeur;--en louant la niche
de mon chien, crois-tu avoir acheté le droit de parcourir mon hôtel?...
Que viens-tu faire ici?
--Et vous? demanda le bossu en ricanant, qu'allez-vous faire là-bas?
C'était là un adversaire selon le coeur de Peyrolles.
--Mons Esope! dit-il en se campant; nous allons vous apprendre, séance
tenante, le danger que l'on court en se mêlant des affaires d'autrui.
Gonzague regardait déjà du côté des deux braves.--Tant pis pour Esope
II, dit Jonas, s'il s'était avisé d'écouter aux portes!
Mais à ce moment, l'attention de Gonzague fut détournée par la conduite
bizarre et vraiment audacieuse du petit homme qui prit sans façon des
mains de Peyrolles la carte d'invitation qu'on venait de lui remettre.
--Que fais-tu? drôle, s'écria Gonzague.
--Le bossu tirait paisiblement de sa poche sa plume et son écritoire.
--Il est fou, dit Peyrolles.
--Pas tant!... pas tant!... fit Esope II, qui mit un genou en terre et
s'installa le plus commodément qu'il put pour écrire.
Il traça rapidement quelques mots au dos de la carte d'invitation.
--Lisez, fit-il d'un air de triomphe, en se relevant.
Il tendit le papier à Gonzague. Celui-ci lut:
«Chère enfant, ces parures viennent de moi: j'ai voulu vous faire une
surprise. Faites vous belle. Une litière et deux laquais viendront de
ma part pour vous conduire au bal où je vous attendrais.
»HENRI DE LAGARDÈRE.»
Cocardasse junior et frère Passepoil suivaient de loin cette scène et
n'y comprenaient rien.
--Sandiéou! dit le Gascon, monseigneur a l'air d'un homme qui a la
berlue.
--Mais ce petit bossu, repartit le Normand, regarde donc sa figure...
j'ai vu ces yeux-là quelque part!
Cocardasse haussa les épaules.
--Je ne m'occupe, répondit-il, que des hommes au-dessus de cinq pieds
quatre pouces!
--Je n'ai que trois pouces, fit observer Passepoil avec reproche.
Cocardasse junior lui tendit la main et prononça ces bienveillantes
paroles:
--Une fois pour toutes, monsieur Caillou, souviens-toi, que tu es en
dehors... L'amitié, capédébiou! il est un prisme de cristal à travers
lequel je te vois tout blanc, tout rose et plus doux que Cupidon, fils
unique de Vénus, sortant du sein de l'onde!
Passepoil, reconnaissant, serra la main qu'on lui tendait.
C'était bien vrai. Gonzague avait l'air d'un homme frappé de
stupéfaction. Il regardait Esope II, dit Jonas, avec une sorte d'effroi.
--Que veut dire cela? murmura-t-il.
--Cela veut dire, répliqua le bossu bonnement, qu'avec ce mot d'écrit,
la jeune fille aura confiance.
--Tu as donc deviné notre dessein?
--J'ai compris que vous vouliez avoir la jeune fille.
--Et sais-tu ce qu'on risque à surprendre certains secrets.
--On risque de gagner gros, répondit le bossu, qui se frotta les mains.
Gonzague et Peyrolles échangèrent un regard.
--Mais... fit Gonzague à voix basse, cette écriture...
--J'ai mes petits talents, repartit Esope II;--je vous garantis
l'imitation parfaite... quand une fois je connais l'écriture d'un
homme...
--Oui-dà?... cela peut te mener loin... Et l'homme?...
--Ah! l'homme! interrompit le bossu en riant; il est trop grand et je
suis trop petit: je ne peux pas le contrefaire.
--Le connais-tu?
--Assez bien.
--Comment le connais-tu?
--Relations d'affaires...
--Peux-tu nous donner quelques renseignements?...
--Un seul... Il a frappé hier deux coups... il en frappera deux demain!
Peyrolles frissonna de la tête aux pieds. Gonzague dit:
--Il y a de bonnes prisons dans les caveaux de mon hôtel.
Le bossu ne prit point garde à son air menaçant et répondit:
--Terrain perdu!... faites-y des caves et vous les louerez aux marchands
de vins.
--J'ai idée que tu es un espion...
--Pauvre idée!... L'homme en question est pauvre et vous êtes riche...
voulez-vous que je vous le livre?
Gonzague ouvrit de grands yeux.
--Donnez-moi cette carte, reprit Esope II en montrant la dernière
invitation que Gonzague tenait encore à la main.
--Qu'en ferais-tu?
--J'en ferais bon usage... Je la donnerais à l'homme... et l'homme
tiendrait la promesse que je vous fais ici en son nom... Il irait au bal
de M. le régent.
--Vive Dieu! l'ami, s'écrie Gonzague,--tu dois être un infernal coquin!
--Oh! oh! fit le bossu d'un air modeste, il y a plus coquin que moi.
--Pourquoi cette chaleur à me servir?
--Je suis comme cela... très-dévoué à ceux qui me plaisent.
--Et nous avons l'heur de te plaire?
--Beaucoup.
--Et c'est pour nous témoigner de plus près ton dévouement que tu as
payé dix mille écus?...
--La niche? interrompit le bossu,--pas s'il vous plaît! spéculation!
affaire d'or!
Puis il ajouta en ricanant:
--Le bossu était mort: vive le bossu!... Esope Ier a gagné un million
et demi sous un vieux parapluie... moi du moins, j'ai mon étude!
Gonzague fit signe à Cocardasse et à Passepoil qui s'approchèrent en
sonnant le vieux fer.
--Qui sont ceux-là? demanda Jonas.
--Des gens qui vont te suivre si j'accepte tes services.
Le bossu salua cérémonieusement.
--Serviteur! serviteur! dit-il; alors, refusez mes services...
--Mes bons messieurs, ajouta-t-il en s'adressant aux deux braves; ne
prenez pas la peine de déménager vos bric-à-brac... nous ne nous en
irons point de compagnie.
--Cependant... fit Gonzague d'un air de menace.
--Il n'y a point de cependant! Diable! vous connaissez le personnage
aussi bien que moi... Il est brusque... excessivement brusque... on
pourrait même dire brutal!... s'il voyait derrière moi ces tournures de
gibier de potence....
--Pécaïre! fit Cocardasse indigné.
--Peut-on manquer ainsi de politesse! ajouta frère Passepoil.
--Je prétends agir seul ou ne pas agir du tout! acheva Esope II d'un ton
péremptoire.
Gonzague et Peyrolles se consultaient.
--Tu tiens donc à ton dos? fit le premier en raillant.
Le bossu salua et répondit:
--Comme ces braves à leurs rouillardes... c'est mon gagne-pain.
--Il me répond de toi! prononça Gonzague en le regardant fixement;--tu
m'entends... sers-moi fidèlement et tu seras récompensé... au cas
contraire...
Il n'acheva pas et lui présenta la carte. Le bossu la prit et se dirigea
vers la porte à reculons.
Il saluait de trois pas en trois pas et disait:
--La confiance de monseigneur m'honore... Cette nuit, monseigneur
entendra parler de moi.
Et comme, sur un signe sournois de Gonzague, Cocardasse et Passepoil
allaient l'accompagner!
--Doucement! fit-il, doucement!... Et nos conventions!...
Il écarta Cocardasse et Passepoil d'une main qu'ils n'eussent certes
point cru si vigoureuse, salua une dernière fois profondément et passa
le seuil.
Cocardasse et Passepoil voulurent le suivre, il leur jeta la porte sur
le nez.
Quand ils se remirent à sa poursuite, le corridor était vide.
--Et vite! fit M. de Gonzague en s'adressant à Peyrolles; que la maison
de la rue du Chantre soit cernée dans une demi-heure... et le reste
comme il a été convenu!
Dans la rue Quincampoix, déserte à cette heure, le bossu s'en allait
trottinant.
--Les fonds étaient en baisse!... murmurait-il;--du diable si je savais
où prendre nos cartes d'entrée et la toilette de bal!...