II

--Souvenirs d'enfance.--

«L'homme qui me tenait,--poursuivait le manuscrit d'Aurore,--voulait

prendre la fuite, mais mon ami ne l'avait point perdu de vue. Il

l'atteignit en passant par-dessus le corps des deux valets et l'assomma

d'un coup de soc.

»Je ne m'évanouis pas, ma mère. Plus tard je n'aurais pas été aussi

brave peut-être;--mais, pendant toute cette terrible bagarre, je tins

mes yeux grands ouverts, agitant mes petites mains tant que je pouvais

et criant:

--»Courage, ami Henri! courage! courage!

»Je ne sais pas si le combat dura plus d'une minute. Au bout de ce

temps, il avait enfourché la monture de l'un des morts et se lançait au

galop, me tenant dans ses bras.

»Nous ne retournâmes point à l'alqueria. Mon ami dit que le maître

l'avait trahi.--Et il ajouta:

»--On ne peut se cacher que dans une ville!

»Nous avions donc à nous cacher? Jamais je n'avais réfléchi à cela. La

curiosité s'éveillait en moi en même temps que le vague désir de lui

tout devoir. Je l'interrogeai. Il me serra dans ses bras en me disant:

»--Plus tard, plus tard.

»Puis, avec une nuance de mélancolie:

--«Es-tu donc fatiguée déjà de m'appeler ton père?...

»....... Il ne faut pas être jalouse, ma mère, ma mère chérie. Il a été

pour moi toute la famille: mon père et ma mère à la fois.

»Ce n'est pas de ta faute: tu n'étais pas là...

»Mais, quand je me souviens de mon enfance, j'ai les larmes aux yeux. Il

a été bon, il a été tendre, et tes baisers, ma mère, n'auraient pas pu

être plus doux que ses caresses.

»Lui si terrible! lui si vaillant!

»Oh! si tu le voyais, comme tu l'aimerais!...

»Je n'étais jamais entrée dans les murs d'une ville. Quand nous

aperçûmes de loin les clochers de Pampelune, je demandai ce que c'était

que cela.

»--Ce sont des églises, me répondit mon ami;--tu vas voir là beaucoup de

monde, ma petite Aurore: de beaux seigneurs et de belles dames... mais

tu n'auras plus les fleurs du jardin...

»Je ne regrettai point les fleurs du jardin dans ce premier moment.

L'idée de voir tant de beaux seigneurs et tant de belles dames me

transportait.

»Nous franchîmes les portes.--Deux rangées de maisons hautes et sombres

nous dérobèrent la vue du ciel. Avec le peu d'argent qu'il avait, mon

ami loua une chambrette. Je fus prisonnière.

»Dans les montagnes et aussi à l'alqueria, j'avais le grand air et le

soleil, les arbres fleuris, les grandes pelouses et aussi la compagnie

des enfants de mon âge. Ici, quatre murs; au dehors, le long profil des

maisons grises avec le morne silence des villes espagnoles.--Au dedans,

la solitude.

»Car mon ami Henri sortait dès le matin et ne revenait que le soir.

»Il rentrait les mains noires et le front en sueur. Il était triste. Mes

caresses seules pouvaient lui rendre son sourire.

»Nous étions pauvres et nous mangions notre pain dur; mais il trouvait

encore moyen parfois de m'apporter du chocolat, ce régal espagnol, et

d'autres friandises.

»Ces jours-là, je revoyais son pauvre beau visage heureux et souriant.

»--Aurore, me dit-il un soir,--je m'appelle don Luiz à Pampelune... et,

si l'on vient vous demander votre nom, vous répondrez: Mariquita.

»Je ne savais que ce nom d'Henri qu'on lui avait donné jusqu'alors.

Jamais il ne m'a dit lui-même qu'il était le chevalier de Lagardère. Il

m'a fallu l'apprendre par hasard.

»Il m'a fallu deviner aussi ce qu'il avait fait pour moi quand j'étais

toute petite. Je pense qu'il voulait me laisser ignorer combien je lui

suis redevable.

»Henri est fait ainsi, ma mère; c'est la noblesse, l'abnégation, la

générosité, la bravoure poussées jusqu'à la folie.--Il vous suffirait de

le voir pour l'aimer presque autant que je l'aime.

»J'eusse préféré, en ce temps-là, moins de délicatesse et plus de

complaisance à répondre à mes questions.

»Il changeait de nom. Pourquoi? Lui si franc et si hardi!--Une idée me

poursuivait! Je me disais sans cesse: C'est pour moi!... c'est moi qui

fais son malheur!

»Voici comment je sus quel métier il faisait à Pampelune, et comment

j'appris du même coup le vrai nom qu'il portait jadis en France.

»Un soir, vers l'heure où d'ordinaire il rentrait, deux gentilshommes

frappèrent à notre porte. J'étais à mettre les assiettes de bois sur la

table. Nous n'avions point de nappe. Je crus que c'était mon ami Henri,

je courus ouvrir.

»Et, à la vue de deux inconnus, je reculai épouvantée. Personne n'était

encore venu nous voir depuis que nous étions à Pampelune.

»C'étaient deux cavaliers hauts sur jambes, maigres, jaunes comme des

fiévreux et portant de longues moustaches en crochets aiguisés, leurs

rapières fines et longues relevaient le pan de leurs manteaux noirs.

L'un était vieux et très-bavard; l'autre était jeune et taciturne.

»--Adios! ma belle enfant, me dit le premier;--n'est-ce pas ici la

demeure du seigneur don Henri?

»--Non, senor, répondis-je.

»Les deux Navarrais se regardèrent. Le jeune haussa les épaules et

grommela:

»--Don Luiz!...

»--Don Luiz, sacramento santisimo!... s'écria le plus âgé,--don Luiz!

c'est don Luiz que je voulais dire.

»Et, comme j'hésitais à répondre:

»--Entrez, don Sanche, mon neveu, reprit-il,--entrez!... nous attendrons

ici le seigneur don Luiz... ne vous inquiétez pas de nous, conejita!...

nous voilà bien... Asseyez-vous, mon neveu don Sanche... Il est

médiocrement bien logé, ce gentilhomme!... mais cela ne nous regarde

pas... Allumez vous un cigarillo, mon neveu don Sanche?... Non?... Ce

sera comme vous voudrez.

»Le neveu don Sanche ne répondait mot. Il avait une figure de deux aunes

et de temps en temps se grattait l'oreille comme un grand garçon fort en

peine.

»L'oncle, qui s'appelait don Miguel, alluma une pajita et se mit à fumer

en causant avec une imperturbable volubilité.

»Je mourais de peur que mon ami ne me grondât.

»Quand j'entendis son pas dans l'escalier, je courus à sa rencontre;

mais l'oncle don Miguel avait les jambes plus longues que moi, et, du

haut de l'escalier:

»--Arrivez donc, seigneur don Luiz! s'écria-t-il;--mon neveu don Sanche

vous attend depuis une demi-heure... adios! adios!... Enchanté de faire

votre connaissance... mon neveu don Sanche aussi... Je me nomme don

Miguel de la Crencha... je suis de Santiago, près de Roncevaux, où

Roland le preux fut occis... Mon neveu don Sanche est du même nom et du

même pays: c'est le fils de mon frère, don Ramon de la Crencha, alcade

mayor de Tudèle... et nous vous baisons bien les mains, seigneur don

Luiz... de bon coeur, sainte Trinité! de bon coeur!

»Le neveu don Sanche s'était levé, mais il ne parlait point.

»Mon ami s'arrêta au haut des marches. Ses sourcils étaient froncés et

une expression d'inquiétude se montrait sur son visage.

»--Que voulez-vous? demanda-t-il.

»--Entrez donc! fit l'oncle don Miguel, qui s'effaça courtoisement pour

lui livrer passage.

»--Que voulez-vous? demanda encore Henri.

»--D'abord, je vous présente mon neveu don Sanche...

«--Par le diable! s'écria Henri en frappant du pied,--que voulez-vous?

»Il me faisait trembler quand il était ainsi.

»L'oncle Miguel recula d'un pas en voyant son visage; mais il se remit

bien vite. C'était un heureux caractère d'hidalgo.

»--Voici ce qui nous amène, répliqua-t-il,--puisque vous n'êtes pas en

humeur de causer... Notre cousin Carlos de Madrid, qui a suivi

l'ambassade de Madrid en l'an 95, vous a reconnu chez Cuença

l'arquebusier... vous êtes le chevalier Henri de Lagardère.

»Henri pâlit et baissa les yeux; je crus qu'il allait dire non.

»--La première épée de l'univers, continua l'oncle Miguel, l'homme à qui

nul ne résiste!... Ne niez pas, chevalier: je suis sûr de ce que

j'avance.

--Je ne nie pas, dit Henri d'un air sombre,--mais, senores, il vous

coûtera peut-être cher pour avoir découvert mon secret?

En même temps, il alla fermer la porte de l'escalier.

Ce grand escogriffe de don Sanche se mit à trembler de tous ses membres.

»--Par Dios! s'écria l'oncle don Miguel, sans se déconcerter,--cela nous

coûtera ce que vous voudrez, seigneur caballero! Nous arrivons chez

vous les poches pleines!... Allons, mon neveu! vidons la bolsa!

»Le neveu don Sanche, dont les longues dents claquaient, posa sur la

table, sans mot dire, deux ou trois bonnes poignées de quadruples;

l'oncle en fit autant.

»Henri le regardait avec étonnement;--moi, je m'étais cachée dans

l'alcôve.

»--Hé! hé! fit l'oncle en remuant le tas d'or,--on n'en gagne pas tant

que cela, n'est-ce pas, à limer des gardes d'épée chez maître Cuença?...

Ne vous fâchez pas, seigneur cavalier, nous ne sommes pas ici pour

surprendre votre secret... nous ne voulons point savoir pourquoi le

brillant Lagardère s'abaisse à ce métier, qui gâte la blancheur des

mains et fatigue la poitrine... n'est-ce pas neveu?

»Le neveu s'inclina gauchement.

»--Nous venons, acheva le vertueux hidalgo,--pour vous entretenir d'une

affaire de famille.

»--J'écoute, dit Henri.

»L'oncle prit un siége et ralluma sa pipita.

»--Une affaire de famille, continua-t-il,--une simple affaire de

famille... n'est-ce pas, mon neveu?... Il faut donc vous dire, seigneur

cavalier, que nous sommes tous braves dans notre maison, comme le Cid,

pour ne pas dire davantage... Moi qui vous parle, je rencontrai un jour

douze hidalgos de Tolose en Biscaye... C'étaient tous grands et forts

lurons... mais je vous conterai l'anecdote un autre jour; il ne s'agit

pas de moi... il s'agit de mon neveu don Sanche... Mon neveu don Sanche

courtisait honnêtement une jolie fille de Salvatierra... Quoiqu'il soit

bien fait de sa personne, riche et pas sot, non, la fillette fut

longtemps à se décider... Enfin, elle prit de l'amour, mais ce fut pour

un autre que lui: un blanc-bec, figure rousse, seigneur cavalier...

n'est-ce pas, mon neveu?

»Le taciturne don Sanche, fit entendre un grognement approbateur.

»--Vous savez, reprit l'oncle don Miguel,--deux coqs pour une poule,

c'est bataille! La ville n'est pas grande: nos deux jeunes gens se

rencontraient tous les jours. Les têtes s'échauffèrent. Mon neveu, à

bout de patience, leva la main... mais il manqua de promptitude,

seigneur cavalier: ce fut lui qui reçut un soufflet...--Or, vous sentez,

s'interrompit-il,--un Crencha qui reçoit un soufflet... mort et sang!...

n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Il faut du fer pour venger cette

injure!

»L'oncle Miguel, ayant ainsi parlé, regarda Henri et cligna de l'oeil

d'un air bonhomme et terrible à la fois.

»Il n'y a que les Espagnols pour réunir Croquemitaine à Sancho Pança.

»--Vous ne m'avez pas encore appris ce que vous voulez de moi, dit

Henri.

»Deux ou trois fois, ses yeux s'étaient tournés, malgré lui, vers l'or

étalé sur la table.

»Nous étions si pauvres!

»--Eh bien, eh bien, fit l'oncle Miguel, cela se devine, que diable!...

n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?... Les Crencha n'ont jamais reçu de

soufflet... c'est la première fois que cela se voit dans l'histoire. Les

Crencha sont des lions, voyez-vous, seigneur cavalier!... Et

spécialement, mon neveu don Sanche... mais...

»Il fit une pause après ce _mais_.

»La figure de mon ami Henri s'éclaira, tandis que son regard glissait de

nouveau sur le tas de quadruples pistoles.

»--Je crois comprendre, dit-il, et je suis prêt à vous servir.

»--A la bonne heure! s'écria l'oncle don Miguel;--par saint Jacques!

voici un digne cavalier.

»Le neveu don Sanche, perdant son flegme, se frotta les mains d'un air

tout content.

»--Je savais bien que nous allions nous entendre, poursuivit l'oncle;

don Ramon ne pouvait pas nous tromper... Le faquin se nomma don Ramiro

Nunès Tonadilla, du hameau de San-José... Il est petit, barbu, les

épaules hautes...

»--Je n'ai pas besoin de savoir tout cela, interrompit Henri.

»--Si fait, si fait!... Diable!... il ne faudrait pas commettre

d'erreur!... L'an dernier, j'allai chez le dentiste de

Fontarabie,--n'est-ce pas, mon neveu don Sanche?--et je lui donnai un

doublon pour qu'il m'enlevât une dent dont je souffrais dans le fond de

la bouche... Le drôle garda ma double pistole et m'arracha une dent

saine au lieu de celle que j'avais malade...

»Je voyais le front d'Henri se rembrunir et ses sourcils se

rapprocher.--L'oncle don Miguel ne prenait point garde.

»--Nous payons, continua-t-il,--nous voulons que la besogne soit faite

mûrement, et comme il faut... n'est-ce pas juste?... Don Ramiro est roux

de cheveux et porte toujours un feutre gris à plumes noires... Il passe

tous les soirs, vers sept heures, devant l'auberge des _Trois Maures_,

entre San-José et Roncevaux...

»--Assez, senor! interrompit Henri;--nous ne nous sommes pas compris.

»--Comment! comment! fit l'oncle.

»--J'ai cru qu'il s'agissait d'apprendre au seigneur don Sanche à tenir

son épée.

»Les figures de l'oncle et du neveu s'allongèrent.

»--Santa Trinidad! s'écria don Miguel;--nous sommes tous de première

force dans la maison de la Crencha... L'enfant s'escrime en salle comme

saint Michel archange!... mais, sur le terrain, il peut arriver des

accidents... Nous avions pensé que vous vous chargeriez d'attendre don

Ramiro Nunès à l'auberge des _Trois Maures_... et de venger l'honneur de

mon neveu don Sanche.

»Henri ne répondit point cette fois. Le froid sourire qui vint à ses

lèvres exprimait un dédain si profond, que l'oncle et le neveu

échangèrent un regard embarrassé.

»Henri montra du doigt les quadruples qui étaient sur la table.

»Sans mot dire, l'oncle et le neveu les remirent dans leurs poches.

»Henri étendit ensuite sa main vers la porte.

»L'oncle et le neveu passèrent devant lui chapeau bas et l'échine

courbée.--Ils descendirent l'escalier quatre à quatre.

»Ce jour-là, nous mangeâmes notre pain sec, Henri n'avait rien rapporté

pour mettre dans nos assiettes de bois.

»J'étais trop petite assurément pour comprendre toute la portée de cette

scène. Cependant, elle m'avait frappée vivement. J'ai pensé longtemps à

ce regard que mon ami Henri avait jeté à l'or des deux hidalgos de

Navarre.

»Quant au nom de Lagardère, mon âge encore et la solitude où j'avais

vécu m'empêchaient de connaître l'étrange renommée qui le suivait. Mais

ce nom eut au dedans de moi comme un retentissement sonore.--J'écoutais

une fanfare de guerre;--je me souvins de l'effroi de mes ravisseurs,

lorsque mon ami Henri leur avait jeté ce nom à la face, lui seul contre

eux tous.

»Plus tard, j'appris ce que c'était que le chevalier Henri de Lagardère.

J'en fus triste. Son épée avait joué avec la vie des hommes; son caprice

avait joué avec le coeur des femmes.

»J'en fus triste, bien triste!--Mais cela m'empêcha-t-il de l'aimer?

»Mère chérie, je ne sais rien du monde. Peut-être les autres jeunes

filles sont-elles faites autrement que moi.--Je l'aimai davantage quand

je sus combien il avait péché.

»Il me sembla qu'il avait besoin de mes prières auprès de Dieu. Il me

sembla que je pourrais le payer ainsi de ses bienfaits.

»Il me sembla que j'étais un grand élément dans sa vie. Il avait si bien

changé depuis qu'il s'était fait mon père adoptif.

»Mère! ne m'accuse pas d'être une orgueilleuse! Je sentais que j'étais

sa douceur, sa sagesse et sa vertu.--Quand je dis que je l'aimai

davantage, je me trompe peut-être! je l'aimai autrement.

»Ses baisers paternels me firent rougir et je commençai à pleurer tout

bas dans ma solitude.

»Mais j'anticipe et je te parle là de choses d'hier...

»... Ce fut à Pampelune que mon ami Henri entreprit mon éducation. Il

n'avait guère de temps pour m'instruire et point d'argent pour acheter

des livres, car ses journées étaient longues et bien peu rétribuées. Il

faisait alors l'apprentissage de cet art qui l'a rendu célèbre dans

toutes les Espagnes sous le nom du Cincelador. Il était lent et

maladroit. Son maître ne le traitait pas bien.

»Et lui, l'ancien chevau-léger du roi Louis XIV, lui, le hautain jeune

homme qui tuait naguère pour un mot, pour un regard, supportait

patiemment les reproches et les injures d'un artisan espagnol!

»Il avait une fille. Quand il rentrait à la maison avec les quelques

maravédis gagnés à la sueur de son front, il était heureux comme un roi,

parce que je lui souriais.

»Une autre que vous rirait de pitié, ma mère; mais je suis bien sûre

qu'ici vous allez verser une larme. Lagardère n'avait qu'un livre:

c'était un vieux _Traité d'escrime_, par maître François Delapalme, de

Paris, prévôt juré, diplômé de Parme et de Florence, membre du

Haudegenbund de Mannheim et de l'académie della scrima de Naples, maître

en fait d'armes de Mgr le Dauphin, etc., etc.;--suivi de la _Description

des différents coups, bottes et feintes courtoises, en usage dans

l'assaut de pied ferme_, par Giov.-Maria Ventura, de ladite académie

della scrima de Naples, corrigé et amendé par J.-F. Delannos-Saulxure,

prévôt aux cadets.--Paris, 1669...

»Ne vous étonnez point de ma mémoire. Ce sont les premières lignes que

j'aie épelées. Je m'en souviens comme de mon catéchisme.

»Mon ami Henri m'apprit à lire dans son vieux traité d'escrime.

»Je n'ai jamais tenu d'épée dans ma main; mais je suis forte en

théorie: je connais la tierce et la quarte, parades naturelles,--prime

et seconde, de demi-instinct,--les deux contres, parades universelles et

composées,--le demi-cercle, les coupés simples et de revers..., le coup

droit, les pointes, les dégagements...

»La croix de Dieu ne vint que quand mon ami Henri eut économisé cinq

douros pour m'acheter l'alphabet de Salamanque.

»Le livre n'y fait rien, croyez-moi, ma mère. Tout dépend du professeur.

J'appris bien vite à déchiffrer cet absurde fatras, rédigé par un trio

de spadassins ignorants.

»Que m'importaient ces grossiers principes de l'art de tuer?--Mon ami

Henri me montrait les lettres patiemment et doucement.

»J'étais sur ses genoux. Il tenait le livre. J'avais à la main une

paille et je suivais chaque lettre en la nommant.

»Ce n'était pas un travail, c'était une joie.

»Quand j'avais bien lu, il m'embrassait.

»Puis nous nous mettions à genoux tous les deux et il me récitait la

prière du soir.

»Je vous dis que c'était une mère...

»Une mère tendre et coquette pour sa petite fille chérie!--Ne

m'habillait-il pas? ne lissait-il pas lui-même mes cheveux?

»Son pourpoint s'en allait, mais j'avais toujours de bonnes robes.

»Une fois, je le surpris l'aiguille à la main, essayant une reprise à ma

jupe déchirée...

»Oh! ne riez pas, ne riez pas, ma mère! c'était Lagardère qui faisait

cela, le chevalier Henri de Lagardère,--l'homme devant qui tombent ou

s'abaissent les plus redoutables épées!

»Le dimanche, quand il avait bouclé mes cheveux et noué ma résille,

quand il avait rendu brillants comme l'or les boutons de cuivre de mon

petit corsage et noué autour de mon cou ma croix d'acier--son premier

présent--à l'aide d'un ruban de velours, il me conduisait bien brave et

bien fière à l'église des Dominicains de la basse ville. Nous entendions

la messe; il était devenu pieux par moi et pour moi. Puis, la messe

finie, nous franchissions les murs, laissant derrière nous la cité

sombre et triste.

»Comme le grand air était bon à nos pauvres poitrines prisonnières!

comme le soleil était radieux et doux!

»Nous allions par les campagnes désertes. Il voulait être de mes jeux.

Il était plus enfant que moi!

»Vers le haut du jour, quand la fatigue me prenait, il me conduisait à

l'ombre d'un bois touffu. Il s'asseyait au pied d'un arbre et je

m'endormais dans ses bras.

»Il veillait, lui, écartant de moi les mosquitos et les lances

ailées.--Parfois, je faisais semblant de dormir, et je le regardais à

travers mes paupières demi-closes.

»Ses yeux étaient toujours sur moi; en me berçant, il souriait.

»Je n'ai qu'à fermer mes yeux pour le revoir ainsi, mon ami, mon père,

mon noble Henri!--L'aimez-vous à présent, ma mère?

»Avant le sommeil ou après, selon mon caprice, car j'étais reine, le

dîner était servi sur l'herbe. Un peu de pain noir dans du lait.

»Souvenez-vous de vos plus délicieux festins, ma mère. Vous me les

décrirez, à moi qui ne les connais pas. Je suis bien sûre que nos fêtes

valaient mieux que les vôtres. Notre pain, notre lait! le dictame,

trempé dans l'ambroisie! La joie du coeur, les bonnes caresses, le

rire fou à propos de rien, les chers enfantillages, les chansons, que

sais-je?

»Puis le jeu encore: il voulait me faire forte et grande.

»Puis, le long de la route, au retour, la calme causerie, interrompue

par cette fleur qu'il fallait conquérir, par ce papillon brillant qu'on

voulait faire captif, par cette blanche chèvre qui bêlait là-bas comme

si elle eût demandé une caresse.

»Dans ces entretiens, il formait à mon insu mon esprit et mon coeur.

Il lisait en cachette et se faisait femme pour m'instruire. J'appris à

connaître Dieu et l'histoire de son peuple, les merveilles du ciel et de

la terre.

»Parfois, dans ces instants où nous étions seuls tous deux, j'essayai de

l'interroger et de savoir ce qu'était ma famille.--Souvent, je lui

parlai de vous, ma mère.

»Il devenait triste et ne répondait pas.

»Seulement, il me disait:

»--Aurore, je vous promets que vous connaîtrez votre mère.

»Cette promesse faite depuis si longtemps s'accomplira, je

l'espère,--j'en suis sûre,--car Henri n'a jamais menti.

»Et, si j'en crois les avertissements de mon coeur, l'instant est

proche... Oh! ma mère, comme je vais vous adorer!

»Mais je veux finir tout de suite ce qui a rapport à mon éducation. Je

continuai à recevoir ses leçons bien longtemps après que nous eûmes

quitté Pampelune et la Navarre. Jamais je n'ai eu d'autres maîtres que

lui.

»Ce ne fut point de sa faute. Quand son merveilleux talent d'artiste

eut percé, quand chaque grand d'Espagne voulut avoir à prix d'or la

poignée de sa rapière ciselée par don Luiz,--el Cincelador!--il me dit:

»Vous allez être savante, ma fille chérie; Madrid a des pensions

célèbres, où les jeunes filles apprennent tout ce qu'une femme doit plus

tard connaître.

»--Je veux que vous soyez vous-même mon professeur,

répondis-je,--toujours! toujours!

»Il sourit et répliqua:

»--Je vous ai appris tout ce que je savais, ma pauvre Aurore.

»--Eh bien! m'écriai-je,--ami, bon ami, je n'en veux point savoir plus

long que vous.»

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 2 · 第 21 / 25 题